*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79046 ***

JULES PRAVIEUX

UN
VIEUX CÉLIBATAIRE

PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE — 6e

Tous droits réservés

L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers.

DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE

Mon Mari. 4e édition. Un vol. in-16.
3 fr. 50
Oh ! les hommes ! (Journal d’une vieille fille.) 5e édition. Un vol. in-16.
3 fr. 50
Séparons-nous. Journal de l’abbé Blondot. 4e édition. Un vol. in-16.
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Au Presbytère. 4e édition. Un vol. in-16.
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Ami des jeunes. Un vol. in-16.
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(Couronné par l’Académie française, prix Montyon.)
Monsieur l’Aumônier. 2e édition. Un vol. in-16.
3 fr. 50

PARIS. — TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE. — 12091.

A MON FRÈRE

Affectueusement.

PRÉFACE

… M. Jules Pravieux a voulu prouver que l’Église catholique a raison d’imposer le célibat à ses prêtres, surtout parce qu’un prêtre ne doit pas être ridicule et qu’un prêtre marié a quelque chance d’être ridicule. C’est le fond même de tout le roman et à quoi M. Pravieux s’attache avec une persistance et avec une maîtrise du sujet qui sont des qualités peu communes. Je ne serais pas étonné que M. Pravieux eût puisé l’idée de son roman dans l’Aînée de M. Jules Lemaître, qui, quoique d’une raillerie discrète, fut si insupportable aux protestants. C’était déjà à ce point de vue, très important et qui certes n’a rien qui le puisse faire traiter de secondaire, que s’était placé M. Lemaître.

Le mariage des prêtres peut se défendre, sans aucun doute, et il a été longtemps l’usage de toute l’Église chrétienne ; mais il risque de rendre le prêtre ridicule, et un prêtre ne doit pas être ridicule, et cela est singulièrement à considérer. On demandait à un célibataire endurci : « Décidément, pourquoi, mais vraiment pourquoi, mis à part toute défaite, toute échappatoire et tout alibi forain, pourquoi ne vous mariez-vous pas ?

— Eh bien, là, en toute vérité, je ne me marie pas parce que j’ai assez de mes propres ridicules. »

C’est une réponse qui a sa profondeur et une raison qui est raisonnable. Avez-vous remarqué, en effet, cette inéquitable distribution des choses, qui devrait faire réfléchir les femmes et les féministes au milieu de leurs récriminations contre le sexe fort ? Les ridicules du mari ne rejaillissent pas sur la femme et les ridicules de la femme éclaboussent le mari de la tête aux pieds. Un mari est un sot ; sa femme, brillante et spirituelle, ne s’en ressent pas le moins du monde et toute la grande ville lui fait fête. Un mari est un ivrogne, un écornifleur, un escroc ; sa pauvre petite femme est plainte, et, d’être plainte, n’en est que plus respectée et plus aimée.

Intervertissez l’ordre des facteurs et voyez un peu la différence. Il n’est aucun ridicule, aucun travers, aucun vice de la femme qui ne couvre le mari de ridicule et de honte. Cela vaut peut-être que l’on accorde au mari quelque autorité sur sa femme, puisqu’il est responsable de toutes les sottises de celle-ci. Mais poursuivons.

Si les sottises de la femme rendent le mari ridicule, il convient, dans certaines fonctions où il n’est pas permis de prêter à rire, que l’homme ne soit pas marié. Remarquez bien que ce n’est pas des prêtres seulement qu’il s’agit. Partez des bas échelons et remontez tout le degré, vous verrez comme cette vérité éclatera. Qu’importe qu’un terrassier soit ridiculisé par la mauvaise conduite ou seulement par les excentricités de sa femme ? Il n’importe point du tout. Qu’importe qu’un petit employé, à qui on ne demande que de gratter du papier avec correction, soit ridiculisé par sa femme ? Peu encore. Il sera un peu gouaillé par ses collègues, et il n’en sera que cela. Ce n’est pas une affaire grave.

Mais qu’un officier supérieur, qu’un magistrat, qu’un préfet, qu’un professeur soit ridiculisé par sa femme, il importe déjà beaucoup.

L’officier sera chansonné par les officiers subalternes ; le magistrat sera moqué par les avocats toutes les fois que se présentera un procès de séparation, de divorce, de coups, sévices ou injures graves. Le préfet sera la fable de son département ; et il ne convient pas qu’un préfet soit une fable. Il doit être comme la charte. Il doit être une vérité. Le professeur fera l’entretien joyeux de ses élèves et trouvera des inscriptions du genre burlesque et des graffiti du genre gai sur son tableau noir. Consulter le Mannequin d’osier de M. Anatole France.

En un mot, le mari peut être ridiculisé par sa femme ; dans certain nombre de fonctions sociales, le fonctionnaire ne doit pas être ridicule ; donc il y a danger à ce que certains fonctionnaires soient mariés. Il y a danger à ce que soient mariés les fonctionnaires qui détiennent une certaine part d’autorité morale, qui doivent la détenir, et qui, à se marier, risquent de la perdre.

Jugez un peu si le danger est grand quand il s’agit d’hommes qui doivent avoir, non seulement une autorité morale, mais une autorité mystique ! On parle toujours, en cette question, de la confession. On n’a pas tort. Il est bien certain qu’une femme, par exemple, éprouvera quelque répugnance ou quelque hésitation à se confesser à un homme qui peut être sous la domination d’une femme curieuse, et ne pourra pas s’empêcher de se demander si ce n’est pas à la femme du prêtre qu’elle va se confesser indirectement. Mais, en vérité, c’est un côté secondaire de la question, et je remarque presque avec plaisir que M. Pravieux n’en parle pas, ou n’en parle que par lointaine allusion.

Non, l’affaire importante ici, c’est la diminution de l’autorité morale du prêtre. Grégoire VII a voulu tout simplement doubler, d’un seul coup, l’autorité morale du sacerdoce ; et il faut convenir qu’il y a parfaitement réussi. Le pasteur protestant, le prêtre de l’Église grecque est le plus souvent un très honnête homme, parfaitement digne de respect, d’estime et de confiance ; mais ce n’est, en somme, pour ses fidèles que quelque chose comme un magistrat ou un professeur. C’est un égal qui, le prétoire fermé, ou le collège, ou le temple, trouve chez lui les mêmes misères, les mêmes petits soucis personnels, et les mêmes sottises que M. le pharmacien, ou M. le quincaillier.

Le prêtre catholique, lui, est toujours prêtre, à quelque moment des vingt-quatre heures qu’on le rencontre ou qu’on le réclame. Pesez tout le sens de ces mots : il n’a pas de personnalité. Il n’a pas une part de sa vie pour ses fonctions et une autre qu’il se réserve et où il ne faut pas aller jeter les yeux. Il n’a pas une vie officielle et une vie privée. On ne doit pas, en lui, distinguer le prêtre et l’homme, et il n’a pas des moments pour être homme et des moments pour être prêtre. Il est prêtre tout le temps que Dieu fait, en tout temps et en tout lieu. Il n’a pas de personnalité. Il n’est pas un clerc ; il est le clergé. Il n’est pas un ecclésiastique, il est l’Église.

Voilà ce que l’on a obtenu en décrétant qu’il n’aurait pas de femme, « s’habillant tantôt comme un parapluie et tantôt comme une sonnette », pour employer le langage imagé de Dumas fils, ni de fils « courant le bal la nuit et le jour les brelans », ni de fille portant de petites toques à plumes d’autruche sur ses cheveux ébouriffés et fumant des cigarettes ; toutes choses qui peuvent arriver au plus honnête ministre du monde.

Il faut tout dire et tâcher de toujours voir les deux côtés d’une question. On nous dira : « Si quelquefois la famille d’un homme lui ôte quelque chose de son autorité morale, est-ce que, souvent, elle ne lui en ajoute pas ? Une femme de prêtre secourable, charitable, bonne conseillère, femme de vertu et de dévouement ; une fille de prêtre douce, aimable, conciliante, faisant éclore le sourire sur les lèvres des malheureux ; une famille de prêtre donnant l’exemple des vertus familiales et enseignant par l’exemple ce que c’est qu’une famille, — n’est-ce pas un merveilleux élément de salubrité sociale, de moralité sociale et de progrès social, et le patriarche de cette famille-là n’est-il pas le prêtre vrai, l’évêque de l’église primitive, le véritable « chef de la prière » et chef de la morale ?

Évidemment. Mais, voyez-vous, tout en ce monde est affaire de statistique. Regardez autour de vous et comptez les familles de vos amis et connaissances qui répondent au tableau de sainteté que je viens de tracer d’une main inhabile. Vous en comptez beaucoup ? Incontestablement cette famille-là est une réussite excessivement rare. Or, songez que, pour que l’autorité du prêtre fût, non diminuée, mais augmentée par le mariage, il faudrait que toute famille de prêtre fût cette réussite-là. Et songez que si la famille du prêtre n’est pas ce que je viens de dire ; s’il s’en faut d’un point ; si, la femme étant une sainte, la fille est une éventée ; si, la femme et la fille étant des saintes, le fils est un coureur ou seulement un cocodès, voilà le prestige fort entamé.

C’est cette chance que l’Église catholique n’a pas voulu courir, c’est ce jeu, qu’après expérience faite, elle n’a pas voulu jouer. En philosophe très impartial, très détaché, j’estime, en me plaçant à son point de vue, qu’elle a vu très clair dans son intérêt.

Émile Faguet,
de l’Académie française.

UN VIEUX CÉLIBATAIRE

I

Je confesse devant le peuple que je suis prêtre catholique et que j’écris un roman. Entendons-nous. J’ignore les procédés et recettes des gens de plume. Ce n’est pas sur les chemins de l’irréel que je promènerai l’audacieux qui ne craindra pas de se déchirer aux ronces de mon style. Non ! Dieu merci, je ne suis pas « romanesque » ! Il y a beau temps que j’ai enjoint à mon imagination de rester au logis pour tenir société à ma mémoire, une bavarde s’il en fut celle-là ! Il y a beau temps que j’ai dit au bon sens : « Tu es mon frère », et que, me tournant vers la vérité, je lui ai déclaré : « Tu es ma sœur. » Quand on s’est choisi une telle parenté, on ne doit point se complaire aux songeries des hommes de littérature. J’écris parce que j’ai vu, parce que je sais. J’entends conter une « histoire arrivée », pour parler comme le bedeau de mon église.

J’ai été témoin de faits singuliers et qui portent avec eux une fière leçon. Certes, j’avais toujours cru que la continence imposée aux prêtres catholiques était, pour le sacerdoce, une promesse de pérennité et de force impérissable. Je viens d’être confirmé dans ma foi par un « roman » dont les péripéties et le dénouement se succédèrent, sous mes yeux, dans ma paroisse. Aussi, je ne vois pas pourquoi je me tairais. Puisque, de ce roman, sort un enseignement, je ne sais point, en vérité, quelle considération m’interdirait de l’écrire. Et l’heure n’est-elle pas propice ? Durant ces années calamiteuses que nous vivons et qui s’abattent sur nous, lourdement, comme la pierre d’un tombeau, la continence sacerdotale n’a été que trop souvent conspuée, par paroles et par actions. Des prêtres hélas ! qui désertèrent la chasteté, invectivent le célibat, en des livres, des articles, des discours. Mais, je connais leurs évolutions et leurs révolutions à ces gaillards-là ! Ils ont juré d’être chastes. Les uns commencent par danser sur leurs serments avant de s’apercevoir que l’Église ne répond plus aux « aspirations de la société moderne » ! Ils le disent dans les gazettes et nous abasourdissent. D’aucuns, parmi eux, vous troussent lestement et vous offrent ensuite une petite religion bien gentille, dans laquelle, lorsqu’on a de grands loisirs, on peut — si cela ne vous contrarie pas trop — entretenir de bons rapports avec un Dieu qui est le meilleur garçon du monde et à qui, naturellement, la chasteté donne des nausées. D’autres, agités, si on les en croit, par de grandes angoisses, interpellent le pape, les cardinaux, les évêques, et les moines gris, et les moines noirs, et les moines blancs, et les moines jaunes : « Votre horloge retarde ! » leur crient-ils. « Avancez à l’ordre ! Allons, un fort coup de pouce et vous serez sauvés : c’est moi qui vous le dis ! » Mais le pape est obstiné, comme vous savez. Mais les cardinaux sont têtus, et les évêques aussi, et les moines de toutes nuances également. Ils refusent de donner le coup de pouce. Alors, ces prêtres tourmentés se marient. Ne pouvant faire marcher l’Église, ils prennent une femme. Les badauds qui passent s’arrêtent pour s’amuser à ce spectacle et régaler leur curiosité. Un prêtre qui se parjure ! Trouvez-vous donc que ce soit spectacle si drôle ?

Eh bien, il ne me serait pas déplaisant de prouver à ces ennemis de la continence, à ces véhéments apôtres du mariage des prêtres, qu’ils sont de grands nigauds ! Oui, parfaitement, et voilà la pensée qui arma ma main d’une plume ! Je ne parle, bien entendu, que des « évadés » qui ne savent point se taire, de ceux qui voudraient qu’on les prît pour des martyrs fraîchement recousus et sur qui on peut voir les cicatrices, les sutures ; qui chantent des antiennes à l’amour, qui tentent d’entraîner les prêtres dans les précipices du mariage ! Les autres, je les plains et ce serait lâcheté de les outrager. Quand l’un des nôtres tombe, nous devons nous souvenir que nous sommes des hommes et trembler pour nous, au lieu de maudire.

Et maintenant, « ami lecteur », comme disaient, au temps des diligences, les gens qui faisaient des livres, souffrez que je me présente à vous, puisque aussi bien, comme vous le verrez, je joue mon petit rôle dans la bizarre aventure où les circonstances me poussèrent parfois au premier plan.

Me voilà contraint de débuter par un aveu cuisant. Veuillez m’excuser, mesdames : je suis laid. Il advient souvent que des personnes du sexe, rencontrant un ecclésiastique, s’oublient jusqu’à s’écrier : « C’est grand dommage que cet homme se soit fait prêtre, car il est beau. » Jamais, je le jure, ma présence ne fut saluée de ces regrets flatteurs. Nature a été, à mon égard, très chiche d’attraits. A seule fin de m’être désagréable, elle a méprisé les lois de l’esthétique. Pour employer une métaphore aimée des prédicateurs, « transportez-vous par la pensée » jusqu’à l’antique presbytère de Romenay dont le toit moussu abrite votre serviteur. C’est moi. Regardez. Entre deux épaules solides comme les contreforts de mon église, la dame Nature a campé une grosse tête carrée ; et si, au moins, pour éclairer cette boîte quadrangulaire, elle ne s’était pas montrée parcimonieuse ! Ah ! bien oui ! Afin que je puisse me conduire sur les chemins de ce monde, elle m’a donné deux yeux ronds, point vifs du tout, pauvres petits lumignons qui semblent toujours prêts à s’éteindre. Et quelle bouche ! Non, je ne vous dis point qu’elle va d’une oreille à l’autre : ce serait faux. Mais que je l’ai donc échappé belle ! Et comme on voit que la mère Nature s’est arrêtée avec regret ! Oh ! elle n’avait qu’à ne pas se gêner ! Pendant qu’elle y était !… Poursuivons. Cette surface polie et luisante que vous apercevez à la cime de mon individu, c’est mon crâne où furent autrefois des cheveux. Il resplendit. Les soirs d’été, quand, tête nue, je vagabonde dans la campagne pour y respirer les âpres senteurs des grands bois, les étoiles doivent s’y mirer comme dans un lac. J’ai lu, dans des histoires de naufrages, que les sauveteurs saisissent par les cheveux les gens qui se noient. Je ferai bien de ne jamais m’aventurer sur l’onde perfide. Vous ne vous attendez guère, après ce préambule, à ce que je vais vous dire, et c’est pourtant la réalité : le nez, chez moi, est fin, discret, d’un dessin très pur. Il m’arrive de le trouver distingué. Voilà un nez qui me vaudra bien quelques mois de purgatoire ! On m’a dit souvent que j’étais un peu… Allons, pourquoi tourner autour ? Pourquoi reculer, puisqu’il faudra en venir là ? Je ramasse mon courage et je dis la vérité, d’un seul coup : j’appartiens à la tribu des gros ecclésiastiques. J’ai vu des imbéciles sourire en me regardant et d’aucuns déclaraient assez haut pour que je les entendisse : « En voilà un qui ne s’est pas engraissé à lécher les murs ! » Idiots ! Sans doute, pour édifier ces braves gens, nous devrions leur apparaître exsangues et aplatis comme la grappe sous le pressoir ! Est-ce ma faute à moi si je n’ai pas une mine d’ascète et si je porte, à travers la vie, des épaules de déménageur ? Et vous croyez peut-être que cette vieille Nature, qui ne voulut point me ménager les disgrâces, m’a offert, comme compensation, un visage original et spirituel, encore qu’il soit sans harmonie et d’un ovale tout à fait manqué ? Ah ! que vous la connaissez peu ! Sur ma figure trop épanouie et que ne transfigure point la pâleur mystique, elle a répandu un certain air d’innocence et de simplicité ! Je sais qu’on murmure autour de moi : « L’abbé Blondot, oh ! un bien brave homme ! Par exemple, il n’a pas inventé les couverts en ruolz ! » C’est bon, c’est bon : causez toujours, messieurs les malins ! Il vaut mieux porter, sur sa figure, les apparences d’une candeur dont on n’a point la réalité que d’avoir l’air subtil et de ne l’être pas. Quand on se montre à ses contemporains sous les espèces d’un brave homme qui n’a pas inventé les couverts en ruolz, on a bien ses consolations, je vous assure, et aussi ses privilèges. Le prochain, ne jalousant pas votre génie, ne vous hait point, et, ne redoutant pas votre perspicacité, ne se défie point. Aussi, s’oublie-t-il, parfois, jusqu’à être sincère avec vous et ne se met-il pas en frais de duplicité ! Il m’a été donné de surprendre le secret de bien des âmes. Des consciences se sont ouvertes devant moi qui restaient obstinément cadenassées pour d’autres.

Je vous entends m’interpeller : « Allons, monsieur le curé, vous nous avez décrit votre personne extérieure en vous y arrêtant un peu plus que de raison, peut-être. Votre architecture est lourde, c’est entendu ! Oui, mais quelle âme habite cette forte maison ? Quelle espèce d’homme êtes-vous ? » Nous autres prêtres, nous formons une caste de vieux garçons : notre caractère n’a point été nivelé par le mariage qui, dans la continuité et l’harmonie de la vie commune, aplanit les rugosités de nature. En mariage, il n’est point permis de laisser ses travers originels croître et embellir librement : comme chacun des époux doit, avec les siens, porter les défauts de l’autre, le bouquet, à la fin, serait trop lourd ! Il n’en va pas ainsi chez nous. Nous évoluons dans la solitude et c’est ainsi que nous offrons, parfois, de l’inattendu à l’œil sagace des profanes. Il n’est pas rare de rencontrer dans les presbytères des êtres pittoresques, nimbés d’originalité. Ce n’est point mon cas. Né banal, je suis resté tel : je ne constitue pas une « curiosité psychologique ». J’ai beau chercher, je ne découvre pas, en furetant dans les recoins de mon « moi », une singularité ni qui soit bien séduisante et dont je puisse me faire une couronne, ni qui soit bien déplaisante et que je doive cacher. Ma vie fut simple et heureuse, comme celle de tous les prêtres, de presque tous. Le jour où je reçus le sous-diaconat, le jour où la blanche armée des ordinands s’étend sur le pavé de la cathédrale comme un champ de grands lys moissonné par une faux invisible, j’ai juré d’être chaste : j’ai tenu mon serment. Quand je songe à l’inqualifiable médiocrité de mes vertus, je bénis Dieu de m’avoir laissé cueillir, parfois à travers les épines, la joie et la paix qui fleurissent sur l’âpre chemin du devoir. Oui, je remercie Dieu de m’avoir appelé moi indigne. Le sacerdoce est la vocation des saints, et que je suis donc loin d’eux ! Des saints, je n’ai guère, hélas ! que la bonne humeur — les saints ne sont pas tristes. — Cette gaieté de l’âme, je ne me reconnais aucun mérite à l’avoir : c’est chez moi un don de nature. Ce don, je le possède, et il faut bien que j’en convienne, puisqu’il me fut reproché, et qu’on me l’imputa à crime, au cours de ma vie, septante fois sept fois !

Les romanciers qui mêlent volontiers des soutanes à leurs fictions tracent de nous des portraits qui me surprennent. Ils font du prêtre ou un saint ou un gredin, à moins que, pour expliquer sa vertu et ne pas effaroucher ceux qui n’y croient pas, ils ne le représentent tout bonnement comme un imbécile. De grâce, messieurs du roman, laissez-nous, sur les coteaux tempérés, de petites cases où nous puissions, à l’abri de vos épithètes violentes, nous loger avec nos petits défauts et nos petites vertus ! Je ne suis pas un saint, ni un gredin, ni un… ah ! mais je m’arrête ! Maintenant que j’ai posé de face et de profil, maintenant que j’ai déshabillé mon âme, je suis à vous, lecteur. Il serait grand temps de me laisser déblayer les alentours du récit où je brûle de vous introduire avec moi !

Romenay, dont Monseigneur me nomma curé en 1886, est un très gros village ou, si vous aimez mieux, une petite ville de deux mille habitants environ. Vous me croirez si vous le voulez, mais j’affirme que cette bourgade est agréable à voir, posée qu’elle est dans un paysage qui vous sourit, qui vous invite, qui devient votre ami quand vous le fréquentez. Il me plairait, je ne vous le cache pas, de vous prendre avec moi, un jour d’août, en pleine ferveur de l’été. Je vous conduirais sur le sommet du coteau au bas duquel est Romenay. Je vous montrerais de là une vallée sereine où les prairies voisinent avec les bois, où « ma paroisse » est assise dans l’opulence des champs de blé qui l’enserrent de toutes parts. Si vous aviez gardé quelque souvenance des images et métaphores chères à vos vingt ans, vous ne résisteriez pas à la tentation de comparer la petite cité à une femme ceinte d’une écharpe d’or et je ne sourirais pas. Du haut de la colline, je vous présenterais la Vireuse, notre rivière qui serait là sous vos yeux, dans la vallée. Elle a sa source en terre de Romenay. A peine a-t-elle reçu le baptême de la lumière qu’elle se jette à travers les prés. Vous la verriez qui tourne, qui se replie, qui « vire ». Elle frôle les ajoncs qui saluent de la tête comme des nonnes à vêpres qui chantent le Gloria Patri. Elle donne une chiquenaude aux grandes herbes qui la regardent courir, elle saute par-dessus les pierres et, bravement, elle entre dans les jardins de Romenay. Là, elle est chez elle et tout le monde l’aime. Si vous le vouliez bien, nous irions la rejoindre. Je vous mènerais par le sentier des vignes, parmi les ceps qui se grisent de soleil, dont les grappes s’apprêtent à nous donner le joli vin qui réjouit le cœur de mes paroissiens et qu’ils honorent à l’égal des plus fiers breuvages. Romenay se moque de l’alignement et garde un air agreste. Nous attendons encore notre Haussmann qui, je l’espère bien, ne viendra pas. Les maisons n’y ont pas de façade insolente : plusieurs sont couvertes de nattes de paille, comme pour prouver qu’il y a des chaumières ailleurs que sur les toiles des paysagistes. Je vous promènerais à travers les ruelles où l’herbe remplace le pavé et tout en marchant entre les haies vives qui bordent les jardins et sur lesquelles sèche le linge, nous rencontrerions des poules qui picorent et des oies en maraude. En passant devant les maisons, la figure hâlée d’une paysanne nous apparaîtrait à la fenêtre entre un géranium et un fuchsia. Le chien qui dort sur le perron, le museau entre ses pattes, relèverait la tête pour aboyer. Nous serions bientôt dans la « rue du bourg », le « boulevard » de Romenay. C’est là que tous les genres de commerce sont venus tenir boutique. Je ne manquerais pas de vous signaler le magasin de Mme Richard, notre « modiste » qui a le don des chapeaux. Si vous ne voyiez plus de jeunes filles coiffées du bonnet blanc comme nos grand’mères quand elles avaient vingt ans, c’est à Mme Richard qu’il faudrait vous en prendre. Depuis qu’elle est à Romenay, mes paroissiennes m’apportent, tous les dimanches, des têtes ornées de bottes de roses, de violettes, de lilas, et je me vois forcé, du haut de la chaire, de semer la parole de Dieu dans un champ de fleurs mouvantes. La « rue du bourg » nous conduirait à la grande place de Romenay, notre forum où les maisons se serrent autour de l’église comme des poussins sous les ailes de leur mère ; mon presbytère serait là devant vous. Oserais-je vous convier à y venir ? Je ne sais. Je suis père d’un roman et vous vous défieriez. Les gens de lettres ont tous, dans leurs tiroirs, des manuscrits dont ils offrent la lecture à leurs hôtes pour soutirer subrepticement leur admiration. Vous vous croiriez menacé : il faudrait vous rassurer. Je n’ai commis qu’une seule fois, en ma vie, le péché de littérature. Je ne suis pas homme de lettres ni même bas-bleu.

Or, en l’an du Seigneur 1895, on s’aimait à l’ombre du clocher de Romenay ! Il y avait là un jeune homme, il y avait là une jeune fille qui, lorsqu’ils se rencontraient ou même qu’ils pensaient l’un à l’autre, ressentaient cette émotion singulière que les gens du siècle dénomment « l’amour ». Ce jeune homme et cette jeune fille désiraient violemment s’épouser et ils ne le pouvaient pas. Après tout, c’était là spectacle banal. Dans tous les villages de France, il y a un clocher plus ou moins pointu autour duquel on voit des adolescents et des vierges qui se regardent tendrement et qui voudraient bien s’épouser. Si je rapporte ce « fait divers » sentimental, ce n’est point pour le seul plaisir de vous révéler si l’histoire finit par le mariage, ou la noyade. Devinez un peu pourquoi ces deux jeunes gens ne pouvaient pas s’épouser ? Tout simplement parce que je m’opposais, moi, et de toutes mes forces, à ce mariage ! C’est de mon obstination à refuser qu’est née l’aventure dont je vais retracer devant vous les péripéties. Un peu de patience, je vous prie. On vous la donnera, votre histoire d’amour !

En ce temps-là florissait M. François Thury, « propriétaire-cultivateur », conseiller d’arrondissement et maire de la commune de Romenay. C’était un homme de soixante-cinq ans, assez replet dans sa forte structure, à la démarche pesante, au geste lent. Il cheminait dans les rues de Romenay en s’appuyant sur une canne, la tête penchée en avant, avec l’allure débonnaire d’un cheval de curé qui monte une côte. Sa figure complètement rasée que surplombait un front têtu et où les muscles des mâchoires faisaient saillie, avait, dans ses lignes, quelque chose d’impérieux. Sous des sourcils embroussaillés, brillait un œil d’un bleu étrange, un bleu qui avait, parfois, comme des reflets métalliques. Un paysan et un bourgeois s’amalgamaient dans cet homme. Il était madré parce que paysan, orgueilleux parce que bourgeois. Fils de cultivateurs aisés, il avait, dans sa jeunesse, passé par le collège. J’ignore quelles mains lui avaient tendu la pâture intellectuelle, mais il montrait des habitudes d’esprit singulières. Il aimait livres et gazettes. Il divisait les choses imprimées en deux catégories : celles qui entraient dans ses opinions et celles qui s’en écartaient. Il faisait aux seules premières l’honneur de les lire : les autres, sans doute pour ne point s’exposer aux douleurs de la contradiction, il voulait les ignorer toutes, les regardant comme nourritures vaines et misérables, bonnes, tout au plus, pour sacristains. Aussi, n’était-il pas très éloigné de se croire un savant : grave erreur qui, pourtant, trouvait son explication. Vous allez probablement, car vous avez de l’esprit, me traiter d’« éteignoir », mais vous me concéderez bien que les grands hommes ont leurs petits côtés. Ce sont ceux-là, surtout, que M. Thury leur avait empruntés, s’imaginant, sans doute, qu’on est un immense savant lorsqu’on ne gaspille pas son génie à discuter les idées des autres, lorsqu’on croit avoir rendu à la bonne foi d’un adversaire une suffisante justice en la qualifiant d’« idiotie », lorsqu’on se plaît à voir, dans un contradicteur, une intelligence besogneuse qui aurait besoin, surtout, de toniques. Oui, par ces manies de l’esprit, M. Thury se rapprochait des plus augustes parmi nos grands hommes. Sur un point, il s’en éloignait : pour être un savant, il ne lui manquait que la science. Surtout, n’allez pas conclure que notre maire fût un coquin ! Je vous défends de le dire et j’affirme le contraire. Cet homme, sorti d’une lignée de laboureurs, gardait à cette terre où, sous l’effort de plusieurs générations, avait poussé son opulence, la tendresse irraisonnée et violente que tout rural voue à son « bien », mais il lui répugnait d’agrandir sa fortune en volant légalement celle du prochain. Il méprisait les moyens perfides et avilissants : témoignage d’une âme naturellement honnête ! Il restait fidèle à sa race par le culte de la probité. Si on m’eût chargé de résumer ses autres vertus, j’eusse dit, en style d’épitaphe : « Il était bon époux et bon père et très dévoué à ses amis. » Et c’eût été la simple vérité !

Vous ne crierez certainement pas au prodige, quand je vous aurai appris que M. le maire avait de grandes convoitises politiques. Oui, il se croyait taillé pour les hautes besognes. Il voulait y accéder, ses rêves l’y menaient tout droit. Il serait député, il serait ministre de n’importe quoi, avec n’importe qui. En attendant, il se « faisait la main » (c’était son expression) sur les Romenaisiens. Dans ses fonctions municipales, il jouait à l’homme d’État, au grand premier ministre. M. Thury s’était choisi pour confident, pour conseiller, pour secrétaire de ses commandements, le garde champêtre Chapougnot. Le Richelieu romenaisien avait fait du bonhomme son Père Joseph. Aussi, l’abbé Rosette et moi, à cause des récidives fréquentes du citoyen dans l’ivrognerie, nous appelions notre Chapougnot « l’Éminence grise », quand nous voulions avoir de l’esprit. A eux deux, le Richelieu et son Père Joseph régentaient la commune. Ils « travaillaient » la matière électorale pour les futurs triomphes : ils sablaient le chemin par où devait passer le succès. Ah ! le labeur était ardu, parfois ! Dans ce Romenay où l’ambition ravageait tant de cerveaux, où plus d’un illettré se jugeait apte à gouverner la chose publique, à être pasteur d’hommes après avoir été pasteur d’oies, M. Thury était obligé de défendre ses beaux espoirs contre les manœuvres audacieuses de ses ennemis et les appétits tenaces de ses amis. Pour lutter, l’habileté n’était pas superflue. Aussi, M. Thury avait-il contracté une habitude singulière qui, hélas ! ne faisait pas de lui un phénomène dans son espèce : il se révélait menteur en politique. Il était bien obligé, le malheureux, de cajoler ses électeurs et de leur conter de solennelles balivernes. Que voulez-vous qu’il fît ? Secouez un prunier chargé de fruits mûrs : il tombe des prunes. Secouez un homme politique tel qu’il se présente au suffrage, c’est-à-dire couvert de promesses : il en tombe des mensonges qui tous ne sont pas mûrs, mais qui tous ont le ver. M. Thury mentait. Quand — c’est un exemple — dans les premières batailles de sa vie politique, il disait aux gens de Romenay : « Peuple, on te trompe ! Les curés sont des exploiteurs, des affameurs : ils veulent te faire manger du foin ! » j’affirme qu’il ne croyait pas un mot de ce qu’il énonçait. Si piètre opinion qu’il eût de moi, il se doutait bien que mon plus ferme désir n’était pas de conduire mes paroissiens au râtelier, devant une botte de foin ; mais peu à peu, M. le maire s’était assimilé ses propres mensonges et il se défiait, de moins en moins, de ses affirmations. Pour ma part, je vis reparaître la phrase belliqueuse : « Peuple, les curés veulent te faire manger du foin ! » au cours de trois périodes électorales. Manifestement, la troisième fois, M. Thury ne regardait pas cet avertissement donné au peuple électeur comme aussi vain, aussi « dentiste » que quand il l’avait émis dans le feu de la première bataille. La conviction que le clergé préparait à la démocratie un tour de sa façon, s’infiltrait en lui lentement, et il en était venu à regarder comme possible, comme probable — qui sait ! — comme certaine, la réalisation du rêve clérical : réduire le peuple à une portion congrue de foin. Sans doute, dans ses songes noirs, me voyait-il apparaître une fourche à la main et prêt à lui passer le licol au cou ! Visiblement, la bonne foi de M. le maire faisait des progrès constants. Aussi, sur la cinquantaine, mentait-il sans le savoir, comme le prunier donne ses prunes. Il mentait avec une sincérité qui grandissait tous les jours, qui allait devenir de l’ingénuité.

Voici venu le moment de me délester d’un gros secret. M. François Thury souffrait d’une infirmité redoutable : il était né « anticlérical » et le mal s’aggravait avec les ans. La peur du froc — cruelle phobie ! — le tourmentait. Quand son regard se heurtait à un ecclésiastique, M. le maire de Romenay était victime de cet étrange phénomène que les gens de science nous ont tant de fois signalé : l’homme des cavernes féroce et vindicatif, qui fut, dit-on, notre aïeul à tous, réapparaissait en lui et il faisait, j’en suis sûr, des rêves sauvages. Ah ! qu’il devait les regretter, notre maire, les jours de la préhistoire où l’on se nourrissait de ses ennemis ! Qu’il eût aimé s’asseoir dans sa caverne pavoisée de la peau parcheminée des prêtres, ornée de têtes cléricales, dépecer, à belles dents, un jeune vicaire rôti sur la braise ardente et boire dans le crâne d’un archevêque ! Sous ce langage un peu hyperbolique, il ne vous est pas malaisé de découvrir la sombre réalité : M. le maire était parti en guerre contre moi, et moi-même, hélas ! j’avais répondu aux hostilités, autrement que par la résignation.

Les premiers mois de mon séjour à Romenay, j’étais tout pétri de mansuétude. La patience était ma douce amie. Vous eussiez difficilement trouvé homme plus conciliant, plus soumis que moi. Quand j’avais été souffleté sur une joue, vite, j’offrais l’autre à l’outrage, sans même prendre le temps d’essuyer la place. Et pourtant, M. le maire ne se calmait pas ! En voilà un que mon air de candeur ne désarmait point ! Il interdisait les processions, me cherchait noise pour des travaux faits à l’église, dénonçait à la vindicte du préfet un fonctionnaire qui me saluait, m’envoyait le sieur Chapougnot garde champêtre, pour me défendre, sous menace de procès-verbal, de sortir, avec le surplis et l’étole, quand j’irais porter le viatique aux malades. A la fin, je me révoltai sans me demander si j’en avais le droit. Je me dis que les jours de la miséricorde étaient passés, et que si mes joues s’élargissaient un peu plus que de mesure, ce n’était point, apparemment, pour que M. le maire pût y appliquer, plus aisément, des soufflets plus sonores ! Je devins pugnace.

Un jour des Rogations, précédé de plusieurs dévotes femmes de Romenay, je passai processionnellement le Rubicon. Pendant la messe, j’annonçai à mes paroissiennes que les biens de la terre ayant tout aussi besoin des bénédictions du ciel que les années précédentes, la procession sortirait de l’église et s’en irait à travers rues et champs, comme autrefois, avant l’interdiction de M. le maire. Quand la messe fut terminée, les fidèles se mirent sur deux rangs. Le bedeau, qui avait revêtu sa robe d’avocat bordée de drap écarlate, prit la tête du cortège. La procession quitta l’église, bannières au vent, s’engagea dans la grande rue qui traverse le bourg et ne tarda pas à parvenir jusqu’à la mairie. Là, le bedeau s’arrêta comme terrifié. Mes paroissiennes se regardèrent les unes les autres avec émoi. Les gens de Romenay savaient que, tous les jours, à pareille heure, M. François Thury se tenait à la mairie, pour donner sa signature, recevoir le courrier, régler les affaires municipales. Il fallait braver le dieu jusque dans son temple ! On hésitait. Je fis signe d’avancer et le cortège reprit sa marche. En passant sous les fenêtres de la maison commune, le chantre Larive, qui est forgeron de son état et qui a une voix de jugement dernier, clamait à plein gosier les prières des litanies, qui vraiment semblaient toutes hérissées d’allusions : « Ab insidiis diaboli (des embûches du démon). » Mon vicaire, le petit abbé Rosette, qui a, lui, une voix d’enfant de chœur, répondait : « Libera nos Domine (délivrez-nous, Seigneur). » Et le forgeron reprenait : « A peste, fame et bello (de la peste, de la faim, de la guerre). » A chaque tonitruante supplication du chantre, le petit abbé Rosette répliquait de son timbre grêle : « Libera nos, Domine (délivrez-nous, Seigneur). » La procession, après avoir suivi, dans toute sa longueur, la grande rue qui traverse le bourg, côtoya le cimetière et entra dans un sentier bordé de haies d’aubépine. Les branches nous fouettaient le visage et pleuraient des fleurs sur la madone que portaient les jeunes filles de la congrégation. Au bout d’une demi-heure, le cortège parvint à la croix des Pâtureaux, où l’on devait faire station. C’est là que nous atteignit la colère de M. le maire. Nous vîmes s’avancer vers nous, à grandes enjambées, le sieur Chapougnot, garde champêtre, qui est, assurément, de toutes les brebis de ma bergerie, celle qui apprécie le mieux et le plus souvent le vin clair de nos coteaux. La plaque de cuivre, symbole de sa puissance, ballottait éperdue sur son abdomen. Son képi était posé de travers sur l’oreille gauche (tout Romenay le savait : c’était, chez le sieur Chapougnot, le signe des grandes colères, c’était la menace d’un foudroyant procès-verbal). Dans sa face rubiconde, flambaient des yeux courroucés. Ah ! il était terrible à voir, M. le garde champêtre ! Quand il ne fut plus qu’à quelques pas de nous, un concert de lamentations et de cris d’effroi monta vers la nue. Les femmes poussaient des soupirs de détresse, les petites filles gémissaient, les plus jeunes d’entre elles larmoyaient. Un enfant de chœur habile dans la maraude, et pour qui le garde champêtre était un épouvantail, s’enfuit, à toutes jambes, et s’enfonça dans un champ de blé où sa calotte rouge apparut comme un coquelicot. Les religieuses tombèrent à genoux et se signèrent comme si elles eussent vu briller un éclair. Si vous ne comprenez pas leur terreur, songez que ces bonnes âmes avaient supplié le Seigneur d’éloigner de nous « la guerre ». Il leur semblait que ce fléau se montrât à elles, avec la figure congestionnée de M. Chapougnot. Le garde champêtre me dressa procès-verbal et je fus condamné, par M. le juge de paix de Champvieux, à deux francs d’amende et aux dépens. Des quatre coins du diocèse, les curés m’écrivirent des lettres où ils me comparaient à saint Pierre dans les liens. A cette peine qu’il déclara dérisoire, M. le maire résolut d’ajouter, comme supplément, un acte d’insigne vengeance. Il réunit, en assemblée extraordinaire, le conseil municipal. Ah ! j’oubliais de vous dire que M. Thury traitait les conseillers municipaux comme de tout petits garçons ! Si, pour les régenter, il ne s’armait pas d’une gaule, c’est que ces messieurs étaient bien sages. Quand « Mossieu le maire » ouvrait la bouche pour faire une proposition, les représentants de la commune prenaient aussitôt l’attitude des quatre animaux de l’Apocalypse qui disaient toujours « Amen ». Ce faisant, ils remplissaient leur mandat : Romenay les avait élus pour être de l’avis de M. le maire. Ils étaient devant lui comme s’ils n’étaient pas. A la séance extraordinaire du conseil, M. Thury déclara que la croix des Pâtureaux, plantée sur un terrain communal, déshonorait depuis trop longtemps le paysage, qu’elle insultait à la liberté de conscience et qu’il allait la faire abattre. Les conseillers ne connaissaient pas encore les desseins du maître qu’ils approuvaient déjà. Le lendemain de ce jour, la croix tombait sur la colline des Pâtureaux. Quand je connus le fait, le duel en moi devint terrible. Hélas ! l’homme de la mansuétude et de la conciliation fut battu, à plate couture, par l’autre !

Il n’y avait pas un mois que M. le maire avait accompli ces prouesses quand mourut, en ma paroisse, M. Pierre Thury, son cousin. M. le maire se vit contraint d’entrer à l’église pour la cérémonie de l’enterrement. Il n’osa pas abandonner le cortège pour se réfugier au Café de la Lumière, comme il était accoutumé de faire. Dès que la famille eut pris place autour du catafalque, la cérémonie commença. Un usage établi dans notre diocèse veut qu’à l’« Offertoire », les assistants se rendent à la grille du chœur où le prêtre leur présente un crucifix à baiser. M. le maire, je le savais, s’élevait avec force contre une telle pratique qui, à l’en croire, était tout à fait contraire aux principes de la Révolution : dans les occasions où la mort d’un de ses proches l’obligeait à pénétrer dans l’église, seul de tous les assistants il restait à sa place, d’où, la tête haute, il bravait la superstition. Je me promis bien que, cette fois, M. Thury ne sortirait pas de l’église sans avoir baisé le crucifix, devant toute la paroisse. Quand le moment de l’« Offertoire » fut arrivé, je n’attendis pas que les assistants vinssent s’agenouiller, je pris le crucifix d’argent et, accompagné du servant de messe, je franchis la grille du chœur. J’allai droit à M. le maire et lui présentai le crucifix. En le voyant approcher de sa bouche, il fit un petit soubresaut, mais, surpris, troublé, ahuri, il n’eut pas le temps de se ressaisir : il posa ses lèvres sur le crucifix. Tout Romenay était là et les administrés de M. le maire furent témoins du fait. Pendant l’absoute qui termine les cérémonies d’enterrement, je me trouvai presque face à face avec M. Thury, à un mètre de lui. Son œil bleu lançait de la flamme. Ah ! si j’eusse été d’étoupe ! Comme il devait le sentir rugir en lui, notre grand-père l’anthropophage ! Moi, je me disais : « Cet homme a tort de m’en vouloir tant. C’est un bien petit crime que j’ai commis là. Une légère entorse au rituel, voilà tout. Assurément, Torquemada eût trouvé mieux. » Ma figure gardait cet air ingénu, cet air béat qui lui est si naturel et qui va si bien à mon genre de laideur. Vous pensez bien que cet incident ne devait point me hausser dans les sympathies de M. le maire ! Hélas ! je devais tomber plus bas encore !

Pour voyager sur nos routes, M. Thury se servait toujours de la même voiture. C’était une façon de victoria qu’il avait achetée à la vente mobilière du château des Randons. M. le maire conduisait lui-même et se tenait dans la capote qui, par tous les temps, restait relevée. Un siège pour valet de pied se trouvait derrière la capote, mais M. Thury était trop ennemi du faste ou plutôt trop économe de ses deniers pour stipendier un laquais. Tous les indigènes du canton connaissaient ses habitudes. Quand M. le maire rencontrait un de ses électeurs dévoués cheminant sur la grande route, par le soleil ou par la pluie, il l’invitait à monter dans sa voiture, sur le siège qui se trouvait derrière la capote. M. Thury était miséricordieux au peuple souverain, à la condition, bien entendu, que Sa Majesté votât pour lui. Les adversaires politiques de M. le maire ne participaient point à cette faveur. Si, d’aventure, il rencontrait l’un d’eux sur la route, il pressait le pas de son cheval et faisait claquer son fouet en signe de bravade. Quelques loustics qui ne s’étaient jamais assis sur le siège des « bons » électeurs résolurent de se venger gaiement. Ce fut drôle. Une crise de rire secoua tout l’arrondissement et, après dix ans, le souvenir de ce qui advint est encore pour moi une délicate récréation.

Il est des gens qui ont l’imagination joliment outillée ! Messieurs les loustics se procurèrent, je ne sais où, un de ces mannequins géants tels qu’on en voit aux foires, dans les baraques de « jeux de massacre ». Ils l’affublèrent d’un costume ecclésiastique complet : soutane noire, ceinture, rabat. Ils le coiffèrent d’un chapeau tricorne. Un jour du mois de mai 1892, que les conscrits de Romenay devaient se rendre au chef-lieu de canton pour le conseil de revision, mes facétieux paroissiens, dont l’astuce était infinie, se postèrent, vers les dix heures du matin, dans le bois que borde la route, au bas d’une côte, et, là, ils attendirent que la voiture de M. Thury vînt à passer. Ils savaient que ses fonctions de maire l’appelaient au conseil de revision et l’heure de son départ de Romenay leur était connue. Quand la victoria de M. Thury qui, pour monter la côte, conduisait son cheval au pas, les eut dépassés de quelques mètres, ils sortirent du bois et, silencieusement, déposèrent le mannequin ensoutané sur le siège de la voiture, derrière la capote. M. le maire ne vit rien, n’entendit rien. Sur la route, il rencontra les jeunes gens de Romenay qui, tout enguirlandés de rubans tricolores et précédés du tambour de la commune, se dirigeaient vers Champvieux en poussant des vociférations joyeuses. A la vue du mannequin que voiturait M. Thury, les conscrits oublièrent le respect qui est dû à un magistrat municipal et ils firent retentir les bois de clameurs gouailleuses. M. le maire crut qu’on l’acclamait : il prodigua aux jeunes gens et les sourires, et les coups de chapeau, et les saluts protecteurs. Ce devait être un spectacle d’une gaieté vraiment réconfortante : M. le maire, renommé pour sa haine fervente des prêtres, véhiculant, sur une route départementale, un robuste ecclésiastique au ventre imposant qui, noblement assis sur le siège des « bons » électeurs, se tenait droit et rigide comme un cierge pascal. Quand la voiture apparut dans les rues étroites de Champvieux, la ville fut en émoi. Le spectacle était, m’a-t-on dit, très réjouissant. Des gamins suivaient la voiture et se suspendaient en grappes au siège des « bons » électeurs. Les ménagères, attirées par les cris de joie de leur progéniture, quittaient prestement leur fourneau, se campaient sur le seuil de leur porte, afin de mieux voir, se posaient les mains sur les hanches, afin de pouvoir mieux rire.

Enfin, dans la capote de sa voiture, M. le maire ne se doutait de rien et, s’enivrant de sa popularité, il s’abandonnait, sans doute, à des rêves glorieux : « Les conscrits m’acclament, pensait-il, le peuple m’adore. Je serai député. J’aurai un permis de circulation gratuit sur le réseau français. » M. Thury prit, sur la gauche, la rue du Rempart et se dirigea vers l’hôtel des Deux Ponts. Il devait y assister à un banquet que les « ministériels » de la ville offraient au préfet du département. (Ce fonctionnaire était venu à Champvieux pour présider le conseil de revision.) M. Thury se réjouissait en pensant qu’il allait s’asseoir à la même table que le représentant du gouvernement de la France, avec M. le préfet qui ne dédaignait pas d’appeler M. le maire de Romenay « mon cher ami ». Quand M. Thury pénétra dans la cour intérieure de l’hôtel des Deux Ponts, le préfet, entouré des notables de Champvieux et de quelques maires du canton, se tenait sur le perron. Les remises étaient à droite, dans la cour : M. Thury dut faire tourner sa voiture et passer devant ces messieurs pour s’y rendre. Brusquement, le mannequin ensoutané leur apparut ; l’éclat de rire fut immense et nul ne songea à le contenir. Le préfet descendit en hâte les marches du perron, et souriant, l’air narquois, la main tendue, s’avança vers M. Thury :

— Vous aussi ! s’écria-t-il, vous aussi, monsieur le maire, rallié ! rallié ! rallié ! Rallié à la politique de Sa Sainteté !

— Mais, monsieur le préfet… je ne comprends pas, fit M. Thury très surpris.

— Vous ne comprenez pas ! reprit le préfet, vous ne comprenez pas ! Comment ! vous en êtes à trimbaler les curés ! Regardez donc un peu derrière votre capote !

M. Thury sauta à bas de voiture et se trouva face à face avec le mannequin au ventre rebondi. La figure de M. le maire — je l’ai su, depuis, par un des témoins de la scène — s’empourpra. Les veines de son front se gonflèrent et il s’écria en montrant le poing : « Ah ! il me le paiera ! C’est encore un coup du curé ! »

Eh bien, je le déclare : M. le maire s’abusait. J’étais innocent. Je soupçonnais véhémentement plusieurs de mes paroissiens « mauvais » électeurs. Dans la ville, on colportait des noms, on jasait, on s’accusait, on s’amusait. Mon vicaire et moi nous nous gaudissions délicieusement. Pendant le repas, entre deux bouchées, nous jouions aux conjectures, nous passions en revue toute la paroisse et, la fourchette en main, nous nous enfoncions dans la nuit des hypothèses.

— C’est peut-être un tel, disais-je.

— Ah ! elle est bien bonne, elle est bien bonne ! faisait le petit abbé Rosette.

J’acquis bientôt la certitude que mon jeune vicaire y voyait plus clair que moi dans les ténèbres des hypothèses. Je me convainquis que si l’abbé Rosette n’avait pas lui-même perpétré le crime, il en avait, tout au moins, été le conseiller, le bailleur de fonds et le bailleur d’habits. J’évitai de le pousser à des aveux, car, alors, j’eusse été obligé de le blâmer, de ne plus rire, et, ma foi, le crime était si drôle et la victime d’ailleurs si bien portante ! (Vous savez aussi bien que moi que l’on ne meurt pas de ridicule.) M. le maire se répandait, dans la commune, en menaces violentes contre moi. Au Café de la Lumière où, quotidiennement, il se rencontrait avec ses amis, M. Thury déclarait : « Je l’enverrai au bagne, ce marchand d’oremus ! » Ces propos me divertissaient et, à ceux qui me les rapportaient, je disais : « Oh ! les fers qu’il veut me mettre aux mains ne sont pas encore forgés ! »

Les rapports de l’Église et de l’État, dans la commune de Romenay, étaient à ce point tendus : on se demandait à quel acte d’insigne malice allait se porter M. le maire dont on connaissait le furieux appétit de vengeance, quand, un après-midi du mois de juin, comme je lisais mon journal sous la charmille du jardin, je vis s’avancer vers moi, à grands pas, Prudence ma domestique. Sa figure était comme ravagée par l’épouvante. Belzébuth se fût présenté au presbytère avec un billet de logement, que le visage de Prudence n’eût pas été plus convulsé par l’effroi. Elle s’agitait, elle levait les bras au ciel, elle poussait des soupirs et les ailes de sa coiffe blanche tremblaient aux deux côtés de sa tête. Quand elle fut arrivée vers moi, elle s’écria d’une voix oppressée :

— Le voilà ! Le voilà, monsieur le curé ! Sauvez-moi, sauvez-vous ! Pour sûr qu’il vient vous rouer de coups !

— Qui ? qui ? demandai-je très calme.

— Le maire ! fit-elle à voix basse. Sauvez-vous ! sauvez-vous ! Il est dans le corridor et il vous demande !

— Prudence, déclarai-je, faites entrer M. le maire dans ma chambre et dites-lui que je vais le rejoindre !

— Dans votre chambre ! dans votre chambre, ciel du Seigneur ! fit-elle ; mais il vient pour vous assommer !

Prudence eut une seconde d’hésitation, puis se retournant brusquement, elle arracha avec violence un pieu planté en terre, à côté de la charmille.

— Monsieur le curé, dit-elle, en me tendant le pieu, prenez ça, et, s’il vous touche, vous cognerez !

— Prudence, Prudence ! fis-je d’un ton que je voulais rendre sévère, vous qui portez le nom d’une belle vertu, y songez-vous ? Je suis curé, M. le maire est mon ouaille : en vérité, quelle singulière houlette j’aurais là ! Allons, remettez ce pieu où vous l’avez pris. Je ne cognerai pas, Prudence.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria Prudence, nous sommes tous perdus ! Ça sent le malheur. Aussi, j’avais rêvé aux serpents cette nuit !

— Allez, Prudence, et faites entrer M. le maire de Romenay !

J’attendis quelques minutes avant de quitter la charmille, puis je me dirigeai vers ma chambre. En y entrant, je vis M. Thury qui se tenait debout au milieu de la pièce, le chapeau sur la tête, l’air calme encore qu’un peu gêné. A mon entrée, il se découvrit, fit une légère inclination et, d’une voix grave mais nullement courroucée, il me dit :

— Monsieur le curé, je désirerais avoir un entretien avec vous.

— Très volontiers, monsieur le maire, répondis-je en lui indiquant de la main un grand fauteuil de reps rouge.

M. Thury s’assit après avoir déposé sur une chaise sa canne et son chapeau, et tout aussitôt :

— Monsieur le curé, fit-il, ma visite doit vous surprendre.

— C’est vrai, dis-je en riant. L’honneur que vous voulez bien me faire me prend un peu à l’improviste.

Il y eut un silence. M. le maire le rompit pour me dire :

— Monsieur le curé, vous êtes à Romenay le représentant de la société religieuse. Je représente, moi, la société civile. N’êtes-vous pas de mon avis que la lutte entre les deux sociétés est préjudiciable à l’une et à l’autre ?

Je relevai vivement la tête que j’avais tenue baissée par commisération pour M. Thury. Je n’en revenais pas. Eh ! quoi ! cet ardent sans-culotte venait chez moi me chanter le vieux refrain de la conciliation, tout comme les ministres en tournée lorsqu’ils répondent à une allocution épiscopale ! Je fus quelques secondes sans répondre.

— Monsieur le maire… dis-je, veuillez me laisser le temps de me remettre de mon étonnement. C’est que je ne m’attendais guère à ce que votre visite me causât tant de plaisir.

— Je m’explique votre surprise, fit M. Thury. Jusqu’ici, je ne vous avais pas donné lieu d’espérer… Que voulez-vous ? Ce n’est point infamant de reconnaître qu’on s’est trompé quelquefois. Je n’abandonne, certes, aucune de mes idées, mais je ne fais pas de difficultés pour reconnaître qu’il y a des honnêtes gens dans tous les partis. La religion a du bon… pour les femmes, par exemple ! On ne doit pas attenter à la liberté de conscience : c’est un des principes de la Révolution. Peut-être me suis-je parfois laissé entraîner par la passion politique…

Mon étonnement grandissait. La route de Romenay à Champvieux, sur laquelle M. le maire avait promené un mannequin ensoutané, avait-elle donc été pour lui le chemin de Damas ? J’écoutais avec ravissement.

Après une courte pause, M. Thury reprit d’un ton décidé :

— Monsieur le curé, je suis venu vous faire part de mes intentions. Je suis résolu à autoriser, dorénavant, les processions et à retirer l’arrêté que j’ai pris pour les interdire. Dimanche prochain, vous aurez le droit, monsieur le curé, d’annoncer à vos paroissiens que, le jour de la fête patronale, vous les conduirez, comme autrefois, à la chapelle de Sainte-Philomène.

— Alors, m’écriai-je joyeusement, tout est oublié, monsieur le maire !

Je me précipitai vers lui et lui tendis ma main qu’il serra avec quelque force, puis je retournai m’asseoir en face de lui.

— Comme il ne faut pas, reprit-il, que je sois le seul à faire des concessions, je mettrai une petite condition au désarmement.

— Parlez, monsieur le maire, parlez.

Il sembla hésiter, se consulter, chercher ses mots, puis il dit, baissant le ton de la voix :

— Je vous demanderai de ne plus vous opposer au mariage de mon fils avec Mlle Ferrandière.

Je sursautai. Ce fut, dans mon esprit, une soudaine illumination.

— Mais… monsieur le maire, fis-je, qui donc vous a dit que je faisais obstacle à ce mariage ?

— Oh ! monsieur le curé, s’écria M. Thury, si je l’affirme, c’est que j’en suis sûr ! Mme veuve Ferrandière ne veut point donner son consentement à ce mariage parce que vous l’en dissuadez. Personne, dans le pays, n’ignore qu’elle vous demande avis sur tout ce qu’elle doit faire.

— Admettons, monsieur le maire. Eh bien, qu’attendez-vous de moi ?

— Qu’au lieu de contrecarrer le projet d’union entre mon fils Maximilien et Mlle Ferrandière, vous nous aidiez, au contraire, de tout votre pouvoir. Vous êtes le conseiller, le guide de Mme Ferrandière. Le mariage se fera, si vous le voulez bien. Les prêtres, vous le savez mieux que moi, disposent d’influences considérables. La confession leur donne, sur certaines personnes, une autorité sans égale. Mme veuve Ferrandière se confesse à vous…

— Oh ! monsieur le maire, dis-je en souriant, je ne puis vous suivre dans cette voie ! Je ne voudrais vraiment pas vous fournir des armes contre la confession. C’est une institution que je ne vous crois point porté à vénérer outre mesure. Je ne puis vous fournir de nouvelles raisons de ne point la respecter.

M. le maire vit qu’il s’était mal engagé.

— Je me suis mal expliqué, peut-être, dit-il. Je n’ai point voulu vous demander de détourner la confession de ses fins et de faire pression sur la volonté de Mme Ferrandière. J’ai parlé de la confession comme d’autre chose. Il faut m’excuser, monsieur le curé ! Je suis si désireux de voir aboutir ce projet d’union ! — vous devez savoir que les deux jeunes gens sont résolus à s’épouser. — Certes, Mme Ferrandière n’est point dans mes idées ; bien loin de là, mais c’est une personne digne de tout respect et sa famille est honorable entre toutes. Et puis, je suis père, avant tout ! Maximilien aime Mlle Ferrandière. Il m’en a fait l’aveu, il y a une quinzaine de jours. Je n’avais pas été sans m’apercevoir d’un changement dans son caractère, ses habitudes de vie. Lui, d’ordinaire si gai, si exubérant, devenait songeur, devenait triste. Au début, je me disais : « Voilà un garçon qui est amoureux ! » C’est une maladie qui est bien de son âge, dont on guérit toujours, souvent même très promptement. Maximilien ne guérissait pas. J’en vins à m’alarmer de son état. — « As-tu des dettes ? » lui demandai-je. — « Non, père », me répondit-il. — « Si tu t’ennuies dans cette campagne, retourne à Paris. Je comprends fort bien que la vie que tu mènes ici ne soit point de ton goût. Je ne te retiens pas. — Je suis très bien ici », me disait Maximilien. J’avais lieu d’être surpris, car, les années précédentes, il ne faisait, pour ainsi dire, que toucher barre à Romenay. Paris le tenait et il se montrait enclin à considérer notre village comme un exil. — « Te serait-il agréable de voyager ? lui ai-je demandé. Tu me parlais autrefois de l’Angleterre, de la Hollande. Veux-tu de l’argent ? — Non, père, m’a-t-il dit, n’insiste pas : je ne suis nulle part mieux qu’ici. » Je ne comprenais pas, je vous l’avoue. Enfin, pressé de questions par sa mère, — vous savez si une mère est habile à confesser son fils, — il nous avoua qu’il aimait Mlle Camille Ferrandière et qu’il en était aimé ; que son plus grand désir, que son seul désir était de l’épouser, mais que Mme Ferrandière, conseillée par vous, se refusait à autoriser le mariage. Si je m’abuse, monsieur le curé, je vous saurais beaucoup de gré de me le dire.

— Vous ne vous abusez point, monsieur le maire.

— Ah ! je le savais bien ! Mais enfin, monsieur le curé, à quelle considération obéissez-vous en vous jetant entre mon fils et cette jeune fille, en vous opposant à leur bonheur ? Je ne m’arrête pas un seul instant à cette pensée que vous agissez ainsi par vengeance. Non ; non, c’est bien évident, vous ne cherchez pas à vous venger de moi sur ces deux enfants ! Mais alors, pourquoi ? Si vous saviez, monsieur le curé, comme la maison est triste, combien ma femme souffre de voir souffrir son enfant ! Sans doute, vous vous dites que mon fils, élevé par moi, dans mes idées, conduira sa vie d’après les principes que je lui ai donnés ! Vous n’avez pas tort et, pourtant, pensez-vous que mon fils soit homme à violenter la conscience de celle qui serait sa femme, à entraver ses pratiques religieuses, à railler sa foi ? Ah ! monsieur le curé, c’est qu’alors vous connaissez bien peu le respect qu’il a toujours pour les convictions sincères ! Et croyez-vous donc que ce ne soit pas, pour moi-même, un crève-cœur que de marier mon fils à une jeune fille élevée par une mère très… très dévote, que de le laisser entrer dans une famille où, je le sais, mes idées et mes actes sont honnis ? Je consens à ce mariage : bien mieux, je tente d’écarter les difficultés qui l’entravent. Je ne me connais pas le droit de sacrifier le bonheur de mon fils à des ressentiments politiques. Je vous demande, monsieur le curé, d’oublier, comme moi, le passé, et, si vous ne pouvez pas m’accorder un concours effectif, dans ce projet d’union, au moins de me promettre votre neutralité. Si vous ne nous êtes pas favorable, au moins ne nous soyez pas hostile. Ce n’est pas le maire de Romenay, ce n’est pas l’homme politique qui vous prie ; c’est un père qui vous demande de ne point entraver le bonheur de son enfant.

M. Thury s’arrêta de parler. Sa réelle éloquence, — vous ai-je dit qu’il était disert ? — allait me réduire et me dompter ; mais, très vite, je me repris. Après un silence, je dis d’une voix très lente :

— Monsieur le maire, un homme désolé, c’est moi. Nous devons être, nous prêtres, des hommes de paix, et si vous saviez comme je voudrais me tenir dans mon rôle ! Si vous saviez comme je l’ai désirée, la réconciliation ! Je suis disposé à me montrer conciliant, jusqu’à l’invraisemblable. Nul plus que moi, croyez-le bien, ne désire l’apaisement. Jamais vous ne saurez combien je suis navré de ne point vous faire une réponse telle que vous la souhaitez. Et pourtant, pour des raisons graves qu’il m’est tout à fait impossible de vous faire connaître, je ne puis accéder à votre désir. Je ne veux point vous dissimuler qu’en effet ma parole aurait du poids dans la décision de Mme veuve Ferrandière. Mais c’est précisément parce que cette personne a placé sa confiance en moi, parce qu’elle suivrait docilement le conseil que je lui donnerais, qu’il ne m’est point permis de vous promettre mon concours ou même ma neutralité.

— Même la neutralité ? dit M. Thury vivement.

— Oui, repris-je, même la neutralité. Je vous parle sans détours. Non seulement je ne veux pas favoriser ce projet de mariage, mais je me vois dans l’obligation de m’y opposer en conscience.

— Et pourquoi fit M. Thury.

— Je ne puis vous le dire. Sur toutes autres questions, vous me trouverez prêt à toutes les concessions. Sur celle-ci, je ne puis céder et je vous supplie de croire que j’en souffre.

— Votre résolution est définitive ? demanda M. le maire.

Je vis à la rougeur de son visage, au tremblement de ses lèvres, au ton de sa voix, que la colère lui montait au cerveau. Je ne répondis point, pour ne pas l’exaspérer davantage. Le silence se fit lourd. M. Thury s’était levé de son fauteuil. Il tenait la tête baissée et tapotait le plancher de ma chambre du bout de sa canne. Il paraissait réfléchir. Brusquement, il releva la tête et je vis l’œil bleu qui se fixait sur moi et entrait en moi comme la lame d’un couteau.

— Vous avez bien pesé les conséquences de votre… obstination ? dit-il.

— Je n’ai pas à les envisager, monsieur le maire, répondis-je, puisque je n’ai pas le droit de les empêcher.

— Ah ! s’écria M. Thury, ils sont bien tous les mêmes ! Alors, entre vous et moi, c’est la guerre, la guerre à mort ?

— La guerre ! Que voulez-vous dire ? Mais, de la guerre, je n’en veux pas ! Quoi ! parce que je me refuse à vous rendre un service qu’en conscience je ne puis vous rendre, vous me menacez !

— Vous entendrez parler de moi, monsieur !

Cette phrase dite d’un ton exaspéré échauffa les deux hommes qui bataillent en moi : le sage fut encore une fois vaincu et l’autre me souffla des paroles qu’il me semble que je n’eusse pas dû prononcer :

— Oh ! dis-je, des menaces ! Je vous mets au défi d’inventer une taquinerie inédite, une vexation non défraîchie ! Vous vous croyez donc capable d’imaginer un supplice qui soit nouveau ? Les Romains, vous le savez, n’aimaient point les « cléricaux », qu’en ce temps-là on appelait tout simplement les « chrétiens ». Pas un seul procédé qu’ils n’aient employé pour s’en débarrasser, et ils se sont lassés. Vous ne trouverez pas mieux que les Romains, monsieur le maire !

Ces paroles parurent réveiller, chez M. Thury, le savant qui somnolait en lui :

— Oh ! proféra-t-il, brandissant sa main droite au-dessus de sa tête, pourquoi les bêtes du cirque n’ont-elles pas exterminé, à tout jamais, cette engeance-là !

— Elles étaient bien trop charitables pour cela ! dis-je, haussant le ton de ma voix. Elles voulaient laisser quelque chose à faire à leurs successeurs, ceux du dix-neuvième siècle. J’avoue même qu’elles étaient beaucoup plus sympathiques que plusieurs d’entre eux, car, enfin, si elles mangeaient du chrétien, c’est qu’elles avaient faim, et si elles se régalaient de tranches de martyr, elles n’allaient point dans les cabarets, les pauvres bêtes, faire accroire aux imbéciles qu’elles voulaient le bonheur du peuple !

M. le maire ne répondit pas, sur-le-champ, à ma fougueuse boutade. Il me parut qu’il cherchait dans « la gibecière de son entendement » quelque lourde insolence à m’asséner en plein visage.

— Monsieur, dit-il d’une voix dure, avant un mois, Romenay aura un pasteur protestant.

Je saluai cette menace d’un éclat de rire :

— Ah ! ah ! m’écriai-je, la voilà donc votre vengeance ! Mes félicitations, monsieur le maire ! Je l’avoue : elle n’est pas renouvelée des Romains celle-là ! Eh bien, je l’attends, M. le pasteur !

M. Thury se dirigea vers la porte de ma chambre. Il l’ouvrit avec une certaine violence et se heurta contre Prudence qui, alarmée, sans doute, par le ton de nos voix, était accourue et avait collé son oreille à la porte. L’excellente créature veillait. Je vis qu’elle dissimulait sa main droite sous son tablier au bas duquel passait l’extrémité pointue d’un énorme bâton. C’était ce même pieu dont elle avait voulu m’armer pour ma défense !

— Allons, Prudence, lui dis-je, remettez cette trique où vous l’avez prise !

Tandis que je parlais ainsi, M. le maire, d’un geste brusque, mit sur sa tête son vaste chapeau et partit sans saluer.

II

Lecteur, de grâce, calmez-vous. Vous êtes courroucé et votre indignation déborde : « Pourquoi, vous écriez-vous, cet abbé Blondot s’entête-t-il à se jeter en travers d’un mariage qui doit donner les joies du cœur à deux de ses paroissiens tout jeunes et qui s’aiment ? Qui s’aiment ! Ces gens-là se soucient bien d’une pareille considération ! Ah ! que voilà bien les curés ! Ils n’ont pas de paix qu’ils ne se soient faufilés dans les familles, et si, du moins, c’était pour y apporter le bonheur, si, du moins… et patati et patata. » Pour peu que vous ayez de la littérature, vous proférez :

Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des dévots !

Allons, allons, ne me condamnez pas avant de m’avoir entendu ! Attendez que je vous fasse connaître les raisons de mon entêtement. Ne vous fâchez pas, vous saurez tout.

Comme vous venez de l’apprendre, au cours de l’entretien que j’ai rapporté, M. le maire de Romenay avait engendré un fils qui portait le nom de Maximilien, en mémoire de l’homme à la mâchoire cassée. Ce garçon avait vingt-sept ans. Il était « avocat à la cour d’appel de Paris ». C’est là un titre sonore comme une futaille vide dont les fils de la bourgeoisie aiment à parer leur nom et qui réjouit le cœur de messieurs leurs papas. Me Maximilien Thury plaidait-il ? On ne savait. En tout cas, il n’était pas illustre, aucun de ses clients n’ayant encore été guillotiné. Les « mauvais » électeurs de Romenay s’en allaient répétant que le « fils Thury » n’était qu’un soldat banal dans l’illustre légion des « avocats sans causes ». On dit — c’est le fils de Mme Ferrandière, avocat lui-même, qui m’a documenté — que ce bataillon fameux se compose d’adolescents et d’hommes mûrs : ils s’unissent et s’enrégimentent ainsi pour se défendre, contre l’univers entier, la justice partout conspuée. Ils ressuscitent, pour notre édification, les héroïsmes démodés de l’antique chevalerie. Ils nettoient et fourbissent, à leur usage, les enthousiasmes rouillés d’autrefois. Le noble spectacle ! On les voit passer à travers le Palais de justice, à travers les rues, à travers la vie, hâves, efflanqués, fiers, sublimes, appelant à eux les veuves et les orphelins, cherchant de féroces magistrats à pourfendre : ce sont des avocats errants. Ils comptent comme des victoires toutes les rencontres où il leur fut donné de parler beaucoup et où ils purent poser de grands mots sur de petites choses. On dit que, pendant leurs mois de repos, lorsqu’ils demandent un réconfort au râtelier familial, ils vagabondent la nuit dans la campagne, poursuivant en esprit quelque métaphore récalcitrante, quelque période insidieuse qui se dérobe : il leur arrive alors de prendre les ailes de moulin pour des bras de procureurs levés dans un geste de tragique éloquence. Oh ! les braves gens que ces Don Quichotte bardés de mérinos, casqués comme vous savez, qui quémandent toujours des occasions de ne point se taire et qui, s’il leur arrive d’occire leur prochain, s’empressent de l’ensevelir pieusement sous des fleurs de rhétorique ! Oh ! les braves gens qui, tous les matins, en se levant, se heurtent à l’idéal réfugié dans leur alcôve et aux huissiers pendus à leur sonnette !

A Romenay, les épouses des « mauvais » électeurs ne faisaient qu’un cœur et qu’une langue avec leurs maris pour déclarer que le « fils Thury » appartenait à la chevalerie des avocats sans peur et sans causes. Elles ne se gênaient pas pour dire que « Monsieur Maximilien » n’était point tenu d’ambitionner les succès oratoires, car il en rencontrait d’autres, plus séduisants parce que plus intimes. Le jeune avocat réalisait assez bien ce type masculin qu’on appelle un « bel homme ». Visage aux traits réguliers, barbe très brune et très fine et très taillée en pointe, forte crinière, des yeux doux, langoureux, des yeux d’almée dans une tête léonine : l’ensemble manquait peut-être d’originalité, « de personnalité », mais je ne veux point chicaner : le jeune Maximilien était beau. En voilà un qui devait des remerciements à papa et à maman ! Il était de haute stature et de charpente solide, je vous assure ! On sentait que, sous la peau, le sang charriait des globules vigoureux, et, j’en suis sûr, il ne connaissait point les harassements et les digestions mélancoliques des blêmes neurasthéniques ! Lui aussi, M. Maximilien Thury, s’était cru appelé à révolutionner les sociétés pour y pêcher, en eau trouble, le bonheur du peuple. Dans ce noble dessein, il avait laissé croître ses cheveux et sa barbe. Longs cheveux, longues barbes : c’est l’uniforme des amis du peuple. La vigueur de leurs convictions et de leur génie se mesure à l’énergie de leur système pileux : Absalon, s’il vivait de nos jours, présiderait des meetings. Maximilien s’était enrôlé dans la milice des révoltés, des petits Vingtras de brasserie, et, par esprit de discipline, il omettait de se nettoyer les ongles. Il n’avait pas tardé à se trouver incommodé dans les « partis avancés ». Progressivement, il avait émondé sa chevelure, sa barbe et aussi ses idées : en l’an 1895 où se place ce récit, Maximilien était un jeune bourgeois très policé, tout reluisant d’élégance, qui chaussait des souliers vernis, se taillait les ongles et dont la chevelure très disciplinée embaumait comme une cassolette. La vie d’un homme du dix-neuvième siècle se partage en trois périodes : dans la première, il veut réformer la société et ne pense rien moins qu’à tout jeter par terre. Dans la seconde, il se résigne à accepter la société telle qu’elle est. Dans la troisième enfin, il cherche à en jouir et à tirer d’elle tous les profits qu’elle peut donner : il a même une propension à trouver que tout est parfait, parce qu’il n’a plus le temps d’y rien changer à son bénéfice. M. Maximilien était entré dans la seconde période et s’y trouvait à l’aise. La fantasmagorie des mots en « isme » l’enchantait de moins en moins ; de moins en moins, il se croyait appelé à être l’un des ouvriers de l’universel chambardement. Il poussait l’audace jusqu’à célébrer la tolérance religieuse. Oui, ce jouvenceau daignait publier qu’il ne rêvait point, comme papa, de dépecer les prêtres, qu’il leur reconnaissait le droit de respirer et même celui de ne point se marier, puisque, enfin, tel était leur bon plaisir. On m’arracherait mes derniers cheveux plutôt que de me faire dire, qu’en se parant ainsi d’opinions libérales, M. Maximilien n’était pas sincère. Ce libre penseur voulait bien accorder aux autres la liberté de penser autrement que lui. Son père criait au scandale et n’en revenait pas d’avoir engendré un phénomène. M. Thury répétait, avec un accent où il y avait du dépit et de la pitié : « Ce pauvre Maximilien ! Il se dit libre penseur et il voudrait laisser aux cagots la liberté de débiter leur marchandise. Joli libre penseur, ma foi ! »

Le père et le fils n’étaient point de la même trempe intellectuelle. M. le maire appartenait à la race des esprits véhéments passionnés que tourmentent des appétits d’intransigeance et d’absolutisme : esprits d’inquisiteurs du moyen âge, esprits des moines batailleurs du seizième siècle. L’avez-vous remarqué ? Chez tous ces mangeurs de prêtre, vous trouvez un moine retourné, un moine qui a mis son froc à l’envers. Il y a trois cents ans, pendant la Ligue, ces gens-là nous fussent apparus sous la bure du capucin ou la robe des carmes déchaux et ils n’eussent fait qu’une bouchée de l’hérétique. Il eût fallu museler leur zèle. Moi, je me représentais très bien notre maire en costume d’inquisiteur, sous le capuce blanc, jaune ou gris, donnant « un coup de main » à Torquemada. Je n’ai jamais connu, pour ma part, un homme qui eût, plus que M. Thury, la haine de la pensée des autres. Maximilien était plus tempéré. Mon gaillard avait lu Renan : peut-être même l’avait compris. Il consentait à voir dans la religion autre chose qu’une exploitation sournoise de l’imbécillité humaine. Vous savez quel joli tour M. Renan a joué aux forcenés de la libre pensée : avec une onction tout ecclésiastique, il leur a prouvé que, s’ils se fâchaient si fort, s’ils voulaient si furieusement exterminer toute foi, c’est qu’ils ne « comprenaient pas ». Ils furent nombreux les « intellectuels » qui se trouvèrent compromis dans le parti des furieux et qui passèrent à la tolérance : Maximilien s’était délibérément rangé parmi eux. On eût été mal reçu à lui dire qu’il ne « comprenait » pas. Ne pas comprendre, lui ! Allons donc ! C’était bon pour papa !

Et puis, je dois tout dire, le fils du maire n’était pas sans connaître l’évolution des idées et des mœurs dans la bourgeoisie française. Au commencement du siècle, nos bourgeois, quand, chaque dimanche, la cloche annonçait la grand’messe, s’asseyaient sur le banc de pierre, à la porte de l’église, et là ils goguenardaient : ils raillaient la candeur gothique des « bonnes femmes », des « rustres » qui allaient à la messe : « Quoi, s’écriaient-ils, vingt ans après Voltaire ! » Les temps sont changés, les rôles aussi. En cette fin de siècle, ce sont les bourgeois, les fils de ceux qui avaient lu Voltaire qui entrent à l’office, et c’est le peuple qui s’asseoit sur le banc de pierre, c’est le peuple qui goguenarde, qui raille. La bourgeoisie désavoue ses pères, elle veut croire. Beaucoup de ceux qui nous sont revenus honorent la foi par leur sincérité, mais, je le sais aussi bien que vous, il y a des dilettanti de l’idée chrétienne parmi nos repentis. L’émotion religieuse est devenue un des exercices préférés de la sensibilité bourgeoise. « C’est bien porté », dans certains milieux, d’aller à la messe où l’on se rencontre avec des gens « comme il faut ». La libre pensée fleure l’estaminet. Elle sent le linge sale et le vermout aigri : se séparer d’elle est un signe d’« éducation ». Maximilien était enclin, depuis sa conversion au libéralisme, à se rapprocher des bourgeois amis du prêtre : il voulait se lier à leurs habitudes, non point certes par l’observance des pratiques religieuses, mais par une tolérance tout à fait distinguée. Aussi, s’il n’allait pas à la messe, il ne s’asseyait point sur le banc de pierre où la grosse ironie plébéienne eût offensé ses délicatesses de néo-bourgeois. D’année en année, il sentait s’accroître sa sympathie pour les idées, les mœurs, les engouements des « repus » ; aussi, avec une conviction qui s’amplifiait tous les jours, répudiait-il toute idée de chambardement social. Et quelles raisons eût-il donc pu avoir de haïr une société où il ne s’ennuyait pas, à en croire la rumeur publique. Ah ! si l’on eût ajouté foi aux potins que colportaient à travers la ville les épouses des « mauvais » électeurs ! Selon elles, le trop fameux Don Juan ne pouvait être catalogué comme le premier polisson de la terre. Ce titre revenait, de droit, au fils de M. Thury. Il n’avait qu’à paraître, disait-on, et les cœurs étaient subjugués ; les résistances tombaient et les époux les plus sereins devenaient ombrageux s’ils le voyaient rôder autour de leur maison. Comment ce beau papillon était-il venu se fixer aux pieds de Mlle Camille Ferrandère ? Vous pensez bien que ce n’est pas l’abbé Blondot qui le dira ! Ce que je puis faire pour vous, c’est de vous révéler les circonstances où naquit le grand amour qui hantait ces deux jeunes gens.

Mme veuve Ferrandière, la plus pieuse, la plus charitable de mes paroissiennes, habitait à trois kilomètres de Romenay le château d’Amazy. Sa fortune était imposante. Mme Ferrandière possédait, dans le pays, des fermes plantureuses, des bois, des étangs. Elle avait deux enfants : Mlle Camille, cette pauvre petite qui souffrait d’amour, et M. Octave, délicieux jeune homme qui aimait trop les jeux et les ris. Le fils de Mme Ferrandière avait l’âge de Maximilien Thury et était lui aussi « avocat à la cour d’appel de Paris ». Pendant le temps qu’ils passaient à Romenay à l’époque des vacances, Maximilien et Octave ne se quittaient guère. Ils étaient l’un et l’autre de forcenés chasseurs et, dès le mois de septembre, ils apparaissaient à la lisière des bois : ils parcouraient les prés et les champs qui entourent Romenay. On les rencontrait sur les routes, le fusil en bandoulière, le ventre pris dans une ceinture de cartouches, un vaste carnier leur battant les flancs. Quand la journée de chasse était finie, M. Maximilien dînait d’ordinaire au château d’Amazy, en compagnie de Mme Ferrandière et de Mlle Camille. Et puis… que voulez-vous que je vous dise ? Un jour un autre convive s’assit à cette table. C’était… devinez qui ?… C’était le nommé Amour, un drôle de particulier ! Il ne tarda pas à faire des siennes et l’heure vint où Mlle Camille déclara à sa mère qu’elle épouserait M. Maximilien Thury ou qu’elle ne se marierait jamais. J’avais toujours entendu dire que ces choses-là n’arrivaient que dans les romans ! Eh bien voyez ! Très troublée, Mme Ferrandière vint aussitôt me confier cette grave révélation. Je n’en revenais pas. Eh quoi ! cette gentille enfant s’était éprise de ce Maximilien ! J’évitai toutefois de poser des « pourquoi » à Mlle Camille. Il faut traiter les amoureux comme les jurés de cour d’assises : on ne doit point leur demander leurs « raisons », à cause qu’ils n’en pourraient fournir. Ah ! je m’expliquais mieux l’enthousiasme passionné que Mlle Ferrandière inspirait à Maximilien !

Elle était très jolie, cette petite Camille. Allons, ne riez pas, lecteur narquois. Je le sais aussi bien que vous : quand il s’agit d’apprécier les grâces externes d’une personne du sexe, mon avis n’est point éclairé et mon incompétence est notoire. Une femme est-elle jolie ? Ne l’est-elle pas ? En quoi voulez-vous que cette question m’intéresse ? D’ordinaire, je me soucie peu de la résoudre. J’ai pourtant une méthode sûre pour arriver à savoir si telle personne est belle, quand je veux me faire une opinion. Pour que vous ne doutiez pas de ma parole et de mes lumières, laissez-moi vous l’exposer, ma petite méthode.

Depuis bientôt vingt ans, j’ai confié la direction de mes poules et la haute administration de mes casseroles à dame Prudence Taboulot, veuve du sieur Taboulot, de son vivant sabotier. De l’aveu unanime de tous ceux qui la voient, ex omnium consensu, comme nous disions au séminaire, cette personne est indiscutablement laide, si laide que Mgr l’évêque lui-même m’en a rendu témoignage. Les statuts diocésains ne permettent aux curés de prendre pour servantes que des femmes ornées de quarante ans au moins. Quand la dame Taboulot se présenta chez moi, demandant à succéder à ma défunte domestique dans la gérance de ma maison, elle venait à peine d’effeuiller les roses de son trente-septième printemps. Comme elle m’était adressée par un de mes confrères voisins, avec une lettre bourrée d’éloges, je pris le parti d’aller demander à Monseigneur une autorisation, un « indult » qui me permît de garder la dame Taboulot, en dépit de ses trente-sept ans. Monseigneur écouta ma requête, fronça le sourcil et me dit un peu sèchement :

— Je n’aime guère donner de semblables autorisations, ou, du moins, je veux des garanties exceptionnelles contre les insinuations malveillantes des ennemis de la religion.

— Oh ! Monseigneur, m’écriai-je, ces garanties exceptionnelles, cette femme les porte sur sa figure !

— Que voulez-vous dire, interrogea Monseigneur, elle est laide ?

— Laide comme un péché ! Monseigneur. Oh ! mais une laideur vraiment canonique !

Monseigneur daigna trouver le mot plaisant, et je, me délectai à contempler cette « fine tête tombée d’un vitrail du moyen âge » et qui souriait doucement. Mon évêque m’accorda l’autorisation demandée, et quelques semaines après, au cours d’une tournée pastorale, comme je le recevais au presbytère de Romenay, il dit, dès qu’il aperçut Prudence :

— Mes félicitations, mon cher curé ; en vérité, vous ne m’avez point trompé !

J’affirme donc — et c’est une opinion approuvée par mes supérieurs — que Prudence est laide. Aussi, quand je veux savoir si une personne du sexe est belle ou non, j’use de la méthode de comparaison. Plus elle se rapproche du type féminin réalisé par la femme Taboulot, plus je me refuse à lui reconnaître quelque grâce ; plus elle s’en éloigne, plus je me complais à la déclarer belle. Je possède ainsi, pour établir mes opinions esthétiques, une échelle de beauté. De Prudence à Vénus, il y a des degrés ! Telle est la méthode qui me permet d’affirmer que Mlle Camille est belle entre toutes les autres jeunes filles. Ah ! elle s’en écartait, je vous assure, du type de Prudence ! Je ne demanderais pas mieux de vous la décrire, Mlle Ferrandière, mais voilà, comment m’y prendre ? C’est que moi, voyez-vous, — je vous l’ai peut-être déjà dit, — je ne suis point comme ces capitaines de lettres, ces fameux hommes d’écritoire, si habiles à recruter et à faire évoluer les phrases. Je n’ai point, sous mes ordres, des légions de métaphores, des escadrons de mots, qui viennent d’eux-mêmes se ranger, en bon ordre, au moindre signe de la plume. Je suis égaré en littérature. Je voudrais appliquer à Mlle Camille, en vous la présentant, quelque image et comparaison tirées du printemps, des fleurs, des oiseaux, des choses qui embaument, qui chantent, qu’on aime. Que voulez-vous ? Je ne sais pas. Que votre imagination vienne en aide à mon indigence : parez cette enfant de toutes sortes de grâces et vous ne frôlerez même pas la réalité ! Jamais, je l’avoue, il ne m’avait été donné de voir créature de Dieu plus pimpante, plus papillonnante, plus papillotante, plus sautillante, plus pirouettante que Mlle Camille.

Elle était de petite taille, gracile, souple, harmonieuse, tout à fait dénuée de morgue et de pose. Sa démarche, ses gestes, son attitude la rendaient séduisante. Quand je dînais à la table de Mme Ferrandière, j’avais plaisir à regarder Mlle Camille qui approchait son verre de ses lèvres et buvait par petites gorgées, avec la grâce d’une colombe qui se désaltère à l’eau du torrent. Elle avait des yeux très bleus, des cheveux très blonds, une bouche petite et ronde, un nez si menu qu’il devait se glisser dans les corolles des fleurs sans les blesser, et les couleurs roses de son fin visage rappelaient, ne vous déplaise, les teintes douces de la fleur du pêcher. L’aimable jeune fille ! C’était un sourire qui marchait, qui courait, qui vivait. Quand elle conversait, Mlle Camille s’arrêtait souvent au milieu d’une phrase qu’elle achevait aussitôt par un sourire. Elle parlait avec des sourires, elle commandait avec des sourires et on lui obéissait pour que son joli visage ne s’assombrît point. Quand — ce qui arrivait quelquefois — elle vous avait éclaboussé d’une petite malice, elle l’essuyait aussitôt avec un sourire et on était tenté de lui dire « encore ! » rien que pour le plaisir de voir une bouche fraîche s’ouvrir sur des dents blanches — de vraies dents, mesdames, et qu’aucun éléphant n’aurait pu se vanter d’avoir portées avant elle ! — Je déclare que cette enfant était une façon de petit chef-d’œuvre, un des plus aimables spectacles qui puissent enchanter le regard d’un jeune homme. Et dire qu’elle appartenait au même sexe que Prudence ! Est-il urgent de vous dire qu’elle n’était point sotte ? Elle savait de la vie, du monde, ce qu’en peut connaître une jeune fille pure : pas davantage. Heureuse candeur qui nous valait d’entendre des réflexions de la plus fine, de la plus savoureuse naïveté et dont je me régalais, sans en avoir l’air ! J’admirais aussi qu’elle ignorât tant de choses qu’apprennent, de nos jours, tant de personnes du sexe. Je n’aime point ces doctes femmes qui répandent, partout et en tout temps, leur flux de science, qui nous écrasent, nous pauvres hommes, sous l’éminence de leur mathématique et la supériorité de leur orthographe. Entre nous, — ne le dites pas ! — Mlle Camille avait peut-être oublié la date de la bataille de Tolbiac, peut-être le nom de quelques affluents du Mississipi, peut-être aussi le nom des sous-préfectures de la Lozère, mais elle avait l’esprit droit et perspicace. Le bon sens guidait ses jugements comme la bonté maîtrisait son cœur. Bonne mine, bonne humeur, bon sens, j’en souhaiterais autant à toutes les filles de France qui, chaque matin, montent dans leur tour pour voir si vient l’époux !

J’étais informé, jour par jour, de ce qui se passait au château d’Amazy par Mme Ferrandière et par son fils aussi, M. Octave, qui me faisait de très fréquentes visites. La franchise, l’entrain de mon jeune paroissien me plaisaient et m’aidaient un peu à oublier les frasques qu’on lui imputait, non sans raison, je crois. Je ne trouvais point en lui cette morgue, cette enflure d’âme qui rend si haïssables les petits bourgeois, fils de gros bourgeois. Sa simplicité me captivait, et je dois ajouter que son langage me déroutait. M. Octave aimait à exprimer sa pensée dans le dialecte du boulevard. Quel dialecte ! quel vocabulaire ! Pour peu qu’il se propage à Paris, à tous les étages de toutes les maisons, bientôt les gens de province auront besoin d’un lexique ou d’un interprète, quand ils voudront comprendre ce qu’on leur dira !

— Que je vous raconte, me confia un jour M. Octave. Maxim qui est coiffé de ma sœur !

— Que dites-vous là, monsieur Octave ?

Mon jeune ami éclata de rire.

— Oui, fit-il, Maxim qui aime ma sœur !

— Mais, je ne puis que le féliciter de son goût très sûr ! Et elle, mademoiselle ?

— Emballée aussi, Camille ! Emballée !

— Comment, emballée ?

— Oui, elle ne pense plus qu’à son Maxim. Elle rougit quand il arrive, elle ne rit plus, elle ne chante plus. Hier, elle n’a pas mangé au déjeuner : pincée, quoi ! Et si vous voyiez Maxim ! Non, vrai ! Je ne le reconnais plus : on me l’a changé ! Pas d’autre sujet de conversation possible : Ma sœur ! ma sœur ! ma sœur ! S’il était, comme moi, homme à ne pas prendre les choses d’amour au tragique, il pourrait, après chacune de ses phrases, chanter en guise de refrain : « Amour, amour, quand tu nous tiens ! »

— Allons, allons, monsieur Octave, du sérieux ! Le sujet est grave.

— Mais, je le sais bien qu’il est grave, le sujet ! Il s’agit d’un mariage, parbleu ! Les deux tourtereaux veulent s’épouser. Ils le veulent, ils le veulent, ils le veulent. Demande pas mieux moi. Je connais Maxim : excellent garçon. N’aime pas les curés, c’est certain, mais ça passera. Je crois, du reste, qu’il serait bien capable de faire exception pour vous, monsieur le curé, si vous vous engagiez à donner à ma mère un bon conseil, celui de consentir. Tenez, vous avez là une fière occasion de le forcer à aimer les curés !

— Vous voulez me séduire, monsieur Octave !

— Non, allons, soyez gentil. Maxim a tout dit à son père et sa mère. Enchantés naturellement. Ne demandent que ça. Oui, mais il y a maman. Maman, voilà le hic ! Vous savez qu’elle n’aime guère les gens qui mangent du curé. Ah ! il n’est point dévot, Maxim, et son père encore moins ! Maman ne voudra jamais colloquer sa fille dans une famille où l’on dit du mal des curés.

— Colloquer sa fille dans une famille ! Il y a plus d’un membre de l’Académie française — cette compagnie qui est, pourtant, la maîtresse et la tutrice de notre langue — qui s’étonnerait de votre style.

— Ah ! de ça, je m’en moque ! Ce que je veux dire, c’est qu’en ce moment même…

M. Octave tira sa montre :

— Oui, reprit-il, trois heures, précisément : M. Thury, maire de Romenay, est à Amazy, au salon, et il fait la demande en mariage. Ah ! dame ! ce sera dur ! Je connais la maman. Elle sera toute bouleversée : elle va tomber en larmes et en prières et, dès demain matin, elle va venir vous trouver. Tout dépend de vous. Ma mère finirait bien par se laisser entortiller. Camille sait si bien la prendre : elle est tellement enjôleuse !

— Allons, allons, monsieur Octave.

— Oh ! pour ça ! elle est rusée, la petite, elle la connaît ! C’est bien certain : maman qui est, au fond, la meilleure femme qu’il y ait sur la terre, serait tôt ou tard roulée par Camille. Mais voilà ! Le père Thury est une grosse bête qui, dans la conversation avec ma mère, est bien capable de donner une ruade aux curés. Peut pas se retenir, cet homme. Et puis, ce vieux Maxim, avant de tomber amoureux, a tellement couru la prétentaine ! Ma mère aura des scrupules, des remords : elle se croira damnée ; elle s’imaginera que Camille, si elle se marie, va tout droit à la perdition, que son mari la détournera de ses devoirs religieux, qu’elle n’aura, sous les yeux, que des exemples scandaleux et patati et patata. Sur ce chapitre-là, la maman est intraitable, comme vous le savez. Il n’y a que vous, monsieur le curé, qui puissiez lever les difficultés. Il n’y a que vous pour tout arranger. Allons, soyez gentil, monsieur le curé.

— Je parlerai selon ma conscience, monsieur Octave.

— Hum ! hum ! j’aimerais mieux une autre réponse. Votre conscience ! Votre conscience ! Ce mot-là me fait peur, et surtout le ton avec lequel vous le dites !

— Mais enfin, demandai-je à mon jeune ami, ce complot s’est donc formé à l’insu de madame votre mère ? Mlle Camille et M. Maximilien ont donc des tête-à-tête ?

— Non, ils s’écrivent.

— Ils s’écrivent !

— Oui, presque tous les jours.

— Tous les jours, grand Dieu ! Et que peuvent-ils donc se dire ?

— Des bêtises, naturellement. Que voulez-vous donc que s’écrivent les amoureux ! Cette petite Camille, si on s’en serait douté ! Ce n’est pas plus gros que ça et c’est amoureux !

— Et comment correspondent-ils ? Qui porte les lettres ?

— Tiens, c’est moi, parbleu !

— Comment ! Vous vous prêtez ?…

— Quel mal, puisqu’ils s’aiment ?

— Jolie raison ! Savez-vous, monsieur Octave, que vous jouez là un rôle…

— Mais puisqu’ils s’aiment !

— Madame votre mère serait singulièrement surprise et peinée si…

— Mais, puisqu’ils s’aiment, je vous dis !

Je mis fin à la conversation qui devait m’apporter, sans doute, d’autres révélations.

Le lendemain matin, je fus obligé de constater que M. Octave avait été bon prophète. Après la messe, je vis entrer à la sacristie Mme Ferrandière dont la figure grave et douce paraissait, sous ses bandeaux de cheveux gris, plus pâle qu’à l’ordinaire. Elle m’apprit que M. le maire de Romenay était venu, la veille, lui demander, pour son fils, Mlle Camille en mariage :

— Je suis, me dit-elle, dans une angoisse mortelle. Je désire que Camille soit heureuse : je vous assure bien que je n’ai pas d’autre préoccupation ; et Camille trouvera-t-elle le bonheur dans cette union ? Ah ! que j’ai de raisons d’en douter ! Je le sais, M. Maximilien Thury est incroyant, il est hostile aux pratiques religieuses. La foi de Camille serait exposée à des dangers incessants. Et cette différence d’éducation, d’idées, de sentiments n’entraînera-t-elle pas un désaccord ? Pourtant, si ces jeunes gens s’aiment ! Si je me trompais dans mes prévisions ! Si Camille me reprochait un jour de l’avoir sacrifiée à mes idées personnelles, à ce qu’elle pourrait appeler mon égoïsme !…

Tandis que Mme Ferrandière parlait, des larmes mouillaient ses yeux. Après un court silence, elle me dit :

— Monsieur le curé, je suis venue vous demander un conseil. Que dois-je faire ?

— Madame, répondis-je, puisque vous voulez bien me demander conseil, je vais vous parler en toute franchise et liberté. Il faut vous opposer opiniâtrément — j’appuyai sur le mot — à ce mariage que je regarderais comme un très grand malheur pour Mlle Camille et pour vous aussi, madame.

— Serait-il indiscret de vous demander ?…

— Oh ! madame, fis-je un peu vivement, vous m’excuserez. Je ne me reconnais pas le droit de vous révéler les très graves raisons (j’insistai également sur ces mots) qui me permettent de vous donner un conseil aussi énergique. Ma conscience seule me l’a dicté et c’est son secret.

— Eh bien, monsieur le curé, fit Mme Ferrandière, je n’insisterai pas. Ma résolution est prise. Camille n’épousera pas M. Maximilien Thury.

Huit jours après cet entretien, M. Thury, maire de Romenay, se présentait au presbytère, et vous connaissez, puisque je vous l’ai précédemment conté, quel tour prit notre conversation ; elle finit, vous le savez, par une nouvelle déclaration de guerre et par la « menace » d’un pasteur protestant. Je n’avais pas eu besoin d’un grand effort d’esprit pour percer à jour les intentions de M. le maire et deviner ses arrière-pensées. Il fut, pour moi, de toute évidence que M. Thury connaissait la démarche faite par Mme Ferrandière et qu’il établissait une relation entre cette visite et la résolution qu’elle avait exprimée de s’opposer au mariage : M. Octave n’avait pas tardé beaucoup à en informer son ami Maxim. Aussi, faisant litière de ses rancœurs, de son amour-propre endolori, de ce qu’il appelait ses « principes », M. le maire était-il venu à Canossa avec des yeux apaisés et une bouche qui débordait de paroles conciliantes : il voulait tenter le suprême effort, m’arracher, de haute lutte, une promesse d’intervention favorable ou tout au moins de neutralité. Ah ! c’est que ce projet de mariage le séduisait ! Il souhaitait de le voir aboutir, avec toute la véhémence de sa nature qui ne savait rien aimer ni désirer à demi. Un sentiment primait en lui toutes les haines politiques et religieuses : c’était la passion de la propriété, l’ambition de « posséder ». M. Thury était cet âpre amoureux de la glèbe, ce rural qui cherche, toute sa vie, à arrondir son « avoir ». Son « bien » à lui touchait aux fermes opulentes de Mme Ferrandière : il était comme enclavé dans les bois de la châtelaine d’Amazy. Par le mariage de son fils Maximilien, tant de choses si désirables ne feraient, un jour, qu’un seul lot avec les terres des Thury. M. Octave ne le déclarait-il pas ? Il se souciait fort peu de conserver la fortune immobilière qui devait lui échoir un jour. Ce qu’il lui fallait à lui, homme de tous les sports, c’était l’argent, l’argent qui roule. Bien souvent, il me disait à moi-même : « Ah ! monsieur le curé, si j’avais la forte somme, j’achèterais des chevaux, je ferais courir. J’ai une martingale infaillible. Faites des vœux et des prières pour moi : vous seriez riche, je vous donnerais d’excellents tuyaux ! » (Un tel langage n’était pour moi, je l’avoue, qu’ombres et ténèbres.) M. le maire connaissait les goûts et les aspirations du jeune homme : il se flattait de l’espoir qu’à la mort de Mme Ferrandière, M. Octave ne demanderait qu’à céder à bon compte ses fermes et ses bois, pour réaliser immédiatement la « forte somme ». Le rêve de M. Thury était beau, comme vous voyez, si beau que notre maire avait surmonté le dégoût qu’il ressentait pour les « frocards » et tout spécialement pour l’abbé Blondot. Henri IV prétendait, dit-on, que Paris valait bien une messe. M. Thury, qui n’était ni Gascon, ni candidat au trône de France, estimait que le patrimoine des Ferrandière valait bien une visite à un curé : c’est ainsi que M. le maire suivait une politique illustrée par un glorieux roi de France. Je n’éprouve, du reste, aucun désagrément à vous dire que M. Thury aimait son fils et qu’il le voulait heureux. Et puis, il ne répugnait pas à M. le maire de voir son Maximilien s’allier à une famille qui « habitait un château ». On me pardonnera bien cette petite révélation qui tombe, par mégarde, de ma plume !

M. Octave Ferrandière n’était pas content. Il me reprochait, avec des paroles inattendues et pittoresques, ce qu’il appelait mon entêtement.

— Monsieur le curé, me répétait-il, vous faites beaucoup de mal à la religion ! Maxim n’a point une tendresse exagérée pour les curés et pour vous !… Eh bien, si vous l’aviez voulu, le clergé compterait un ennemi de moins, et par le temps qui court !…

— Mais vous savez, monsieur Octave, m’écriai-je, que je n’ai pas le droit de donner à madame votre mère le conseil d’autoriser le mariage !

— Vous n’avez pas le droit ! Vous n’avez pas le droit ! Tara-ta-ta ! Dites donc que !…

— Monsieur Octave, je vous saurais gré de ne pas insister.

— Enfin, reprit le jeune homme, vous ne voulez donc rien savoir, monsieur le curé ?

— Je ne veux rien savoir, comme vous le dites si bien !

Ces petites escarmouches entre M. Octave et moi étaient fréquentes : ma résolution en sortait toujours saine et sauve. Les reproches que m’adressait Mlle Camille me touchaient singulièrement, au contraire. Je souffrais réellement de la savoir malheureuse. Comme j’en avais depuis longtemps l’habitude, j’allais dîner, chaque dimanche, au château d’Amazy. Cette pauvre enfant qui, d’ordinaire, réjouissait le repas par ses sourires, par son ramage, par ses aimables boutades, restait silencieuse. Je n’osais lever les yeux sur elle. Je redoutais son regard où j’aurais lu ma condamnation. Il ne me fut pas difficile de m’apercevoir qu’elle cherchait à me parler, mais j’évitais de comprendre et je manœuvrais pour ne point me trouver seul avec elle. Un dimanche soir, alors que j’arrivais vers la grille du château, je la vis accourir vers moi : je compris qu’elle me guettait. Elle m’aborda et, avec un petit air boudeur qui la rendait plus séduisante encore, elle me dit :

— Mais enfin, monsieur le curé, pourquoi montez-vous la tête à maman ?

— Mon enfant, je ne monte pas la tête à madame votre mère. Il me suffit de lui donner un conseil. Il n’est pas tel que vous le souhaitez, je le sais, mais croyez bien que j’en suis le premier navré ! J’en souffre autant que vous.

— Oh ! ça ! ce n’est pas possible ! s’écria avec une grande vivacité Mlle Camille. Mais enfin, que vous a-t-il fait, ce jeune homme ? Pourquoi lui en voulez-vous tant ?

— Je ne lui en veux pas, mademoiselle, du tout, du tout. Ma conscience s’oppose…

— Elle a bon dos, la conscience ! C’est comme autrefois, quand j’étais au couvent. Lorsque je demandais une autorisation, une faveur à la Mère supérieure, et que je la pressais trop pour l’obtenir, elle me répondait presque toujours que sa conscience ne lui permettait pas de me l’accorder. Un prétexte, naturellement. Vous devez avoir des raisons, monsieur le curé ; elles sont donc bien sérieuses ?

— Graves, très graves, mademoiselle Camille, répondis-je.

Et je disais vrai ! Mes raisons n’étaient point futiles, ni mesquines. Du reste, puisque je vous l’ai promis, je vais vous les faire connaître : écoutez-moi.

Deux ans avant l’époque où s’ouvre ce récit, un de mes confrères du diocèse qu’un deuil obligeait à partir inopinément en voyage, la veille même du jour où devait se célébrer la première communion dans sa paroisse, me pria de venir le suppléer pour cette cérémonie. J’accourus. J’étais à… depuis vingt-quatre heures à peine, quand on vint me prévenir qu’une malade, dans le village, demandait à voir le prêtre. Je m’y rendis aussitôt. Quand je pénétrai dans la maison qui m’avait été indiquée, — une maison d’humble aspect, étroite et basse, — une vieille femme vêtue en paysanne m’accueillit en larmoyant et me dit : « Ah ! la pauvre enfant est bien malade ! bien malade ! C’est elle-même qui a parlé de se confesser. Elle n’a pas voulu attendre le retour de M. le curé de… Elle est un peu plus calme que ce matin, mais quelle tablature ! quelle tablature ! »

— C’est votre fille ? demandai-je.

— Non, monsieur, répondit cette femme, je suis veuve et je n’ai pas d’enfant. La malade est ma nièce, la fille de ma sœur Claire morte il y a longtemps.

— Et que dit le médecin ?

— Le médecin ! Il ne sait pas au juste, cet homme. Il dit que c’est grave, une péritonisse. Mon Dieu ! quelle tablature !

— Voulez-vous m’introduire auprès de la malade ? demandai-je.

— Elle est dans la chambre à côté, fit la paysanne qui me conduisait vers une porte vitrée.

Elle allait l’ouvrir quand elle me dit, à voix basse, tout en essuyant ses yeux avec un coin de son tablier.

— J’aime mieux pas faire des cachotteries, monsieur le curé. La petite habitait Paris, puis, dame ! elle a oublié les conseils que je lui avais donnés. Elle a chuté ! Elle vient d’avoir un enfant. C’est si facile à enjôler, une jeunesse ! Faudra pas lui faire trop de sermons…

— Oh ! ma brave femme, m’écriai-je, le moment serait mal choisi. Soyez en paix, je vous prie.

Je pénétrai dans une pièce blanchie à la chaux et à laquelle une étroite fenêtre donnait parcimonieusement la lumière. La malade était couchée dans un grand lit à colonnes surmonté d’un baldaquin d’où tombaient des rideaux rouges à fleurs jaunes. Je m’approchai. La personne qui me faisait appeler devait être jeune, mais la maladie l’avait frappée de ses affreux stigmates. Les yeux étaient caves, les lèvres décolorées, les joues émaciées. Les traits de la face étaient resserrés, comme contractés sur eux-mêmes : on eût cru voir une figure d’enfant.

— Vous avez demandé un prêtre ? dis-je.

Une faible voix me répondit :

— Oui, monsieur, je suis malade, très malade… je vais peut-être mourir… ma tante m’a dit que M. le curé était en voyage, et que pour le remplacer, il avait appelé M. le curé de Romenay.

— Je suis en effet M. le curé de Romenay.

A ce nom de Romenay, la malade tressaillit, ses yeux se fixèrent sur moi :

— Puisque, dit-elle, vous êtes M. le curé de Romenay, Vous connaissez la famille Thury ?

— C’est une famille de ma paroisse, répondis-je.

— Alors, vous connaissez la famille Thury, fit-elle d’une voix précipitée. Vous connaissez… Excusez-moi, monsieur le curé… mais pourriez-vous me dire si on a des nouvelles de Maximilien, de M. Maximilien, depuis trois mois qu’il est parti aux colonies ?

— M. Maximilien Thury aux colonies ! répondis-je très surpris, mais, avant-hier, je l’ai rencontré dans une rue de Romenay. Il devait donc s’expatrier ?

La malade me regarda avec des yeux étranges et comme agrandis par une soudaine épouvante. Elle souleva la tête, la laissa retomber lourdement sur l’oreiller, puis, au milieu des sanglots :

— C’est affreux, c’est affreux ! dit-elle, se couvrant les yeux avec la main.

Immobile de stupeur, elle se tut. Je rompis ce silence d’angoisse.

— Pourquoi pleurez-vous, mon enfant ? lui demandai-Je.

— Ah ! fit-elle, c’est affreux ! C’est affreux. Pourquoi ne vous dirais-je pas la vérité, à vous monsieur le curé ! M. Maximilien Thury est le père de mon enfant, de ce pauvre petit être que le médecin m’a enlevé pour le donner à une nourrice, à une femme qui ne l’aime pas ! C’est affreux !… Depuis deux ans, nous vivions à Paris, Maximilien et moi, comme gens mariés. Il m’avait remarquée à une fête de mon village, qui n’est, comme vous le savez, qu’à quelques kilomètres de Romenay. Il y était venu plusieurs fois pour se rencontrer avec moi. Il m’avait suppliée de partir avec lui pour Paris, et, comme je l’aimais, je l’ai suivi !

Les sanglots coupèrent la voix de la malade, sa respiration devint plus oppressée :

— Ah ! oui, reprit-elle, je l’aimais ! Il y a cinq mois, je lui annonçai que j’allais être mère. Il me dit qu’il allait faire connaître à son père la situation. Il me promit de m’épouser si sa famille ne s’y opposait pas. Maximilien partit pour Romenay. Il revint et me dit que son père, apprenant qu’il voulait épouser une fille sans fortune, l’avait chassé et refusait de le voir. Puis… Maximilien m’avait fait part de ses projets. Il se trouvait sans ressources maintenant, abandonné des siens : il ne pouvait songer à se créer une situation à Paris. Il avait résolu de partir pour les colonies, d’emprunter de l’argent à des amis, d’acheter des terres. Il devait me faire venir dans un an, dans deux ans, le plus tôt possible, quand sa situation serait établie. Je devais emmener avec moi mon enfant, son enfant ! J’ai conduit Maximilien à la gare et là en m’embrassant il m’a dit : « A bientôt, avec lui ! » Lui, c’était l’enfant ! Depuis cette époque, je n’avais eu aucune nouvelle de Maximilien. Je suis orpheline, et pour mes couches, je suis venue ici chez ma tante qui a bien voulu me recueillir. Et dire qu’il mentait ! Qu’il ne songeait qu’à se débarrasser de moi ! Ah ! c’est affreux !

Les sanglots suffoquaient cette pauvre fille et des larmes coulaient le long de ses joues amaigries. J’étais atterré, je cherchais en vain quelle parole je devais prononcer.

— Mon enfant, dis-je, je vous supplie de pardonner. Peut-être n’a-t-il pu partir. Qui sait si au dernier moment… si son père… si sa famille, si quelque obstacle infranchissable ne l’a pas entravé ? Voulez-vous que j’aille le trouver, que je lui parle ?

— Oh ! jamais ! s’écria la malade. Il pourrait croire que, sachant tout, je viens l’implorer, le supplier ! Promettez-moi, monsieur le curé, de ne jamais parler à personne de notre entretien ! A personne, à personne !

— Je vous le promets, mon enfant, dis-je. Je m’y engage formellement.

Ma présence, en se prolongeant, ne pouvait qu’aggraver l’état de la malade. Je murmurai quelques mots de pitié, de résignation, de courage. Tandis que je partais, la malade, épuisée par l’effort qu’elle avait fait, entra dans un abattement profond, sa tête retomba inerte sur l’oreiller : ses yeux se fermèrent et elle ne parut pas s’apercevoir que je quittais la chambre.

Le lendemain matin, avant de partir pour Romenay, j’allai m’enquérir de l’état de la malade. Avec de grands gestes et des phrases tumultueuses, la paysanne m’apprit que la nuit avait été mauvaise.

— Ah ! quelle nuit, monsieur le curé ! s’écria-t-elle. La pauvre enfant a eu le délire, elle prononçait toujours les mêmes mots : « Maximilien, Maximilien. » C’est probablement le nom de la canaille qui l’a abandonnée. Ce matin, à l’aube, la crise s’est calmée. Ma nièce dort en ce moment. Le médecin est venu et m’a dit de ne pas la réveiller.

Je n’avais qu’à partir. J’abandonnai la malade au zèle du curé de la paroisse qui était revenu et, le soir même, je rentrai à Romenay. J’y fis une très sommaire enquête, d’où je crus pouvoir conclure que la jeune fille, dont j’avais recueilli les révélations, m’avait dit la vérité.

Eh bien, qu’en pensez-vous ? Qu’eussiez-vous fait, à ma place ? Les confidences que j’avais reçues, que j’estimais sincères, ne me permettaient de voir en M. Maximilien Thury qu’un monstrueux égoïste : le dégoût me montait au cœur de tant de perfidie, de tant de lâcheté ! Comprenez-vous pourquoi je m’opposais, de toute mon énergie, à un mariage que je regardais comme un sacrilège ? J’estimais, moi, que Mlle Camille était en ce monde pour orner de sa grâce, de sa douceur, pour illuminer de sa bonté, la vie d’un honnête homme. Et je n’avais pas le droit de parler, de faire connaître les raisons de ce qu’on appelait « mon entêtement » ! Les confidences de la jeune fille, je n’avais pas le droit de les divulguer : j’avais pris l’engagement de n’en parler à personne. J’étais tenu par une promesse faite à une mourante ! J’avais un sceau sur les lèvres.

III

Un mois s’était écoulé depuis la visite de M. Thury — visite qui se termina par une déclaration de guerre, comme vous savez — et je ne partais toujours pas pour le bagne où M. le maire se faisait fort de m’envoyer ! Je vivais dans une douce sérénité d’âme. M. Thury renonçait-il donc aux âpres joies de la vengeance ? Était-il donc désarmé ? J’en venais à me demander s’il ne m’avait pas adressé une menace vaine et qu’il savait telle, en m’annonçant l’arrivée « avant un mois » d’un pasteur protestant. Un soir, vers les 6 heures, j’étais assis à mon bureau, dans ma chambre, et je lisais l’Histoire ecclésiastique, de l’abbé Rohrbacher. Je suivais, dans ses péripéties, la querelle de Boniface VIII et de Philippe le Bel. Les agissements du roi de France qui faisait souffleter un vieillard de quatre-vingt-six ans me révoltaient. A la fin, je lâchai la bride à mon indignation et je me laissai emporter hors des tranquilles régions où les ecclésiastiques vont, d’ordinaire, cueillir leurs vocables :

— Oh ! le… m’écriai-je. Oh ! l’animal ! l’animal !

J’éprouvais, je l’avoue, comme un soulagement à invectiver, à haute voix, ce feu roi de France. La porte de ma chambre était restée entr’ouverte : elle communiquait avec la salle à manger. Dans cette pièce, Prudence disposait le couvert, sur la table, pour le dîner. Tout en lisant et en insultant Philippe le Bel, j’entendais ma gouvernante qui traitait avec violence les assiettes, les fourchettes, les bouteilles, persuadée qu’elle « abattait » d’autant plus de « besogne » qu’elle faisait plus de bruit. Soudain, elle frappa à la porte de ma chambre : « Entrez, entrez, Prudence ! » fis-je.

— Ah ! oui, s’écria-t-elle, dès qu’elle apparut sur le seuil, vous pouvez le dire, pour un animal, c’est un animal ! C’est un…

— Qui ça, un animal ? demandai-je.

— Tiens ! mais M. le maire, pardi ! Avec ça que je n’entends pas que vous lui dites des sottises !

— Ah ! ma foi, ma pauvre Prudence, ce n’est point de M. Thury que je voulais parler, mais bien d’un roi de France ! Vous voyez que ce n’est pas précisément la même chose.

— Oh ! dit Prudence, ça fait un de plus, voilà tout ! Mais je vous garantis que M. Thury est un animal. Vous ne savez donc pas qui est-ce qu’il a fait venir ici ? Ah ! c’est du joli ! Il est arrivé.

— Qui ça, Prudence ?

— Mais un curé protestant, pardi ! Il est ici depuis deux jours. Même qu’il est descendu avec sa femme chez les Thury en attendant que les réparations soient faites à la maison qu’ils doivent occuper, tenez, en face chez nous, sur la place de l’Église !

— Alors, vous l’avez aperçu, le curé protestant ?

— Non, dit Prudence, mais, cet après-midi, j’ai vu sa femme. J’étais aussi près d’elle que je suis de vous. Dame ! c’est du fier ! c’est de l’élégant ! je ne vous dis que ça !

— Ah !

— Oui, reprit Prudence, je puis me vanter de l’avoir bien regardée ! J’étais comme ça chez Mme Lenoir l’épicière, où il y avait beaucoup de monde. On causait, on parlait du curé des protestants. Chacun donnait son mot. Tout à coup, voilà l’épicière qui s’écrie : « Tenez, justement, voilà la femme du curé protestant qui traverse la place ! » Moi, je n’en ai fait ni une ni deux. « Au revoir, la compagnie ! » Qu’est-ce qui était contente ? C’était moi ! Je me suis précipitée sur la place. J’ai suivi la dame, par derrière, avec un air comme un autre, sans faire semblant de rien. Miséricorde, quelle femme ! Quel linge ! Ma parole, elle est encore mieux habillée que les grandes madames qui sont dans les catalogues du Bon Marché ! Des falbalas, en veux-tu, en voilà ! Elle en trimballe celle-là des belles marchandises : une robe rose avec de la dentelle dessus ! Ah ! oui ! on peut dire, de la dentelle ! J’en ai compté un étage, deux étages, trois étages. Elle est toute en dentelle cette femme-là ! Et tout ça, c’était embaumé ! Il m’arrivait de ces bouffées ! C’est comme si elle vous avait donné un coup d’encensoir à chaque pas qu’elle faisait. Est-ce que vous ne trouvez pas, monsieur le curé, que c’est un malheur de porter de la soie qui servirait bien à tapisser nos fauteuils ? Et de la belle soie encore, de la soie qui reluit, qui coûte, au moins, trois francs le mètre ! La dame s’est retournée, à un moment, pour voir qui marchait derrière elle. Il n’y a pas à dire : elle est jolie ! Un teint frais : des yeux comme ceux de la sainte Philomène qui est sur l’autel, à gauche, dans l’église. Et puis, une chevelure ! Qu’elle doit en avoir sa charge et qu’elle doit casser tous ses démêloirs ! A moins qu’il n’y ait de la tricherie…

— Allons, allons, Prudence, vous vous égarez.

— C’est la femme du notaire qui va enrager ! reprit ma gouvernante. Elle ne sera pas la plus belle maintenant !

— Prudence, dis-je, que veniez-vous me demander quand vous êtes entrée dans ma chambre ?

— Ah ! je l’avais oublié ! fit-elle. Je désirais savoir si vous vouliez les œufs sur le plat ou bien à la coque ?

— Faites au goût de M. l’abbé Rosette !

C’était vrai : M. le pasteur protestant avait fait son entrée dans Romenay suivi de son épouse, d’un chien minuscule, d’un faisceau de parapluies et d’ombrelles, enfin de six caisses à chapeau : « Que voilà donc, pensai-je, un cortège peu apostolique pour un homme qui vient évangéliser un pays ! Saint Paul évidemment se fût allégé ! » Je tenais les détails précis que je viens de donner de dame Prudence : toute la journée du lendemain, elle m’approvisionna de nouvelles fraîches. De grosses voitures de roulage amenaient le mobilier du pasteur à la maison qu’il devait occuper et qui était située, sur la place, en face du presbytère. Là, quelques hommes de peine déchargeaient les camions. De la fenêtre de la salle à manger où elle avait établi son poste d’observation, Prudence inspectait la place : rien n’échappait à sa vigilance. Et c’étaient des réflexions ingénues, c’étaient des exclamations narquoises. — « Oh ! encore une table à toilette ! Mais, qu’est-ce qu’ils vont en faire ?… Oh ! la belle batterie de cuisine ! Tout en cuivre ! Ma parole, c’est comme chez des bourgeois ! Tout un mobilier en acajou ! Et des fauteuils ! Encore une pendule ! Ça ne se refuse rien, ce monde-là !… Ah ! ça, c’est le bouquet ! Une baignoire ! Une baignoire ! Oh ! oh ! c’est trop fort ! »

Pendant le repas de midi, Prudence, qui avait un œil sur la table et l’autre sur la place, dit tout à coup :

— Tenez, si vous voulez le voir !

L’abbé Rosette et moi nous nous précipitâmes à la fenêtre ! Devant la maison qui nous faisait vis-à-vis, les deux lourds camions stationnaient toujours. Sur le trottoir jonché de paille, encombré de caisses et d’ustensiles de ménage, un homme se tenait qui donnait des ordres et surveillait le déchargement. C’était le pasteur protestant de Romenay. Sur la foi de mes lectures et de mes préjugés, je ne me représentais un ministre de la religion réformée qu’avec une figure grave, assombrie par d’austères favoris : je ne le voyais que vêtu d’une longue redingote solennelle et funèbre. Tel n’était pas l’aspect du personnage que nous avions sous les yeux.

L’année précédente, au cours de grandes manœuvres des officiers de cavalerie avaient logé au presbytère de Romenay : par sa haute stature, ses larges épaules, sa belle encolure, ses moustaches triomphantes, le ministre protestant me faisait songer aux magnifiques soldats que j’avais reçus sous mon toit. Ce fut aussi la pensée de l’abbé Rosette :

— Tiens, observa-t-il, si on ne dirait pas ce grand diable de dragon qui a couché ici deux nuits, que vous avez invité à dîner et qui était si amusant !

— S’il a une tête de curé, celui-là, je veux être pendue ! s’écria Prudence qui regardait par-dessus l’épaule du petit abbé Rosette.

— Vous tenez des propos inconsidérés, Prudence, dis-je.

M. le pasteur était coiffé d’un chapeau mou. Il portait un costume de drap gris-clair et son torse robuste emplissait un veston de bonne coupe ; il était chaussé de souliers jaunes. Le ministre, tout en donnant ses ordres aux déménageurs, fumait une cigarette et, entre deux bouffées, effilait, avec ses doigts, la pointe de ses moustaches blondes. Tout à coup, une femme parut sur le seuil de la porte ; jeune, élancée, elle était vêtue avec une élégance très étudiée.

— Ah ! voilà sa dame ! fit Prudence.

Onduleuse et souple, la jeune femme marcha vers le pasteur avec un dandinement plein de grâce, puis elle glissa sa main droite sous le bras de son mari. Les deux époux se regardèrent et se sourirent. Prudence haussa les épaules :

— Pas un curé, ça ! dit-elle : c’est du monde comme de l’autre !

Puis, elle s’enfuit à la cuisine où des côtelettes qu’elle avait abandonnées sur le gril geignaient et grésillaient.

Pendant les jours qui suivirent, ma gouvernante ne fut pas la seule à commenter l’arrivée de M. Asseler, — tel était le nom du pasteur. — Tout Romenay s’intéressait à ces allées et venues, s’émerveillait du « bel air » de monsieur, glosait sur les toilettes de son épouse. Plusieurs dames de la ville, des plus huppées, frémissaient de jalousie. La femme du notaire, celle-là même qui représentait la mode à Romenay où elle se singularisait par ses atours cossus, l’emphase de ses gants qui montaient jusqu’au coude, la pompe de ses chapeaux, vit qu’elle ne pouvait engager la lutte avec les robes de Mme Asseler. La « notairesse » prit alors le parti de se scandaliser et déclara que les toilettes « tapageuses » de la femme du pasteur étaient « inconvenantes ». Elle ajoutait même que Mme Asseler manquait de distinction et de goût, qu’elle n’avait qu’une « élégance de catalogue » et qu’elle devait acheter ses robes dans un bazar. Pour de tout autres raisons, certaines familles semblaient choquées d’un tel débordement de luxe chez la femme d’un pasteur. Je me vois ici amené à vous faire connaître une situation que je vous ai laissé ignorer.

Romenay renfermait une colonie de deux cent soixante protestants, épave des tempêtes religieuses d’autrefois. Au temps de la Ligue, notre petite ville était « place forte », excusez du peu ! En ce temps-là, elle traversa des jours troublés et les chemins de notre pays résonnèrent sous les chevauchées des soldats huguenots. Dans ma vieille église, qui est une relique du quinzième siècle, les protestants tinrent leur prêche. Trois fois, ils s’emparèrent de Romenay ; trois fois, les catholiques reprirent la ville, et c’est à eux qu’en fin de compte échut la victoire. Plusieurs familles y étaient restées très attachées à la religion nouvelle et, depuis la révocation de l’Édit de Nantes jusqu’à la Révolution, le protestantisme se perpétua dans le silence et l’ombre. Après le Concordat, un pasteur fut envoyé aux brebis huguenotes de Romenay. En 1829, le ministre mourut et ne fut point remplacé. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Depuis cette époque, plusieurs tentatives furent faites pour que le Consistoire — qui a dans ses attributions l’élection et la nomination des ministres — envoyât un pasteur : toutes échouèrent. Au cours de l’année 1894, les protestants de Romenay avaient renouvelé leur demande et M. Thury n’ignorait aucune des démarches qui avaient été faites. La préfecture requit même son avis et il apprit ainsi que les négociations allaient être rompues, car le Consistoire protestant exigeait qu’en dehors du traitement fixé par le Concordat, une subvention fût donnée au nouveau pasteur dont le troupeau ne pouvait aider à sa subsistance. M. Thury comprit, aussitôt, tout le parti qu’il pouvait tirer d’un tel état de choses et, quand il se présenta chez moi pour m’adresser la prière que vous savez, il avait son idée : s’il échouait, il saurait agir et, déjà, un projet de vengeance couvait en sa tête. Quand il s’était heurté à ma résistance, il avait cru pouvoir m’annoncer comme très prochaine l’arrivée d’un ministre protestant. C’est qu’il était alors très résolu à fournir, de ses deniers, au nouveau pasteur la subvention demandée. Le lendemain de son entrevue avec moi, M. Thury fit savoir au Consistoire qu’il s’engageait à remettre tous les ans une somme de deux mille francs au pasteur de Romenay. Quelques jours après, il recevait avis que son offre était agréée, qu’un ministre serait envoyé ! M. le maire, j’en suis bien convaincu, avait omis de dire au Consistoire dans quel but — celui de donner un « concurrent » au « frocard » de Romenay — il promettait de faire une saignée de deux mille francs dans ses rentes. Les membres du Consistoire durent être quelque peu surpris de voir un maire athée s’intéresser tant à la gloire de leur église.

Je dois dire aussi que la colonie protestante de Romenay ignorait les desseins vindicatifs de M. le maire et je doute fort qu’elle se fût associée à ses ressentiments. Vous auriez tort de croire que les protestants et moi nous vivions en guerre ouverte. Point du tout. Nous ne songions nullement à nous entre-dévorer. C’étaient, pour la plupart, de fort honnêtes gens, un peu compassés, toujours courtois à mon égard. Plusieurs d’entre eux me saluaient quand ils me rencontraient et, s’il nous arrivait de converser ensemble, nous n’évoquions jamais les « choses regrettables » de l’histoire. Ils ne m’entretenaient pas, pour me molester, des dragonnades et de cette lourde « gaffe » que fut la révocation de l’Édit de Nantes. Je ne leur parlais pas, non plus, du libéralisme de leur Calvin qui faisait rissoler ses adversaires sur les bûchers de Genève, histoire de les convertir à ses idées.

Le maire mit à la disposition de M. Asseler une grande salle qui avait entrée sur la place, non loin de mon église : on la meubla de bancs, on y apporta une chaire : ce fut « le temple ». Quelques jours après son arrivée, le pasteur y réunit ses ouailles, mais pendant trois semaines, il ne put s’installer dans la maison qui lui était destinée. De grandes réparations avaient été jugées nécessaires. Le pasteur fut obligé d’entasser ses meubles dans une pièce de la maison et d’attendre que les plâtres fussent secs, que les papiers fussent posés. M. Asseler recevait l’hospitalité dans la famille Thury. Ah ! c’est que M. le maire ne savait point se venger à demi ! Sans doute, goûtait-il un accroissement de joie à songer qu’il donnait asile à mon « concurrent ». Avec son esprit positif, fermé à toute compréhension de l’idée religieuse, M. le maire ne voulait voir dans les différentes églises que des « commerces » ennemis où l’on rançonnait, à qui mieux mieux, la crédulité du peuple : aussi, vous vous imaginez aisément combien était grande l’allégresse de M. Thury ! Bien loin de presser les travaux dans la maison du pasteur, il cherchait, au contraire, à les traîner en longueur, tant il craignait, si M. Asseler s’éloignait de lui, que sa vengeance parût moins éclatante à tous les yeux. Je me demandais, toutefois, comment Mme Thury s’accommodait de la présence, sous son toit, du ménage Asseler. Oh ! Mme Thury ne pensait point comme les gens qui n’aiment pas que Dieu existe ! C’était une personne d’esprit droit, de ferme bon sens, très attachée à ses devoirs domestiques, très « femme de ménage » et que son mari n’avait point convertie à ses haines. Elle fréquentait l’église, assistait à la messe le dimanche et il n’était point rare qu’elle vînt à vêpres. Quand je passais à côté d’elle, dans la rue, je la saluais toujours, de ce large coup de chapeau, de cette demi-inclination du corps, de ce sourire à la fois digne et déférent que les ecclésiastiques ont accoutumé d’offrir aux personnes qu’ils honorent. Mme Thury ne dédaignait même pas de converser avec ma domestique : quand, d’aventure, elle la rencontrait au marché ou à la sortie de l’église, elle s’enquérait de ma santé et allait même jusqu’à révéler à Prudence quelque recette de cuisine simple autant que précieuse. L’épouse de M. le maire souffrait de nous savoir en guerre, son mari et moi, et de ne pouvoir établir l’harmonie entre l’Église et l’État. Elle n’approuvait pas les petites persécutions que M. le maire inventait pour me châtier et elle s’efforçait, par tous les moyens, de me faire comprendre qu’elle les déplorait. Mme Thury avait pris à tâche de me contraindre à pardonner les péchés de M. Thury : curieux exemple de solidarité conjugale, c’était l’époux qui commettait les « gaffes » et c’était l’épouse qui m’envoyait les excuses. Je les accueillais toujours, ces « excuses » ; elles m’arrivaient, du reste, sous une forme avenante. Quand M. le maire s’était abandonné à quelque incartade anticléricale, comme l’interdiction des processions, Mme Thury m’envoyait, en grand secret, des pots de miel et de confiture. C’était une façon de dire : « Allons, monsieur le curé, soyez charitable : il n’est pas aussi méchant qu’il en a l’air, point de représailles ! » La pauvre femme — après l’aventure du mannequin surtout dont elle m’attribuait, très injustement, l’honneur — me croyait vindicatif. Elle tremblait que je ne fisse entendre du haut de la chaire, à la grand’messe du dimanche, devant toute la paroisse, une protestation véhémente et passionnée. Elle n’était point aussi savante dans les textes canoniques qu’un « docteur in utroque » : elle se méprenait étrangement sur mes droits en même temps que sur mes intentions. Mme Thury était convaincue — je l’ai su depuis — qu’un beau jour j’allais excommunier solennellement son mari. C’était pour éloigner ce moment redoutable, pour tempérer l’amertume de mon âme, qu’elle me faisait apporter, sans y mettre aucune pensée symbolique, tant de douces choses. Je ne sais pourquoi, mais quand je recevais les pots de miel et de confiture, je songeais, malgré moi, à une savoureuse anecdote que M. l’abbé Blampignon nous conte dans un de ses doctes livres. Sous Henri III, roi de France, un prédicateur qui s’appelait Guillaume de Ruzé s’évertuait, paraît-il, à bafouer, en chaire, les vices, les travers, les ridicules du roi — il n’avait que l’embarras du choix ; — à se railler des allures, des « fraises », du bilboquet, des singes, des mignons du souverain. Pour lénifier l’humeur de Guillaume, Henri III lui envoyait du sucre, du cotignac, des confitures de miel. Le roi finit même par nommer le prédicateur satirique à un évêché de province, en lui recommandant expressément de se tenir dans son diocèse et de paraître le moins souvent possible à Paris. Soyez bien convaincu que Mme Thury ne connaissait pas les ouvrages de M. l’abbé Blampignon, mais, dans la candeur de son âme, elle copiait, elle aussi, la diplomatie d’un roi de France. Si même elle eût eu pouvoir pour m’élever à un évêché, elle m’eût, de tout cœur, donné l’investiture par l’anneau et la crosse.

M. et Mme Asseler étaient depuis huit jours à peine les hôtes de M. le maire, quand je reçus de Mme Thury un pot de confitures de raisiné : il était vaste.

— Pour sûr qu’il y en a bien cinq livres ! s’écria ma servante.

— Mais, Prudence, dis-je, qu’allons-nous faire de toute cette sucrerie ?

— Ah bien ! vous pouvez le demander, monsieur le curé ! C’est dans huit jours l’adoration perpétuelle à Romenay. Vous allez donner à dîner à MM. les curés du canton. C’est qu’ils les trouvent rudement bonnes les confitures de la mairesse, les « excuses » comme vous les appelez ! (C’était une métaphore que nous avions commise, l’abbé Rosette et moi : nous appelions ainsi les confitures de Mme Thury.) Quand ces messieurs viennent déjeuner chez nous, la première parole qu’ils m’adressent, c’est : « Prudence, allez-vous nous offrir des excuses aujourd’hui ? »

Le pot de raisiné, dans les circonstances où il m’était envoyé, avait son éloquence. Il voulait dire ce vaste pot de confiture : « Monsieur le curé, si j’héberge des hérétiques, croyez bien que ce n’est pas pour mon plaisir ; c’est par ordre de mon maître : que ces confitures en rendent témoignage ! » Le jour de l’adoration perpétuelle, je reçus à ma table une dizaine d’ecclésiastiques du doyenné. Les « excuses » de M. le maire furent trouvées savoureuses et on les célébra dignement. Si vous étiez tenté, lecteur, de m’incriminer, de trouver malséante la facilité avec laquelle j’acceptais les présents faits par Mme Thury, à l’insu de son mari, je vous préviens que vous auriez tort ! Pour dire vrai, j’eusse cent fois mieux aimé ne rien recevoir. J’accueillais les petits envois par déférence pour Mme Thury à qui je n’eusse pas voulu, pour rien au monde, infliger un affront et donner une leçon de délicatesse. Si après ce que je vous dis, vous tenez absolument à vous scandaliser, à votre aise et tant pis pour vous !

Je compatissais aux inquiétudes et aux ennuis de Mme Thury, d’autant que le séjour de M. et Mme Asseler chez le maire se prolongeait. Les réparations, dans la maison que devait habiter le pasteur, avançaient lentement. Quelques dames de Romenay, fines bavardes s’il en fut, commençaient à deviser de l’« impatience » où était Mme Thury de voir le ménage Asseler quitter son foyer. D’aucunes même affirmaient qu’elle leur en avait fait confidence en leur recommandant de garder le secret. Cette cohabitation avec M. et Mme Asseler n’était, en somme, pour Mme Thury, qu’un désagrément. Hélas ! la pauvre femme devait connaître d’autres tourments ! Un jour du commencement de septembre, je fus informé que le pasteur avait, la veille même, pris possession de sa maison, qu’il habitait maintenant en face du presbytère. Il y était installé depuis une semaine à peine, quand, un soir, entre six heures et sept heures, — c’était le 8 septembre, jour de la Nativité, je m’en souviens très exactement — la voiture de M. Thury s’arrêta devant la grille du presbytère et Jean Raffin, le domestique de M. le maire, en descendit avec précipitation. Je venais de prendre mon dîner et me promenais, à ce moment-là, dans le petit jardin qui précède la maison. J’allai ouvrir la porte.

— Que désirez-vous, Jean ? demandai-je.

— Monsieur le curé, me dit Jean Raffin d’une voix grave, M. Thury a été frappé, vers quatre heures de l’après-midi, d’une attaque d’apoplexie. Mme Thury m’envoie vous chercher. Pourriez-vous venir immédiatement ?

— Je vous accompagne.

Deux minutes après, j’étais assis à côté de Jean Raffin dans la voiture de M. Thury. En traversant la place de l’église, je vis un groupe d’hommes qui causaient avec une grande animation, devant la porte du Café de la Lumière. C’étaient les amis politiques de M. le maire qui s’entretenaient de la catastrophe et de ses conséquences. En m’apercevant dans la voiture, ils se regardèrent étonnés et j’entendis l’un d’eux qui disait à haute voix :

— Le maire est un capon : il n’ose pas mourir sans que le curé lui fasse ses signes de croix !

M. Thury habitait à trois kilomètres de Romenay une maison qu’il avait, vingt ans auparavant, acquise d’un industriel ruiné et qu’on nommait, dans le pays, « le château du Grillon ». (M. le maire ne protestait pas contre cette qualification seigneuriale : il laissait dire.) C’était un vaste bâtiment de style moderne, c’est-à-dire qu’il rappelait la caserne et l’usine par ses proportions démesurées, sa façade nue et blanche, ses fenêtres horriblement symétriques, sa toiture en larges tuiles rouges. Tandis que la voiture roulait sur le chemin qui conduit au « Grillon » je m’entretenais avec Jean Raffin. J’appris de lui que M. Thury, en rentrant d’une promenade à pied, s’était tout à coup affaissé sur le parquet de la salle à manger. On l’avait relevé très pâle, inerte, sans connaissance. Mme Thury était accourue, avait fait porter son mari sur un lit et envoyé chercher le Dr Garot. Le médecin, après examen du malade, avait déclaré ne pouvoir encore se prononcer.

— Les médecins sont toujours ainsi, ajouta Jean Raffin. Ils ne veulent pas se compromettre. Ah ! je sais bien moi qu’il n’y a pas d’espoir : c’est une attaque d’apoplexie. Mon père en est mort. M. Thury est perdu. Quel dommage ! un si brave homme !

— Mais, M. le maire était-il toujours sans connaissance quand vous êtes parti ?

— Il commençait à s’agiter un peu, à ouvrir les yeux. Mais bast ! c’est une maladie qui ne pardonne pas ! Mme Thury, qui est dévote comme vous savez, a pris sur elle de vous faire avertir. Elle veut que son mari reçoive les sacrements. Je ne vous le cache pas, monsieur le curé, si mon maître a retrouvé la raison et s’il vous reconnaît, je me demande comment il vous recevra. Ah ! dame ! les curés et lui !… Mme Thury a fait appeler l’autre médecin de Romenay, le Dr Martinet : il doit nous suivre. Pour ce qu’ils feront à eux deux !

Après vingt minutes de route, la voiture s’arrêtait devant les grilles. Des chiens aboyaient. Une vache et une chèvre broutaient l’herbe de la pelouse qui s’étend devant la maison. C’était l’heure du crépuscule, et déjà, les ombres s’allongeaient sur les prairies circonvoisines. L’immense château, dont toutes les persiennes étaient closes, avait cet aspect désolé et morne des maisons où s’abrite une agonie et autour desquelles on croit voir rôder la mort. Parfois, la nature, pour ne pas outrager la souffrance des hommes, s’attriste avec eux, et le poète ne nous abuse point, qui nous dit que les choses ont des larmes. Je pénétrai dans le château et une bonne m’introduisit dans une vaste pièce meublée de vieux bahuts, de chaises, de fauteuils dépareillés et qu’elle appela le « salon ». J’y étais depuis près d’une heure, sans que personne fût venu troubler mes méditations, quand la porte du salon s’ouvrit : j’entendis une voix de femme qui disait : « Pardon, monsieur, je vais vous éclairer », et la servante entra apportant une lampe allumée. Un homme la suivait que je reconnus aussitôt : c’était M. Asseler, ministre protestant à Romenay. Je me levai du fauteuil où j’étais assis : le pasteur et moi, nous nous saluâmes par une inclination de tête. La servante déposa la lampe sur la cheminée et nous laissa seuls. M. Asseler prit place sur le canapé. Le silence s’appesantit sur nous. On n’entendait, dans le salon, que le tic tac de la pendule et, par instants, un bruit de pas discrets dans une pièce voisine. Parfois, mes yeux se rencontraient avec ceux de M. Asseler qui exprimaient la gêne, l’hésitation. Enfin, après un quart d’heure, M. le pasteur prit la parole ; d’une voix affable, dont la douceur me plut, il dit :

— Monsieur le curé, mon inquiétude est si grande, je suis dans des transes telles, que vous me permettrez de vous demander si nous pouvons encore garder quelque espoir. Est-ce vraiment une attaque d’apoplexie ?

— Monsieur, répondis-je, je serais très heureux de pouvoir vous rassurer, mais je ne puis vous apprendre rien que vous ne connaissiez déjà. Mme Thury m’a prié de venir. Je suis accouru et me voici dans ce salon, depuis plus d’une heure, sans que je sache ce qui se passe autour de nous. Que faut-il penser ? Je l’ignore. Mme Thury est informée de ma présence. Sans doute n’a-t-elle pas cru que le moment était venu de me faire appeler. J’attends, comme c’est mon devoir. Je suis même tout disposé à passer ici la nuit.

— Je voudrais pouvoir faire comme vous, dit le pasteur. Dès la première nouvelle de la catastrophe, je suis parti pour le château du Grillon. Je voulais savoir par moi-même si l’état de M. Thury était aussi désespéré qu’on le disait et pour offrir mes consolations affectueuses à la famille, si un malheur était arrivé. Il me sera impossible de rester au château cette nuit comme je l’eusse tant souhaité. Ma femme a des frayeurs : elle est seule dans la maison, seule avec la bonne. Elle passerait une nuit de tortures, si elle ne me voyait pas rentrer. Et pourtant, je voudrais prouver ma gratitude, mon dévouement à une famille qui fut pour nous si bienveillante et me rendit de grands services quand j’arrivai à Romenay.

— Monsieur, dis-je, si vous êtes contraint de quitter le château avant moi, je ferai part de vos regrets à Mme Thury.

Le silence s’alourdit de nouveau sur nous. Le pasteur tenait les yeux fixés sur les fleurs du tapis qui couvrait la pièce. Moi, je regardais obstinément la porte du salon, croyant toujours la voir s’ouvrir. Une demi-heure se passa ainsi. Enfin, nous vîmes entrer dans le salon et s’avancer vers nous M. Maximilien Thury. Il nous dit, s’adressant au pasteur et à moi :

— Il y a du mieux. Mon père nous a reconnus et a fait quelques mouvements. C’est, je crois une congestion simple, au moins selon l’avis d’un des médecins qui nous donne de l’espoir. Il n’y a certainement pas danger immédiat. Ma mère qui, vous le comprenez, ne peut quitter la chambre du malade, m’envoie vers vous pour vous remercier de votre démarche et vous dire combien elle en a été touchée. Elle prie M. le curé de Romenay de bien vouloir l’excuser et exprime à M. le pasteur protestant sa gratitude.

— Madame votre mère, dis-je, n’a pas à s’excuser. Veuillez lui dire combien je me réjouis de savoir M. Thury hors de danger et qu’elle n’hésite pas à me faire appeler, le jour comme la nuit, si ma présence devient nécessaire.

M. Maximilien nous dit que le cocher étant allé à Romenay pour y chercher les médicaments ordonnés par le docteur, il ne pouvait nous faire reconduire immédiatement, mais que si, toutefois, nous avions le loisir d’attendre le retour de Jean Raffin, il serait heureux de nous éviter une heure de marche. M. Asseler et moi refusâmes cette offre, alléguant que la route n’était pas longue, que la nuit était claire, que nous pouvions, sans fatigue, nous rendre à pied jusqu’à Romenay. M. Maximilien nous reconduisit jusqu’à la porte du salon et nous quitta après avoir serré la main du pasteur et m’avoir fait un salut de la tête. En descendant le grand escalier, nous nous rencontrâmes avec le Dr Martinet qui sortait de la chambre du malade.

— Eh bien, docteur, lui dis-je, c’est une congestion simple, n’est-ce pas ?

Le Dr Martinet haussa les épaules.

— Une congestion simple ! s’écria-t-il. C’est le Dr Garot qui a émis cette fameuse idée ! C’est de lui probablement que vous la tenez ! Une congestion simple ! Je vous demande un peu ! Une congestion simple ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Mais que voulez-vous que dise ce vieux rebouteux ? Pour faire un diagnostic, il faut avoir un cerveau : si Garot trépasse avant moi, je serai bien curieux d’assister à son autopsie. Le diable m’emporte si je sais ce qu’on va trouver à la place du cerveau ! Cet être-là, c’est un zoophyte !

Et le Dr Martinet descendit précipitamment les marches de l’escalier en élevant au-dessus de sa tête des bras indignés et en s’écriant :

— Une congestion simple ! Une congestion simple ! Ah ! quelle bourrique !

Dans le vestibule, nous nous trouvâmes face à face avec le Dr Garot, l’infortuné médecin qui, au dire de son confrère, manquait de cerveau.

— Eh bien, docteur, demandai-je, rien de très grave ?

— Une congestion simple, fit-il. Cet idiot de Martinet qui parle de maladie de cœur, de syncope. Enfin, qu’importe l’avis de cet impulsif, de ce vésanique, de ce bidon d’alcool ! Avant un an, il portera la camisole de force. Enfin ! Messieurs, je vous quitte, je vais parler à Mme Thury.

Sur ces mots, le Dr Garot se dirigea vers l’escalier qu’il gravit en courant.

L’heure n’était pas au rire, mais le pasteur et moi, nous n’osions pas nous regarder, tant nous craignions de perdre notre gravité ! Après avoir franchi la grille du château, nous prîmes, sans nous séparer, la route de Romenay. La situation tournait résolument au pittoresque. « Quel propos tenir ? » me demandais-je. « Comment rompre ce silence pénible ? » se disait assurément le pasteur. Oui, que peuvent bien se raconter un ministre protestant et un prêtre catholique romain qui ne se connaissent point, qui n’ont jamais été présentés l’un à l’autre, qui n’ont pas échangé dix phrases en leur vie, qu’un hasard a réunis et qui marchent ensemble sur une route, à travers champs, vers dix heures du soir ? J’eus une inspiration que je vous dévoile et dont vous pourrez, le cas échéant, faire votre profit.

Il vous est certainement arrivé, lecteur, — beaucoup plus souvent qu’à moi, je n’en doute pas, — d’assister à un repas ou d’être assis dans un salon, alors qu’une conversation asthmatique suffoquait à tout bout de phrases et s’entrecoupait, à chaque instant, de silences affligeants. Vous vous surmeniez l’esprit vainement pour trouver quelques idées présentables que vous puissiez marier à des mots congrus, et vos voisins et la maîtresse de la maison se livraient au même labeur douloureux et inutile. Soudain, quelqu’un s’avisait-il de railler les médecins et de dénombrer les mésaventures de la médecine, la conversation se vivifiait aussitôt. Les langues frétillaient de joie et les boutades éclataient d’elles-mêmes. Chacun connaissait un médecin qui ne l’avait pas guéri, et c’était un défilé d’anecdotes amères où une bévue commise par un médecin servait de prétexte à rajeunir des moqueries qui ont commencé bien avant Jean-Baptiste Poquelin et qui n’ont pas cessé depuis. Si, d’aventure, la chance voulait qu’il y eût parmi les invités l’éternel vieux monsieur de quatre-vingts ans qui a été réformé au conseil de revision pour phtisie de troisième degré et qui dit si bien avec son sourire si fin : « Vous voyez, moi je suis un de leurs « condamnés », oh ! alors, toute gêne s’envolait et les mots roulaient, et les phrases aiguës sifflaient, et la mêlée des anecdotes devenait générale, et la maîtresse de maison était sauvée. (Pourquoi donc, pour le dire en passant, les médecins ne croient-ils pas au miracle ? Eux qui, tous les jours, accomplissent le miracle, renouvelé de saint François d’Assise, de faire parler les bêtes ?) Tandis que je cheminais à côté du pasteur protestant, sur la route de Romenay, je résolus, dans ma détresse, d’user de ce stratagème qui — vous goûterez, sans doute, la saveur de cette humble rectification — ne réussit pas qu’entre imbéciles :

— Vous ne trouvez pas, monsieur le pasteur, dis-je, que les philosophes nous la baillent belle quand ils nous content que la religion divise et que la science unit ! Voyez un peu nos médecins de Romenay ! La vérité, pour eux, c’est le contraire de ce qu’affirme le confrère.

— Nous en avons eu la preuve, fit M. Asseler d’une voix qui riait.

Je lui servis alors, en les assaisonnant d’ironie, mille petits faits plaisants dont nos médecins de Romenay, le Dr Martinet et le Dr Garot, étaient les héros. J’appris au pasteur que, dans notre ville, les maladies se divisaient politiquement en deux grandes familles qui n’avaient entre elles aucune affinité : les maladies conservatrices et les maladies radicales. Le Dr Martinet ne savait traiter que les premières, celles qui s’attaquaient à un organisme miné par les idées réactionnaires. A ces maladies-là, le Dr Garot ne connaissait rien de rien, mais sa cécité intellectuelle disparaissait d’elle-même quand le mal s’abattait sur un sujet livré au radicalisme, et c’était au tour du Dr Martinet de devenir aveugle. Nos deux thérapeutes passaient leur vie à s’excommunier l’un l’autre, à se traiter mutuellement de « rebouteurs », de « dentistes ». Et les malades mouraient, sans avoir la consolation, avant de quitter ce monde, d’apprendre si le microbe qui les tuait était conservateur, radical ou opportuniste, — pardon, progressiste !

Le pasteur riait. L’homme que vous faites rire par vos discours est à moitié déjà votre ami et vous-même, flatté dans votre vanité de conteur, vous êtes pris peu à peu par la sympathie. M. Asseler ne crut pas devoir être en reste avec moi. Lui aussi avait fait, dans les vastes champs des ridicules médicaux, sa cueillette de petites anecdotes. Il me l’offrit. Et ne croyez pas qu’il parlât avec une voix de catastrophe, une voix funèbre et prêcheuse qui sortait des profondeurs. Nenni : elle était souple, onctueuse, la voix de M. le ministre du Saint Évangile, et, aux bons endroits, elle savait devenir joviale, comme il convenait. Aussi, plus de défiance entre nous, plus de contrainte. Nous causions en amis. Sous la clarté douce de la lune, nous marchions d’un pas alerte et régulier. Notre ombre cheminait à côté de nous et se détachait nettement sur la route blanche. Nous cessions de converser pendant de courts instants, et je suis sûr que le pasteur mettait à profit, comme moi, ces silences pour coordonner ses impressions et tenter de se faire une opinion sur son compagnon de route. Je pensais, moi : « Mon Dieu, ce pasteur huguenot ne m’est déjà pas si antipathique ! A en juger par les apparences, il doit jouir d’une âme débonnaire. Je suis à peu près certain que si j’étais tombé, il y a deux siècles, dans un clan de Camisards, il eût supplié qu’on ne m’écharpât pas et il eût cherché dans la Bible des textes lénitifs pour calmer ces cruels hommes. « Ce gros papiste, devait se dire M. Asseler, n’a pourtant point l’air si meurtrier ! Je suis à peu près convaincu que, le jour de la Saint-Barthélemy, celui-là ne se fût pas posté à une fenêtre du Louvre, pour de là canarder ces bons huguenots. » Tout à coup, le pasteur demanda :

— Fumez-vous, monsieur le curé ?

— Hélas ! répondis-je avec un soupir, mes remords sont là qui disent : oui !

— Voulez-vous me permettre de vous offrir une cigarette ?

— Mais, j’y pense ! m’écriai-je. J’ai par là, dans les profondeurs de mes poches, quelques vieux cigares qui ne sont point si haïssables. Ils me furent donnés récemment par un confrère qui revenait de Belgique et qui les introduisit en fraude. Vous me feriez grand plaisir si vous vouliez en accepter un. Ils sont excellents puisqu’ils sont de contrebande : le fisc ne les a pas flétris.

— Très volontiers, fit le pasteur.

Je lui passai l’étui qui contenait les cigares : il en prit un et me remercia. Moi-même je me servis et, avant de remettre l’étui en poche :

— Le malheur, dis-je, c’est que je n’ai pas d’allumettes.

— Oh ! fit le pasteur, rassurez-vous, monsieur le curé ! J’ai des allumettes, et je dois ajouter : des allumettes de contrebande. A notre dernier voyage en Angleterre, au mois de juin dernier, ma femme est rentrée en France, toute bardée intérieurement de petites boîtes qui contenaient des allumettes.

Nous ne fîmes ni l’un ni l’autre de grands efforts pour comprimer nos rires.

— Dans tout Français, dis-je, il y a un contrebandier qui sommeille. Si la douane n’existait pas, il faudrait l’inventer, pour avoir la joie de frauder.

Nous allumâmes nos cigares belges avec des allumettes anglaises et nous reprîmes notre marche. A tout instant, un nuage de fumée s’échappait de notre bouche et s’élevait dans l’air, devant nous.

Tout en fumant et en devisant, nous étions arrivés au « chêne des bergers ». Là, presque simultanément, nous nous arrêtâmes et nous cessâmes de parler, comme pour nous recueillir dans la contemplation du spectacle. C’était une nuit de clarté, de sérénité. Au-dessus de nous, l’éternelle enchanteresse, la lune qui s’invite toujours à ces fêtes du silence, trônait avec cette majesté familière, cette grâce un peu lourde que vous lui connaissez. On eût dit une grave et douce souveraine qui vient donner audience à son peuple, le peuple souriant des étoiles. Nous étions sur la cime d’un coteau qui domine Romenay. Une brume opaque planait sur la vallée et couvrait la petite ville. Seul, déchirant le blanc suaire qui enveloppait Romenay, le clocher de mon église montait dans l’infini : il semblait que, de sa pointe, il allait percer la voûte bleue et réveiller quelque constellation paresseuse endormie dans l’empyrée. On entendait, dans la vallée, la chanson de la Vireuse qui disait aux étoiles sa joie de courir librement sur les cailloux. J’aime la lune : malgré toutes les brouettées de littérature que les gens de plume ont déversées sur nous, à cause d’elle, ils ne sont pas parvenus à me la rendre odieuse. J’aime la lune et tous les paysages qu’elle ennoblit. J’admirais silencieusement. Je sortis tout à coup de mes contemplations et, désignant Romenay perdu dans la brume :

— Voyez, monsieur le pasteur, dis-je, nos ouailles dorment derrière ce rideau. Si on ne croirait pas qu’un bienfaisant génie a jeté sur eux ce grand voile blanc pour défendre leur sommeil contre les frôlements d’ailes des oiseaux sinistres qui se lamentent la nuit dans les bois et que nos Romenaisiens redoutent, parce qu’à les en croire, ce sont des messagers de mort ! Pauvres Romenaisiens ! Dès l’aube, ils ont travaillé. Ils recommenceront demain, ils recommenceront jusqu’à leur dernier jour. Tous les matins, au chant du coq, ils iront se courber sur le même labeur ; tous les ans, à la même époque, ils traceront le même sillon dans les mêmes champs, jusqu’au jour où la charrue s’échappera de leurs mains. Si nous n’étions pas là pour faire luire sur eux une clarté d’au-delà, un rayon d’éternité, ne devraient-ils pas envier le sort de ce cheval, de ce bœuf qu’ils conduisent au labour, de ces bêtes de somme qui, si elles travaillent comme eux, ne vivent du moins que quelques années et s’en vont plus tôt qu’eux dans le repos de la mort ! Savez-vous, monsieur le pasteur, que notre mission est belle ! Nous venons au milieu d’eux leur enseigner une conception de la vie qui les aide à porter le poids des jours ; — sans cette lumière, la vie, pour eux, comme pour nous, ne serait qu’un problème saugrenu, qu’une farce obscure. — Nous venons pour leur donner une explication de la souffrance et de la mort, ces deux grandes énigmes qui tourmentent toutes les intelligences, les plus hautes et les plus infimes. Nous tentons de les arracher à la matière, pour faire resplendir en eux l’idée que le Maître a donnée au monde, qu’il a livrée à des pêcheurs du lac de Tibériade.

— Ah ! oui, notre mission est belle ! fit le pasteur qui semblait inquiet, pressé de continuer la route.

Nous reprîmes notre marche :

— Je vous demanderai, monsieur le curé, dit M. Asseler, de nous hâter, si vous le voulez bien. Ma femme pourrait s’impatienter.

— Comment donc ! m’écriai-je. Peut-être, par ma lenteur, suis-je cause d’un grand retard ? Vous auriez dû me prévenir, monsieur le pasteur ! En tout cas, vous voudrez bien m’excuser. Je ne suis point habitué à compter avec les si légitimes impatiences d’une épouse.

— Ah ! c’est vrai ! fit en souriant M. Asseler : vous ne connaissez point les exigences de la vie conjugale ; mais aussi, ajouta-t-il, d’une voix où il n’était point malaisé de découvrir une petite nuance de pitié, vous en ignorez les joies, les consolations… qui sont grandes !

— Ah ! j’en suis totalement privé ! fis-je d’un ton enjoué. Ma vie, sous quelques rapports, — côté du cœur, côté tendresse, — est un peu celle des cénobites. Je pourrais m’appliquer cette parole de l’Écriture : Sicut passer solitarius in tecto.

— Ah oui ! s’écria le pasteur qui s’apitoyait, vous êtes bien, selon l’expression biblique, « le passereau solitaire sur un toit ! » Point d’épouse, point d’enfants, point d’amour. Vous n’aimez point : vous n’êtes point aimé ! Vous ne savez point quel réconfort nous goûtons à sentir auprès de nous une affection vigilante. Tenez, monsieur le curé, un exemple : quand il vous arrive un de ces mille petits accidents de la vie quotidienne, de glisser sur un parquet trop bien ciré, de vous abattre dans un escalier à la suite d’un faux pas, que faites-vous ?

— Ma foi, dis-je simplement, je me ramasse et je geins, s’il y a lieu.

— Oh ! moi, reprit le ministre, avec une certaine candeur, c’est une autre affaire ! Ma femme est là, dans la maison. Je la vois qui accourt les yeux pleins d’angoisse ; je l’entends qui, d’une voix oppressée par l’émotion, me demande : « T’es-tu fait mal, mon ami ? » Voilà des joies que vous ne connaissez pas !

— Des joies ! comme vous y allez !

— Oui, des joies, dit M. Asseler. Monsieur le curé, vous allez, sans doute, rire de ma niaiserie, mais je l’avoue : parfois, je souhaiterais qu’il m’arrivât quelque accident bénin, une chute, une blessure, rien que pour juger de l’affliction de ma femme et aussi de son affection, rien que pour être cajolé et dorloté par elle, rien que pour sentir ses mains douces passer maternellement sur l’endroit douloureux.

— Ah ! mais, fis-je, voilà de folles envies qui jamais ne me viennent ! La semaine dernière, j’ai dégringolé trois marches de mon escalier. Prudence, ma vieille servante, qui pétrissait de la pâte dans la cuisine, est accourue, les manches retroussées, les mains enfarinées, et s’est écriée : « Rien de cassé au moins ? » puis, voyant que je me tenais droit sur mes jambes, elle est retournée à sa galette, sans plus de cérémonie.

— La vie d’un célibataire est bien triste, dit le pasteur hochant la tête.

Manifestement, M. le pasteur protestant me plaignait de n’avoir point d’épouse.

Nous n’avions plus que trois cents mètres à parcourir avant d’arriver à Romenay. Tandis que nous descendions dans la vallée, M. le ministre me faisait l’esquisse des félicités conjugales. Je fus, tout d’abord, un peu surpris, je l’avoue, de voir l’obstination que mettait M. Asseler à célébrer devant un inconnu, un « vieux garçon », le bonheur des gens mariés ; mais comme, en somme, je suis aussi futé qu’un autre, je ne fus pas long à comprendre. M. le pasteur ne tarda pas, en effet, à se donner en exemple : il me parla de son épouse qui était la joie, le soleil de sa vie. Ah ! ils sont bien tous les mêmes, messieurs les amoureux ! Il faut qu’à tout propos, et hors de propos, ils entretiennent leurs amis, les inconnus, les indifférents, le monde entier du cher objet. La tactique de M. Asseler tendait à ce but. Je n’étais pour lui, dans la circonstance, qu’une oreille prête à recevoir les paroles de pieux enthousiasme. Un amoureux souffre quand il ne peut déverser son admiration : j’étais tout heureux de pouvoir soulager un pasteur de la religion prétendue réformée en lui prêtant le ministère de mon attention. M. Asseler devenait lyrique : « Cette femme, pensais-je, doit être le tabernacle de toutes les vertus, des plus exquises parmi les perfections morales. »

Quand nous arrivâmes sur la place de l’église, M. Asseler n’avait point terminé le dénombrement des séductions physiques et morales de son épouse et nous allions nous séparer ! Comme je voulais lui donner le loisir de me signaler tous les attraits de sa femme, sans en omettre un seul, je m’arrêtai à l’entrée de la place et le pasteur, s’associant à mon intention, m’imita aussitôt. Nous nous tenions ainsi en face de la maison qu’occupait M. Asseler. Une fenêtre, au premier étage, était éclairée ; mais le pasteur, dans l’élan de son discours, ne semblait pas s’en apercevoir.

— Oui, me disait-il, je dois bénir la Providence qui a placé à mon foyer une épouse comme la mienne. Quand je cherche dans la Bible une femme à qui je puisse la comparer, je…

A ce moment, la fenêtre qui était éclairée au premier étage de la maison du pasteur s’ouvrit brusquement, une forme blanche apparut et, dans le silence, une voix dit :

— C’est toi, Raphaël ?

— Oui, chérie, répondit M. Asseler.

— Ah ! reprit la voix où perçaient quelques notes aigres, ce que c’est pourtant qu’un homme ! Quand c’est loin de la maison, ça ne pense plus à rien ! Voilà qu’il est minuit ! Est-ce que c’est une heure pour laisser une femme ! Moi, je m’embête ici comme une croûte derrière une malle !

— J’y vais, j’y vais, fit le pasteur qui demandait grâce.

Puis, se tournant vers moi :

— Voici ma femme qui s’impatiente, me dit-il. Vous ne connaissez point ces émotions, monsieur le curé. Vous êtes un vieux célibataire.

— Oui, fis-je en riant, un pauvre passereau, passer solitarius.

Nous nous séparâmes, après nous être serré la main. Et, lançant au vent de la nuit les suprêmes bouffées de mon cigare belge qui rendait le dernier soupir, je me dirigeai vers le presbytère et j’entrai allégrement dans mon nid de passereau solitaire.

IV

Cependant, la curiosité de Prudence ne s’apaisait point. Depuis l’arrivée à Romenay du pasteur protestant, ma gouvernante vivait dans l’agitation. J’en appelle à l’abbé Rosette, en avons-nous mangé, en ce temps-là, de ces soupes deux fois salées, de ces sauces ou brûlées ou tournées, auxquelles il eût fallu le génie d’un poète décadent pour donner un nom étrange en même temps que stupide ! Quand je mettais les pieds dans mon jardin, — un jardin dont Le Nôtre n’eût pas voulu pour sa cuisinière, — je surprenais Prudence qui causait, par-dessus la haie, avec Mme Lenoir, notre voisine de droite ; avec Mme Grivot, notre voisine de gauche. Ma servante, que la « besogne » attachait au logis plus qu’elle ne l’eût souhaité, avait chargé ces dames de la ravitailler de commérages. Nos voisines ne s’étaient point dérobées à ce devoir de charité : quand Prudence ne pouvait aller, chez l’épicier ou chez le maréchal, quémander les histoires du pays, Mmes Lenoir et Grivot l’en pourvoyaient avec abondance. Si Prudence me voyait paraître à l’entrée du jardin, elle cherchait aussitôt dans son tablier relevé et en tirait précipitamment du « linge à sécher » qu’elle étendait, d’un geste brusque, sur la haie. Je m’arrachais, très souvent, aux bavardages de Prudence, mais il n’arrivait de ne point les fuir. J’appris ainsi que Romenay ne se lassait point d’admirer les toilettes de Mme Asseler :

— Ah ! monsieur le curé ! s’écriait Prudence, les belles robes qu’elle porte, Mme Asseler ! Des vertes ! des bleues ! des rouges ! Hier, c’était une robe violette. Ma parole, la femme du curé protestant était mieux habillée que Monseigneur l’évêque quand il vient chez nous, pour la confirmation ! Celui que je plains, par exemple, c’est le monsieur ! Pauvre cher homme ! Il doit être obligé de se serrer le ventre pour payer tout cela ! Il a une figure qui me revient, le curé protestant ! Je suis sûre qu’il n’a pas plus de méchanceté que notre cheval qui n’a jamais donné un coup de pied à personne !

Prudence habillait la vérité d’oripeaux disparates, mais elle ne mentait pas : Mme Asseler, comme la femme du notaire l’espérait tout d’abord, n’avait point voulu seulement étonner Romenay par la fastueuse singularité de ses atours : elle persévérait. C’étaient des vêtements d’une élégance bizarre et tourmentée, c’étaient des chapeaux volumineux empanachés de hautes plumes. Quand vous passiez à côté d’elle, dans la rue, Mme Asseler relevait crânement la tête et, pour vous regarder, se posait sur les yeux une manière de lunettes en écaille qu’on m’a dit s’appeler « face-à-main ». Elle portait suspendue à une longue chaîne d’or toute une collection de bibelots étranges qui se battaient entre eux et tintinnabulaient tandis qu’elle marchait. Surprises et choquées, les femmes protestantes de Romenay, qui étaient de mœurs honnêtes et paisibles, commençaient à dire que l’épouse du pasteur manquait vraiment trop de modestie chrétienne dans sa tenue, que ses toilettes s’écartaient trop de l’évangélique simplicité. Elles étaient moins parcimonieuses d’éloges pour M. Asseler. Je confesse qu’il les méritait et qu’il était digne de la confiance que lui témoignait la communauté protestante. M. Raphaël Asseler était pieux, zélé, plein de charité. A l’office, le dimanche, il commentait les textes de l’Évangile avec éloquence, et il avait, pour les interpréter, de grandes lumières. En chaire, il prenait une attitude recueillie, et dans les élévations à Dieu, dans les prières publiques, dans les exhortations à la vertu et au repentir, il nourrissait l’âme de ses auditeurs, il frappait au cœur, il édifiait. Aux leçons de catéchisme qu’il donnait aux enfants, il savait s’exprimer avec une clarté, une simplicité qui séduisaient l’intelligence des petits.

Et par qui donc étiez-vous si bien informé ? me demanderez-vous. Et par qui l’eussé-je été, sinon par Prudence, dont l’avide curiosité attirait à elle tous les potins qui vagabondaient dans Romenay ? Un jour, ne m’apprit-elle pas que le ministre protestant faisait des ravages dans mon troupeau ; qu’une catholique, Mme Cobichet, femme du pharmacien, ne manquait point, chaque dimanche, de se rendre avec ses filles à l’office du temple protestant !

— Mme Cobichet ! m’écriai-je, mais elle assiste très régulièrement à la grand’messe, à mon église ! Pas plus tard que dimanche dernier, je l’ai vue à sa place ordinaire, au-dessous de la chaire. Je suis d’autant plus certain qu’elle s’y trouvait qu’une grande fleur jaune qui s’agitait au-dessus de son chapeau m’a donné des distractions pendant que je prêchais.

— Je ne vous dis pas le contraire, fit Prudence ; mais alors c’est tout simplement que les dames Cobichet assistent aux deux offices, à celui du curé protestant qui commence à neuf heures, ensuite à la grand-messe de dix heures.

— Ma foi, Prudence, je n’en serais pas autrement surpris !

Je n’avais pas lieu, en effet, de m’ébahir plus que de raison. M. Cobichet « pharmacien de première classe », que l’abbé Rosette et moi avions surnommé « l’apothicaire subtil », — un paroissien que je me reprocherais vraiment de ne point vous présenter, — vivait dans des transes incessantes. Il était obsédé par la peur de voir un jeune pharmacien en quête d’une « situation » débarquer à Romenay et y installer une officine. Le nombre des confrères de M. Cobichet qui avaient eu à gémir sur une si grande infortune l’effrayait. Cette terreur latente assombrissait son âme et la tenait en perpétuelle alarme. Autour de lui, il ne découvrait point de profession où ne s’exerçât la concurrence. A Romenay, florissaient deux vétérinaires, deux médecins. Ah ! les médecins de Romenay ! Leur inimitié était pour M. Cobichet une cause de telles angoisses ! Il devait se maintenir en équilibre entre l’un et l’autre, leur donner des gages de fidélité à tous les deux, les admirer, les louanger, être toujours de leur avis, encore que l’opinion du Dr Martinet et celle du Dr Garot fussent toujours radicalement contradictoires. Aussi que de passes difficiles M. Cobichet avait dû franchir et dont le souvenir le faisait frissonner quand, dans son officine, il triturait, dans le mortier, les onguents et les baumes ! Plusieurs fois, dans une heure de dépit, l’un des deux médecins avait parlé d’appeler un nouveau pharmacien. Jusqu’à ce jour, M. Cobichet avait su éloigner de ses lèvres l’amère potion : il restait sans concurrent. Mais quelle diplomatie ingénieuse il avait dû déployer, et que de ruses subtiles et compliquées ! Il voulait plaire à M. le maire et au Café de la Lumière et ne point se priver, pourtant, de l’estime du presbytère et des familles pieuses. Pour réussir dans cette politique de bascule, il n’avait rien imaginé de mieux que d’opérer, dans ses convictions, un partage à la Salomon. Il était père de deux grandes filles : il avait confié l’une à un couvent du chef-lieu d’arrondissement et donné l’autre à un lycée. Pendant six mois de l’année, il s’adonnait aux idées conservatrices et cléricales et ne dédaignait pas de les honorer dans ses discours. Pendant les six autres mois, il se déclarait radical et « ennemi de la superstition ». Les convictions le prenaient et le quittaient à des époques déterminées : telles des fièvres paludéennes. Après les fêtes de Pâques, il prêchait des opinions audacieuses et subversives : il demandait la suppression de l’ambassade auprès du Vatican. Et ne croyez pas que M. Cobichet s’en remît au hasard, quand il choisissait l’hiver pour se livrer aux idées rétrogrades, au respect de la religion. Sachez que l’hiver est pour messieurs les apothicaires la « bonne saison », le temps où l’humanité tousse, où la grippe, et les névralgies, et les fluxions, et le rhumatisme, s’abattent sur nous que c’est une bénédiction ! M. Cobichet n’ignorait pas que nous, prêtres, nous avons accès près des malades et que l’idée pouvait nous venir alors — beaucoup plus souvent que pendant l’été où les malades sont plus rares — d’appeler à Romenay un autre pharmacien de « notre bord ». N’avions-nous pas quelque raison, l’abbé Rosette et moi, d’appeler M. Cobichet « l’apothicaire subtil » ? L’arrivée du pasteur troubla profondément l’âme déjà si inquiète de M. Cobichet. Les protestants allaient avoir un centre d’unité, un chef : c’était un nouveau parti qui se formait et dont il faudrait étudier les susceptibilités, pour ne point les heurter. Qui pouvait dire si ce pasteur n’atirerait pas à Romenay un jeune pharmacien huguenot ? M. Cobichet ne pouvait s’arracher à ses âpres pensées : il s’attristait. Je dois dire qu’il n’était point fortuné, ayant épousé, par amour, une cousine pauvre. Et notre apothicaire voyait approcher l’heure où il devrait doter ses filles. Lucie, l’aînée « des demoiselles Cobichet », après avoir rêvé d’un officier de dragons, se résignait sur ses vingt-quatre ans, à prendre pour mari le monsieur quelconque qui viendrait épouser la pharmacie de son père. De ce côté, M. Cobichet n’avait pas de grandes inquiétudes. Il n’en était point de même avec sa fille cadette. Ernestine le désespérait par ses ambitions. Elle était sentimentale, lisait des romans, voulait pour époux un homme de lettres qui ne ressemblerait pas à un notaire, « qui aurait un physique troublant », dont les livres seraient dans les bibliothèques des gares de chemin de fer et dont les gazettes illustrées reproduiraient, à l’envi, les traits inspirés. M. Cobichet ne pouvait que désapprouver ce rêve téméraire. Il se sentait enclin à mépriser les belles-lettres. Il ne goûtait vraiment que la littérature de prospectus : s’il eût été académicien et appelé à se prononcer sur la candidature de M. Paul Bourget ou de M. Géraudel, il eût voté, avec sérénité, pour M. Géraudel. M. Cobichet disait du métier d’écrivain qu’il mène ses victimes au vagabondage et à l’hospice et il tenait en peu d’estime ce genre de commerce. Aussi, souffrait-il de voir sa fille Ernestine s’entêter dans son ambition, dans son rêve d’apprivoiser un homme de lettres pour l’épouser : il s’écriait, non sans mélancolie : « Si par malheur il me vient un concurrent, non seulement aucun jeune pharmacien ne se présentera plus pour épouser ma fille aînée, mais où diable Lucie dénichera-t-elle son homme de lettres ? En fait d’homme de lettres, c’est tout au plus si je pourrais lui offrir un commis libraire ! » L’arrivée à Romenay d’un pasteur protestant, c’était une menace de plus pour la pharmacie Cobichet, pour la dot de Lucie et de la vaporeuse Ernestine ; voilà pourquoi l’apothicaire subtil traversait des jours d’angoisse. Comme il avait de l’audace dans la décision, il prit un grand parti. Il rendit visite à M. Asseler, l’invita à déjeuner et résolut d’envoyer Mme Cobichet le dimanche à l’office du temple protestant.

— Je ne demande pas mieux, dit Mme Cobichet, quand son mari lui confia ce qu’il attendait d’elle. La messe protestante est à neuf heures. La grand’messe est à dix heures. Les deux églises sont à peine à vingt mètres l’une de l’autre. J’irai aux deux messes. Ainsi, tout le monde sera content.

— Eulalie, viens que je t’embrasse ! dit M. Cobichet.

Et les deux époux se donnèrent l’accolade des grands jours.

Un dimanche matin, vers dix heures, comme je me rendais à l’église pour la grand’messe, je me trouvai face à face avec Mme Cobichet qui sortait du temple protestant, au moment même où je passais devant la porte. Je ne dis pas un mot, mais me contentai de regarder Mme Cobichet avec quelque sévérité. La femme du pharmacien roula des yeux navrés, pencha la tête sur l’épaule gauche et dit d’une voix dolente :

— Que voulez-vous, monsieur le curé, quand on est dans le commerce !

La candeur d’un tel aveu me désarma. Je pris en pitié Mme Cobichet et son subtil époux. Je songeai à la sollicitude que leur donnait la dot d’Ernestine et de Lucie, ces deux grandes filles qui eussent tant désiré revêtir la robe nuptiale. Je fis rentrer dans ma gorge une malice qui allait en sortir. Je saluai Mme Cobichet d’un grand coup de chapeau et, sans avoir prononcé une seule parole, je me dirigeai, en toute hâte, vers l’église. Arrivé sous le porche, je me retournai et vis Mme Cobichet qui me suivait et venait assister à la grand’messe.

La famille Cobichet fut la seule recrue de M. Asseler et encore, comme vous le savez, l’apothicaire et les siens n’allèrent-ils pas jusqu’à l’apostasie. Je me fais une obligation de vous dire que le pasteur protestant ne cherchait nullement à piller ma bergerie et à me ravir mes brebis. Il semblait qu’en dehors de son ministère, M. Asseler ne recherchât qu’une occupation : être avec son épouse ; qu’il n’eût qu’une ambition : plaire à son épouse. Plusieurs fois par jour, je le voyais de ma fenêtre traverser la place et se diriger, en se hâtant, vers sa maison. Cet homme était toujours pressé. « Allons, pensais-je, il a peur que sa femme ne s’impatiente. » Et la belle Mme Asseler « s’impatientait », je crois. Elle ne se gênait pas pour dire, aux quelques personnes de la ville qu’elle fréquentait, que Romenay ne la séduisait point. Elle ajoutait même dans ce style débordant d’énergie que vous lui connaissez : « Je m’embête dans ce trou comme un poisson dans une guitare. » Sans doute, Mme Asseler ne trouvait-elle pas dans le tête-à-tête, avec son époux, des distractions assez souvent renouvelées, car bientôt un autre personnage fut admis à l’honneur de lui tenir société. A en juger par les mines attristées qu’on lui voyait depuis quelque temps, M. Asseler ne goûtait pas, avec excès, ces relations naissantes. Le pasteur, on n’en pouvait douter, était homme à chérir le mystère d’une tendre intimité, à se complaire aux doux abandonnements. Et voilà que le beau Maximilien Thury venait troubler cette solitude à deux où le cœur trouve, dit-on, de si grands enchantements !

M. le maire de Romenay avait trompé les sombres prévisions de son domestique Jean Raffin. Il renaissait à la santé, à la vie, aux vastes espoirs de la politique. Lequel des deux médecins pouvait se vanter d’avoir eu le diagnostic juste ? Le Dr Martinet et le Dr Garot triomphaient à la fois et emplissaient la ville de leur jactance : « Ah ! je l’avais bien dit ! s’écriait l’un, le Dr Garot n’est qu’un crétin ! — Ah ! je l’avais bien dit ! faisait l’autre, Martinet n’est qu’un idiot ! » M. Cobichet pharmacien de première classe concluait : « Nos deux médecins font grand honneur à la faculté de Paris. » Romenay murmurait : « Ils n’y ont rien vu ni l’un ni l’autre. » Chaque jour, M. Thury se faisait conduire à la mairie et même au Café de la Lumière où il se montrait à ses électeurs, aux soutiens de sa fortune. La maladie n’avait pas éteint ses ambitions : ses convoitises politiques n’en étaient devenues que plus ardentes. Il voulait être député et ne s’en cachait pas. Il n’était pas, j’en suis sûr, très éloigné de croire que le Parlement attendît sa venue pour voter la séparation des Églises et de l’État.

M. Maximilien, dès qu’il sut son père hors de danger, vint aussitôt offrir ses hommages plus ou moins respectueux à la femme du pasteur, dont il avait pu connaître les grâces et les séductions pendant le mois que le ménage Asseler avait séjourné au château du Grillon. Bientôt même, les visites devenaient quotidiennes. On était au commencement du mois de novembre, et quand il ne pleuvait pas, monsieur et madame faisaient, dans la campagne, des promenades à pied. Parfois, l’abbé Rosette et moi les regardions sortir de leur maison, lorsqu’ils partaient pour leurs excursions. Madame était emmitouflée de fourrures. Monsieur, vêtu d’un gros pardessus à col d’astrakan, portait sur son bras des châles et des manteaux, et tenait à la main le pliant de madame. M. Maximilien les accompagnait très souvent. Un jour, l’abbé Rosette, entrant dans ma chambre, me dit :

— Vous savez, monsieur le curé, je viens de les voir partir : c’est maintenant le beau Maximilien qui trimbale les manteaux et le pliant !

— Oh ! oh ! fis-je.

— Oui, reprit l’abbé Rosette, et le pauvre pasteur marchait à côté d’eux. Avait-il l’air assez penaud !

— Évidemment, l’un des deux était de trop.

— Pas du tout, reprit l’abbé Rosette. M. Asseler porte le petit chien, vous savez, cette horreur de toutou jaune qu’on cravate d’un ruban bleu et qui s’appelle Totor.

— Totor ! doux nom !

L’abbé Rosette, dans les premiers jours du mois de décembre, m’annonça que M. Maximilien Thury voiturait dans la victoria des « bons » électeurs M. et Mme Asseler, et que, plusieurs fois même, la femme du pasteur s’était crue autorisée à y monter seule avec le fils du maire, alors que le pasteur, retenu par son ministère, ne pouvait les accompagner.

— Comment ! m’écriai-je, seule avec le Maximilien ! Seule !

— Pardon, fit l’abbé Rosette, il y a Totor. Les convenances sont sauves.

— Ah ! vous m’en direz tant !

Je ne vous étonnerai qu’à demi, n’est-ce pas, en vous apprenant que tout Romenay jasait. « Ces dames » — cette expression englobait toutes les femmes du tiers état, les bourgeoises qui portaient voilette et n’allaient pas laver elles-mêmes leur linge dans la Vireuse — en sortant des offices et dans les conciliabules qui se tenaient dans leur salon, à leur jour — car elles avaient leur jour ! — ne s’entretenaient que du sans-gêne de Mme Asseler. La « notairesse » affirmait qu’il était honteux pour une femme mariée de « s’afficher » avec le fils Thury. « Monter en voiture avec ce grand polisson ! Comprenez-vous ça, mesdames ? Elle s’habille comme une créature : ma foi, on dirait vraiment… » La « notairesse » s’arrêtait au milieu de la phrase, mais ces dames faisaient signe de la tête qu’elles comprenaient la réticence et qu’elles s’y associaient.

Un matin, après ma messe, M. Octave Ferrandière qui avait résolu, cette année-là, de demeurer à Romenay jusqu’à la fermeture de la chasse, vint me trouver :

— Monsieur le curé, me dit-il, vous faites beaucoup de mal à la religion !

— Ah çà, monsieur Octave, m’écriai-je, qu’est-ce que vous me chantez là ?

— Oui, si Maxim est en train de mal tourner, reprit M. Octave, la faute en est à vous.

— Expliquez-vous, monsieur Octave.

— Que je m’explique ! Oh ! c’est bien simple ! Il y a deux mois, Maxim me dit : « Tu sais, Octave, on ne veut pas que ta sœur et moi nous nous épousions. Je suis las de lutter contre l’entêtement du curé (Maxim a employé une expression beaucoup moins convenable en parlant de vous), je vais m’étourdir, m’abrutir le mieux possible ! Rien ne m’arrête. A moi le scandale ! Je connais la réputation que j’ai auprès des familles ! Je suis las, je suis dégoûté. Je me moque du tiers comme du quart. Tu pourras dire à Camille — puisque maintenant il m’est défendu de la voir, c’est idiot mais c’est comme ça — qu’elle est la seule femme que j’aie vraiment aimée, que jamais je n’en aimerai d’autre, qu’elle, je l’aimerai toujours. Si elle entend jaser sur mon compte — et ça ne peut tarder beaucoup — persuade-la bien d’une chose : que je m’amuse par dépit, et aussi pour bien prouver au curé de Romenay que, s’il l’eût voulu, s’il n’eût pas abusé de son influence auprès de ta mère, il eût épargné à ses dévotes des tas d’occasions de se scandaliser ! Et elles se scandaliseront, je m’en charge ! » Voilà ce qu’il m’a dit, Maxim !

— J’aime à croire, fis-je, que vous ne vous êtes pas acquitté de ce singulier message ?

— Et pourquoi pas ? J’ai tout répété à Camille. Oh ! la pauvre gamine ! Non, a-t-elle assez pleuré ! Et des soupirs ! des soupirs ! Des soupirs à faire tourner des ailes de moulins ! Elle souffrait, savez-vous, cette gamine. Moi, je me suis enfui. A force de la voir pleurer, j’avais envie de larmoyer aussi, et un homme qui pleure, ça fait le même effet qu’une femme à barbe ! J’ai cru, un instant, que Maxim n’exécuterait pas ses menaces, qu’il s’était monté le bourrichon.

— Monsieur Octave, fis-je, auriez-vous un lexique sur vous ? En vérité, vous mettriez dans l’embarras même les plus doctes académiciens. Je suis bien sûr que Son Éminence Mgr l’évêque d’Autun, de l’Académie française…

— Je voulais dire, reprit M. Octave, que, tout d’abord, j’avais cru à une hâblerie d’homme emballé. Eh bien, non ! Vous connaissez ce qu’on raconte. Mme Asseler…

— Oui, oui, je sais.

— Camille elle-même n’ignore rien. Elle ne lui en veut pas trop à ce garçon. Vous dire qu’elle n’en a pas du chagrin, que ces histoires lui font plaisir, évidemment, ce n’est pas tout à fait ça, mais enfin, elle comprend les choses : elle sait que Maxim veut s’étourdir et que s’il recherche les aventures, c’est parce qu’il ne peut pas épouser celle qu’il aime. Du reste, j’ai expliqué à Camille ce que c’est qu’un homme, pour les idées ! Un homme, ce n’est pas une femme, que diable ! Ça ne peut pourtant pas faire de la dentelle au crochet ! Il faut que ça se trimbale, que ça voie, que ça se distraie ! Un homme n’est pas déprécié parce qu’il a eu des aventures.

— Monsieur Octave, dis-je, souffrez que je vous arrête dans vos développements. Que pense de ce qui arrive madame votre mère ?

— Navrée, naturellement, fit M. Octave. Elle voit Camille qui tourne de plus en plus au genre lacrymatoire et la maman pleure de voir pleurer sa fille. Elle se désole, elle plaint Camille, elle cherche à la consoler : oui, mais quand il s’agit de consentir au mariage, va-t’en voir si j’y suis ! Allons, monsieur le curé, une dernière fois, c’est bien vrai… vous ne voulez rien savoir ?

— Non, monsieur Octave, je ne veux rien savoir.

— Alors, reprit le jeune homme, d’une voix légèrement agressive, vous serez cause d’un tas de scandales, je vous préviens. Vous faites beaucoup de mal à la religion !

— Oh ! oh ! monsieur Octave, dis-je, pour parler la langue que je finis par apprendre à vous écouter, je crois que vous vous montez singulièrement le bourrichon !

M. Octave ne crut point devoir s’empêcher de rire.

— Je vous demande pardon, monsieur le curé, dit-il. Au fond, j’ai beau faire, j’ai toujours envie de vous regarder comme un vieil ami !

Sur ces paroles, il me quitta. Je me demandais s’il ne serait point charitable, de ma part, d’aller rendre visite à Mme Ferrandière dont M. Octave m’avait laissé pressentir les tristesses grandissantes, quand dans l’après-midi de ce même jour, vers les quatre heures, comme j’entrais dans l’église, je me trouvai face à face avec Mlle Camille qui, elle, s’apprêtait à en sortir.

— Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, vous venez de prier le bon Dieu ?

La jeune fille sourit, comme au beau temps d’avant l’amour, et une petite lueur de malice brilla dans ses yeux bleus :

— Oui, monsieur le curé, répondit-elle, je viens de prier pour votre conversion.

— Ah ! ah ! m’écriai-je en riant, voilà qui n’est point banal ! Une paroissienne qui prie pour la conversion de son curé !

— Oui, continua Mlle Camille, j’ai mis un cierge devant la statue de saint Antoine de Padoue. Peut-être m’obtiendra-t-il du bon Dieu que vous vous convertissiez… ou que vous soyez nommé curé de canton.

— Oh ! oh ! vous êtes ambitieuse pour moi ! Vous ne sauriez croire combien je suis touché de l’intérêt que vous me témoignez dans vos prières !

— Vous n’êtes pas fâché, n’est-ce pas ? Je le dis au bon Dieu, pourquoi ne vous le dirais-je pas ? Si vous étiez curé de canton, vous ne seriez plus curé de Romenay.

— Et si je n’étais plus curé de Romenay…

— Vous ne dirigeriez plus maman, et si vous ne dirigiez plus maman… Oh ! monsieur le curé, faites-vous donc nommer curé de canton ! Moi, je me charge du reste.

— Mademoiselle, demandai-je, vous l’aimez donc toujours votre prince charmant ? Je vous croyais guérie. Cela passera, mon enfant, cela passera.

— Mais enfin, répondit-elle en esquissant une petite moue agacée, vous me prenez donc pour une gamine, monsieur le curé ? J’ai vingt ans !

— Je le sais, mademoiselle, vous êtes une grande, une très grande personne. Je ne vous cacherai pas, cependant, que j’ai toujours cru que cela passerait.

Mlle Camille me regarda bien en face et s’écria :

— C’est drôle ! Vous avez pourtant une bonne figure, monsieur le curé !

— Dites donc, tout de suite, que j’ai l’air… innocent !

— Oh ! oh ! monsieur le curé, ce ne sont pas là des choses qui se disent !

— Oui, ce sont des choses qui se pensent !

— Ah ! çà ! si je vous disais tout ce que je pense ! fit Mlle Camille.

Et le gentil oiseau s’envola en gazouillant des : « Bonjour, monsieur le curé ; au revoir, monsieur le curé ; à bientôt, monsieur le curé. »

Je suis un peu de votre avis : Mlle Camille ne me parlait point avec une révérence excessive. Il fallait voir son petit air narquois, quand elle me disait : « C’est drôle ! Vous avez pourtant une bonne figure ! » Ah ! elle était bien la sœur de son frère ! M. Octave, comme Mlle Camille, ne vous accablaient point de formules de gros respect : ils se familiarisaient très vite avec votre prestige, mais c’était, chez eux, une irrévérence bienveillante, cordiale, toute en paroles et comme à fleur d’esprit. L’idée ne me vint même pas de me formaliser et de rappeler à Mlle Camille qu’elle avait l’honneur de parler à son curé. J’étais, du reste, trop charmé de constater que ses amis ne devaient pas porter le deuil de son gracieux et séduisant ramage, de ses jolis sourires. A en croire le jeune Octave, sa sœur était métamorphosée en source de larmes. Il me fut agréable de me convaincre que le jeune Ferrandière avait simplement tenté de m’apitoyer et de me faire revenir à de « meilleurs sentiments ». C’était d’un bon frère. Lui aussi travaillait à ma conversion ! Il voulait m’attendrir avec la « tristesse » de sa sœur. J’étais tout heureux et point surpris d’apprendre que Mlle Camille avait la tristesse que j’aime, la tristesse gaie.

Quelques jours après cet entretien, je me rendis dans ma voiture, à Champvieux, vers les quatre heures de l’après-midi. L’abbé Rosette m’accompagnait, comme moi invité à dîner par M. le doyen. Nous étions à moitié chemin de Champvieux quand une voiture que nous entendions venir derrière nous nous dépassa : « Tiens, dit l’abbé Rosette, la victoria de M. le maire ! » Mon jeune vicaire eut le temps d’apercevoir, dans la capote de la victoria, M. Maximilien seul à seul avec Mme Asseler. Sans commentaire, l’abbé Rosette me signala le fait. Nous dînâmes chez M. le doyen et, à neuf heures du soir, nous remontions en voiture. Parvenus à deux kilomètres de Romenay, nous aperçûmes, devant nous et sur la droite, une grande ombre immobile. Quand la voiture eut fait quelques tours de roue, la lumière des lanternes nous permit de voir un homme de haute taille debout sur le talus de droite.

A notre approche, et pour éviter que la lumière ne vînt jusqu’à son visage, il exécuta prestement un demi-tour sur lui-même et fit face aux prairies. L’abbé Rosette eut le temps de le reconnaître.

— C’est le pasteur, me dit-il à voix basse.

— Le pasteur ! Vous en êtes sûr ?

— Absolument sûr, répondit le vicaire. Il les attend.

— Le malheureux ! m’écriai-je. Il est jaloux ! jaloux ! Je plains beaucoup cet honnête homme que j’estime.

Jusqu’à Romenay, nous restâmes silencieux. L’abbé Rosette se mit à égrener son chapelet et moi, tout en guidant mon cheval, je me demandais — sans aucune arrière-pensée, je vous assure — si le ministère du pasteur n’allait pas se trouver entravé, si son zèle ne serait pas frappé de stérilité, si bientôt, dans sa chaire, il pourrait encore parler de vertu sans que sa femme considérât le discours comme une critique. Je ne tardai pas à m’apercevoir que mes prévisions étaient justifiées.

La communauté protestante murmurait. Plusieurs familles de cette religion déclaraient que si leur respect pour leur pasteur était resté entier, elles ne se refuseraient pas moins, à l’avenir, d’accueillir son épouse. M. Thury lui-même ne savait point cacher son désappointement. En s’offrant à fournir des subsides, en s’employant à aplanir les difficultés qui s’opposaient à la venue du pasteur, M. le maire ne poursuivait qu’un but, on le sait : me molester, m’amoindrir en établissant une « concurrence », puisque, dans sa pensée, tout, en fin de compte, se réduisait à une entreprise commerciale. Or, il ne lui paraissait pas que la « concurrence » fût redoutable ni qu’elle allât le devenir. M. Thury dit à des confidents peu discrets : « J’attendais mieux de ce huguenot. Il ne cherche même pas chicane à l’autre : au contraire, ce serait à croire que tous ces « bondieusards » s’entendent ! » Il reconnut son erreur : il constata que le pasteur n’était pas homme à comprendre, comme lui, ses devoirs. Il se convainquit que M. Asseler était affligé d’une telle épouse que son honnêteté, son zèle, son talent, ne sauraient prévaloir contre l’influence de « l’ensoutané » et le déposséder de son autorité. Aussi, M. Thury, désabusé, cherchait-il de nouveaux moyens de réparer sa méprise et de corser sa vengeance. Ce fut Prudence qui me renseigna sur les desseins de M. Thury.

— Quand je vous disais, monsieur le curé, s’écria-t-elle, qu’il était timbré, cet homme-là ! Vous ne savez pas ce qu’il a encore ruminé, le maire ?

— Parlez, Prudence.

— Eh bien, il a invité à venir à Romenay un nommé Rognut… Rogut… Ragnut — je ne sais pas au juste — un curé qui a mal tourné et qui s’est marié !

— Ragut ! C’est Ragut ! le fameux Ragut ! Ah ! nous allons voir ce phénomène ! L’idée est géniale.

— Oui, reprit Prudence, cet homme-là doit arriver prochainement et il va faire des espèces de sermons pour embêter les curés. C’est le secrétaire de la mairerie qui l’a dit à la bouchère qui me l’a redit, sans doute pour que je vous le redise. Elle m’a dit bien d’autres choses, la bouchère ! Ah ! c’est du joli ! Du reste, tenez, monsieur le curé, la première fois que j’ai vu cette femme-là, je me suis dit : « Toi, ma p’tite !… » Ah ! on en raconte des choses ! Des choses ! des choses !

En entendant ces derniers mots, je me laissai gagner par la peur. Prudence préludait ainsi, d’ordinaire, à ses débordements de paroles. Le signe n’était point douteux : le torrent qui roulait des mots allait se précipiter.

— Mon Dieu ! Prudence, dis-je, aspirant fortement des narines, quelle est donc cette abominable odeur de roussi qui arrive jusqu’ici ?

— Jésus Seigneur ! s’écria Prudence, c’est ma rouelle de veau que j’ai laissée sur le feu !

Et elle s’enfuit vers la cuisine en bousculant les chaises de la chambre.

O Prudence, reine de mes poules, surintendante de mes légumes et de mes fruits, Prudence, veuve Traboulot, vous qui régentez despotiquement les casseroles de ma maison, je vous proclame la plus bavarde entre toutes les servantes dont les coiffes blanches décorent les quarante mille presbytères qui sont au doux pays de France !

V

En ce temps-là, M. Claude Ragut, « ci-devant prêtre », s’en allait à travers la France, prêchant le mariage universel et célébrant, par des harangues, dans les villes et les bourgades « les saintes ivresses de l’amour ». Il s’était illustré dans ce labeur. Les gazettes claironnaient son nom, mais sa célébrité avait d’âcres relents : le ci-devant était entré dans la gloire par l’escalier de service. Je le connaissais, ce Ragut : trente ans auparavant, nous avions été condisciples au grand séminaire. Ordonné prêtre le même jour que moi, il avait traversé, comme vicaire ou curé, plusieurs paroisses du diocèse, et, maintes fois, il m’avait été donné de me rencontrer avec lui. Il se croyait né pour l’éloquence et encombrait le département de ses prétentions oratoires. Par charité, on l’invitait à prêcher et il débitait, d’une voix de Requiem, des sermons veules, enflés de vide, qui étaient le triomphe du style désossé. A cette époque, son œil fouillait dans la vie pour y chercher aventure et polissonnait déjà : sous le tricorne et dans les six aunes de drap noir, Ragut déjà sentait le roussi. Il inquiétait ses confrères plus par l’indépendance des convoitises qu’on lui devinait que par celle de ses idées. Les idées ! Ragut n’en avait cure, ne se sentant aucun attrait pour des entités incorporelles et suprasensibles. Un beau matin, il s’était aperçu que l’Église ne s’harmonisait plus avec « les aspirations de la société moderne » ; aussitôt, il avait pris femme. Il était à la tête d’une vaste épouse haute en chair, sur le compte de qui couraient des histoires plaisantes et qui accompagnait le ci-devant dans ses courses apostoliques.

Avant de posséder un mari qui échappât au renouvellement, comme tous ceux qu’elle avait eus jusqu’alors, Mme Ragut dirigeait, au chef-lieu du département, un restaurant-brasserie, une façon de café de joie où les jeunes gens de la ville et les soldats qui y casernaient venaient boire des bocks et se divertir. On appelait alors Mme Ragut « Mme Rosalie », ou, plus intimement, « la grosse Rosalie ». Si j’en crois M. Octave Ferrandière, mon ordinaire pourvoyeur de « choses vues », qui m’a, encore une fois, documenté, Mme Rosalie, en son café, se tenait assise, au comptoir, sur une chaise haute d’où elle débordait à droite et à gauche et distribuait ses sourires aux clients qui entraient et sortaient. Le prix des consommations n’en était pas augmenté : les sourires restaient gratuits chez Mme Rosalie. Le restaurant-brasserie était situé à trois cents mètres, à peine, de la gare, dans un faubourg. Un jour, en descendant du train, l’abbé Ragut y entra. Déjà, à ce moment-là, les « aspirations de la société moderne » commençaient à lui apparaître et à le troubler. Dès qu’il aperçut, dans l’encadrement des piles de soucoupes et de bocaux, Mme Rosalie, l’abbé Ragut reçut un choc. Les aspirations de la société moderne, encore vagues et embrumées dans son esprit, se révélaient à lui sous une forme très nette et très imposante. Elles sortaient du rêve, du brouillard de ses méditations, et les voilà qui prenaient des épaules, une face lumineuse à force d’être rouge, des yeux doux de ruminant. Tandis qu’il s’abandonnait aux joies de l’extase, une grande vérité l’illumina, tel un éclair : « L’Église, qu’il servait depuis vingt ans, n’était qu’un réceptacle de basses superstitions et ne comprenait rien de rien aux « besoins » de la société moderne. » L’abbé Ragut s’approcha du comptoir où la dame trônait dans sa splendeur adipeuse. Il lui tint un discours qui lui valut une victoire : bientôt, il put entrer en ami, en maître dans le cœur si hospitalier de Rosalie. L’abbé Ragut envoya sa défroque au tailleur pour qu’il y coupât un habit laïc et, deux mois après, il paraissait devant M. le maire pour jurer d’être fidèle à la dame Rosalie, jusqu’à son dernier souffle, inclusivement ! Le lendemain, il s’assit au comptoir à côté de son épouse. Cohue de clients : les gens affluaient qui voulaient « voir ». On augmenta le prix des bocks. Il y eut, pendant un mois, une hausse sur les sourires de Mme Rosalie devenue femme de prêtre, mais la vogue tomba et le prix des bocks fléchit au-dessous du pair. Les clients, réduits à boire la bière et les sourires gras de la Rosalie qui maintenant avait un maître ombrageux, ne vinrent plus. La faillite entr’ouvrait la porte de la maison : la détresse allait se montrer et le ci-devant chérissait les bons cigares et son épouse aimait les repas fins ! Ragut se tourna vers l’Éloquence. Il quitta la limonade et s’établit orateur. Depuis cette époque, afin que sa femme pût se pourlécher, il diffamait l’Église, et plus il la diffamait, plus les lippées de la Rosalie étaient savoureuses, plus ses cigares à lui étaient exquis. Il vagabondait d’un bout de la France à l’autre et faisait des « conférences » dans les villes et les villages, quand un groupe de citoyens l’y conviait. Il travaillait sur commande. Au moindre signe, et pour un pauvre salaire qui, souvent, ne dépassait pas trente deniers, il accourait où on l’appelait, traînant avec lui son éloquence et ses accessoires : là, il proclamait, de sa voix prêcheuse d’ancien sermonnier, que le célibat ecclésiastique est un « crime social ». La Rosalie le suivait partout et lui versait l’inspiration. Jamais la Muse de l’Éloquence ne s’était incarnée en des formes plus copieuses, avec d’aussi somptueux appas. Tel était le couple oratoire que la vengeance de M. Thury appelait à Romenay.

Un matin, en sortant de l’église où je venais de dire ma messe, mes yeux furent attirés par de grandes affiches rouges qui s’étalaient sur les murs de la mairie et de plusieurs autres maisons. Je m’approchai et je lus :

Aujourd’hui, 15 décembre 1895, à 8 heures du soir,
DANS LA GRANDE SALLE DU CAFÉ DE la Lumière,
LE CITOYEN CLAUDE RAGUT, ex-prêtre,
Fera une conférence sur le sujet suivant :
« Le célibat est un crime. Le prêtre est un être antinaturel, antisocial ; le prêtre est un monstre. »
La citoyenne Ragut assistera à la conférence et prendra la parole.
Les enfants au-dessous de quinze ans ne seront pas admis.
L’entrée est gratuite.

Vive la liberté de conscience !

« Le programme est alléchant, me disais-je, tandis que je me dirigeais vers le presbytère : il est plus d’un Romenaisien que la curiosité et la gratuité conduiront à la conférence : « L’entrée est gratuite » ; cette phrase les séduira entre toutes les autres. Le Ragut pourra donc, à son aise, abuser de leur grande naïveté ! Les malheureux auront toutes les peines du monde à tenir leur bon sens à l’abri, au milieu de cette giboulée d’inepties qui va s’abattre sur eux. Eh bien, j’irai, moi, et je lui répondrai, s’il y a lieu, à ce défroqué ! Comment ! je resterais chez moi, les pieds au feu, à deviser avec l’abbé Rosette, ou à découper un numéro d’une revue, tandis qu’à deux cents mètres de moi, le citoyen Ragut s’évertuera à prouver à mes paroissiens que je suis un être « antinaturel, antisocial, un monstre » ! Et personne ne se lèvera pour lui mettre le nez dans son discours ! Eh bien, c’est à moi de parler et je parlerai ! »

Pendant l’après-midi, la réflexion ne fit que m’affermir dans mon dessein et le soir, à l’heure qu’indiquait l’affiche, sans rien dire à l’abbé Rosette, je me dirigeai seul vers le Café de la Lumière. Un peu ému, je pénétrai dans la grande salle par une porte qui se trouvait dans le fond. Une odeur mixte de tabac et d’humanité flottait dans cette pièce : autant qu’on peut juger, par les narines, du nombre d’êtres réunis dans un local, j’estimai que les Romenaisiens entassés là étaient trois cents environ. Presque tous se tenaient debout. Ceux qui se trouvaient aux derniers rangs furent les seuls qui s’aperçurent, tout d’abord, de ma présence. Je les vis s’agiter, se retourner vers moi, chuchoter entre eux, et bientôt ces mots prononcés à voix basse : « Le curé ! le curé ! » coururent à travers les rangs. Ah ! on ne songeait guère à moi pour « rehausser de ma présence l’éclat de la cérémonie », comme dit le journal de la préfecture quand il parle des amis du gouvernement. Tout à coup, une grosse voix commanda : « Asseyez-vous, citoyens ! » Les Romenaisiens prirent place, qui sur des chaises, qui sur des bancs, qui sur des tables. Je ne réussis pas à me caser et je me voyais condamné à rester debout. Heureusement, M. Cobichet veillait. Il mit à profit le moment de brouhaha qu’occasionnèrent les citoyens en s’asseyant pour commettre une bonne action, avec toute la prudence désirable. Il s’assura que personne ne le regardait et, roulant de droite et de gauche des yeux inquiets, il approcha de moi une chaise et fit un léger salut. Ah ! comme je m’expliquais l’acte charitable de M. Cobichet ! Il désirait me bien faire comprendre que s’il assistait à cette réunion où on allait tomber le cléricalisme, c’était par esprit de conciliation, pour ne désobliger personne : M. Cobichet voulait me dire aussi, par là, qu’il n’approuvait point les manœuvres de mes ennemis, tout en ne les désapprouvant pas. Quand je fus assis sur ma chaise, il me fut donné de contempler le plus réjouissant spectacle qu’un curé ait jamais vu. Les Romenaisiens me tournaient le dos : je ne me fatiguai point les méninges à deviner quels étaient les propriétaires de toutes ces épaules alignées devant moi. Mes yeux se fixaient sur l’estrade — une estrade faite de planches posées sur des tonneaux vides — et mon attention se concentrait sur les personnages qu’elle portait. Une hideuse lampe au pétrole était suspendue au-dessus de leurs têtes et versait sur eux une lumière vague et qui tremblait. Le citoyen Raisin, cordonnier, présidait ; il avait pour assesseurs le citoyen Martin, charron, et le citoyen Mottard, cultivateur. Quand un homme en domine d’autres, ne serait-ce que de la hauteur d’un tonneau, il se croit obligé de chasser le naturel pour prendre des airs d’apparat. Ces braves gens se composaient les attitudes importantes, les poses détachées qu’ils avaient pu observer chez les juges du tribunal. (Plusieurs fois, ces paroissiens avaient eu l’honneur d’être présentés aux magistrats qui les avaient priés de comparaître pour braconnage, coups et blessures et diffamation.) A gauche du bureau, sur l’estrade, et devant une petite table, s’était posé le ménage Ragut. Je n’avais pas vu mon ancien confrère depuis son mariage. Je dus reconnaître que, pour avoir quitté la robe, Ragut n’avait point perdu « l’air prêtre ». Je n’en fus pas surpris. Un défroqué sent toujours le froc, comme le vin qui a séjourné dans une outre de cuir fleure toujours le cuir. Que dans la cohue de la vie, il s’emploie, par tous les artifices, à ressembler aux autres hommes — c’est son rêve le plus obsédant — il se dénonce lui-même, et si on le croise dans la rue, on se retourne, quand il est passé, pour, voir, sur sa tête, la place où fut la tonsure. Moi qui vous parle, je reconnaîtrai entre mille hommes le prêtre défroqué rien qu’à son air, rien qu’à son geste qui s’arrondit en bénédiction, rien qu’à l’odeur de ses paroles. Ragut baissait à demi les yeux qui regardaient en dedans : il penchait la tête sur l’épaule, à tout instant détirait son pantalon, le ramenait de droite à gauche, de gauche à droite, sur ses genoux, avec ce geste familier aux ecclésiastiques qui, lorsqu’ils sont assis, rassemblent, entre leurs tibias, les plis de leur soutane. La figure du citoyen n’était plus glabre comme autrefois. Il avait laissé croître toute sa barbe, et quelle barbe ! Pour se venger d’avoir été contenue pendant trente ans, elle poussait drue et droite, soyeuse à l’égal de la brosse de chiendent que Prudence emploie à nettoyer le carreau de sa cuisine. « Pourquoi donc, me disais-je, l’ex-abbé Ragut ne fauche-t-il point, ou au moins ne sarcle-t-il pas ce champ de baliveaux ? Pourquoi Mme Rosalie ne lui chuchote-t-elle pas ce conseil, elle qui doit avoir tant de visages mâles dans ses souvenirs, qui a pu par comparaison se faire une esthétique ? » Ah ! Mme Rosalie ! je voudrais vous la montrer siégeant sur le tréteau, à la droite de son époux ! M. Octave ne m’avait point abusé quand il me l’avait décrite : c’était une agglomération, un amas. Je me rappelai la phrase biblique Mons pinguis, « montagne grasse », et je ne pus pas ne pas sourire. Je le sais, je n’ai point le droit de railler les personnes à qui la guenille humaine est lourde à porter, mais comparé à la dame Ragut, je suis un papillon.

— Il peut se vanter d’avoir une femme « conséquente » ! dit un de mes voisins.

— Mais regarde donc sa colombe ! fit un autre.

On attendait, pour ouvrir la séance, que M. le maire fût arrivé et, pendant dix minutes, je pus, tout à loisir, contempler la masse imposante du Mons pinguis qui se dressait à l’horizon de la salle, dans le brouillard des pipes, et qui portait, à sa cime, une forêt touffue, blonde comme les écheveaux de lin que les douairières de Romenay filent sur leurs quenouilles : c’était la chevelure de Mme Ragut. Les assistants, las, sans doute, d’admirer le paysage, donnaient des signes d’impatience ; ils commençaient à murmurer et à rouler leurs sabots sur le parquet. Enfin, M. le maire parut à l’entrée de la salle. Il marchait avec lenteur en s’appuyant sur une canne : il alla prendre place, sur une chaise, au pied de l’estrade. Dès qu’il fut assis, le cordonnier-président qui, au temps de sa jeunesse, avait assisté, à Paris, à des conférences politiques, proféra d’une voix sourde :

— La parole est au citoyen Ragut.

Le défroqué surgit, se moucha, toussa, en se mettant une main devant la bouche, et entra dans son exorde. Sans doute, avait-il tenté de laïciser sa voix, mais il ne parut pas qu’il y eût réussi. On eût dit qu’un oremus lui était resté dans la gorge et allait l’étrangler. Ses intonations, ses pauses, ses chutes de ton étaient d’un prédicateur et d’un homme qui a psalmodié pendant trente ans. Son style portait le froc et la tonsure, encore que le citoyen s’employât à lui donner des allures de sans-culotte. Ragut prêchait sans le savoir, comme l’autre faisait de la prose. C’est encore là un des stigmates de « l’évadé ». Que dans ses discours et ses écrits, il se revête de cynisme et qu’il insulte ce qu’il adora, qu’il se badigeonne de philosophie aux couleurs du jour pour se donner l’aspect d’un « penseur », toujours, sous l’homme nouveau, le prêtre suinte. Ce n’est pas qu’il dédaignât la phraséologie et les tirades imprécatoires des meetings de banlieue ni qu’il n’agitât le tintamarre oratoire des clubs de quatre-vingt-treize, mais son éloquence poussive renâclait au milieu d’une période et refusait d’aller plus outre. Ragut, alors, nous apparaissait égaré et comme abasourdi par ses propres phrases. Vous pensez bien que je ne veux point vous rapporter ici son discours ! Ragut fut sombre et il abusa du droit d’être inepte. Il nous conta que le célibat était une « insulte aux saintes lois de la nature, aux saintes lois de la morale, aux saintes lois de l’hygiène, aux saintes lois qui président à la reproduction des espèces, aux aspirations de la société moderne (je m’y attendais), que ceux-là commettaient délibérément « un crime social qui avaient l’effronterie de s’y vouer ». Les habitués du Café de la Lumière, entendant ces choses, hennissaient de joie. Ragut éclaboussa d’un jet de fiel — le fiel épais du défroqué — la très pure figure de Léon XIII : l’écœurement me prit de voir ce prêtre injurier ce pape dont l’intelligence si hospitalière accueille si noblement les nobles idées, le frêle vieillard qui porte, sur ses épaules, le poids de dix-neuf siècles d’histoire, qui parle, qui écrit, qui gouverne, toujours si jeune, si vivant, si occupé qu’il ne trouve pas le temps pour mourir. Ragut affirma que la « monstrueuse » coutume du célibat était d’importation païenne, qu’elle venait des prêtres d’Ébactane, de Persépolis, de Memphis, de Babylone, et que le mystérieux Orient avait paré de poésie cette institution barbare, avant de la transmettre à l’Occident. Tandis qu’il égrenait sur nous les noms prestigieux des villes fameuses qui furent autrefois, les clients de la Lumière s’entre-regardaient. Ahuris, comprenant qu’ils ne comprenaient pas, ils admirèrent et ils applaudirent. Mme Ragut, frappant, avec frénésie, ses mains potelées l’une contre l’autre, soutenait l’enthousiasme. Le ci-devant revint à son idée du début : le célibat est un « crime social », et je songeai au chien de l’Écriture qui retourne où vous savez et qui dégoûte les moins délicats. Ragut lâcha sur nous ses « arguments ». Pauvres arguments qui s’avançaient en titubant comme le sieur Chapougnot le soir du 14 juillet ! Enfin, à des signes qu’il m’est aisé de discerner chez les prédicateurs, je vis que le moment de la péroraison approchait. C’est ainsi que le citoyen Ragut, quand il travaillait dans la « superstition », devait se préparer à souhaiter à ses auditeurs « la vie éternelle ». Il fallait l’entendre s’écrier dans la grande salle du Café de la Lumière :

« Oui, citoyens, c’est au nom de la liberté que nous revendiquons, pour les prêtres, pour les infortunés que des parents imbéciles condamnent à l’enfer du sacerdoce, le droit d’être hommes, d’avoir une épouse et des enfants, le droit d’aimer et d’être aimés ! Et pourquoi les prêtres ne boiraient-ils pas à la coupe des joies terrestres ? Pourquoi ne pourraient-ils suivre le doux penchant de leur cœur, reposer leur tête sur le sein d’une épouse chérie ? Ne sont-ils donc pas des hommes comme vous ? Rome s’y oppose avec une rage infernale. Rome, c’est une pieuvre gigantesque qui enserre dans ses griffes (les griffes d’une pieuvre, ô Ragut !), pour l’étouffer, la liberté humaine. Il faut abattre la superbe et l’insolence de Rome : il faut rappeler à la pudeur le successeur de Pierre qui flaire le vent, là-bas, sur la montagne du Vatican, et qui voudrait lancer sa barque sur la mer orageuse de la démocratie ! Le voilà, l’éternel ennemi de la liberté ! Je le dénonce. Si vous n’organisez pas la lutte contre lui, vous commettrez une faute grave contre l’humanité, contre la liberté. Ah ! c’est que vous êtes, citoyens, les prêtres de l’humanité. (Bourrasque d’applaudissements dans le clan de M. le maire.) Vous êtes les soldats de la liberté, vous êtes les fils des géants de la grande Révolution. Glorifiez l’humanité, défendez la liberté. Elle se tourne suppliante vers vous, la liberté, et elle vous dit : « Sauvez-moi, je vais périr. » Et elle périra si vous ne vainquez ses ennemis. Elle périra… non, citoyens, je blasphème ! La liberté ne peut périr ! Les ouvriers d’iniquité, les suppôts de Loyola assis dans leurs chaires de pestilence, veulent l’exterminer, mais elle a les promesses de l’avenir, et les puissances du mal ne prévaudront pas contre elle. Pourtant, ce serait un crime de s’illusionner ! Dans les temps malheureux que nous traversons, la Liberté est dédaignée : elle n’a plus autour d’elle une cohorte d’amants enflammés ! (Nouveau tonnerre.) Ah ! où sont les jours de l’immortelle Révolution ? Où sont les jours de la révolution de 1848 ? En ce temps-là, sur toutes les places publiques de toutes nos villes et de tous nos villages, les arbres de la liberté étendaient leurs verts rameaux et les oiseaux du ciel y venaient chanter un hymne à la Nature. Aujourd’hui, combien de villes en France, combien de villages ont planté sur leur forum l’arbre sacré de la liberté à l’ombre duquel les époux devraient communier dans l’amour et les pères bénir leurs enfants ? Même ici, dans cette ville de Romenay qui a élu pour la régir un vrai républicain, un maire selon le cœur de la démocratie, (Tous les yeux, sans en excepter une seule paire, se braquèrent sur M. Thury.) combien êtes-vous qui vénériez la sainte liberté ? Ah ! je vous en conjure, ne regardez pas la paille qui est dans l’œil de votre prochain, mais rentrez en vous-mêmes et, devant le tribunal de votre conscience, demandez-vous si vous rendez à la liberté le culte qui lui est dû ! Oui, êtes-vous prêts à mourir pour elle ? Sommes-nous prêts ? Hélas ! hélas ! Ah ! humilions-nous, humilions-nous ! (Applaudissements.) Eh bien, puisque les communes de France ne veulent plus honorer publiquement la liberté, il faut, citoyens, lui dresser un autel dans votre cœur. Tout homme porte en soi un arbre de la liberté !

— Et les femmes ! les femmes ! s’écria précipitamment le garde champêtre Chapougnot qui est un féministe de la première heure. Tous les partis, cette fois, « communièrent » dans le rire. La salle entière s’esclaffa. Les « mauvais électeurs » trépignaient de joie. Au milieu de cette bourrasque de gaieté, le citoyen Ragut s’égara et il nous laissa là avec notre arbre planté dans le cœur.

— Oui, reprit-il, bondissant par-dessus les transitions, les prêtres seraient les premiers à nous rendre grâces, à nous bénir, si nous les délivrions du célibat. Ah ! s’ils pouvaient parler ! S’ils pouvaient venir étaler devant nous leurs tortures, comme saint Jérôme qui, au souvenir des délices de Rome, se roulait par terre et grelottait de peur, parce qu’il ne pouvait chasser l’obsession ! N’est-ce pas monstrueux d’imposer aux hommes de tels tourments cent ans après la grande Révolution ? Il faut que ce scandale cesse : tous ici, jurons de travailler à l’extermination du célibat clérical dans les siècles des siècles ! Oui, arrière ces célibataires orgueilleux, enflés de leur chasteté. La chasteté, qu’est-ce que c’est que ça ? Dans la société de demain, la chasteté sera traitée comme un crime, comme le plus grand des crimes. Reprenant la tradition, hélas ! interrompue de la grande Révolution, la société de demain glorifiera les filles-mères ; elle réhabilitera le libre amour, cette victime de notre monde hypocrite. Toutes les filles — et n’ont-elles pas été créées pour cela ! — donneront des citoyens à la patrie et convieront généreusement le peuple aux franches agapes de l’amour. Celles qui s’illustreront par leur vertu, c’est-à-dire par leur beauté, — car la vertu ce sera la beauté, — (Grognements d’enthousiasme.) seront saluées comme les déesses de l’Amour, les déesses des temps nouveaux. Le peuple, comme il fit autrefois pour Vénus, élèvera des autels à ces divines prostituées ; oui, citoyens, des autels !

— Oui, des hôtels meublés ! lança une voix que je reconnus aussitôt pour être celle de M. Octave Ferrandière.

Ce jeu de mot était trop subtil encore pour qu’il fût senti de l’auditoire : il n’éveilla que quelques rires. Il faut, à mes Romenaisiens, pour les remuer, des décharges de grosse artillerie.

Ragut reprit sans désemparer :

« Dans la société de demain, plus de femmes vierges : plus de ces hommes qui veulent s’élever au-dessus de l’humanité, aller contre les saintes lois de la nature. La nature a donné la force à l’homme, la beauté et la faiblesse à la femme (le citoyen Ragut regarda son épouse), pour que cette force protège cette grâce et cette faiblesse. Ah ! je la salue, la cité d’amour, la cité de l’avenir où nous nous embrasserons sur les ruines des superstitions gothiques, où nous serons réunis dans la liberté, dans la justice, dans les saintes ivresses de l’amour que je vous souhaite à tous !

— Ainsi soit-il ! fit un citoyen loustic que je crois être le garde particulier de M. de la Villegéneray.

Les deux partis, les « bons » et les « mauvais » électeurs, manifestèrent bruyamment leurs impressions, les premiers par des applaudissements exaspérés, les autres par des ricanements et des huées, des trépignements. Le silence se fit soudain. Mme Ragut venait de se lever de son siège et se précipitait vers son mari qui se reculait un peu pour recevoir le choc. Elle déposa deux baisers retentissants sur les joues hérissées du citoyen et, aussitôt, on l’entendit qui s’écriait :

— Et dire, Claude, qu’il y a des gens qui t’insultent dans les journaux ! Si seulement ils t’avaient entendu ! Oh ! les misérables ! les misérables !

Et Mme Ragut montra le poing à des ennemis invisibles. A en juger par la crispation de sa figure, ils devaient être nombreux et bien méchants, les ennemis de Claude !

Pour la seconde fois, tous les partis « communièrent » dans la joie. Les rires crépitèrent sur tous les points de la salle. Après quelques minutes, j’estimai, pour ma part, qu’on s’était assez diverti ; je criai du fond de la salle, d’une voix décidée :

— Je demande la parole !

Toutes les têtes se retournèrent à la fois vers moi. Les membres du bureau avaient des mines effarées : ils chuchotaient entre eux. Évidemment, ils délibéraient, se demandant quel sort faire à ma demande. Le président se pencha vers le maire pour le consulter, mais celui-ci refusa de donner un ordre. Enfin, le cordonnier-président prit une résolution :

— La parole, dit-il, est au citoyen-curé.

Je m’avançai vers l’estrade et m’y plaçai du côté opposé au ménage Ragut. Au moment où, me tournant vers les assistants, j’allais ouvrir la bouche, une voix s’éleva et, sur un ton de patenôtre, dit à mon adresse :

— Au nom du Père et du Fils et du…

Je ne laissai pas à ce dévot interrupteur le temps d’achever la phrase :

— Halte-là ! m’écriai-je. Je supplie le pieux citoyen de ne point déranger le Saint-Esprit. Il est toujours imprudent d’inviter ceux qui ne sont jamais venus chez vous.

Oh ! ce n’était point là de la fleur d’ironie, j’ose en convenir, mais aussi je ne parlais pas devant messieurs de l’Académie. Ils furent assez nombreux les Romenaisiens qui goûtèrent cette grosse raillerie : leur rude figure hâlée par la brise des champs s’épanouit dans un large rire. L’interrupteur paraissait confus : les « mauvais » électeurs le conspuèrent.

Les « bons » électeurs ne manifestaient point leurs sentiments. J’avoue que je me méfiais un peu de leur apparente neutralité : J’avais quelque idée qu’elle ne devait point se prolonger. Je débutai ainsi[1] :

[1] Je donne mon « discours » tel à peu près que je l’ai prononcé et que je l’ai écrit, après l’avoir prononcé. Les interruptions dont il fut salué, je les omets pour la plupart. Comment voulez-vous que je reproduise ici le chant de l’âne, du porc, du cheval et de la vache qui, au début, me servit d’accompagnement ?

« Citoyens,

« Quand ils veulent savoir si un homme parfume ses discours de sincérité et de vérité ou s’il est, au contraire, ce qu’aucune puissance terrestre ne peut m’empêcher d’appeler un « blagueur », les gens de mon village vont regarder, par-dessus la haie, les citrouilles de son jardin. Si elles sont grosses, l’homme est jugé, il est condamné, car, disent-ils, les plus grosses citrouilles poussent chez les plus grands « blagueurs » : vous les tueriez plutôt que de les en faire démordre ! Je ne connais pas le potager du citoyen Ragut, mais j’affirme que ses citrouilles sont belles, j’affirme qu’elles s’enflent jusqu’au prodige. Allons, citoyens, regardez-moi bien !

— A bas la calotte ! cria un auditeur.

Ce fut le signal peut-être attendu. Les « bons » électeurs que jusqu’à ce moment la surprise de ma brusque intervention, la curiosité de ce que j’allais dire, avaient tenus dans un silence relatif, commencèrent à me lapider d’apostrophes.

— A bas la calotte ! A bas le goupillon ! Gros farceur ! Assez d’oremus ! Rendez l’argent ! On te fera rendre ta graisse !

Des insultes lourdes d’ineptie tombaient sur moi en avalanche. Des plaisanteries ramassées dans le lieu innommable, et toutes fétides encore de leur séjour, venaient m’éclabousser. J’avais, devant moi, cent bouches béantes par où se vidait la mémoire infecte de cent individus. La présence de M. Thury actionnait leur courage. Impassible et grave sur sa chaise, il lui répugnait de s’associer aux exploits de ses clients, mais il ne voulait point entraver leur élan. M. le maire se lavait les mains dans la cuvette de Pilate. L’ex-confrère Ragut semblait ne rien voir et ne rien entendre. Il regardait en dedans. La tête penchée sur l’épaule droite, il détirait son pantalon sur les genoux et, toujours du même geste, ramassait entre ses jambes la soutane absente, more clericorum. Un sourire béat errait sur l’immensité des joues de sa noble épouse. L’ouragan continuait, redoublait de violence. Il y avait, comme pendant les tempêtes, des accalmies d’une seconde, puis la rafale d’injures reprenait :

— Citoyens, criait le cordonnier-président, fermez vos… bouches. Faudrait pourtant laisser parler le monde !

J’essayai d’élever la voix :

— Citoyens !… Citoyens, je proteste !…

Mes « citoyens », mes efforts de voix étaient aussitôt submergés sous les huées furieuses. Les « mauvais » électeurs, les ennemis de M. le maire, tentaient bien de riposter et de me défendre, mais, hélas ! c’étaient, pour la plupart, des bourgeois pusillanimes, des paysans débonnaires dont le vocabulaire n’était pas, comme celui des autres, bourré d’insolences et dont la gorge avait certaines timidités, certaines pudeurs. Seul, M. Octave Ferrandière se singularisait par sa bravoure, par l’inattendu, le pittoresque des qualificatifs dont il balafrait la face des furieux. Que pouvait le brave jeune homme contre ces forcenés qui voulaient m’enlizer dans l’excrément de leur bouche ? Je pris le parti de me tenir coi et, tandis qu’ils me barbouillaient de leurs adjectifs, je les contemplais d’un œil résigné, très décidé, du reste, à ne pas lâcher mon poste. Comme j’y comptais bien, ils se lassèrent. Quand ils eurent tout rejeté, quand le curage de leur cerveau fut achevé, il y eut comme une pause. Et moi aussitôt de m’écrier :

— Maintenant, citoyens, que vous voilà fatigués et que me voilà dispos, je continue.

Ils m’attendaient là. Une nouvelle manifestation commença. Un des « bons » électeurs trouva piquant d’imiter le chant de l’âne. Il se mit à braire et j’admirai avec quel naturel. Manifestement, celui-là, à peine sorti du ventre de sa mère, avait dû vivre dans l’intimité de ces animaux pour leur avoir si bien emprunté leurs procédés artistiques. D’autres électeurs poussaient des grognements, d’autres aboyaient : ma présence faisait sur ces gens-là l’effet d’une sonnerie de cloches sur les chiens. Plusieurs mugissaient, bêlaient, croassaient, gloussaient. L’arche de Noé, un jour que le patriarche aurait omis de donner à manger aux bêtes ! J’éclatai de rire : aussitôt l’homme furieux reparut sous la bête. Les invectives reprirent et des bottelées d’injures furent projetées sur moi.

— Marchand d’eau bénite ! Pou d’église ! Cafard !

Que de titres pour un seul homme ! Brusquement, le silence se fit, comme si ces bouches d’insolences eussent été toutes à la fois subitement murées. M. le maire venait de se lever qui, toujours grave et froid, fixait sur les électeurs son œil bleu.

— Citoyens, dit-il de sa voix glacée, taisez-vous, c’est assez ! Les cléricaux nous accuseraient d’avoir étranglé la discussion parce que nous avons eu peur d’eux. Il ne sera pas dit que le parti de la libre pensée a reculé devant les balivernes d’un curé. Taisez-vous ; ceux qui continueront à interrompre seront mis dehors !

Ayant dit, M. le maire se rassit. On m’a conté que, chez les fous, lorsque le médecin paraît tout à coup dans une salle d’agités, de furieux, il calme parfois, du regard et de la voix, certains malades dont l’exaspération tombe aussitôt. Je fus témoin de ce même prodige au Café de la Lumière. L’œil et la voix du maître arrêtèrent net l’exaltation des « bons » électeurs. Ils s’apaisèrent, ils se turent. De l’hébétude, de la prostration, une grande fatigue du larynx comme aux fous, après leurs grandes dépenses de fureur, voilà tout ce qui leur resta de cette crise terrible de prêtrophobie. Les malheureux ! Ils étaient devenus aphones à force de vouloir complaire à M. Thury, et voilà que le maître les désavouait, voilà qu’il les menaçait d’expulsion, s’ils ne se calmaient pas ! Plus d’un a dû douter de la justice. J’eus pitié d’eux, de leur grande lassitude. Je me promis de ne point les exciter par des phrases belliqueuses et amères, mais de leur administrer des paroles lénitives, de leur tenir un discours calmant, des propos de convalescence.

— Citoyens, dis-je, maintenant que voilà clos ce petit incident, je reprends mon discours au point précis où je l’avais laissé ! Allons, regardez-moi bien ! Est-ce que les tortures du célibat, est-ce que les visions obsédantes que M. l’abbé Ragut — pardon, que le citoyen Ragut ! — vous décrivait tout à l’heure m’ont creusé, m’ont miné, m’ont séché sur pied ?

— Dame ! fit un des assistants, pour dire que vous ressemblez aux échalas !

— Pour ça, cria un autre, un « esquelette » et vous ça fait deux !

— Silence, réclama le cordonnier-président. Silence, Mossieu le maire l’a dit !

Le cordonnier n’avait guère besoin de s’époumonner ; les « bons » électeurs s’étaient manifestement résignés à me laisser parler.

— La vérité, repris-je, c’est que vos curés portent assez allégrement, sous le soleil et sous la pluie, le faix de leur célibat ; la vérité, c’est qu’ils ont quelques bonnes raisons de ne pas larmoyer tout le long des jours et tout le long des nuits. Je vous le garantis : vous n’entendrez pas, chez eux, les pleurs et les grincements de dents de pauvres hères qui se lamentent et qui ne veulent pas être consolés, parce qu’ils n’ont pas d’épouse ! Il faut que le citoyen Ragut se résigne : ce n’est pas demain que les prêtres iront prendre le Vatican d’assaut et diront au pape, un revolver sous la gorge : « Une femme ou la vie ! » Ce n’est pas demain que les prêtres se marieront, et je m’écrie : « Tant mieux pour vous ! » Sans doute, si vous aperceviez votre curé cheminant par les rues, orné d’une garniture d’enfants et bras dessus, bras dessous avec une épouse, robe contre robe, vous regarderiez ce gai tableau avec complaisance et vous vous divertiriez excessivement. Mais les évêques ne nous envoient pas dans les paroisses tout exprès pour vous fournir des occasions de vous récréer l’âme et de rire honnêtement. Tant mieux pour vous si vos curés se vouent au célibat, car en se mariant ils épouseraient aussi des obligations, des charges, des devoirs qui ne pourraient se concilier avec la mission du prêtre ! Je ne vous apprendrai rien de nouveau, en vous disant qu’un des devoirs les plus graves du ministère des prêtres, c’est celui d’entendre les confessions.

— Ah ! Ah ! ricanèrent plusieurs auditeurs.

— D’la confession, i n’en faut pus ! C’est pour les bigotes qu’ont rien à faire ! clama une voix.

— Qu’elle vous plaise ou non, l’institution existe. Il y a des gens qui s’en servent, qui en ont besoin pour la sécurité de leur conscience, pour leur bonheur ; je vous sais trop intelligents, trop philosophes pour oser dénier à l’un de vos semblables le droit de chercher le bonheur où bon lui semble. La confession existe, et il y a des gens qui s’en servent : or, avec le mariage des prêtres, elle devient plus difficile, plus pénible à ceux qui en usent.

— On comprend pas ! fit d’une voix lourde l’un des assistants.

— Eh bien, je vais éclairer ma lanterne ! Ignorez-vous donc que vos femmes ont mille et une manières — je ne veux pas les énumérer, vous les connaissez mieux que moi — de vous faire parler, lorsque vous voudriez vous taire, de vous amener à des confidences que vous aviez juré de tenir secrètes, en un mot, de vous tirer les vers du nez !

— Eh tiens ! s’écria Mme Ragut au milieu des rires de la salle, lorsque les hommes font les cachotiers, on fait la tête : ils calent toujours !

— Je remercie Mme Ragut, poursuivis-je, de vouloir bien donner à mes dires l’appoint de son expérience… Je ne prétends pas que le prêtre marié céderait forcément aux sollicitations de sa femme et qu’il commettrait l’abominable forfaiture de lui révéler le secret des confessions, mais ce serait déjà trop, si on pouvait le soupçonner de le faire, si on devait craindre que le prêtre ne fût livré à de trop vives tentations d’être indiscret. Les femmes sont curieuses par nature et elles aiment à connaître les secrets du prochain : elles n’auraient aucune raison de croire que la femme de M. le curé serait d’un autre tempérament que le leur ! Elles n’auraient pas grande foi dans la discrétion d’un confesseur qu’elles sauraient exposé à certains assauts, certains interrogatoires par certains procédés dont elles n’ignorent pas les périls pour les avoir, peut-être, pratiqués elles-mêmes avec succès ! Avouer ses péchés, tous ses péchés, ce n’est certes pas chose toujours agréable, mais les confesser à un homme dont le silence ne vous paraîtrait pas rigoureusement garanti, ce serait nous demander un héroïsme dont beaucoup ne sont pas capables. Puisque dans la religion catholique, l’institution de la confession existe, le célibat de ses prêtres est une nécessité. Et ce n’est pas à ce seul point de vue de la confession que le mariage des prêtres n’est pas souhaitable. Un curé marié appartiendrait à sa femme, à ses enfants, à ses gendres, à son beau-père, à sa belle-mère, à la dot de ses filles, à la prospérité de sa famille, à ses champs, à ses bêtes, à son or, il ne serait pas l’homme qui doit se faire tout à tous.

— Tu parles ! lança un jouvenceau de dix-huit ans qui avait traversé, comme apprenti, un atelier de la banlieue parisienne.

Plusieurs assistants protestèrent contre l’impertinence du gamin. M. le maire regarda le drôle, et, du doigt, lui montra la porte de la salle. Aussitôt, deux « bons » électeurs empoignèrent le jouvenceau sous les bras, l’entraînèrent jusqu’à l’une des issues et le jetèrent dehors. O miracle ! Voilà que les furieux faisaient la police et veillaient à ce que je ne fusse pas troublé dans mon discours. O puissance de l’œil bleu ! Je repris :

— Un prêtre marié serait encore « monsieur le curé », il ne serait plus « votre curé », un homme que vous avez le droit de considérer comme vôtre, parce qu’il ne peut avoir d’autre famille que vous, parce qu’il est venu parmi vous, non par cupidité, non pour écumer vos petites fortunes, non pour gagner sur vous la robe et le chapeau de son épouse, — il n’en a pas, — ou la miche de pain de ses enfants, — il n’en a pas, — mais pour consoler ceux d’entre vous qui font voile pour l’autre monde, pour baptiser ceux qui débarquent, pour apprendre à vos enfants à vous respecter et à ne pas vous jeter aux épluchures quand vous serez vieux et que vous ne pourrez plus travailler ! Vous auriez mauvaise grâce, je vous assure, à vous insurger contre le célibat du prêtre : c’est là une institution dont vous recueillez tous les bénéfices, et si d’autres en souffrent, ce n’est assurément pas vous qui en pâtissez. Ah ! vos ancêtres, les paysans du moyen âge, l’avaient bien compris ! Il fut un temps — il y a de cela huit siècles — où les prêtres ne se distinguaient pas précisément par la chasteté de leur vie. Beaucoup d’entre eux abritaient une amie, une compagne — je ne veux point vous chicaner sur le mot — sous le toit de leur presbytère. A cette époque, un pape illustre, Grégoire VII, — qui était le fils d’un menuisier, s’il vous plaît ! — prit en main le gouvernail de l’Église et il parla ferme à son équipage. Il enjoignit aux prêtres de quitter leurs compagnes. Les uns obéirent, les autres se dirent : « Le pape est si loin ! » Et… ils ne se séparèrent point. Or, savez-vous qui est-ce qui se fâcha ? Ce fut le peuple ! Ce furent les paysans, vos grands-pères, qui se chargèrent de faire exécuter l’ordre du pape. Ils conspuèrent les prêtres mariés, et envahirent le presbytère, une fourche à la main, résolus, vous le voyez, à traiter comme une botte de foin la femme de M. le curé. Ils les expulsèrent.

— Mais qu’est-ce qu’elles sont devenues, ces pauvres petites femmes ? demanda Mme Ragut d’une voix qui pleurait.

Cette interrogation larmoyante fit courir, dans la salle, un petit frisson de gaieté, et M. le maire lui-même dut céder à la force du comique.

— Je regrette, dis-je, de ne pouvoir satisfaire la curiosité si compatissante de Mme Ragut. Je l’engage pourtant à se rassurer : ces dames durent trouver un abri quelque part ! C’est une page d’histoire que je vous ai retracée et qui porte avec elle une leçon. Vos grands-pères du douzième siècle, plus perspicaces dans leur rude bon sens qu’on pourrait vous le faire accroire, avaient compris qu’un prêtre marié ne serait plus le mandataire zélé du Christ, ne serait plus l’homme de Dieu, mais l’homme des créatures : ils savaient qu’un prêtre marié, quand le devoir l’appellerait à l’église, chez les malades, chez les pauvres, subirait trop souvent la douce tyrannie de la tendresse conjugale et s’attarderait en son presbytère où il serait choyé, dorloté.

Cette évocation mit en joie mes Romenaisiens : le rire fut unanime. Je ne m’émus pas.

— On croirait vraiment, à vous voir rire, m’écriai-je, que quand vous restez à la maison, c’est pour y recevoir des coups ! C’est là un accident qui n’est pas rare dans l’état conjugal, mais je n’avais pas ouï dire qu’il fût, à Romenay, plus fréquent qu’ailleurs !… Je reviens à mes curés ! J’affirme que, s’ils se mariaient, les prêtres ne pourraient remplir leur mission.

— Et la papesse Jeanne ! dit le citoyen Chapougnot, d’une voix de député qui interrompt un ministre.

La fameuse papesse était inconnue des Romenaisiens : ils ne s’associèrent pas à l’indignation de Chapougnot. Je poursuivis :

— Cette institution du célibat que je défends eut pour avocat un homme au vaste génie, Napoléon Ier !

— Ah ! ah ! ah ! firent en ricanant plusieurs de mes auditeurs.

— Napoléon ! un calotin ! dit un citoyen.

Chapougnot se leva du banc où il était assis.

— Citoyens, s’écria-t-il se tournant vers les assistants, le citoyen-curé insulte la République !

Le cordonnier-président crut devoir intervenir :

— Citoyen-curé, fit-il, il faut retirer les paroles que vous venez de dire.

— Quelles paroles ? demandai-je. Retirer quoi ?

— On ne doit pas prononcer ici le nom des tyrans du peuple, répondit-il, tandis que les clients de la Lumière applaudissaient.

— Je ne voudrais pas, repris-je, assassiner vos convictions : je concilie. Un individu assez connu qui exerça, pendant plusieurs années, la profession de tyran du peuple, était d’avis que le mariage des prêtres offrait des dangers, celui-là entre autres, de permettre à un ecclésiastique perfide et retors, en mal de dot, de séduire une jeune fille et de l’épouser. Vous seriez donc bien mal venus à déblatérer contre le célibat des prêtres, et je ne vois vraiment pas quelle satisfaction vous pourriez éprouver à savoir que vos curés se marient comme le reste du genre humain, qu’ils obéissent aux saintes lois de la nature ! Il paraît, en effet, que nous sommes des monstres. Le citoyen Ragut l’affirme. Beaucoup d’imbéciles le disent et aussi quelques hommes d’esprit (mes sentiments de justice et d’impartialité vous sont trop connus pour que je sois obligé de préciser dans laquelle de ces deux catégories je range le citoyen Ragut). Le célibat est contraire aux lois de la nature, je ne dis pas non ! Et après ? Hommes mariés, écoutez-moi ! Je prétends que votre état de vie est aussi contraire que le mien à ces fameuses saintes lois. Oui, le jour où vous vous présentez à la mairie et à l’église pour jurer fidélité à celle qui va devenir votre femme, vous prenez, ce jour-là, l’engagement de vivre en révolte ouverte et permanente contre les lois de la nature. Je ne parle pas à des petits garçons et je vais m’expliquer. Croyez-vous donc qu’il soit dans la nature de l’homme de n’aimer qu’une seule femme ? Eh bien, non, et si vous ne violez pas le serment de votre mariage, c’est par respect pour votre femme, par respect pour vos enfants, par respect pour vous-même. Et si vous ne possédez pas cette collection de respects, c’est tout simplement parce qu’il y a des gendarmes, c’est parce que la raison ou la prudence parle en vous plus fort que la nature. La nature ! mais c’est de tout autres conseils qu’elle vous donne ! Elle a horreur des entraves, horreur de la monotonie, horreur de la fidélité conjugale, horreur de vous tous, gens mariés ! Si vous suivez ses lois, ses saintes lois, vous garderez votre épouse pendant quelque temps, puis vous la quitterez pour en prendre une autre que vous abandonnerez aussi, pour aller toujours à la plus jeune, à la plus jolie, à la plus désirable. Vous convoiterez et vous accaparerez la femme de votre prochain parce qu’elle est plus belle que la vôtre ! Essayez un peu ! Et vous verrez se dresser devant vous, brandissant le glaive de la loi — d’une autre loi ! — le citoyen Chapougnot qui représente, parmi nous, avec tant de majesté et de vigilance, la société, la morale, la puissance coercitive de la France !

Apprenant qu’il représentait tant de choses, le citoyen Chapougnot, qui se tenait accroupi sur son banc, se redressa et prit une pose auguste.

— Oui, continuai-je, il est aussi contraire à la nature de n’aimer qu’une femme que de n’en aimer aucune, et les contraintes du célibat ne sont pas plus dures que celles du mariage. Je ne connais qu’un pays au monde où les individus vivent selon les saintes lois de la nature : c’est le pays des bêtes !

— Citoyens, clama Chapougnot, se levant brusquement de son banc, le citoyen-curé insulte la République !

Je dus m’interrompre. Un grondement sourd et prolongé se faisait entendre. Les clients de la Lumière s’agitaient, remuaient leurs sabots sur le parquet de la salle. C’étaient les prodromes d’un nouvel accès. Tous, ils regardaient M. le maire, quêtant un mot, un signe qui leur permît de me dévorer. M. Thury resta impassible. Décidément, il s’obstinait à ne pas vouloir lâcher sur moi ses électeurs. Seul, le citoyen Chapougnot, qui jouissait, lui, de toutes les franchises, clamait à plein gosier : « Le curé insulte la République ! »

Je repris, sans me troubler :

— Oh ! parlez-moi des bêtes ! Elles, du moins, sont affranchies de la fidélité conjugale ! O trop heureuses si elles connaissaient leur bonheur ! Le citoyen Chapougnot ne verbalise contre elles. C’est le pays des libres épanchements, la vraie cité d’amour que le citoyen Ragut évoquait, devant nous, avec une éloquence attendrie. Par un matin de printemps, quand, de toutes parts, autour de vous, la vie fait explosion, montez sur la colline des Ormeaux qui domine la vallée. Contemplez les prairies où paissent vos troupeaux. Saluez, saluez, citoyens, c’est la cité d’amour ! C’est là, c’est là où on n’obéit qu’aux saintes lois de la nature !!!

— Et la papesse Jeanne ! me lança en plein visage le citoyen Chapougnot.

Les « bons » électeurs murmurèrent, mais, cette fois, ce ne fut pas contre moi : Chapougnot, à la fin, les lassait. Tant va la cruche à l’eau… Visiblement, ils jalousaient l’Éminence grise à qui le Richelieu romenaisien concédait le privilège de m’interrompre et d’être stupide pour eux tous. Ne pouvant s’en prendre au maire, ils assaillirent Chapougnot de leurs protestations.

Des voix indignées s’élevèrent :

— Tu nous assommes avec la papesse Jeanne ! dit l’une.

— Veux-tu nous laisser tranquille avec ta papesse ! fit une autre.

— Mais qu’est-ce qu’elle t’a fait, cette bonne femme-là ? ajouta un troisième.

Je vis arriver le moment où on allait porter sur Chapougnot une main sacrilège et expulser de la salle le représentant de la puissance coercitive de la France. Heureusement, l’œil bleu était sur eux, qui les figeait dans leur colère. Heureusement, le cordonnier-président veillait.

— Citoyen Chapougnot, fit-il, faudrait, pourtant, laisser parler le monde !

Le tumulte s’apaisa peu à peu, et j’entendis Mme Ragut qui, penchée vers son mari, s’exprimait ainsi : « Claude, tu crois que je ne ferais pas mieux de sortir pour protester ? Ce curé n’est pas un homme comme il faut : il a l’air de dire qu’on est des bêtes. Il n’est pas convenable du tout, cet homme-là, mais du tout, du tout. » — Le citoyen Ragut ne répondit pas et se contenta de hausser les épaules en me regardant. Je repris :

— Les considérations que je vous ai exposées ne séduisent point, je le vois, M. et Mme Ragut : vous m’en voyez inconsolable ! Et j’ai la douleur d’être en désaccord avec eux sur bien d’autres points ! Me le pardonneront-ils ? A en croire le citoyen Ragut, les célibataires, les prêtres seraient des « monstres sociaux », parce qu’ils renoncent au droit d’avoir une progéniture, parce qu’ils ne procréent pas d’individus pour perpétuer l’espèce ! O citoyen Ragut, que vos citrouilles sont belles ! Que les pierres que je lance dans votre jardin retombent sur elles ! Savez-vous, citoyens qui m’écoutez, que si les gens mariés remplissaient leur fonction sociale, s’ils n’usaient pas de pratiques sur lesquelles il ne convient pas que j’insiste, s’ils ne détournaient pas le mariage de sa fin, la société serait vite garnie d’enfants et la patrie de citoyens ! Dites-moi un peu quels sont ceux qui considèrent l’enfant comme le but du mariage ! Dans le mariage, tel qu’il est compris par trop de gens, l’enfant n’est pas un but, c’est un accident. Le premier-né est le bienvenu, le second n’est pas mal accueilli — car enfin on peut perdre le premier — le troisième arrive, et l’on commence à se rechigner : si d’autres apparaissent, ils sont salués, à leur entrée dans la vie, comme un fléau pour la famille. Que de fois, entrant à l’improviste dans vos maisons, au cours des visites annuelles que je vous fais, je trouve une famille consternée, je vois des visages découragés, des yeux qui se mouillent ! Le père se croise les bras devant l’âtre, comme si la fatalité l’accablait et s’il se refusait désormais à tout labeur. La mère gémit et larmoie. Il n’y a pas jusqu’à l’aïeule assise au coin de la cheminée où elle tourne silencieusement son rouet, qui n’essuie une larme sur ses joues ridées. Devant ce tableau de désolation mon cœur se serre, et je demande anxieux : « Mais, vous avez donc perdu quelqu’un ? » Le père reste muet comme les grandes douleurs, l’aïeule essuie une nouvelle larme, et, entre deux soupirs, la mère, — les femmes aiment à répandre leur souffrance en paroles, — la mère me dit, avec un grand geste de découragement : « Non, monsieur le curé, nous n’avons perdu personne. Au contraire… dans quelques mois, vous allez en baptiser encore un ! »

— Et la Saint-Barthélemy ! Et Mme de Montespan ! Et le Deux-Décembre ! Et le petit Mortara ! égrena le citoyen Chapougnot.

Je donnai à l’érudition du garde champêtre le temps de s’extravaser, puis je repris :

— Hommes mariés qui m’écoutez, procréez des enfants, remplissez le but du mariage, peuplez Romenay, et je vous assure que la société ne sera pas tentée de demander du renfort aux célibataires, aux curés ! Que messieurs les hommes mariés commencent ! Allons, croissez et multipliez, c’est « la grâce que je vous souhaite », comme dit le citoyen Ragut !

— Votre ironie ne m’atteint pas ! fit d’une voix sombre mon ancien confrère, sortant enfin de son mutisme. J’affirme que vouer à la chasteté perpétuelle des jeunes gens qui n’ont point l’expérience de la vie, qu’on séduit par des discours, qu’on dupe par toutes sortes de moyens, c’est commettre un attentat contre la liberté humaine !

— Un attentat contre la liberté humaine ! Ah ! mais parlons-en ! Si des hommes trouvent leur bonheur à être malheureux, laissez-leur, au moins, la liberté d’être esclaves ! Je vous admire vraiment, citoyen Ragut, quand, au nom de la liberté, vous voulez nous exproprier du droit au célibat ! Quand les prêtres prononcent leur vœu de chasteté, ils agissent librement, et je ne sache pas qu’on ait pris de force le citoyen Ragut pour le traîner à l’autel, le jour de son ordination ; je ne sache pas qu’on l’ait placé entre deux gendarmes quand, devant l’évêque et devant l’assemblée des chrétiens, il a juré d’être chaste toute sa vie. C’est volontairement qu’il est venu s’offrir. Je puis en parler, car j’étais là, vêtu d’une robe blanche tout comme le citoyen Ragut. Ah ! où sont les robes d’antan ? Et mon ancien confrère ne peut pas prétendre qu’on l’ait séduit, qu’on lui ait « doré la pilule », pour employer une expression plus vulgaire, mais qui rend mieux ma pensée. N’allez pas vous imaginer que l’évêque devant qui nous jurions d’être chastes ait abusé de notre inexpérience pour nous vouer au « martyre », qu’il nous ait pris par ruse, en une heure d’enthousiasme et d’exaltation, qu’il nous ait alléchés par de beaux discours après avoir capté notre volonté par d’habiles et longues manœuvres. Or, écoutez-moi. Il n’est point permis à l’évêque de recevoir le serment de quiconque n’a pas vingt et un ans. Et avant de nous admettre, il nous avait soumis à une épreuve de quatre années où nous avions eu tout loisir pour peser le poids de l’engagement que nous prenions. Et pendant le temps où nous faisions l’expérience de nos forces, n’avions-nous pas vingt ans, n’étions-nous pas en pleine sève, dans toute la ferveur du sang ? N’avions-nous pas le droit de jurer d’être chastes, toute notre vie, puisque nous l’étions à vingt ans, à l’âge où les passions sont le plus furieuses et demandent, avec plus de violence, un assouvissement ? Et le jour de notre engagement, l’évêque a-t-il donc cherché à nous griser de promesses capiteuses, comme autrefois les « rabatteurs » enivraient les jeunes gens pour les amener à s’enrôler ? Eh bien, que pensez-vous de ce petit discours que l’évêque est obligé d’adresser aux jeunes gens qui se présentent à lui pour faire vœu de chasteté ? Quand chaque ordinand a répondu : « Présent », à l’appel de son nom, l’évêque, mitre en tête, prononce ces paroles que le citoyen Ragut connaît aussi bien que moi, mais qu’il me saura gré, sans doute, de lui rappeler comme un souvenir de jeunesse (je les ai transcrites pour vous les lire ce soir) :

« Très chers fils, dit l’évêque, vous devez considérer, très attentivement et sans vous lasser, quel fardeau vous demandez qu’on vous impose. Jusqu’à présent, vous êtes libres, et il vous est permis, à votre guise, de passer au monde, si bon vous semble. Quand vous aurez reçu l’ordre du sous-diaconat, il ne sera plus temps de changer d’avis : il vous faudra servir Dieu, avec son aide observer la chasteté et être comme des esclaves dans les ministères de l’Église. Enfin, puisqu’il en est temps encore, réfléchissez et, s’il vous plaît de persévérer dans votre dessein, au nom du Seigneur, avancez ! »

Eh bien, le citoyen Ragut a entendu ces paroles à lui adressées, et il est resté ! Il a avancé au nom du Seigneur ; il est allé, sans qu’on l’en prie, se placer sous le joug ! Ah ! qu’il est mal venu à prétendre qu’on l’a entraîné par ruse, qu’il ne savait pas, qu’il ne l’a pas fait exprès ! Mais il avait vingt et un ans, lui aussi ! Voudrait-il donc nous forcer à conclure que la venue de l’intelligence et du discernement fût en lui si tardive que, pour apparaître et illuminer ses ténèbres, la raison ait attendu que M. l’abbé Ragut, parvenu à sa quarante-cinquième année, entrât, pour se rafraîchir, dans le café-restaurant de Mme Rosalie ! De grâce, que le citoyen Ragut cesse de nous parler d’attentat à la liberté humaine ! Lorsqu’un prêtre trouve le joug odieux et trop pesant, est-ce que les gendarmes l’empêchent de le secouer et de prendre femme ? Sans doute, ce prêtre trahit un serment, mais la loi lui donne le droit d’être parjure. Il ne trouve devant lui que sa conscience — un gendarme qui n’a ni sabre ni tricorne et qui ne verbalise pas — pour lui reprocher son acte. Si, risquant de passer pour fou et bravant effrontément le ridicule, je m’avisais demain de me marier, — oh ! rassurez-vous, je ne vous infligerai pas cette surprise ! — je défie le citoyen Chapougnot, qui représente la société, la morale, la loi, la puissance coercitive de la France, de venir prendre par les épaules et d’expulser la malheureuse qui serait ma femme ! La loi n’interdit pas au prêtre las de sa chasteté de se choisir une épouse et d’avoir des enfants à la douzaine ! La liberté du prêtre ! mais il me semble que, par son mariage, le citoyen Ragut lui a rendu un assez bel hommage et (je me tournai vers Mme Ragut que je désignai du doigt) nous n’avons point le droit d’en douter, puisqu’il en a apporté ici la preuve la plus évidente, la plus abondante, la plus écrasante que nous puissions désirer !

Sur ces mots, tandis que les « mauvais » électeurs m’applaudissaient, m’acclamaient, que les amis de M. le maire, enfin démuselés, vociféraient leur état d’âme, je traversai la salle en m’épongeant le front avec mon mouchoir et j’allai reprendre ma place sur la chaise que m’avait offerte M. Cobichet. J’entendis plusieurs cris de : « Vive le curé Blondot ! » qui me payèrent de mes sueurs oratoires.

— Je demande la parole, modula une petite voix flûtée.

Le cordonnier-président parut inquiet, hésitant.

— La parole, fit-il, est à… à la cit… à Mme la citoyenne Ragut.

Mme Ragut s’avança au bord de l’estrade et, comme plusieurs assistants poussaient des clameurs gouailleuses, elle agita la main droite pour demander le silence.

— Citoyens, dit-elle, accompagnant ses paroles de petits gestes comiques, des curés qui ne se marient pas, il n’en faut plus ! Un homme sans femme ! A-t-on jamais vu ça, par exemple ! Qu’ils nourrissent une femme et des mioches ; c’est bien leur tour ! Et surtout, n’écoutez pas celui de chez vous : un curé marié, rien de plus beau ! Tenez, mon p’tit homme et moi, si on ne fait pas un gentil ménage ! Avant dix ans, tous les curés seront mariés, et quand ils viendront vous demander vos filles en mariage, donnez-les, donnez-les, je vous dis ! Les curés, voyez-vous, je les connais, c’est du monde comme il faut ! Ces gens-là ont de l’éducation, ça sait mettre l’orthographe, et puis, ça n’est point malheureux. C’est considéré et il n’y a encore que ces gens-là pour savoir se faufiler dans le grand monde. Et, dans le grand monde, mes petits agneaux, c’est là qu’on en avale de bonnes choses !

Sur cette dernière phrase où elle avait condensé son idéal, Mme Ragut retourna vers sa chaise. Elle s’y écroula : plock ! on eût dit une nappe de graisse qui s’étale.

Revenus de leur ahurissement, les clients du Café de la Lumière murmurèrent. Quelques-uns protestèrent avec force. L’exhortation de la citoyenne n’avait point eu l’heur de les séduire. Mme Ragut devenait suspecte de cléricalisme. Les autres assistants étaient dans la joie. Des quolibets, des lazzis, de basses plaisanteries partaient de tous les points de la salle. L’assemblée était tumultueuse. Le cordonnier-président se leva :

— Citoyens, dit-il de sa voix rogue, c’est fini. Allez-vous-en !

— Vive la République !!! cria le citoyen Chapougnot.

Par les trois portes de la salle, la sortie commença. Je me disposais moi-même à partir quand je vis M. Cobichet qui s’avançait vers l’estrade. Il offrit tout d’abord ses humbles hommages à M. le maire, puis se tournant vers M. et Mme Ragut, il leur serra la main. Je devinai qu’il les congratulait sur leur succès d’éloquence. Je quittai la salle et je dus traverser des groupes qui s’étaient formés. Plusieurs de mes auditeurs devisaient. Je fus salué. — « Bonsoir, monsieur le curé. — Bonsoir, mes amis. » — Des phrases parvinrent à mes oreilles. On parlait de moi avec quelque éloge : « Pour sûr, disait un vieux paysan tout chenu, notre curé n’est point une bête ! Il prêche mieux que le Ragut ! — Et mieux que la grosse femme ! fit une voix. — Ah ! dame ! il a du bagout ! » conclut un autre paroissien. Que voulez-vous, ces braves gens avaient leur orgueil. Pour eux, le citoyen Ragut, c’était « l’étranger ». Moi, je représentais Romenay, « le pays ». Et j’avais mieux « prêché » que l’autre (le bagout est le pseudonyme romenaisien de l’éloquence). Ils étaient fiers de moi, tout comme ils s’enorgueillissaient de leur mairie, de leur maison d’école, de leur église, parce que toutes ces choses étaient de chez eux, étaient à eux. Je me dirigeais vers le presbytère quand j’entendis, derrière moi, un bruit de pas précipités et une voix oppressée qui m’interpellait : « Monsieur le curé ! monsieur le curé ! » Je m’arrêtai et me retournai : M. Cobichet, pharmacien de première classe, était devant moi. Il s’approcha et, sur un ton très bas, comme si les ténèbres eussent écouté et qu’il s’en fût défié, il me dit :

— Vous savez, monsieur le curé, ils sont battus, ils sont aplatis, ils sont anéantis, ils ne sont plus.

— Eh bien, tant mieux, monsieur Cobichet ! répondis-je. Je suis bien aise de l’apprendre de votre bouche. Je vous souhaite une bonne nuit, monsieur Cobichet.

Et laissant là le pharmacien, un peu désemparé, je rentrai au presbytère. Je me couchai, mais le sommeil ne vint pas. Je me remémorai les incidents de la soirée et les paroles que j’avais prononcées me revinrent à l’esprit. Oh ! je ne cherchai pas à me faire illusion ! Sans doute, mes ironies n’avaient point été d’une essence très subtile, mais aussi mes auditeurs n’étaient point des Athéniens de Paris, pas plus que leurs grands-pères ne furent des Parisiens d’Athènes ! Sans doute, mon discours, mon « sermon » ne serait jamais enchâssé dans le Trésor de la prédication, mais j’avais, de mon mieux, abattu la superbe du sieur Ragut et saccagé les citrouilles de son jardin. Il me parut que j’avais jeté dans mon auditoire quelques idées marquées à l’estampille du bon sens. Eh ! mais je ne me prends pas pour un imbécile ! Et vous, citoyen lecteur, que pensez-vous de vous-même ?

Le lendemain, vers les quatre heures de l’après-midi, M. Octave Ferrandière vint au presbytère. Il entra dans ma chambre la figure joyeuse, et il fut pris aussitôt d’un rire convulsif.

— Mais qu’y a-t-il ? demandai-je.

M. Octave, au lieu de me répondre, se mit à rire avec plus d’entrain encore et de conviction.

— Mais enfin, monsieur Octave, qu’y a-t-il donc ?

— Il y a, fit M. Octave, il y a… non, c’est à se tordre !

— Mais quoi

— Il y a que la femme du pasteur protestant et la femme du défroqué — vous savez, cette grosse dame qui, hier soir, encombrait l’estrade — viennent de s’attraper sur la place et de se tapoter. Et les deux dames se battaient pour Maxim ! C’est à se tordre ! C’est à se tordre !

— Que me contez-vous là ?

— Oui, continua M. Octave, le maire M. Thury avait invité M. et Mme Asseler à un déjeuner de première classe qu’il donnait en l’honneur du couple Ragut. — Vous n’ignorez pas que le citoyen et la citoyenne ont reçu l’hospitalité chez les Thury. — Le pasteur n’est pas venu pour des raisons que j’ignore et qui doivent être profondes, mais vous pensez bien que sa femme ne pouvait manquer l’occasion de se rencontrer avec Maxim. Extraordinaire, ce Maxim ; il les ensorcelle ! A table, on l’avait placé entre les deux dames, et… non, non, c’est à se tordre ! monsieur le curé, je me tords.

— Tordez-vous une bonne fois pour toutes, monsieur Octave, mais redressez-vous et continuez !

— A table, Maxim était donc flanqué des deux dames. Or, vous ne savez pas que la mère Ragut, elle aussi, en tient pour Maxim. L’amour ne doute de rien : il ne recule pas devant les gros tas. Depuis trois jours qu’elle est chez les Thury, Mme Ragut a été prise. Maxim me l’avait dit hier : « Figure-toi, m’a-t-il raconté, que cet hippopotame me regarde avec des yeux, mais des yeux ! Elle veut toujours m’entraîner dans les coins, me fait ses confidences, me pousse du coude, m’appelle « Maxim » tout court et ne cherche que des occasions de se trouver seule avec moi. » Or, pendant le déjeuner, c’était à qui de ces deux dames parlerait avec Maxim. Mme Asseler, pour vexer sa grosse rivale, affectait de causer sans discontinuer à Maxim, à Maxim seul. (J’ai rencontré sur la route de Romenay mon ami qui venait de quitter Mme Asseler, à l’entrée de la ville ; c’est lui qui m’a si bien renseigné.) La dame mafflue devenait blême de colère et s’agitait furieusement. Maxim, pour se moquer et pour amuser l’autre, lui demanda si elle avait une indigestion. Elle chuchota aigrement : « Ah ! j’en ai gros sur le cœur ! » A la fin du repas, les deux femmes échangèrent même des paroles vipérines ; mais ce fut le bouquet quand, au sortir de table, Mme Asseler prit le bras de Maxim et lui dit : « Vous allez me reconduire, hein ? Nous n’allons pas, je l’espère, passer l’après-midi avec ce vieux tableau ! » Le vieux tableau, qui épiait leurs propos, a tout entendu. Or, vous savez, quand une femme est jalouse, vraiment jalouse, il n’y a aucune puissance sur la terre, dans le ciel et dans les enfers, qui puisse l’empêcher de faire du chambard. La mère Ragut les laissa partir sans souffler mot, parce que son vieux mufle de mari était là, mais elle a pris prétexte de ce que le médecin lui avait ordonné les courses à pied, et elle est partie pour Romenay. Comment les deux femmes se sont-elles abouchées ? Que s’est-il passé ? Je l’ignore. Au moment où j’arrive sur la place de l’église, j’aperçois un rassemblement, j’entends un duo de voix furieuses et des rires et des cris. Je me précipite et je vois mes deux bonnes femmes campées l’une en face de l’autre, dans une attitude des plus agressives, et qui semblent prêtes à s’écharper.

— Oh ! vous pouvez le faire à la pose, disait la dame Ragut, c’est du propre, votre conduite ! Une femme mariée, c’est du joli !

— Ah çà ! mais, est-ce que je vous ai chargée de me faire la morale ? répondait Mme Asseler. Espèce de grosse dondon !

La bataille devint bientôt plus acharnée. La pudeur spéciale à mon sexe ne me permet pas de vous redire les épithètes renommées dont elles s’accablaient. La mère Ragut s’échauffait. Sa figure passait du rouge au violet. Elle ouvrait une bouche de soupirail et engluait la femme du pasteur d’invectives poisseuses. Parfois, elle se taisait : sans doute, elle fouillait dans ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, elle récapitulait son ancien répertoire pour y découvrir la bonne grosse injure bien faisandée et, quand elle l’avait trouvée, vlan ! elle la jetait à la face de l’autre ! La petite dame Asseler restait plus calme : elle serrait les lèvres qu’elle n’entr’ouvrait que pour décocher quelque épithète envenimée : les mots sifflaient en s’échappant de sa bouche et allaient se planter comme une flèche dans les chairs de la plus dodue des Rosalies. Ses yeux flambaient dans sa figure, qui était devenue pâle de rage. Non, monsieur le curé, vous n’imagineriez jamais où la mère Ragut allait pêcher ses adjectifs ! C’est à se tordre ! C’est à se tordre !

— Allons, allons, dis-je, continuez. Vous m’intéressez, Savez-vous !

— Oh ! oui, c’est à se tordre, reprit M. Octave. « Vieille sottisière, criait Mme Ragut, vieille poison, espèce d’hérétique, de schismatique. » — « Vieille proxénète ! » répliquait la femme du pasteur de sa voix cinglante. Un moment, Mme Ragut brandit un parapluie au-dessus de la tête de Mme Asseler. Celle-ci bondit vers la grosse dondon et lui appliqua prestement une gifle sur chaque joue. Pif, paf ! On entendit un bruit de chairs qui vibrent, comme quand je frappe sur la croupe de ma jument Manda.

— Et vous n’êtes pas intervenu ! m’écriai-je. Vous ne vous êtes pas, comme un paladin, jeté entre les deux combattantes, pour les séparer ?

— Moi ! fit Octave, oh ! non, par exemple ! Je m’amusais bien trop ! Je ne demandais qu’une chose, c’est que le duel continuât. Je les aurais plutôt même excitées à la lutte. Malheureusement, comme Mme Ragut s’apprêtait à répondre aux gifles par un coup de parapluie, Rigaud le maréchal et Maison l’épicier se sont interposés entre les combattantes et les ont empêchées de s’endommager. Moi, j’ai protesté ! J’ai déclaré que j’étais partisan de la liberté de conscience et qu’on ne devait, sous aucun prétexte, empêcher les hommes, non plus que les femmes, de manifester leurs sentiments. Rigaud et Maison n’ont rien voulu entendre. Le maréchal a pris Mme Asseler par le bras et l’a reconduite jusqu’à la porte de sa maison. Je dois dire, du reste, que la femme du pasteur s’est laissé emmener sans trop faire d’embarras. Elle était déjà rentrée chez elle, que la mère Ragut lui envoyait encore ses épithètes : « Espèce d’hérétique, de schismatique ! »

— Mais vous n’avez donc rien entendu, monsieur le curé ?

— J’étais là, dans ma chambre, dis-je, à lire mon bréviaire : je ne me suis pas dérangé. J’ai bien entendu des cris qui partaient de la place. J’ai cru simplement qu’une vache s’était échappée de l’écurie et que nos gens la pourchassaient avec leurs clameurs habituelles : c’est là un phénomène qui n’est pas rare chez nous. Et Mme Ragut, qu’est-elle donc devenue ?

— Je n’en sais, ma foi, rien. Je l’ai laissée qui déblatérait furieusement contre la « schismatique » devant les commères accourues, et qui déclarait avoir « une de ces soifs à boire la rivière avec les poissons ! » Moi, je suis allé parler au père Cobichet qui se tenait sur le seuil de sa porte. Vous savez que notre apothicaire est beaucoup trop prudent, qu’il a bien trop peur de se compromettre pour regarder de près une dispute. Pensez donc ! S’il allait être obligé de prendre parti !

A ce moment, trois coups précipités furent frappés à la porte de la pièce où nous nous trouvions. J’avais à peine eu le temps de dire : « Entrez », que déjà Prudence était dans la chambre. Elle apparut, la figure ensoleillée de joie. Le bonheur de venir me conter « du nouveau » la transportait. Le feu de sa prunelle disait l’allégresse qui la possédait. Je résolus d’user de la méthode préventive :

— Oh ! fis-je, avant qu’elle eût ouvert la bouche, je vous remercie, Prudence. Je sais tout. M. Octave m’a conté l’aventure.

— C’est dommage, dit Prudence dépitée. Moi qui ai tout vu ! C’est quand même abominable d’assister à de pareils escandales dans notre pays ! Ces créatures-là, c’est comme les champignons venimeux ; elles ont beau se laver toute la journée dans des baignoires, elles ont beau se frotter les mains avec du vinaigre qui sent bon, c’est toujours de la poison… Allons, ajouta Prudence, en poussant un soupir de résignation, je vais aller étendre mon linge au jardin !

Comme M. Octave m’annonçait qu’il retournait à pied au château, je lui proposai de l’accompagner :

— Mais comment donc, enchanté ! fit naturellement mon jeune ami.

Quand nous sortîmes du presbytère, il était près de cinq heures du soir. Sur la place, des groupes s’étaient formés qui commentaient l’événement. On rappelait les péripéties de la lutte, on répétait les aménités échangées : on était dans un grand ébaudissement. Quand nous passâmes devant le lavoir, il nous fut aisé de nous apercevoir que la nouvelle avait volé jusque-là. Le concile des lessiveuses était en rumeur, et les langues allaient plus vite que les battoirs. Nous prîmes, à travers champs, un sentier de traverse qui suit le cours de la Vireuse, et bientôt nous vîmes s’avancer vers nous le citoyen Chapougnot qui revenait, sans doute, d’une ferme voisine. Il était facile de voir, à sa démarche, qu’il avait fraternisé avec le vin des coteaux romenaisiens.

— Ah ! monsieur Chapougnot, m’écriai-je, quand il fut vers nous, vous arriverez trop tard !

— Quoi donc ? demanda Chapougnot… Quoi donc ?

— Il y a, mon pauvre Chapougnot, dit M. Octave, que vous ne pourrez pas verbaliser ! Trop tard ! Du reste, consolez-vous, vous étiez désarmé : la loi ne défend que les combats de taureaux !

Le jeune homme fit un bref récit de la bataille.

— Ah ! proféra le garde champêtre, ces choses-là n’arrivent que quand je n’y suis pas ! Si j’avais été là ! Hier, tenez, à la conférence, tout s’est passé selon la loi, mais j’étais là !… Ça ne fait rien, continua Chapougnot dont la langue était lourde, je n’aurais tout de même pas voulu faire des misères à la grosse femme !… Il me plaît à moi, son mari, l’ancien curé ! Ah ! en voilà, un curé comme je les aimerais ! Il vous parle des femmes, de l’amour, de la liberté ; il dit des sottises au pape, et moi, voyez-vous, quand j’entends dire du mal du pape, ça me fait autant plaisir que de boire une chopine !

— Et pourquoi donc, demandai-je, lui en voulez-vous tant, au pape ?

— Pourquoi ? pourquoi répondit Chapougnot… pourquoi ? mais parce que c’est un homme comme un autre !

— Savez-vous, dis-je, qu’il est votre chef, cet homme-là, monsieur Chapougnot ?

— Mon chef ! mon chef ! fit le garde champêtre redressant la tête et se frappant la poitrine du plat de sa main. Moi, je suis républicain !

— Je n’en doute pas, repartis-je, mais vous avez été baptisé. Vous êtes catholique, apostolique et romain.

— Je suis républicain, répéta Chapougnot.

— Soit ! repris-je. Le pape n’en est pas moins votre roi, vous n’en êtes pas moins son sujet.

— Le pape un roi ! clama le garde champêtre. Moi son sujet ! Sujet de personne, monsieur ! Sujet du pape ! Ah ! par exemple, elle est forte, celle-là ! Sujet du pape ! Mais je démissionne ! Mais il faut que je lui envoie ma démission, à ce pape ! Je vais lui écrire, et une lettre qui sera tapée !

— Oh ! dit M. Octave, songez, mon vieux Chapougnot, que ce serait un timbre de cinq sous ! C’est le prix d’une chopine. Et par-dessus le marché, le pape ne vous répondrait pas.

— Le pape ne me répondrait pas ! fit Chapougnot. Il ne me répondrait pas ! Mais alors, c’est un tyran !

— Vous êtes catholique, apostolique et romain, repris-je. Tous les jours, le pape prie pour vous, monsieur Chapougnot. Il n’y a pas de démission qui fasse. Vous êtes sujet du pape : vous mourrez sujet du pape.

— Mais je ne veux point de ça ! je ne veux point de ça ! s’écria Chapougnot dont l’indignation grandissait. C’est un homme comme un autre, nom d’un chien ! Je vais lui écrire une de ces lettres qui sera tapée, je vous le dis, où je lui parlerai de Raspail et de la papesse Jeanne !

Tandis qu’il s’exprimait ainsi, le citoyen Chapougnot gesticulait avec véhémence. Il marchait à reculons, puis revenait sur ses pas, vers nous, pour protester encore, et recommençait, sans discontinuer, cette petite manœuvre. Tout à coup, ses jambes s’embarrassèrent l’une dans l’autre. On entendit un bruit sourd. La société, la morale, la loi, la puissance coercitive de la France gisaient devant nous. Nous nous précipitâmes, M. Octave et moi, vers Chapougnot étendu sur le chemin. Il cherchait à se dégager de sa blouse qui lui recouvrait entièrement la tête. M. Octave et moi, nous prîmes le garde champêtre chacun par un bras :

— Monsieur Chapougnot, lui disais-je, tandis que j’aidais à le soulever, ne racontez pas au Café de la Lumière qu’un curé vient de vous relever ! Je suis, voyez-vous, le bon Samaritain.

A ce mot, le garde champêtre redressa la tête :

— Un Samaritain ! fit-il, ça ne m’étonne pas !… Moi, je suis républicain ! ajouta-t-il en forme de protestation.

Chapougnot était confus. Quand nous l’eûmes remis debout, il esquissa un salut et s’éloigna en maugréant. Nous l’entendions qui tenait un soliloque :

« Oui, disait-il, je lui écrirai, à cet homme ! Une lettre tapée ! Une lettre tapée !… Un homme comme un autre… Raspail… La papesse Jeanne ! »

Quand nous retournions la tête, nous pouvions apercevoir le garde champêtre dont les jambes décrivaient, dans le sentier, de capricieux méandres, tandis que le haut de son corps oscillait comme le balancier d’une horloge.

— Ah ! ils sont frais, les amants de la République ! s’écria M. Octave. Ils sont dignes de cette vieille…

— Oh ! monsieur Octave, dis-je, je ne puis vous autoriser à mépriser ainsi, en ma présence, les institutions que la France s’est librement données !

— Allons, allons, fit le jeune homme, vous n’allez pas me faire croire que vous l’aimez, la République !

— Je suis républicain, monsieur Octave.

— Comme Chapougnot !

— Je suis républicain, puisque je suis curé sous le ciel de France. Les curés, monsieur Octave, ont joué à la République le bon tour de tomber tout à coup amoureux d’elle. Cela leur est venu en lisant un toast émis par le cardinal Lavigerie, à la fin d’un banquet. Il s’est rencontré des gens pour prétendre que nous n’embrassions la République que pour mieux l’étouffer : ce sont les mêmes qui nous reprochaient d’être collés aux partis déchus comme des moules à leur rocher. Mais ce que nous la gênons, la République, avec notre amour ! Plus nous la gênons, plus nous l’aimons. Si, comme autrefois, quand elle était petite, devant que M. Gambetta l’eût épousée, la République faisait encore sa prière, elle pourrait, chaque jour, dire au Seigneur : « Mon Dieu, j’ai trop d’amis et qui m’aiment trop ! Délivrez-moi de mes amis et envoyez-moi beaucoup d’ennemis. Surtout, Seigneur, et je vous en supplie, convertissez les curés qui sont devenus amoureux de mes charmes. J’ai pourtant fait ce que j’ai pu pour les dégoûter et maintenant encore… mais quand on aime ! Secourez-moi, Seigneur. Délivrez-moi des curés, de vos curés, de mes curés : hélas ! j’ai peur de finir par les aimer, tant ils m’ont rendu de services en se laissant si gentiment battre par moi ! Des curés délivrez-moi, Seigneur, de leur amour préservez-moi, et, quand on ne me verra pas, je vous bénirai et je chanterai vos louanges dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il ! »

— Vous m’avez l’air d’être, vous aussi, un républicain d’eau douce, monsieur le curé ! dit M. Octave. Avouez que la République, que cette gueuse qui n’est pas parfumée du tout…

— Monsieur Octave, fis-je, il faut toujours parler avec révérence du gouvernement, parce que c’est le gouvernement. Ne me scandalisez pas, je vous en supplie. Du reste, la nuit tombe, je vais vous quitter. A bientôt, monsieur Octave !

— Bonsoir, monsieur le curé !

Nous nous séparâmes en nous serrant la main. Je rebroussai chemin et, après un quart d’heure de marche, j’arrivai à Romenay. Mon cheval s’était, quelques jours auparavant, blessé aux genoux, et je manquais de « réparateur ». Aussi, en passant sur la place, j’entrai à la pharmacie Cobichet. L’apothicaire subtil était debout, derrière son comptoir aux deux côtés duquel il avait placé les bustes d’Hippocrate et de Galien, ces génies protecteurs de la droguerie. Avec l’extrémité recourbée d’une carte de visite, il prenait une pommade brune dans un mortier et en emplissait de petits pots. En m’apercevant, il enleva prestement la calotte de velours noir qui recouvrait son crâne chauve, et il m’accueillit avec de grandes démonstrations de respect et de sympathie. Je ne m’en étonnai point, car, je le savais, pendant la saison d’hiver, M. Cobichet était atteint de cléricalisme. Quand il m’eut remis le flacon d’ingrédient que je lui demandais, il me dit d’une voix grave et désolée :

— Vous avez appris, monsieur le curé, les événements de cet après-midi, quelles scènes scandaleuses ont eu pour théâtre la place de l’église ? Ah ! voilà les mauvais jours revenus ! L’ère des guerres religieuses est ouverte de nouveau dans notre pays.

— Comment ! m’écriai-je, vous appelez une « guerre religieuse » cette bataille de femmes ! Vous considérez ce petit incident plutôt comique avec des lunettes trop grossissantes.

M. Cobichet s’empressa d’être de mon avis :

— C’est vrai, fit-il, histoire de femmes, et voilà tout ! Du reste, le sieur Ragut et sa concubine partiront demain matin à la première heure. Le pays sera enfin purgé de leur présence. M. le maire qui sort d’ici m’en a donné l’assurance. Il les chasse. Ah ! monsieur le curé, puisque j’ai l’honneur de vous voir ce soir, permettez-moi de vous renouveler mes félicitations. Vous l’avez haché, trituré, pulvérisé, le renégat… Vraiment, poursuivit M. Cobichet, le clergé catholique a le droit d’être fier de vous, et j’ajoute que vous pouvez être fier de lui, car que de vertu, que de science, que de talent dans ses rangs, et quel prestige il a gardé sur les masses !… A ce propos-là, monsieur le curé, je voudrais vous demander un petit service…

— Parlez, monsieur Cobichet.

— Eh bien, monsieur le curé, reprit l’apothicaire subtil, je suis inventeur de pilules.

— Mes félicitations, monsieur Cobichet ! Quelles maladies guérissent-elles ? Tous les maux connus, comme il convient, mais lesquels, plus spécialement ?

— Ce sont, dit le pharmacien, des pilules contre l’obésité ! L’obésité, monsieur le curé, est une infirmité redoutable. A notre époque, elle fait de terribles ravages parmi ces générations stagnantes qui s’alourdissent dans les professions sédentaires et ne dépensent plus ces trésors d’activité physique que la nature a déposés en elles. Il faut lutter contre le fléau de l’obésité, si l’on ne veut pas voir la race frappée de stérilité courir à une dégénérescence fatale. L’obésité, monsieur le curé, prédispose les individus et, par conséquent les peuples.

Je m’aperçus que M. Cobichet offrait à ma candeur surprise les phrases de son prospectus : je crus prudent de l’interrompre :

— Mais, dis-je, je ne puis vous être utile en rien, pour vos pilules !

— Pardon, monsieur le curé : la fortune de mes pilules dépend de vous. Votre réponse sera pour mon invention un arrêt de vie ou de mort.

— Je demeure stupide, monsieur Cobichet.

— Vous allez comprendre, monsieur le curé. Je voudrais que vous écrivissiez une lettre où vous attesteriez, avec votre éloquence ordinaire, l’efficacité de mes pilules « antiadipeuses ». Je vous demanderai aussi l’autorisation de reproduire votre photographie sur mes prospectus et sur mes brochures.

— Par ma foi ! m’écriai-je en riant, vous avez la plaisanterie subtile ! Je ne vous savais pas aussi facétieux !

M. Cobichet, pharmacien de première classe, me regarda avec étonnement.

— Mais, monsieur le curé, fit-il toujours grave, je ne plaisante pas ! Je ne plaisante jamais quand il s’agit des choses de ma profession. Dans tous les prospectus qui célèbrent les vertus d’un médicament, qui prônent une spécialité, on trouve, à foison, des lettres reconnaissantes et enthousiastes signées par des ecclésiastiques. Et il faut le reconnaître : les malades, même s’ils sont impies, achètent volontiers un remède dont l’efficacité est attestée par MM. les curés. Et songez qu’il s’agirait d’un remède contre l’obésité ! C’est une infirmité qui afflige de préférence les personnes pieuses, et comme cela s’explique ! Elles domptent leurs mauvais instincts, elles réfrènent leurs passions, elles vivent dans la paix du cœur et de la conscience. La vertu les conserve et les entretient en corpulence, de sorte, pour elles, qu’un bien se métamorphose en un mal, en une infirmité.

— En un mot, M. Cobichet, vous voulez travailler à l’amaigrissement du clergé catholique ?

— Ah ! monsieur le curé, reprit l’apothicaire subtil, une attestation de vous vaudrait pour moi plus qu’un trésor !

— Mais enfin, je n’ai jamais pris une seule de vos pilules et je vous jure que je n’en absorberai jamais ! Je ne puis pas me porter garant de leur vertu !

M. Cobichet fut quelque temps sans paraître comprendre ce que je lui disais : silencieux, il me regardait.

— Oh ! dit-il enfin, quand on est dans le commerce, on n’y regarde pas d’aussi près ! Si vous croyez que mes confrères…

— Oui, mais ma photographie, pourquoi ?

— Monsieur le curé, fit le pharmacien, c’est bien simple, à la première page de mes prospectus, je placerais votre portrait avec cette inscription : « Avant le traitement par les pilules antiadipeuses de Cobichet. » A la seconde page, je reproduirais — si je suis autorisé à le faire, et je l’espère — la photographie de M. le curé de Tremblaye qui a votre âge, votre taille, vos yeux, votre bouche, votre air.

— Le malheureux !

— Mais qui est sec, et presque décharné. Sous ce portrait, j’écrirais : « Après le traitement. Si l’on veut maigrir, s’adresser à Jean Cobichet, pharmacien de première classe, place de l’Église, à Romenay. » Comprenez-vous, monsieur le curé ?

Tandis qu’il me découvrait ainsi ses ambitions les plus secrètes et que son âme artificieuse se révélait à moi, dans sa nudité, un sourire vint égayer la face grave de M. Cobichet. Quand il dit : « Comprenez-vous, monsieur le curé ? » une petite flamme de convoitise brilla dans ses yeux gris clair.

Je fis mine de réfléchir, de me consulter, et, pendant qu’il attendait mon verdict, l’apothicaire subtil caressait de la main sa barbe qu’il avait longue et presque blanche.

— Mais pourquoi, dis-je, puisque vous désirez avoir les attestations d’hommes consacrés à la religion, pourquoi ne vous adressez-vous pas au clergé protestant ? Nous sommes des isolés, nous. Les pasteurs ont une épouse, des enfants, une parenté mieux fournie que la nôtre : plusieurs personnes de leur famille peuvent désirer maigrir. C’est le salut qui leur apparaîtra avec vos pilules. Pourquoi, par exemple, ne demandez-vous pas une lettre à M. Asseler, le pasteur de Romenay ?

— M. Asseler ! s’écria le pharmacien avec une vivacité singulière, M. Asseler ! jamais ! jamais ! Je ne voudrais point mettre mon invention sous le patronage d’un homme que sa femme couvre de ridicule ! Après le scandale de cet après-midi surtout ! oh ! non ! jamais ! jamais ! Quel prestige voulez-vous que M. Asseler garde auprès des masses ? Les protestants sont indignés. Mais quand on a une femme comme celle-là, on la chasse ! M. Asseler est vraiment trop faible : il finira par perdre toute considération. Enfin, monsieur le curé, voulez-vous, par esprit de charité, vous associer au succès de mes pilules ?

— Monsieur Cobichet, dis-je, je me vois forcé, avec un immense regret, de vous refuser la faveur insigne que vous me demandez. Je suis bien capable d’en être malheureux toute ma vie. Je m’enfuis pour ne pas augmenter votre chagrin en vous donnant le spectacle de ma tristesse.

Sur ces mots, je saluai M. Cobichet et, sans lui donner le temps de mesurer toute son infortune, je quittai la pharmacie. En me dirigeant vers le presbytère, je me disais : « Il faut vraiment que le prestige de M. Asseler soit bien amoindri, que son influence soit peu redoutée ! M. Cobichet, le plus circonspect des apothicaires, M. Cobichet, qui semble peser tous ses mots dans sa balance de précision, ne craint pas maintenant de faire entendre des paroles de blâme et de traiter le pasteur en puissance négligeable. Ah ! les femmes ! les femmes ! Et cet imbécile de Ragut qui voudrait nous empêtrer dans leurs lacets ! Merci bien ! »

VI

— Monsieur le curé, le curé protestant est là dans le corridor. Il veut vous voir, cet homme.

Ainsi parla Prudence, un soir, vers huit heures. Je sursautai et je dis :

— M. Asseler ! mais faites entrer !

Je quittai prestement ma chaise et allai à la rencontre de M. Asseler qui pénétrait dans ma chambre.

— Comment allez-vous, monsieur le pasteur ? demandai-je avec un sourire de bienvenue, en lui tendant la main.

— Je vais mal, monsieur le curé, me répondit M. Asseler, et c’est pourquoi je viens à vous.

J’approchai de la cheminée le grand fauteuil de reps rouge et je priai le ministre protestant d’y prendre place.

— Monsieur le curé, dit-il, dès qu’il fut assis, je ne me dissimule pas ce que ma présence chez vous peut avoir d’étrange. Vous le premier, avez le droit de vous étonner.

— Oh ! monsieur le pasteur, j’ai passé l’âge des étonnements ! Et, du reste, une visite qui vous est agréable ne vous étonne jamais !

M. Asseler inclina légèrement la tête en signe de remerciement.

— Oh ! je sais que ma démarche peut heurter certaines convenances, mais je suis malheureux, monsieur le curé, je suis très malheureux, et un homme qui souffre a, me semble-t-il, certains privilèges, celui d’aller sans crainte et sans respect humain où le porte, — laissez-moi dire le mot, monsieur le curé, — où le porte sa sympathie. Je suis seul dans ce pays. Si grand que soit pour un homme malheureux le besoin de se confier à un autre homme, il est certaines souffrances qu’on ne peut étaler aux yeux des indifférents. Lors de notre première rencontre, monsieur le curé, vos qualités d’esprit et de caractère m’ont séduit. Je crois pouvoir compter sur votre charité, sur votre pitié !

— Monsieur le pasteur, dis-je, la confiance que vous placez en moi m’honore et me touche plus que je ne saurais le dire. Vous me permettrez de vous considérer comme un ami. A ce titre, vous avez le droit d’exiger de moi non pas une vague charité, une vague pitié, mais un dévouement sans restrictions. Vous êtes un honnête homme. Je ne crois pas être un coquin. Nous pouvons nous entendre. Parlez, monsieur le pasteur, je vous appartiens.

— Monsieur le curé, dit le pasteur après un court silence, je suis la fable du pays.

Comme je faisais mine de m’étonner, il reprit :

— Oh ! ne vous croyez pas obligé, par politesse, de me détromper ! Je sais ce que l’on dit. Je devine ce que l’on pense. Eh bien, ce sont des calomnies ! Ce qu’on raconte n’est pas vrai ! ce qu’on pense n’est pas vrai !… Oui, ajouta M. Asseler comme se parlant à lui-même, ce qu’on raconte est faux ! est faux ! est faux !

— Ce qu’on raconte ! Quels sont donc les faits précis ?…

— On affirme, répondit le pasteur, d’une voix qui tremblait, que je suis un mari… un mari berné.

— Oh ! m’écriai-je, on ne vous l’a certainement pas dit à vous !

— Non, fit M. Asseler, on ne me l’a pas dit, mais on m’a si bien laissé voir qu’on le pensait ! L’attitude qu’ont prise mes coreligionnaires à l’égard de ma femme ne me permet de garder aucune illusion sur la conviction où ils sont que leur pasteur a une épouse indigne ; elle signifie trop clairement, leur attitude, que Mme Asseler est suspectée, qu’elle est méprisée, honnie. L’adultère ne devient tragique que quand il nous atteint. Chez les autres, il est toujours drôle et ne va pas sans un certain comique. Les femmes mettent plus de discrétion dans leurs railleries. Elles s’apitoient même parfois sur l’infortune de la victime, de l’époux trahi ! Les hommes, eux, sont féroces et leurs ironies sont cruelles qui tombent sur un mari trompé… ou qu’on accuse de l’être. Quand je passe auprès d’un groupe d’hommes, je vois sur les figures des sourires dont le sens ne m’échappe pas : on chuchote en me regardant et, si je n’entends pas les paroles qui se murmurent, leur signification ne m’échappe pas : « Le pauvre homme ! » pense-t-on, « il ne se doute de rien ! » Eh bien, si ! monsieur le curé, le pauvre homme, — oh ! j’accepte l’épithète ! — le pauvre homme se doute de quelque chose ! Il sait qu’on déclare sa femme infidèle ! Mais ce qu’il sait aussi, c’est qu’on la calomnie ; il sait que sa femme est honnête et respectable ! Mais croyez-vous donc, monsieur le curé, que si j’eusse sous mon toit une épouse adultère, je ne l’eusse pas chassée ? Oui, oui, je l’aurais chassée… sans pitié !

En prononçant ces dernières phrases, M. Asseler avait dans la voix une énergie singulière. Il reprit, après quelques secondes de silence :

— Oui, je l’aurais chassée ! Oh ! je ne l’ignore pas ! Mme Asseler, par son mépris du « qu’en dira-t-on », par ses libres allures, par l’indépendance extérieure qu’elle met dans sa vie, a provoqué les calomniateurs. Elle n’a point voulu être hypocrite, et c’est là un crime que les gens de petite ville ne pardonnent pas. Elle a commis des légèretés, des imprudences ; elle s’est obstinée à recevoir certaines visites fort innocentes en soi, mais qui avaient le tort de prêter le flanc aux interprétations malicieuses. Il y a huit jours, elle s’est querellée publiquement avec la femme de ce baladin venu à Romenay pour vilipender ceux qu’il a reniés, — ce qui est un acte toujours indécent. — J’étais absent ce jour-là, et je dois dire que j’avais quitté Romenay tout exprès pour n’être point obligé de banqueter chez M. Thury, avec ce triste sire. Mme Asseler pouvait-elle subir sans riposter les insultes de cette matrone ? En répondant du tac au tac, aux injures par des injures, aux menaces de coups par des gifles, elle a usé d’un droit naturel, du droit de légitime défense. Croyez bien, monsieur le curé, que j’ai fait entendre à Mme Asseler les observations que me suggérait ma conscience ! Je lui ai demandé de recevoir moins souvent chez elle M. Maximilien Thury et de ne plus sortir seule avec lui en voiture. Mes remarques et mes prières, je dois le dire, ont été vaines. « Je t’ai suivi à Romenay, me disait ma femme, je t’ai suivi sans te faire sentir ce qu’il y avait de désolant pour une Parisienne à vivre dans un trou de province ! Je ne me repens de rien, mais je m’ennuie ici à mourir. Veux-tu donc me priver des seules distractions qu’il me soit possible de me donner ? En est-il, du reste, de plus honnêtes ? M. Maximilien Thury est un homme de bonne éducation ; il a respiré l’air de Paris, il a de l’esprit. Quelles autres fréquentations veux-tu que nous ayons dans le pays ? Ne crois-tu pas que j’aie plus de plaisir à causer avec lui qu’avec toutes les pécores de Romenay ? Toutes ont cherché à attirer chez elles le fils du maire : elles sont furieuses qu’il ait dédaigné leurs avances, elles sont jalouses, elles jettent leur venin. Elles me dénigrent. Je me soucie bien de ce qu’elles disent ! Comme elles jugent des autres par elles-mêmes, elles ne peuvent pas imaginer qu’une femme reçoive chez elle un jeune homme sans en faire aussitôt son complice. Est-ce que, si je te trompais, si j’étais la maîtresse de Maximilien Thury, je ne chercherais pas à me cacher ? Est-ce que la simple prudence ne me conseillerait pas de prendre contre toi certaines précautions ? Mais voilà : j’agis franchement avec mon mari, comme avec tout le monde. Voudrais-tu me reprocher toi aussi de ne pas savoir dissimuler ? Mais, tu me connais ! Tu sais que je t’aime, tu sais que je ne mens jamais, et puisque je t’affirme que mes relations avec M. Maximilien Thury sont et resteront honnêtes ! » Je suis bien obligé, monsieur le curé, de reconnaître que ma femme, en me tenant ce langage, détruisait, d’avance, toutes les raisons que j’aurais pu lui opposer. Je n’ai pas le droit de douter de sa sincérité, ni de la condamner à une solitude complète, à une existence de recluse. Une jeune femme élevée à Paris ne peut se faire aux exigences souvent très étroites des « convenances » telles que les comprennent les petites villes de province. Je n’ai pas cru devoir user de mon autorité maritale, recourir à des moyens qui me répugnent, pour la contraindre à un genre de vie qui l’eût rendue malheureuse. M. Maximilien Thury vient chaque jour : ma femme l’accompagne quelquefois dans ses promenades et les calomniateurs ne se lassent pas. Il va sans dire que mon plus grand désir serait de voir cesser ces rumeurs. Mais comment ? Je ne puis pourtant pas prier M. Maximilien d’être moins assidu !

— Mais, dis-je, n’avez-vous pas fait remarquer à M. Maximilien Thury, qui connaît assurément l’esprit malveillant de nos petites villes, que ses visites pouvaient se mal interpréter ?

— M. Maximilien est un honnête homme, reprit le pasteur. Je suis bien convaincu qu’il ignore à quelles calomnies la réputation de ma femme est en butte. Ce jeune homme m’a toujours montré de la sympathie, du dévouement. J’eus cru commettre une indélicatesse en lui adressant des observations qu’il eût pu prendre pour un congé ou tout au moins pour le conseil d’un mari ombrageux. Je sais, au reste, que si ses visites sont aussi fréquentes, c’est que ma femme non seulement les autorise, mais encore lui demande comme une grâce de revenir. Laissé à lui seul, M. Maximilien y mettrait, je n’en doute pas, plus de discrétion. Je dois ajouter que si j’ai gardé une réserve aussi rigoureuse auprès de M. Maximilien, j’ai cru devoir faire part de mes… ennuis à Mme Thury, sa mère, qui — je n’ai pas à vous l’apprendre — est une femme d’esprit droit, d’honnêteté insoupçonnée !

— Et Mme Thury vous a compris ?

— Oui, elle m’a compris, mais elle s’est vue forcée de m’avouer que son fils n’acceptait aucune tutelle morale, qu’il échappait complètement à l’influence maternelle et qu’elle ne pouvait que s’attrister inutilement. « Maximilien souffre, m’a-t-elle dit. Il aimait Mlle Ferrandière et désirait l’épouser. M. le curé de Romenay, pour des raisons que je n’arrive pas à connaître, a usé de son influence auprès de la mère de la jeune fille pour que le mariage n’eût pas lieu. »

— C’est très exact, dis-je.

— Mme Thury ajouta : « Nous aussi, mon mari et moi, nous souffrons. M. Thury s’aigrit, et je ne serais pas étonnée que ce fussent ses tourments qui aient occasionné cette syncope qui nous a tant alarmés. Je vis, moi, dans des transes perpétuelles. Je connais Maximilien. Il veut s’étourdir et il ne garde plus aucune retenue. Tous les matins, je me lève avec cette pensée qui me torture : « Pourvu qu’aujourd’hui on ne vienne pas m’apprendre que mon fils s’est tué ou qu’il a fait quelque coup de tête qui l’oblige à quitter pour toujours le pays ! Je m’attends à tout, à tout, sauf au bonheur ! » Ces confidences de Mme Thury, ajouta le pasteur, m’ont ému, troublé et découragé. Il était pour moi bien évident que je ne pouvais faire appel au concours de Mme Thury pour qu’elle demandât à son fils, comme une grâce, de ne plus fréquenter ma maison. Le concours que je n’ai pas obtenu de Mme Thury, serait-il indiscret, monsieur le curé, de l’attendre de vous ?

— J’avoue, dis-je, ne pas très bien saisir…

— Oh ! reprit M. Asseler, je ne connais point les raisons qui vous ont porté à donner à Mme Ferrandière le conseil de s’opposer à l’union de sa fille avec M. Maximilien Thury ! Ces raisons, vous n’en devez compte à personne, mais… ce mariage, je vous l’avoue en toute franchise, serait pour moi une délivrance. M. Maximilien, une fois marié, resterait auprès de l’épouse qu’il aimerait : ses visites assidues cesseraient et les calomnies aussi.

M. Asseler s’arrêta de parler. Il y eut un silence. Je me demandais si le pasteur ne venait pas à moi en ambassadeur, s’il n’était pas délégué par les Thury pour faire l’assaut de ma volonté, pour tenter une dernière fois de me fléchir. La suite de l’entretien devait me convaincre que je m’abusais.

— Je comprends, monsieur le pasteur, lui dis-je, je comprends, mais, hélas ! il m’est tout à fait impossible de revenir sur ma détermination et de donner à Mme Ferrandière un autre conseil… C’est impossible, ma conscience est engagée.

— Alors, je n’insiste pas, fit le pasteur. C’était un simple désir que j’exprimais et que vous trouverez tout légitime, j’en suis bien sûr, monsieur le curé. La femme est un être de faiblesse : notre devoir est d’écarter d’elle toutes occasions d’imprudences, de l’entourer d’une tendresse vigilante, presque inquiète. Je le reconnais : je serais coupable d’oublier cette obligation. La nature indépendante de Mme Asseler l’expose à des dangers d’autant plus réels qu’elle est portée à ne point les soupçonner et à les dédaigner. Ma femme, monsieur le curé, est née à Paris, elle a vécu à Paris jusqu’à notre mariage, — qui remonte à trois ans à peine, — elle aime Paris. Pas un jour ne se passe sans qu’elle ne dise : « Quelle existence je mène pour une Parisienne ! Ah ! que je regrette Paris ! Ah ! si nous habitions Paris ! » Elle a l’obsession de Paris, dont il est si difficile de guérir. Je n’ai pas le droit de récriminer. Les souffrances que j’endure m’avaient été prédites avant mon mariage. Mon père m’avait répété cent fois : « Il est difficile, il est périlleux pour un pasteur d’enseigner Jésus-Christ quand on est le mari de certaines femmes ! » Je suis obligé de reconnaître que mon père avait raison ! Ah ! mes beaux rêves d’apostolat ! Le temps me semble déjà éloigné où mon esprit ne concevait qu’une seule ambition, où mon cœur n’avait qu’un seul désir : étendre l’empire du Crucifié ! Le jour est peut-être proche où je pourrai me considérer comme un ouvrier inutile… Je suis fils de pasteur, monsieur le curé. Mon père est encore ministre du saint Évangile dans une ville de la frontière alsacienne. C’est un homme de bonne volonté et qui aime Dieu avec simplicité. Il appartient à cette forte race de croyants qui ont gardé la sérénité de la foi parmi les fureurs matérialistes de notre époque. Quand parut la Vie de Jésus-Christ, par Renan, mon père — il me l’a maintes fois affirmé — ne fut point troublé. Son cœur lui disait que le Christ était Dieu, et il n’écoutait que son cœur. Mon père est un homme de douceur et de paix dont la sage mansuétude rappelle Mélanchton. Il y a de la tendresse dans sa foi, et, pour lui, le service de Dieu ne va pas sans amour. S’il eût été admis par le Christ à la vocation des Douze, il eût pris pour modèle son frère, le disciple Jean, celui qui aimait, qui était aimé, et dont la vie fut un acte d’amour. Je n’ai fait qu’entrevoir ma mère, morte alors que j’avais cinq ans. Mon père fut mon seul ami. Il me fit connaître Dieu, le Christ et sa loi. Il m’ouvrit les Évangiles, et la plus grande joie de son cœur fut de conduire mon imagination d’enfant dans la maison de Béthanie, dans le jardin où Marie de Magdala était venue pleurer au tombeau de Jésus. Moi aussi, je voulus servir le Maître qui ne régnait que par l’amour : je résolus de me vouer au ministère pastoral. Quand mes études classiques furent achevées, j’allai à Paris pour y suivre les cours de la faculté de théologie protestante. Le jour de ma consécration arriva. Quand les pasteurs m’eurent imposé les mains, je montai dans la chaire, comme c’est l’usage, et, très ému, je parlai de ma vocation. Je la comprenais comme le grand Paul. Je rêvais d’imiter le rude apôtre, de tracer un hardi sillon où germeraient d’innombrables élus. Je glorifiai la mission de ceux qui vont annoncer aux infidèles la rédemption. Mon père était parmi les pasteurs présents « au culte ». Il crut qu’un sacrifice lui serait bientôt demandé, que j’allais lui annoncer mon départ pour les missions, mais mon rêve de grand apostolat ne devait pas avoir de lendemain. Deux jours après ma consécration, je rencontrai, pour la première fois, la jeune fille qui devait être ma femme.

M. Asseler se tut. Il sembla s’enfermer dans ses souvenirs, puis, après un instant de silence, il reprit :

— C’était la première apparition de la femme dans ma vie. Sans doute, les jeunes gens qui se destinent au ministère pastoral ne sont point soumis à la règle d’une rigueur monacale qui est celle, je crois, des séminaires catholiques : ils peuvent prendre contact avec le monde. Soit timidité, soit défiance de moi-même, pendant les années que je passai à Paris, je me tins tout à fait à l’écart de la vie parisienne. Mes seules relations étaient les livres et quelques amis qui, comme moi, se préparaient au pastorat. Quand l’un d’eux, qui venait lui aussi d’être consacré, me présenta à Mme veuve Dabrey, j’étais loin de me douter que je me trouvais à un tournant de ma destinée… Avez-vous aperçu Mme Asseler, monsieur le curé ?

— Oui, répondis-je, plusieurs fois j’ai vu passer madame sur la place.

— Eh bien, reprit le pasteur, vous comprendrez mieux ! Tous ces dons extérieurs qu’elle réunit, cette grâce, cette séduction, ce charme qui émane d’elle, de ses gestes, de sa voix, de son regard…

Le pasteur se tut, guettant une parole admirative. Je ne crus pas devoir la lui refuser.

— Oui, dis-je, votre enthousiasme s’explique, monsieur le pasteur.

— Ah ! oui ! il s’explique ! continua M. Asseler. Quel homme serait resté indifférent ? Quel homme n’eût pas aimé ? Lors de ma première visite à Mme Dabrey, je demandai la permission de revenir, qu’on s’empressa de m’accorder. Deux mois après, j’épousai Mlle Lucie Dabrey. Mon cœur était en fête, mais un grave désaccord avec mon père m’empêchait de m’abandonner au bonheur. Mon père connaissait Mme Dabrey : il s’était rencontré avec Mlle Lucie. Il s’opposa au mariage mais ses conseils ne pouvaient prévaloir contre l’obstination d’un homme qui aimait… et j’aimais Mlle Lucie Dabrey ! Mon père ne vint pas au mariage, et il me prédit pour l’avenir des tristesses, des déboires, des amertumes. Je suis en voie de me convaincre que l’affection de mon père était clairvoyante.

— Mais, monsieur le pasteur, dis-je, vous ne pouvez être malheureux puisque vous aimez ?

— J’aime et je suis malheureux, monsieur le curé ! Je suis malheureux parce que (le pasteur appuya sur le mot « parce que ») j’aime. Je voudrais qu’il n’y eût pas contradiction entre mes fonctions de pasteur et entre les goûts, les habitudes de vie de Mme Asseler. C’est une nature honnête et droite, je le sais, mais qui n’éprouve aucun élan vers Dieu : son cœur ne le connaît pas. Elle a l’âme d’une païenne. C’est une femme du temps de Tibère, qui n’a point de la vie une conception chrétienne. La vie, pour elle, doit être une joie, une fête, ou alors elle est un non-sens, une monstruosité. Pour elle, souffrir est une injustice contre laquelle son intelligence se révolte, contre laquelle proteste sa nature. Oh ! je le sais et nul n’en est plus convaincu que moi : la religion est un soutien, une force, une sauvegarde pour l’épouse en même temps qu’une sécurité pour l’époux. La religion veille sur l’honneur des familles, mais mon père n’est-il pas trop absolu quand il affirme qu’une femme ne peut rester fidèle à son mari, si elle n’a pas la crainte de Dieu ? Voyons, monsieur le curé, voilà ma femme qui est rebelle à toute tutelle religieuse, — je le sais et je le déplore — mais ai-je donc tort, pour cela, d’avoir confiance en elle ? Est-ce une raison pour laisser le doute entrer dans mon cœur, pour m’abandonner à la tentation du soupçon ?… N’est-ce pas, monsieur le curé, que je puis bien être tranquille ?

En prononçant cette dernière phrase, M. Asseler me regarda fixement : il y avait de l’inquiétude dans ses yeux et de l’angoisse dans sa voix.

— Mais, monsieur le pasteur, dis-je, un mari a toujours tort de s’alarmer sans preuves !

— Mais, n’est-ce pas, fit M. Asseler, que rien dans la conduite de ma femme, rien dans sa vie, ne pourrait légitimer mes soupçons… si toutefois j’en concevais ? s’empressa d’ajouter le pasteur.

Je ne répondis pas. M. Asseler, après un court silence, reprit :

— Ah ! qu’ils sont à plaindre les maris torturés par le doute ! J’ai bien souvent songé aux souffrances sans nom qu’ils doivent endurer ! Douter de la fidélité, de l’honnêteté de sa femme, l’être qu’on aime le plus au monde ! Se dire que peut-être ses pensées vont à un autre ; que, par ses désirs, elle appartient à un autre ; qu’elle vous trompe et qu’elle vous méprise parce qu’elle vous trompe ; enfin, qu’elle aime un homme et que cet homme n’est pas vous ! Oh ! c’est affreux… ce doit être affreux ! Heureusement, poursuivit le pasteur, dont la voix tremblait, bien qu’il prît un ton très « rassuré », je n’en suis pas là ! Vous seriez à ma place, monsieur le curé, vous auriez l’âme en paix, n’est-ce pas ?

— Ma foi ! m’écriai-je, m’efforçant de paraître gai, je vous l’assure : jamais il ne m’est venu à l’esprit de me demander ce que je ferais, ce que je penserais, dans telles ou telles circonstances, si j’étais marié au lieu d’être ce que je suis, un vieux célibataire !

Le pasteur comprit que je me dérobais devant l’anxieuse question qu’il persistait à me poser. Il tira sa montre :

— Neuf heures vingt-cinq ! dit-il. Je vais me retirer, monsieur le curé. Ma femme est seule ; elle pourrait s’impatienter.

Il se leva de son siège, s’excusa de m’avoir importuné, et comme je protestais :

— Je dois vous paraître, fit-il, un homme bien bizarre.

Je protestai de nouveau. Je reconduisis M. Asseler jusqu’à la grille du presbytère et, avant qu’il ne me quittât, je lui dis, en lui tendant la main :

— Monsieur le pasteur, je vous prie de n’oublier jamais que vous avez un ami au presbytère de Romenay.

— Je vous remercie, monsieur le curé, dit M. Asseler ; je m’en souviendrai.

Sur ces mots, il me quitta.

Quand M. Asseler fut parti, je restai songeur. Le sens de la visite qu’il venait de me faire m’apparaissait clairement. Je m’étais demandé, un instant, où tendaient ses confidences, ce que signifiait son obstination à ne me parler que de Mme Asseler : je comprenais maintenant. Le pauvre pasteur était l’éternel jaloux qui s’en va quémander partout des raisons de ne plus douter, de ne plus souffrir. La belle assurance qu’il avait montrée au début de l’entretien, quand il se portait garant de la vertu de sa femme, était toute de surface. Il voulait, en affirmant si énergiquement qu’il ne doutait pas de son épouse, se leurrer lui-même, se contraindre à croire, se « suggestionner », comme disent les gens qui parlent aussi bien que des livres. La certitude de la fidélité de sa femme, il venait humblement la mendier chez moi. Il pensait : « Cet homme, habitué par son ministère à traiter les âmes tourmentées, dissipera mes inquiétudes, mes doutes, mes terreurs. Il me prouvera que j’ai tort de vivre dans l’angoisse. C’est pourquoi il me disait d’une voix qui démentait ses paroles cette étrange phrase : « N’est-ce pas, monsieur le curé, que je puis bien être tranquille ? » dans l’espoir que ma réponse serait celle qu’il désirait : tels ces gens qui s’en vont, de médecins en médecins, quêter l’assurance qu’ils ne sont pas malades. Hélas ! je dus le laisser partir sans lui donner la paix qu’il était venu chercher. Il ne me convenait pas de me moquer de lui ! « Allons, pensai-je, encore un qui voudrait savoir Maximilien Thury époux de la petite Camille ! Les voilà une bonne demi-douzaine à désirer ce mariage et à maudire mon entêtement, pour des raisons diverses ! M. le maire me maudit parce qu’il aime son fils et qu’il aime tendrement aussi les prés, les champs, les bois de Mme Ferrandière. Mme Thury me maudit parce qu’elle aime son fils, son mari et la paix de sa maison. Le beau Maximilien me maudit parce qu’il aime la petite Camille, et la jolie petite Camille, parce qu’elle aime le beau Maximilien. M. Octave me maudit parce qu’il aime sa sœur, qu’il est l’ami de Maxim, qu’il voudrait les voir heureux et gais pour avoir le droit d’être, plus constamment, heureux et gai lui-même. M. Asseler me maudit parce qu’il aime sa femme et qu’il voudrait bien que sa femme l’aimât. » Que d’amours coalisées contre moi et que de malédictions sur ma tête ! Il n’y avait que cette Mme Asseler qui ne devait pas me maudire si elle savait que l’échec du mariage de Maximilien me fût imputable. Peut-être, celle-là aussi aimait quelqu’un, mais je n’étais pas bien sûr que ce fût son mari !

Et maintenant, vous serait-il agréable que je vous fisse connaître en quels termes la femme du pasteur parlait de moi ? (Je tiens le propos de Prudence qui le tenait de l’épicière qui le tenait elle-même de la servante du pasteur.) Mme Asseler m’appelait « le gros d’en face ». Le gros d’en face ! Était-ce assez coquet ? Je n’étais pas vexé, mais plutôt surpris. Mes étonnements devaient se prolonger ! De la bouche de Mme Asseler s’esquivaient, parfois, de bien singuliers vocables. Je puis en rendre témoignage : j’ai entendu. Un jour que nous revenions, mon vicaire et moi, de Champvieux, nous croisâmes, sur la route, Mme Asseler escortée de son Maxim. Le fils de M. le maire détourna la tête en nous voyant ; je me demande un peu pourquoi ! Mme Asseler, elle, nous regarda bien en face ; puis, quand elle nous eut dépassés, nous l’entendîmes qui disait à Maxim, sans se soucier de baisser le ton de sa voix :

— Ils ont une bonne tête, ces ratichons.

— Je crois que c’est de nous qu’il s’agit, fit mon vicaire.

— Il se pourrait, dis-je. Des ratichons ! Abbé Rosette, vous qui savez tout, qu’est-ce qu’un ratichon ?

— Je l’ignore, répondit-il ; c’est quelque chose comme un nom de légume.

— Nous chercherons dans le dictionnaire, dis-je. Pourquoi appeler des prêtres des ratichons ? Pourquoi ?

Rentrés au presbytère, l’abbé Rosette et moi, nous avons saccagé nos bibliothèques, nous avons recruté tous les dictionnaires de la maison. Littré lui-même fut consulté. Aucun de ces ouvrages ne nous révéla le sens de cette étrange appellation : « un ratichon. » Nous étions désolés. L’abbé Rosette eut une inspiration :

— Si nous interrogions Prudence ? dit-il. Son vocabulaire est si riche !

— Abbé, vous avez du génie, au moment où on s’y attend le moins !

J’appelai Prudence d’une voix forte et impatiente, comme si une catastrophe venait de se produire. Bientôt, nous entendîmes ma gouvernante qui haletait en montant l’escalier de toute la vitesse de ses vieilles jambes et qui grommelait : « Des hommes ! des hommes ! c’est bon à rien dans un ménage ! » Elle apparut rouge, suffoquée, brandissant une de mes antiques culottes, toute en loques, qu’elle avait élevée à la dignité de « serviette pour les meubles ».

— Eh bien… s’écria-t-elle, qu’est-ce qu’il faut torcher ? Vous avez encore, au moins, renversé l’encrier sur le tapis ?

— Non, dis-je, il ne faut rien torcher, Prudence. Nous vous avons mandée pour savoir de vous ce que c’est qu’un ratichon.

— Un ratichon ! fit-elle en hochant la tête, je ne connais pas cet animal-là ! En tout cas, ça doit être rudement laid !

— Ma pauvre Prudence, repris-je, c’est Mme Asseler qui, ce soir, nous a appelés, l’abbé Rosette et moi, des ratichons.

— La femme du curé protestant ! dit ma gouvernante que l’indignation rendit écarlate. Ça ne m’étonne pas ! Une particulière qui se tortille en marchant comme une serpent ! Est-ce que le monde honnête ça se tortille comme ça ! Ah ! elle appelle les curés des ratichons ! Et qu’est-ce qu’elle est donc, elle ? C’est une…

Il était trop tard pour verrouiller les lèvres de Prudence : le mot était lâché et il nous donna comme un choc, à mon vicaire et à moi. Ma plume tremble à la seule idée qu’elle pourrait le répéter. Je suis bien obligé de l’avouer pourtant : il n’y a pas dans la langue des académies et des salons une seule expression qui puisse, mieux que celle proférée par Prudence, s’adapter à Mme Asseler et à son genre de vertu, une seule expression qui soit plus « adéquate », comme nous disions au séminaire. Ah ! oui, Mme Asseler… tenez, je m’arrête, je finirais par me laisser tenter. Lecteur, je vous salue et suis votre serviteur très humble.

VII

Quinze jours après la mémorable visite que me fit M. Asseler, où il me découvrit son âme que dévastait la jalousie, je dus me rendre à Champvieux pour y assister à la « conférence » qui, le premier lundi de chaque mois, réunit tous les prêtres du canton. L’emploi du temps, dans ces assemblées périodiques, ne varie pas. Vers neuf heures du matin, les curés arrivent à la maison du doyen. Presque toujours, ils ont fait le chemin à pied, de leur village au chef-lieu de canton : ils apparaissent au seuil du presbytère, un gros bâton à la main, la robe retroussée et rentrée dans la ceinture : tels les Hébreux quand ils allaient célébrer la Pâque. On entend la messe et on se réunit, sous la présidence du curé-doyen, pour faire, en chambre, l’ascension de quelque haute question métaphysique et pour décortiquer quelque « cas » épineux de théologie morale. Midi accourt et l’on s’attable. Vous trouverai-je sceptique, ô lecteur, si je vous affirme que MM. les curés ne boudent point contre les mets toujours copieux, sinon succulents ? L’air des cimes théologiques vous creuse singulièrement et nous rapportons de là un vaillant appétit et une ardente bonne humeur.

Quand, au nombre de quinze, nous eûmes pris place autour de la table, la servante de M. le doyen apporta devant nous, avec des précautions maternelles, une tête de veau blanche, rose, sereine, et qui reposait sur un lit de persil.

— Si ce veau portait des lunettes, dit l’abbé Saquet, curé de Pavisy, il ressemblerait, à s’y méprendre, à mon ancien professeur de philosophie. Pourvu, mon Dieu, que ce ne soit pas lui ! Ah ! oui, pourvu ! Il nous expliquerait les figures du syllogisme !

L’abbé Saquet se mit à réciter, d’une voix emphatique, les vers fameux qui, sans en avoir l’air, donnent à la pensée humaine une recette infaillible pour éviter les accidents :

Cesare, Camestres, Festino, Baraco, Darapu,
Felapton, Disamis, Datisi, Bocardo, Ferison.

Et rentrant les épaules, comme s’il eût pénétré dans un endroit glacé, l’abbé Saquet ajouta :

— Brrr ! rien que d’y penser !

Cette boutade ne trouva pas d’écho. M. l’abbé Branchereau, prêtre de Saint-Sulpice, dans son livre sur les « politesses et convenances à l’usage du clergé », ne craint pas d’avancer que les ecclésiastiques doivent être chiches de paroles, au début d’un repas. Si nous nous taisions, je n’ose pas affirmer que ce fût par déférence pour les édits de ce maître des convenances, mais je ne me reconnais pas le droit de vous celer la vérité : silencieusement, nous honorions la tête de veau, avec toute la vigueur d’un appétit ramassé sur les cimes de la théodicée. Seul, l’abbé Saquet, qui eût fait des calembours sur le radeau de la Méduse, préludait par de timides jeux de mots aux exercices plus compliqués où sa verve excelle. Ce fut lui qui donna le branle à la conversation :

— Eh bien, dit-il, Romenay (entre nous, d’ordinaire, nous nous appelons par les noms de nos paroisses), vous ne nous parlez pas de votre fameux pasteur ! Il paraît que…

Des rires éclatèrent. Je compris que mes confrères connaissaient les mésaventures de M. Asseler. Je restai grave :

— Messieurs, fis-je, vous me permettrez bien de ne pas m’associer à votre joie ! Le pasteur de Romenay a, dit-on, des infortunes conjugales, mais c’est un homme loyal et bon, et que j’estime. Il est malheureux, et je ne sais pas s’il serait très généreux de notre part de railler des souffrances auxquelles nous avons la chance de n’être pas exposés.

— Vous avez raison, après tout, Romenay, dit l’abbé Saquet qui, s’il enfante des calembours dans la douleur, est très prime-sautier dans ses remords, quand il a commis ce que M. Octave Ferrandière appelle « une gaffe ».

M. le curé-doyen, pour chasser la gêne que mon observation inattendue avait jetée parmi les convives, crut devoir s’apitoyer sur les malheurs de M. Asseler :

— Évidemment, dit-il, cet homme est à plaindre et le succès de son ministère doit être singulièrement compromis par ce… qu’on raconte. Vraiment, nous devons admirer l’infinie sagesse de l’Église qui a imposé à ses prêtres la continence, et l’énergie des papes qui se sont obstinés à maintenir la règle, en dépit de vives attaques, il faut bien le dire.

La question du célibat se trouvait ainsi introduite parmi nous. Je résolus de profiter de l’aubaine grande. Depuis un mois, il m’avait été donné de soupeser, dans mes réflexions, les raisons qui incitèrent les papes à promulguer la loi de la continence sacerdotale, et à la défendre. J’avais même ramassé çà et là, dans mes méditations, des larves d’arguments : je résolus d’en faire hommage à mes confrères.

— Ah ! dis-je, l’énergie des papes eut à subir de rudes attaques ! De tout temps, il y eut des prêtres — oh ! en bien petit nombre ! — qui prirent le mors aux dents, qui se cabrèrent. Le pape n’eut pas peur : il chassa de l’Église ces révoltés. Et cela est bon. D’autres prêtres qui furent de braves gens et dont l’attitude ne peut que nous attendrir, dépêchèrent à Rome des lettres urgentes ; elles disaient : « Saint-Père, j’avais promis de n’avoir point d’épouse. Je le regrette. J’ai faim du mariage ! » Le pape lut la supplique et dicta : « Castus maneat ! Qu’il reste chaste ! » Et cela est bon. Le pape ne contraint personne à s’enrôler dans le régiment des chastes : il ne peut pas se mettre à exaucer les requêtes des prêtres, des quelques prêtres las de leur solitude ! Je crois, messieurs, que nous avons tort d’accepter, sans les renvoyer à leurs auteurs, ces épithètes « de gothiques, de barbares, d’insensés » que l’on nous jette à la face ! J’estime, moi, qu’en nous vouant au célibat, à la chasteté, nous faisons un acte de raison, un acte de bon sens, et je prétends que si nous sommes fous, nous ne le sommes pas plus que le reste de l’humanité, moins peut-être !

— Cette tête de veau est excellente, dit l’abbé Saquet, qui ne voyait point sans déplaisir la conversation s’enfoncer dans les questions graves et qui voulait la ramener aux choses badines.

Quand je sens bourdonner en moi quelques idées qui ne demandent qu’à prendre l’air, quand je sens les mots frétiller sur ma langue, il n’y a pas de tête de veau qui tienne. Sans me soucier de l’observation de mon confrère, je repris :

— Les gens qui déclarent que nous sommes fous ou sont célibataires, ou sont mariés.

— M. de la Palisse, en ses meilleurs jours, n’eût pas mieux dit, remarqua l’abbé Saquet.

— Allons, fis-je, un peu vexé, Pavisy ne veut laisser passer aucune occasion d’avoir de l’esprit : il a toujours peur que ce ne soit la dernière ! Si les gens que notre vœu de continence scandalise sont eux-mêmes célibataires, je me contente, pour toute réponse, de leur rire au nez. Alors, tous les bipèdes qui errent sur la machine ronde auraient le droit de se tenir à l’écart du mariage, de le fuir comme la peste, hormis pourtant les prêtres qui enseignent dans leurs églises que la virginité est l’état de vie le plus parfait ! Faisons, si vous le voulez bien, à ces chers confrères en célibat, l’aumône de notre pitié, et laissons parler les gens mariés ! Ceux-là, je les admire ! Il faut voir leurs airs choqués…

— Curé de Saint-Protais, dit l’abbé Saquet, passez-moi donc la saucière qui est devant vous !

— Oui, poursuivis-je, il faut les entendre, les gens mariés, il faut les entendre s’écrier : « La chasteté qu’on impose aux prêtres est un crime ! Un homme ne peut soumettre à un serment fait dans sa jeunesse, et qui doit lier toute sa vie, ses pensées et ses sensations, son corps et son âme. Sait-il donc si, un jour ou l’autre, la chair ne prévaudra pas contre l’esprit, contre sa volonté, contre les serments les plus sincères ? Ma parole d’honneur, mais c’est de la stupidité, mais c’est de la folie ! » Ah ! qu’ils sont drôles, les gens mariés ! Ils n’ont pas l’air de se douter, les pauvres, qu’eux aussi ils ont fait leur vœu, le vœu de fidélité tout simplement ; qu’ils ont mis, eux aussi, leurs pensées et leurs sensations, leur corps et leur âme sous le joug d’un serment ! La fidélité à une seule femme ! Messieurs les jeunes époux, au jour des fêtes nuptiales, connaissent-ils le poids de leur engagement ? Leur cœur appartient à une seule femme, leur sensibilité à une seule femme, à une seule femme leurs pensées, et pour toujours ! Et ils promettent, et ils jurent, et, à la mairie aussi bien qu’à l’église, ils apostent des témoins qui sont là pour certifier que messieurs les époux ont fait leur vœu de fidélité, tel jour, à telle heure de relevée. Et ils ont si peur que l’univers l’ignore, qu’à peine sont flétries les fleurs des noces, ils tombent sur les carnets d’adresse, sur les annuaires, sur les « Bottin », et les voilà qui éparpillent la bonne nouvelle à travers le monde : tous ces ballots de lettres qui font gémir la poste publient ce grand événement : « M. X*** s’engage à aimer, jusqu’au dernier de ses jours, la même femme, Mlle Y***, à l’exclusion de toute autre. » Ces bons petits époux ont-ils donc sur leur avenir des clartés singulières ? Savent-ils donc si, un jour, leurs désirs ne se rebelleront pas sous le joug qu’ils leur ont imposé ? Ah ! ils ont bonne grâce à chanter, sur tous les tons, ou badins ou sévères, que nous prenons des engagements dont, fous que nous sommes, nous ne savons pas apprécier la gravité ! Vous n’ignorez point comment, la plupart du temps, — je n’ose dire toujours, — se perpètrent les mariages.

— Nous savons ça ! Nous savons ça ! dit l’abbé Saquet. Des histoires de mariage, ça nous connaît ! Il y en a de drôles. Une bien amusante, c’est celle qu’on m’a racontée et…

— Silence ! silence ! firent plusieurs convives. Abbé Saquet, vous nous raconterez cela plus tard !

— C’est de l’obstruction ! gémit l’abbé Saquet, résigné.

Je repris :

— Elles sont toujours les mêmes, les histoires de mariage ! Quand les temps sont accomplis et qu’une sage prudence conseille aux jeunes gens le mariage, les parents s’agitent. Les vieilles dames amies de la famille qui se consolent de n’avoir plus de dents en fomentant des mariages partout où elles passent, les vieilles dames complotent : « Vous n’avez pas dans vos relations une jeune fille qui puisse « convenir » ? — Quel chiffre ? — On irait jusqu’à tant. — On pourrait voir !… » Et on ourdit une rencontre. Entre ce jeune homme et cette jeune fille qui, hier, s’ignoraient l’un l’autre, il y a une convention, un pacte tacite dont il n’est point malaisé d’interpréter le sens. Si les sacrosaintes convenances et la prudence aussi ne s’y opposaient, le jeune homme pourrait, en toute sincérité, tenir à la jeune fille qu’il voit pour la première fois, dans le salon des vieilles dames, ce gentil langage : « Mademoiselle, vous ne me déplaisez point excessivement. Laissez-moi, je vous prie, le loisir de faire ma petite enquête, « de prendre mes renseignements », comme disent les gens du vulgaire. Donnez-moi quelque temps pour m’informer s’il n’y a pas trop d’assassins dans votre famille, si monsieur votre père n’est pas un chenapan trop notoire, si ses biens ne sont pas grevés d’hypothèques ; car enfin les notes des modistes sont parfois amères aux époux et je dois vous avouer que je compte bien un peu sur l’indemnité que ledit monsieur votre père me servira, sous forme de dot, pour donner à votre tant gracieuse personne un cadre digne d’elle. Et puis, voyez-vous, mademoiselle, le mariage est pour l’homme une assurance contre la misère : comme prime, il verse sa liberté ; il est en droit de savoir si l’assureur — si monsieur votre père, dans la circonstance — a, pour parler encore comme le vulgaire, « les reins solides ». Si les renseignements me satisfont, aussi vrai que je vous le dis, je vous épouse, mademoiselle ! » Et si la jeune fille voulait, elle aussi, se mettre en frais de sincérité, elle répondrait…

— Ah mais ! s’écria l’abbé Saquet, décidément, c’est une conférence que Romenay nous fait là ! Un discours en mangeant ! Rien de tel pour vous troubler la digestion ! La tête de veau ne passera pas. Il n’y en a que pour lui ! C’est comme un avocat qui voit que, par hasard, les juges l’écoutent !

— Allons, allons, dit le doyen, un peu moins d’impatience, abbé Saquet. Vous tirerez le feu d’artifice de vos calembours quand l’abbé Blondot aura parlé : il nous intéresse.

Ces messieurs approuvèrent, et je repris :

— Oui, si la jeune fille voulait, elle aussi, être sincère, elle répondrait : « Monsieur et cher probable époux, je mentirais si j’affirmais que vous m’êtes complètement odieux. Évidemment j’attendais mieux, mais enfin, il faut savoir se faire une raison ! Le temps simplement de m’assurer que vous n’êtes pas recherché par la justice, que vous n’avez point pris pension dans un asile d’aliénés, que vos péchés de jeunesse n’ont laissé de souvenirs que dans votre conscience !… Si notre petite enquête tourne à votre honneur, je ne demanderai pas mieux que de vous épouser. Autant vous qu’un autre, après tout ! » Vous n’ignorez pas que, quatre-vingt-dix-sept fois sur cent, le mariage est au bout de ces enquêtes, de ces « renseignements ». Nos jeunes gens s’épousent et, au jour de leurs noces, ce sont deux énigmes qui se lient l’une à l’autre par les serments éternels ! Et voilà les gens qui reprochent aux prêtres de se jeter tête baissée dans un état de vie dont ils ignorent les surprises et les précipices, d’épouser la chasteté sans en bien connaître l’humeur !

Mes confrères riaient comme de petites pensionnaires à qui l’on a donné du vin pur au goûter de quatre heures. A ce moment, la domestique de M. le doyen introduisait dans la salle à manger un gigot triomphal : il laissait flotter autour de lui de subtils aromes qui réjouissaient notre odorat. L’abbé Saquet laissa gambader son esprit que j’avais mis en pénitence et il exécuta quelques calembours. Le curé de Sant-Protais remarqua en s’épongeant le front, où perlaient des gouttes de sueur, que le poêle de la salle à manger répandait dans la pièce une chaleur lourde, et il célébra la douceur et la poésie du feu de bois. Nous nous associâmes à ses préférences.

— Mon Dieu, dit M. le curé-doyen, je suis aussi de votre avis, messieurs. Croyez-vous donc que ce soit pour mon agrément que j’ai fait placer un poêle ici ? Mais ma cheminée qui se refuse à tirer ! Ou le bois geint et ne donne pas de flamme ! Ou le charbon lui-même s’entête à ne point brûler ! Je connais tous les inconvénients — et ils sont nombreux — du mode de chauffage que j’ai adopté, mais je m’y résigne. Mieux vaut encore cela que de grelotter tout l’hiver !

L’abbé Saquet, qui scrutait toutes nos paroles, pour y découvrir matière à de puissants jeux de mots, jugea que l’occasion était bonne : il la happa.

— Si M. le doyen, dit-il, n’a pu réchauffer sa salle à manger avec un feu de bois, avec une cheminée prussienne, si un poêle ne le satisfait pas, il n’a qu’à s’écrier : « Qu’alors y faire ? » (Calorifère.)

On fit à ce confrère l’aumône de quelques rires dont il dut se contenter. L’abbé Pavillon, curé de Saint-Protais, auteur d’un docte opuscule : le Phylloxera existe-t-il ? fut d’avis que la trêve du gigot avait assez duré : il voulut ramener l’entretien aux graves questions.

— C’est égal, dit-il, quand Romenay se mêle de soutenir une cause, je ne sais vraiment pas où il va dénicher ses raisons ! Je n’avais jamais songé à tout ce qu’il nous a dit. Alors, comme cela, les gens du monde nous traitent de fous ! Première nouvelle !

— De fous, dis-je, et de monstres, par-dessus le marché !

— De monstres ! ah ! c’est trop fort ! fit l’abbé Pavillon. Et quels arguments apportent-ils à l’appui de leur thèse ?

— Des arguments ! m’écriai-je : ils se soucient bien d’en chercher ! Ils éborgnent la vérité : voilà tout. Je ne sais pas, du reste, si vous avez remarqué avec quelle supériorité les grands penseurs de notre temps savent se contredire ! Ils sont, vous ne l’ignorez pas, de subtils analystes. Ils ont découvert, dans l’âme humaine, une puissance singulière qu’ils appellent « la volonté ».

— Oh ! oh ! fit l’abbé Martin, on en parlait déjà depuis quelques siècles !

— Quelle erreur ! m’écriai-je : on ne se doutait pas, avant eux, qu’il y eût en nous une telle puissance. Nos grands analystes ont découvert la volonté, comme d’autres ont trouvé l’antipyrine au fond d’une cornue. La volonté est un produit nouveau dont ils célèbrent les vertus avec une emphase de prospectus. « La volonté régit le monde ; par la volonté, on est Napoléon Ier : sans la volonté, on est sous-chef de bureau dans une sous-préfecture. » Or, messieurs, que nous reproche-t-on ? De tenter de nous élever — par la volonté — au-dessus des instincts de la bête humaine. Oui, c’est l’époque qui exalte, avec le plus de véhémence, — au moins en paroles, — l’énergie, l’effort, qui nous blâme de faire cette incessante dépense de volonté qu’exige la chasteté perpétuelle dans un monde qu’affolent les joies de la chair !

— Si ce que vous dites là, s’écria l’abbé Saquet, était un peu plus obscur, ce serait presque de la philosophie !

— Ma foi, je n’avais jamais réfléchi à tout cela, fit l’abbé Têtard.

— Alors, nous serions des professeurs d’énergie, observa l’abbé Gridois, un jeune confrère qui se régalait d’articles de revues.

— Des professeurs d’énergie, parfaitement ! repris-je. Et remarquez que l’état de continence, que le célibat — quand il est chaste, j’entends — accumule en nous l’énergie. Un homme-époux assiste à l’éparpillement de sa volonté. Un homme qui se marie épouse plusieurs femmes.

— Oh ! oh ! oh ! firent en chœur ces messieurs.

— Oui, messieurs, dis-je, un homme qui se marie épouse sa femme.

— Ah ! fit l’abbé Saquet, M. de la Palisse…

— Oui, oui, c’est bon, repris-je vivement… J’affirme qu’un homme qui se marie épouse sa femme, épouse la mère de sa femme, les grand’mères de sa femme, les sœurs, les belles-sœurs, les cousines, les amies de sa femme ; je veux dire qu’il donne accès dans sa vie à toutes ces femmes et qu’il laisse un lambeau de sa volonté pendu aux mains de chacune, comme un mouton abandonne des touffes de sa laine à tous les buissons du chemin !

— Fitchtrrre ! lança l’abbé Saquet.

— Il pourrait bien y avoir une bonne petite vérité sous ces métaphores assez reluisantes, remarqua l’abbé Gâcheron, curé de Tressat.

— Mais oui, dis-je, sous ces métaphores, il y a une grosse vérité, celle-ci : si les prêtres se mariaient, le champ du Seigneur resterait en friche. Le moyen qu’un prêtre marié quitte sa maison devenue une petite Capoue pour courir à la moisson des âmes ! N’y comptons pas, je vous en prie. Un homme marié est trop occupé et il n’a point le loisir de songer aux autres. Ne lui demandez pas s’il lui plairait de se dévouer à la gloire d’une idée, d’une doctrine : il ne comprendrait pas : il aime sa femme ! Ne lui demandez pas s’il rêve pour ses frères moins de souffrance, plus de joie, il ne comprendrait pas.

A ce moment, l’abbé Bichaud, ce même convive dont j’avais remarqué l’air absorbé à la naissance du calembour de l’abbé Saquet, lança une fusée de rire qui m’arrêta net. Je regardai ce confrère, assis à ma droite : le nez presque dans son assiette, les mains posées à plat sur son abdomen, l’abbé Bichaud riait en enflant les joues.

— Mais, mon cher, lui dis-je, je ne sais vraiment pas ce qu’il y a de si réjouissant dans mes paroles. Je ne comprends pas. Explica fusius.

L’abbé Bichaud voulait parler, mais la joie l’étranglait. Après de vaines tentatives, il parvint à articuler :

— Ah ! dit-il, d’une voix où roulait un rire contenu, c’est son meilleur !… Ce n’est pas vous, abbé Blondot !… Non… pas vous !… Je n’écoutais pas !… C’est l’abbé Saquet, avec son histoire… Qu’-a-lors-y-fai-re, ca-lo-ri-fè-re !… Ah ! celui-là, c’est son meilleur !… Ceux de l’Almanach du Pèlerin n’approchent pas !… Ca-lo-ri-fè-re ! Hi, hi, hi… Je n’avais pas compris tout de suite… Hi, hi, hi…

— Ah ! m’écriai-je, vous n’avez mis qu’un quart d’heure à digérer le calembour de l’abbé Saquet !… Enfin, maintenant qu’il est passé, je continue. Je disais donc : ne demandez pas à un homme marié s’il rêve, pour ses frères, un accroissement de bonheur, il ne comprendrait pas : il aime sa femme. Demandez-lui, par exemple, où vont ses désirs, ses élans, ses ambitions, il comprendra et vous répondra : « Ma femme est belle et je l’aime. » Son seul et ardent souci est de plaire à celle qui, pour lui, est tout l’univers, le seul échantillon de l’espèce humaine qui mérite de l’intéresser.

— C’est son meilleur !… pas à dire, c’est son meilleur ! Diable de Saquet, va ! murmurait en a parte l’abbé Bichaud dont, à chaque instant, le rire tuméfiait les joues et secouait les entrailles jusque dans leurs profondeurs !

— Oh ! fit l’abbé Leriche, tous les hommes mariés ne sont point amoureux !

— Je m’en doute, dis-je, mais un mari est aussi très occupé qui n’aime plus sa femme comme aux premiers jours ! Des époux qui ont laissé s’éteindre en eux la belle flamme d’amour se querellent ; quand ils se sont querellés, ils se boudent ; quand ils se sont boudés, ils se réconcilient, et ils recommencent le lendemain. La vie passe à ce petit jeu. Si le vieux Tertullien revenait parmi nous, en voilà un qui nous en dirait long sur ce chapitre !

— Tertullien ! s’écria l’abbé Saquet, de quoi se mêle-t-il, celui-là ?

— Tertullien, repris-je, écrivit un traité des Incommodités du mariage, puis il voulut en tâter. Il se maria et composa un traité de la Patience. Sans doute, le cher grand homme, encore qu’il fût tombé en puissance d’épouse, vivait-il dans le célibat du cœur : sans doute, voulait-il se consoler de n’avoir point suivi les conseils qu’il donnait aux autres en leur prêchant une vertu qu’il n’avait, hélas ! que trop d’occasions de pratiquer : la patience !

— Mais, fit l’abbé Martin, la patience est de mise dans tous les ménages. Les hommes ne sont pas des saints, les femmes ne sont pas parfaites.

— Vous avez une bouche d’or, mon cher confrère, repris-je. La patience est une vertu privilégiée. Elle était de mode au temps de Tertullien : elle se porte encore aujourd’hui, dans tous les ménages : tout comme au troisième siècle, les femmes possèdent chacune leur petit patrimoine de défauts. Aussi, est-il infiniment sage d’interdire aux prêtres d’associer, par le mariage, une femme à leur mission. Mais il nous faudrait, à nous prêtres, sous peine de voir notre sacerdoce tomber en quenouille et le zèle de la maison de Dieu s’affaiblir, peu à peu, en nous parmi les soucis et les affections de la famille, il nous faudrait des femmes pacifiques, prudentes, charitables, miséricordieuses, désintéressées, dévouées, humbles, simples, modestes, soumises, discrètes.

— Ah ! mais, fit un confrère, une femme ainsi habillée, ce n’est pas article courant !

Le génie de l’abbé Saquet enfanta aussitôt une idée divertissante :

— Mais, s’écria-t-il, j’y pense ! On pourrait fonder des maisons de confiance où l’on nous préparerait, où l’on nous cultiverait des épouses ! On ferait un choix parmi les sujets : la fleur serait pour nous, le déchet pour le prochain. Enseigne de la maison « Spécialité d’épouses pour ecclésiastiques, sobriété garantie. »

MM. les curés s’ébaudirent fort.

— Oui, dis-je, on établirait des parterres discrets où germerait la fleur élue que nous irions cueillir pour embaumer notre presbytère.

— Oh ! oh ! oh ! firent plusieurs confrères.

— Curé de Romenay, dit le doyen, on ne croirait jamais, à vous voir, que vous êtes poète !

J’allais continuer, quand la bonne du doyen entra dans la salle à manger, et s’adressant à moi :

— Monsieur le curé de Romenay, dit-elle, il y a là un jeune homme qui veut vous parler.

Je quittai aussitôt la table et pénétrant dans le corridor je me trouvai face à face avec M. Octave Ferrandière.

— Eh bien, s’écria-t-il, cette fois, ça y est !

— Mais quoi ?

— Oui, reprit-il, Maxim vient d’enlever la femme du pasteur ! A l’heure qu’il est, ils sont à Paris !

— Patatras ! Mais c’est un abominable scandale ! Votre ami Maximilien est un garnement. Je ne m’étais pas trompé. Pour satisfaire l’égoïsme d’une passion criminelle, il couvre d’opprobre le plus honnête homme que je connaisse, M. Asseler ! Ah ! je l’avais bien jugé, le fils de M. le maire !

— Je suis venu au grand galop vous prévenir, continua le jeune homme : comme c’est vous qui êtes la cause de tout ce qui arrive !…

— Vous êtes charmant ! Je suis la cause de ce qui arrive ! Enfin, nous discuterons ailleurs. Vous serait-il agréable, monsieur Octave, de saluer ces messieurs ? Voulez-vous me suivre dans la salle à manger ?

— Non, non, non, fit vivement M. Octave. Quinze curés ! ça me fait peur ! Je rougirais.

— Pauvre petite jeune fille ! Je ne veux pas vous intimider… Vous avez votre voiture ?

— Oui, monsieur le curé.

— Vous me reconduisez à Romenay ?

— Très volontiers, monsieur le curé.

— Alors, je vais saluer ces messieurs et je suis à vous.

— Entendu !

J’allai m’excuser auprès de M. le doyen. Je pris congé de mes confrères.

— Comment, vous partez ! s’écria l’abbé Pavillon très surpris, mais vous n’avez pas pris de dessert ?

— Mais, je m’en passerai, dis-je.

— Ah ! fit ce confrère de plus en plus étonné.

A l’heure où j’écris ces lignes, je ne suis pas très sûr que l’auteur du le Phylloxéra existe-t-il ? soit revenu de l’ahurissement qui l’empoigna quand il se vit face à face avec cet acte de grandiose détachement : pas de dessert !

J’étais à peine installé dans la voiture à côté de M. Octave, que le jeune homme dit :

— C’est égal, monsieur le curé, je ne voudrais pas être à votre place !

— Et pourquoi donc ?

— Les remords me tortureraient : je sécherais.

— Oh ! oh !

— Oui, reprit M. Octave, quand je songe que si vous ne vous étiez pas obstiné à déblatérer, devant ma mère, contre le mariage de Maxim et de ma sœur, le gros scandale d’aujourd’hui ne se serait pas produit. Vrai, quand j’y pense, j’ai du remords pour vous !

— Vous êtes bien charitable, monsieur Octave. Je ne vous savais pas la conscience aussi susceptible. Et quand les deux oiseaux se sont-ils envolés ?

— Hier soir. Ils ont pris à Champvieux le train pour Paris.

— Mais c’est fou ! m’écriai-je.

— C’est idiot, fit M. Octave. Du reste, je l’ai dit à Maxim.

— Comment, vous étiez prévenu ?

— Parbleu ! si j’étais prévenu ! Depuis longtemps, je m’attendais à un esclandre. Souvent, Maxim me disait : « Tu sais, elle est un peu toquée, la petite Asseler. Elle rêve d’aventures. Le temps qu’elle n’emploie pas à se friser, à se boucler, à se poudrer, à se bichonner, elle le passe à lire des romans imbéciles — du reste, il n’y en a que de cette sorte — où l’on prouve que le mariage est un état contre nature, qu’une femme ne doit pas être fidèle à son mari, mais à l’amour son seigneur et maître. A force d’absorber de cette bouquinerie, elle en est arrivée à cette conviction : une femme qui vit avec un mari qu’elle n’aime pas est une prostituée. Or, la petite Asseler n’adore pas précisément son mari ! Pour ma part, je ne suis pas son ami, mais je n’aurais qu’à vouloir. » Tels sont les propos que me tenait Maxim !

— Alors, m’écriai-je, voilà une femme qui quitte son mari et s’enfuit avec un polisson, tant elle a peur d’être une prostituée ! Quelle hauteur d’âme que le vulgaire ne peut atteindre !… Et vous n’avez rien tenté, monsieur Octave, pour dissuader votre ami de commettre cette jolie petite infamie ?

— Ah ! mais si, fit le jeune homme. J’ai insulté Maxim de mon mieux quand j’ai vu qu’il allait peut-être céder. Je l’ai traité « d’imbécile, de crétin, d’idiot, de vaurien, de rasta ». Vous pouvez vous en rapporter à moi ! Pour toute réponse à mes injures, il se contentait de me dire : « Je me distrais, que veux-tu ! Mon père, qui n’espère plus venir à bout de l’entêtement de ta mère et de ton curé, a tourné ses vues vers un autre mariage : c’est Mlle Garétin qu’il me destine, cette grosse fille rougeaude qui est aussi laide que riche. Et tu connais mon père : avec lui, il faut obéir ou c’est la grande colère. Or, je résiste. On me tuerait plutôt que de me conduire chez les Garétin ! Aussi, la maison n’est-elle plus habitable pour moi. Je la fuis. Je vais, chaque jour, voir Mme Asseler qui est agréable à voir et dont le babil m’amuse. Cela finirait par un joli petit scandale qu’il ne faudrait pas trop s’en étonner ! » Eh bien, il est venu, le scandale !

— Mais, demandai-je, étiez-vous prévenu du jour de la fugue ?

— Pas du tout, fit M. Octave. Maxim m’a écrit, mais je n’ai reçu l’épître que ce matin : tenez, la voici.

M. Octave tira une lettre de sa poche et me la lut. Elle débutait, je m’en souviens, par cette phrase : « Il y aura demain un joli chambard dans Romenay. » M. Maximilien Thury donnait ensuite, assez brièvement, les raisons de son brusque départ : « Ce qu’il avait prévu était arrivé : son père désirait qu’il épousât Mlle Garétin, voulait le présenter à la famille de cette jeune fille, n’admettait aucun délai, etc., etc. Maximilien avait opposé un refus catégorique au désir, ou plutôt à l’ordre de son père qui ne savait jamais contenir son dépit. Colère violente, presque tragique, de M. le maire. Maximilien avait été pour ainsi dire, chassé de la maison. Coïncidence fatale et vraiment étrange : ce jour-là même, Mme Asseler avait, elle aussi, essuyé un orage. Son mari, « individu des plus jaloux », lui avait reproché, en termes amers, sa tenue, ses propos, ses toilettes, ses fréquentations, ses goûts, ses plaisirs. Elle avait résolu de le quitter aussitôt, de fuir l’enfer conjugal et de s’en aller vers la liberté, avec celui qu’elle aimait, avec lui, Maxim. » Le fils de M. le maire terminait sa lettre par ces phrases : « Si j’ai consenti à déguerpir avec cette femme jolie autant que toquée, c’est que, je le savais, — elle me l’affirmait, du reste, — elle serait tout aussi bien partie sans moi et que j’étais moi-même, depuis longtemps, décidé à regagner Paris. Je m’offre là une escapade un peu moins banale qu’une autre : voilà tout ! Tu me comprendras, mon cher Octave, j’en ai la certitude : tant pis pour les autres, s’ils ne sont pas contents ! »

— Il est charmant, dis-je, votre ami ; je ne puis m’empêcher de le trouver sublime. C’est un beau gredin !

— Évidemment, reprit M. Octave, ce que Maxim vient de faire là est idiot. C’est pourquoi, aussitôt la lettre reçue, je suis venu vous arracher à vos curés. Si vous le vouliez, le mal serait réparé. On ne sait pas encore à Romenay si c’est une fuite ou un petit voyage d’agrément que Mme Asseler s’offre là avec l’autorisation du mari. Je n’ai qu’à télégraphier à Maxim : « Curé devenu bon type, prêche pour ton mariage avec Camille. » Maxim accourt, se jette aux pieds de Camille, maman pleure, tout le monde s’embrasse et, dans un mois, les cloches de votre église se mettent à danser dans la tour, comme aux plus grands jours. C’est le mariage. Cérémonie de première classe, bien entendu. Joli tarif pour la fabrique, cadeau pour l’église, un lustre, une bannière, des statues en veux-tu, en voilà ! Et M. le curé ne sera pas oublié ! Camille ignore tout à l’heure qu’il est. Si elle apprend l’histoire, — et c’est pour demain, au plus tard, — flambé, mon Maxim ! Camille ne pardonnera pas.

— Mais, fis-je, naïf que j’étais, je m’imaginais que, M. Maximilien et vous, aviez répudié tout espoir !

— Moi pas ! reprit M. Octave. J’espère toujours. Et croyez-vous donc que contrairement à toutes mes habitudes, à mes goûts, je sois ici, dans ce Romenay, en plein mois de février, pour le seul plaisir de patauger dans la boue et d’entendre les corbeaux insulter les curés « Coa, coa » ? Je suis resté ici pour suivre les événements, pour vous surveiller, je veux dire pour savoir si, tôt ou tard, on n’arriverait pas à faire quelque chose de vous, pour empêcher Maxim de commettre la forte gaffe. Si seulement cet imbécile-là m’avait écouté !… Allons, monsieur le curé, faut-il télégraphier ?

— Oh ! m’écriai-je, comme vous y allez, monsieur Octave !

— Quel scandale pour vos paroissiens, monsieur le curé ! Un jeune homme qui s’enfuit avec une femme mariée ! Demain, les jeunes filles de la congrégation sauront tout. Joli exemple ! Vous pouvez enlever de leur chemin cette pierre d’achoppement. C’est même votre devoir.

— Et croyez-vous donc, monsieur Octave, que les agissements de votre ami Maximilien soient bien faits pour m’intéresser à son bonheur ? Un homme qui s’est fait le complice de Mme Asseler, pour berner le mari, et dont la bonne réputation était, du reste, bien avant cette histoire, fortement ébréchée !

— Ses agissements ! fit M. Octave. Mon Dieu, quand bien même il aurait flirté avec Mme Asseler.

— Oh ! oh ! flirté ! fis-je sur un ton sceptique. Je suis tout heureux, monsieur Octave, de trouver en vous une réserve de candeur que je ne soupçonnais pas. A votre place, mon cher, je m’abonnerais à un journal pour jeunes filles !

— Ah ! bien entendu, je n’assiste pas à leurs entrevues ! Mais, enfin, pourquoi haïssez-vous tant Maxim ?

— Qui vous a dit que je le haïssais ?

— Avec cela que je ne le sais pas ! Évidemment, Maxim n’est pas un béjaune ! Mais combien d’autres ne valent pas mieux que lui, qui valent moins et qui savent se tailler une jolie place dans la vénération des familles ! Les commères de Romenay sont fortes pour raconter les petites polissonneries de Maxim ; elles font, du reste, bonne mesure, et la moitié des histoires qu’elles publient sont fausses. Mais ce qui est à son honneur, elles oublient d’en parler ! Mais ses bonnes actions…

— C’est qu’elles les ignorent. Votre ami est vraiment trop humble : quand il se cache, c’est pour faire le bien.

— Ma foi, monsieur le curé, vous ne croyez peut-être pas si bien dire ! Vous pouvez vous moquer, si vous le voulez, mais je sais une circonstance où Maxim s’est conduit comme un très honnête homme, où il a fait preuve de loyauté, de désintéressement et d’un tas d’autres bons sentiments qui ne sont pas à la portée de tous les fils de famille, même les plus « comme il faut ! » Je ne vous ennuie pas, monsieur le curé ?

— Au contraire, monsieur Octave.

— Alors, c’est bien. Je dis que Maxim n’est pas l’homme que vous paraissez croire. Il avait rencontré — il y a de cela plusieurs années — une certaine jeune fille dans un village voisin de Romenay, à Villegéneray. Elle était jolie, pas sotte, roublarde comme pas une, avec des petits airs pudibonds, des mines d’Agnès. Mon Maxim s’en éprit. Lui qui, d’ordinaire, se laisse adorer béatement, il y allait, cette fois, de son voyage : touché pour de vrai ! Il l’était si bien qu’il emmena la demoiselle à Paris, qu’il vécut avec elle pendant deux ans, qu’elle le berna sans le prévenir et sans qu’il se doutât de son malheur, bien entendu. Jusqu’ici, rien qui soit prodigieux. Un jour, elle crut que le plus beau de ses rêves allait se réaliser : le mariage ! Comme elle est une comédienne perfectionnée, elle y va de la grande scène classique : « Maxim, tu vas être père ! » Mon gros bêta s’attendrit, croit que c’est arrivé et, comme un nigaud, promet le mariage. Et aussitôt, de prendre ses dispositions pour tenir parole. Un beau jour, il me fait part de sa détermination : « C’est moi, me dit-il, qui ai séduit cette jeune fille, qui l’ai amenée à Paris, qui lui ai fait rompre un mariage, — tu sais qu’Adrienne devait épouser un jeune cultivateur de son village à qui elle était depuis longtemps « promise ». — La voilà à la veille d’être mère. Je sais comment un honnête homme doit se comporter en pareille circonstance. » Et Maxim n’apprit qu’il était résolu à épouser Adrienne. Il s’attendait à une résistance furieuse de la part de son père qui, vous le savez, n’est amoureux, lui, que des belles fermes. Aussi, Maxim avait-il son plan tracé ! Il connaissait des hommes politiques : il avait sollicité et n’avait qu’un mot à dire pour obtenir, par leur entremise, un emploi dans les colonies. Si, comme il n’avait que trop de raisons de le craindre, son père s’opposait au mariage, il aurait recours aux actes dits « respectueux », ainsi nommés parce que les parents les regardent comme la plus grosse injure qu’on puisse leur faire. Ce même jour, Maxim m’annonça qu’Adrienne était depuis la veille à… (dans notre département), où elle avait une tante chez qui elle ferait ses couches. Il me dit aussi qu’il prenait, le soir même, le train pour Romenay, où il allait, à tout hasard, demander à son père l’autorisation d’épouser Adrienne. Je dis à Maxim : « Veux-tu me faire plaisir ? Eh bien, promets-moi de ne parler de rien à ton père, avant que tu ne m’aies revu ! Tu sais que moi-même je vais à Romenay après-demain. — S’il ne faut que cela pour t’être agréable, répondit Maxim, je promets : je t’attendrai. » Je le laissai partir et, deux jours après, comme il était venu m’attendre à la gare de Champvieux, je lui dis en l’abordant : « Mais tu n’es qu’une bête ! — La preuve ? fit-il. — Je vais te la donner en voiture ! » Dès que nous fûmes assis dans la fameuse victoria où vous installez des mannequins en soutane quand vous avez besoin de vous distraire…

— Allons, monsieur Octave, pas de jugements téméraires !

— Dès que nous eûmes pris place dans la victoria, je sortis un paquet de lettres de ma poche. Je le tendis à Maxim : « Abreuve-toi », lui dis-je. Il reconnut aussitôt l’écriture et devint blême. C’étaient des lettres — vous l’avez peut-être déjà deviné — que la demoiselle Adrienne écrivait à ses divers amis. Je n’avais pas eu grand’peine à recueillir ces poulets : lesdits jeunes gens étaient, comme de juste, les meilleurs amis de Maxim, les miens par conséquent. J’avais employé les deux jours précédents à me procurer des autographes : on me les avait confiés sans de trop grandes difficultés, car j’avais avoué aux amis qu’il s’agissait d’arracher Maxim aux embûches d’une coquine qui voulait lui « faire le coup du mariage ». « Nous risquons fort de nous brouiller avec Maxim, me dirent-ils, mais enfin nous lui rendons, à ce pauvre garçon, un si grand service ! » Je vous assure qu’ils regardaient Maxim comme leur obligé ! Je mettais beaucoup d’entrain à cette collecte d’épîtres précieuses, car, enfin, je quêtais pour une bonne œuvre, pour empêcher un ami d’épouser une gourgandine horriblement rusée. Dans le paquet de lettres, il s’en trouvait une à moi adressée, où la demoiselle Adrienne m’assurait, avec beaucoup de fautes d’orthographe, de sa sympathie. Je n’ai pas besoin de vous dire que je ne répondis pas à l’invitation qui m’était galamment adressée… Maxim m’avait passé les guides et, sans desserrer les dents, se mit à lire les épîtres. Quand il fut arrivé à la dernière ligne de la dernière lettre, il me dit d’une voix très brève : « Pourquoi ne m’as-tu pas prévenu plus tôt ? — Ah ! mon cher, répondis-je, je ne fais pas ce métier-là ! D’abord, tu ne m’aurais pas cru. Tu te serais peut-être imaginé que je travaillais pour mon propre compte. Si tu n’avais pas parlé mariage, je me serais tu, et il fallait une considération de cette importance pour me faire passer sur mes répugnances ! » Maxim resta silencieux pendant quelques minutes, et il m’eût paru indécent de troubler ses réflexions. Tout à coup, sa colère, accumulée pendant qu’il lisait les lettres et qu’il m’écoutait, éclata en injures à l’adresse de la bien-aimée. Je n’ai pas recueilli ces horreurs pour les livrer à la postérité ! « Ah ! s’écria Maxim, je me rappelle maintenant certaines choses qui ne me paraissaient pas nettes et que je n’avais jamais cherché à éclaircir ! Je me souviens de certaines raisons qu’elle me donnait, pour s’excuser de rentrer en retard, pour ne pas sortir avec moi ! Je n’ai vraiment pas le droit de me croire malin ! Et dire que j’étais prêt à tout sacrifier pour cette créature, prêt à reconnaître comme mien l’enfant d’un autre ! des autres ! » Maxim, pendant plus de trois mois, refusa de s’intéresser à Adrienne et de s’enquérir de ce qu’elle devenait. Il fit le mort et, comme l’aimable jeune fille le croyait parti aux colonies où elle devait aller le rejoindre, elle ne lui écrivit point. Enfin, un beau jour, il apprit qu’à la suite de ses couches, son ancienne amie avait manqué trépasser d’une péritonite, que sa tante se refusait à la garder plus longtemps chez elle, qu’Adrienne allait se trouver sans ressources avec un enfant sur les bras. Eh bien, tenez, monsieur le curé, si vous étiez debout, ce que je vais vous raconter vous culbuterait d’étonnement : c’est pourtant la vérité ! Mon gros nigaud de Maxim ne fut-il pas pris de remords ? Il se dit qu’il lui restait un devoir à remplir, qu’il avait détourné une jeune fille d’un mariage où elle eût trouvé l’aisance et la considération, que, sans lui, cette jeune fille ne connaîtrait jamais la misère, qu’il était d’un honnête homme de réparer le dommage dont il ne pouvait que s’avouer l’auteur, et patati et patata : des vieilles rengaines de procureur en détresse, quoi !

— Ce sont d’honorables scrupules, dis-je.

— Attendez, reprit M. Octave, vous allez voir : Maxim n’hésita pas longtemps à prendre le parti que lui dictait sa conscience (car, enfin, il en a une, quoique vous ayez l’air d’en douter) : il emprunta 10,000 francs — 10,000 francs, ni plus ni moins ! — à un notaire de ses amis et les fit porter à l’Adrienne qui accepta cette jolie aumône, avec quel ravissement, vous le devinez, 10,000 francs ! Comme elle a dû rire, la gueuse ! Quelle noce ! quelle noce ! « Mon cher, dis-je à Maxim, tu encourages le vice. Si cette jeune fille recevait 10,000 francs de tous ceux qui peuvent prétendre à la paternité de monsieur son fils, elle pourrait bientôt monter une écurie de courses. — J’ai fait mon devoir », me répondit simplement Maxim. Eh bien, monsieur le curé, que pensez-vous de ce garnement, de ce sacripant ? J’en connais parmi vos paroissiennes qui se signent quand on prononce son nom devant elles. Connaissez-vous beaucoup de petits jeunes gens, je dis des mieux famés, des petits jeunes gens « bien convenables » capables d’agir avec une originalité aussi bêtement honnête, d’être aussi désintéressés, aussi naïfs que l’a été Maxim ? »

Je ne me préoccupai pas de répondre à cette question. Les révélations de M. Octave avaient jeté l’émoi parmi mes souvenirs. Je me rappelais mon séjour à… (c’était bien le village où Mlle Adrienne s’était retirée), la petite maison où j’étais entré un soir, la chambre aux murs blancs et aux solives noires, le grand lit à baldaquin, la figure décolorée de la jeune fille qui me faisait appeler et, enfin, ces confidences qui avaient fixé fermement en moi la conviction de l’indignité de Maximilien, qui m’avaient poussé à la résistance, quand M. Thury était venu solliciter mon approbation pour un projet de mariage. Et M. Octave, je le savais, était un homme loyal et sincère : il ne mentait jamais ! Mais alors…

Je restais silencieux. Mon jeune ami, me voyant songeur, me dit : « Je suis sûr, monsieur le curé, que vous avez des regrets ! Je parierais que Maxim vous est sympathique, maintenant que vous savez que lui aussi a été trompé ! C’est là un malheur qui n’arrive qu’aux braves gens ! Allons, monsieur le curé, avouez que, pour un chenapan, Maxim ne s’est pas trop mal conduit ! Vouloir épouser son amie parce qu’elle va être mère, quelles mœurs qui ne sont plus de mode, si jamais elles l’ont été ! Combien d’autres n’auraient vu là, au contraire, qu’une occasion de rompre ! J’espère bien que si vous refusez votre estime à Maxim, ce n’est pas pour en garder une meilleure part à la demoiselle Adrienne ! En voilà une qui méritait d’être fouaillée ! Oh ! si je la tenais ! Voyez un peu comment je la traiterais !

M. Octave saisit son fouet et le fit claquer rudement sur la croupe de sa jument Manda. La bête redressa vivement la tête et partit à une allure impétueuse. La voiture filait sur la route, rapide comme l’automobile des temps nouveaux.

— Monsieur Octave, fis-je, vous ne pourriez pas retenir un peu votre cavale ?

— Oh ! l’ignoble créature ! dit le jeune homme. Si cette Adrienne était là, devant moi, à la place de ma jument, voilà comment je vous la caresserais ! Il me semble que je tape sur elle !!

Avant que je n’eusse le temps de retenir son bras, il frappa l’échine de la bête avec le manche du fouet. Manda bondit sous les coups, tenta de se cabrer et, dans un brusque écart, porta la voiture sur le bord du fossé. Je me récriai, je protestai :

— Mais, vous voulez m’assassiner ! Mais, c’est un guet-apens !

— Non, dit M. Octave, quand, d’un violent coup de guides, il eut remis l’attelage au milieu de la route ; je voulais tout simplement vous montrer comment j’aimerais à traiter les femmes trop rusées ! Vous avez eu peur, monsieur le curé ? Mais vous êtes en état de grâce ; si vous mouriez…

— Oh ! mais je ne me soucie pas du tout de trépasser en votre compagnie ! Saint Pierre, en me recevant à la porte du paradis, ne manquerait pas de me faire observer que j’ai de bien mauvaises connaissances !

— Enfin, vous êtes sauvé pour cette fois ! Nous voici arrivés aux premières maisons de Romenay. Je vais ralentir l’allure de cette Manda.

— Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai.

Cinq minutes après, je descendais de voiture devant la grille du presbytère. Comme je tendais la main à M. Octave, avant de le quitter, il me dit :

— Eh bien, monsieur le curé, faut-il télégraphier à Maxim ?

— Je vous le défends bien ! répondis-je.

— Non, vrai, dit le jeune homme, quand vous avez une idée en tête, il faudrait vous guillotiner pour vous l’arracher ! Et encore ! Enfin, à bientôt, monsieur le curé !

— A bientôt, monsieur Octave !

VIII

Elles sont endiablées, les femmes de Romenay. Souvent, je me demande, s’il y a quelque part, dans un coin de leur maison, un manche à balai, pourquoi messieurs les maris n’en usent pas et ne leur en frottent pas les épaules avec tendresse. Scruter les actes du prochain, gloser sur ses fréquentations, éplucher votre réputation, barboter dans votre vie comme les canards dans un étang, voilà leurs délices : elles s’y livrent septante fois sept fois dans leur journée. Rien n’est secret pour les femmes de Romenay. Elles vous regardent sous le nez et si, dans votre œil, elles aperçoivent une paille, elles publient qu’elles ont vu une poutre. Quand vous passez dans la rue, elles peuvent dire où vous allez, d’où vous venez, pourquoi vous pressez le pas, pourquoi vous paraissez joyeux ou préoccupé. Et ne croyez point, je vous prie, que leur curiosité s’arrête au fameux mur de la vie privée ! Ah ! qu’elles ont donc vite fait de l’escalader ! Un élan, une pirouette, une culbute : une, deux, trois, elles sont chez vous et elles n’ignorent rien de ce qui s’y fait, de ce qui s’y dit : il n’y a pas souvenir que quelqu’un soit entré chez vous sans qu’elles en fussent aussitôt prévenues, sans qu’elles en aient semé la nouvelle par le pays. Elles savent les dimensions de vos citrouilles et ce qu’il faut en penser. Elles divulguent vos goûts, proclament que vous avez des faiblesses pour tels mets et connaissent le menu du repas que vous allez prendre. On dirait qu’elles ont humé l’arome de vos casseroles et qu’elles en ont, tous les jours, soulevé tous les couvercles. Elles lâchent dans Romenay d’invraisemblables histoires qui courent la ville, et personne qui puisse savoir sous quel chignon elles sont écloses ! Vous perdriez votre temps à leur demander le nom des témoins qui ont vu le fait qu’elles content, entendu les paroles qu’elles rapportent ; vous recevriez pour toute réponse : « Dame ! ça se dit ! » Ah ! mon bâton de merisier !

Je vous laisse à penser si ces paroissiennes se trémoussèrent quand elles apprirent la fugue de Mme Asseler ! Quelle pitance offerte à leur loquacité goulue ! Elles étaient là quelques quarterons de commères dont l’imagination débridée se complaisait aux récits extravagants. Ne s’avisèrent-elles pas d’annoncer à toute la ville que M. Asseler et moi étions des amis, oh ! mais des amis ! « Comme la misère et le pauvre monde, ma chère, ça ne se quitte pas. » — J’aurais pu leur faire observer que M. Asseler et moi, pour être si unis, ne les avions pas ensemble menées aux champs pour les y garder, mais je m’abstins de protester. Ne prétendirent-elles pas que c’était sur mes dénonciations, sur mes conseils que M. Asseler avait réprimandé sa femme, lui avait « fait une scène à tout casser » à la suite de laquelle l’épouse indignée s’était enfuie ? Et c’étaient des anecdotes, des détails précis. Un jour que je jouais aux cartes avec le pasteur, et que celui-ci gagnait, je n’étais écrié : « Je m’arrête, mon cher Asseler, avec vous, je perdrais jusqu’à mon dernier sou ; car enfin, il n’y a pas de doute : vous êtes un mari trompé ! » Je vous demande un peu ! Quand je vous dis qu’elles sont endiablées, les femmes de Romenay !

Au lavoir, Mme Asseler avait une mauvaise presse. Les Nausicaa de Romenay se déchaînaient contre la femme du pasteur. Afin de pouvoir mieux s’indigner, elles s’ingéniaient à voir dans la conduite de Mme Asseler un affront fait à leur sexe. Toutes leurs sympathies allaient au pasteur : « Quel dommage, disaient les femmes d’âge ; un si brave homme ! — Un si bel homme ! s’écriaient les autres. » — Oh ! la vilaine femme, concluaient-elles en chœur ; oh ! la gueuse ! oh ! la… Je ne me charge pas de vous redire les appellations qu’elles lui prodiguèrent et qu’elles ne firent pas dessaler, je vous promets, avant de les servir ! Jamais la Vireuse n’avait entendu égrener pareil chapelet d’injures. Nous ne sommes plus au temps où les femmes, en punition d’une faute, étaient changées en bêtes : si Mme Asseler fût devenue grenouille de notre rivière, on l’aurait vue fuir prestement sous les ajoncs.

Elles aussi « ces dames » étaient en émoi. Elles ressentaient une immense commisération pour le pasteur, un immense mépris pour son épouse. On plaignait M. Asseler ; on eût voulu offrir de pures consolations à ce bien-aimé du malheur. Il faisait de très rares sorties et se tenait enfermé chez lui, dans une imposante solitude. Il avait renvoyé sa domestique et, deux fois le jour, l’hôtelier du Cheval blanc lui faisait porter ses repas. Quand il lui arrivait de quitter sa retraite, il marchait dans les rues, la tête légèrement inclinée en avant, l’air pensif, et ne regardait personne. « Comme il souffre ! Quelle horreur de femme ! » disaient ces dames qui, de leur chambre, guettaient ses allées et venues, et soulevaient discrètement le rideau de la fenêtre pour le suivre des yeux. On voulait contempler l’objet de tant d’infortune, savoir avec quelle force et quelle dignité il portait le poids de l’adversité, connaître la tristesse de son visage afin de s’apitoyer, jusqu’aux larmes, sur un si grand délaissement, sur les douleurs du tendre martyr : « Oh ! qu’il est pâle ! murmuraient-elles ; comme il l’aimait ! » Les maris, toujours enclins à trouver plaisantes les mésaventures conjugales de leur prochain, s’abandonnaient à des réflexions malséantes ; hélas ! ces railleries n’ont pas varié depuis si longtemps qu’il y a des femmes impudentes ! L’adultère est un crime selon le droit naturel, le droit divin, le droit positif : je n’arrive pas à comprendre pourquoi on le trouve si drôle, quand c’est le prochain qui en est victime. Ces dames se scandalisaient, s’indignaient : « Et si cela t’arrivait à toi, que dirais-tu ? » lançaient-elles à la face de leur époux. « Ah ! mesdames, disait le notaire, faites de la charpie pour le cher blessé ; brodez des mouchoirs, de fins mouchoirs pour sécher ses beaux yeux !… » ajoutait-il avec un soupir. L’épouse du tabellion badin ne pouvait que hausser les épaules et que dire : « Oh les hommes ! les hommes, ça n’a pas de cœur ! »

Pour témoigner publiquement au pasteur leurs sentiments d’estime et de commisération, ces dames ourdirent une petite manifestation. Elles résolurent de se rendre en groupe, un dimanche, au « culte » protestant. Le projet fut mis à exécution. Jamais M. Asseler n’eut devant lui un auditoire plus fourni et plus compatissant et plus attendri. Tout Romenay s’entretenait de l’événement : les hommes de la ville se firent, ce jour-là, des pintes de bon sang. La femme du notaire, replacée par le départ de Mme Asseler dans la suprématie de toutes les élégances, sortit de ses armoires une robe triomphale en velours rouge et on parla avec de grands éloges de son jabot « véritable imitation de dentelles de Malines ». Mme Cobichet avait « rajeuni » pour la circonstance la robe de soie qu’elle portait au lendemain de ses noces et elle s’était couronnée de son chapeau de première classe où les violettes se mariaient aux primevères : on ne pouvait la voir, ainsi coiffée, sans penser au printemps et sans le regretter, par comparaison. Les demoiselles Cobichet, renommées entre toutes les filles nubiles de Romenay pour leur « goût », leur dextérité à confectionner elles-mêmes leurs atours, passèrent une semaine entière à se composer des « toilettes » dans l’esprit du dernier catalogue de la saison. Elles les portèrent à la cérémonie. Mlle Ernestine, la plus jeune fille de l’apothicaire subtil, se singularisait par son ardeur, sa sincérité à gémir sur la grande infortune de M. Asseler. Elle qui, depuis plusieurs années, convoitait un époux « poétique et littéraire », devenait infidèle à son idéal : elle s’attendrissait en pensant à l’isolement du pasteur, et sans doute se disait-elle que le bonheur, s’il existait, devait avoir des yeux bleus et de belles moustaches blondes : l’homme de plume au regard profond, au nez génial, au front épique reculait dans ses sympathies, tandis que M. Asseler avançait. Déjà, on murmurait dans Romenay que Mlle Ernestine était « toquée du pasteur », et M. Cobichet, qui ne pouvait pas ne pas connaître les bruits qui erraient par la ville, ne protestait pas.

L’imagination de ces dames se mit d’accord avec leur cœur : une légende naquit. Ce fut bientôt pour elles toutes un article de foi que M. Asseler, seul dans sa vaste maison, dont les persiennes étaient closes, se livrait, sans désemparer, à un désespoir tragique. A les en croire, le pasteur avait couvert d’un voile les portraits de sa femme, il avait fermé à double tour la chambre conjugale, il n’y était pas entré depuis le départ de l’épouse criminelle et toujours adorée. Là, devant cette porte, nuit et jour, il pleurait ; les métaphores séculaires : « ruisseaux, torrents de larmes », devaient être décrassées et appliquées dans toute leur rigueur. Et M. Asseler de s’écrier entre deux sanglots : « Reviens, reviens ; je te pardonne, je t’aime ! » Je demandai à Prudence qui se faisait, devant moi, l’écho de ces racontars :

— Mais, puisqu’il est seul dans la maison, qui donc peut dire si M. Asseler s’y lamente ou s’y réjouit ?

— Ah ! ça, répondit Prudence, bien sûr que je ne l’ai pas vu ! Ces dames le disent.

— Ah ! ce sont ces dames ! Eh bien, écoutez-moi, Prudence. Je vous charge d’une mission de confiance.

— Oui, monsieur le curé !

— Vous allez mettre une coiffe propre.

— Oui, monsieur le curé.

— Vous allez mettre un tablier propre.

— Oui, monsieur le curé.

— Vous allez mettre votre fichu neuf.

— Oui, monsieur le curé.

— Vous allez prendre votre panier à provisions.

— Oui, monsieur le curé.

— Et vous allez vous rendre chez chacune de ces dames.

— Oui, monsieur le curé.

— Et à chacune d’elles, vous entendez bien, vous tiendrez de ma part le langage suivant : « M. le curé m’envoie vous prévenir que vous êtes un peu fatiguée — et ce disant, vous vous frapperez le front avec la main droite — et qu’il faut avertir au plus vite votre mari pour qu’il vous fasse soigner. »

— Ah ! non, jamais ! s’écria Prudence indignée. Les femmes les plus comme il faut de Romenay ! Je ne veux point de pareilles commissions !… Ces femmes-là dérangées ! timbrées ! Des femmes qui portent des robes de soie, et qui donnent le pain bénit, et qui ont des maisons couvertes en ardoises ! Mais c’est tout ce qu’il y a de bien dans le pays ! ajouta Prudence en s’esquivant.

Il me fut aisé de constater qu’il y avait échange de racontars entre les deux « sociétés » de Romenay. La légende de la grande amitié qui nous liait, le pasteur et moi, de nos relations quotidiennes, monta du lavoir au salon de la femme du notaire : elle prit racine dans l’esprit de ces dames où tout germait, où tout fleurissait. « M. Asseler et moi ne pouvions nous quitter. » Ce fut bientôt pour tout Romenay article de foi. Je ne tardai pas à m’en convaincre.

Un matin, vers huit heures, comme je sortais de l’église, je vis M. Cobichet qui se tenait sur le seuil de sa pharmacie d’où il me regardait venir et m’adressait un sourire de sympathie. Quand je fus arrivé près de lui, il enleva prestement sa calotte de velours, fit une révérence et me dit sur un ton joyeux :

— Monsieur le curé, je vous guettais.

— Ah ! ah ! fis-je. Vous désirez me parler, monsieur Cobichet ?

— Si monsieur le curé veut me faire l’honneur d’entrer, il aura droit à toute ma reconnaissance.

— Mais très volontiers.

Quand nous eûmes pénétré dans la pharmacie, M. Cobichet me dit :

— Vous me permettrez, monsieur le curé, de vous recevoir dans la salle à manger. Nous serons là mieux à l’abri des regards malveillants. C’est que, voyez-vous, les ennemis de la religion ne reculent devant rien. Ils surveillent toutes vos démarches — je vous le dis confidentiellement. — Les gens du Café de la Lumière ne manqueraient pas de dire, s’ils nous apercevaient causant longuement, que nous complotons contre eux. Et quand on est dans le commerce…

— Je comprends, je comprends, monsieur Cobichet.

— C’est, du reste, pour cette raison, reprit l’apothicaire subtil, que je me suis cru autorisé à vous demander un entretien chez moi, au lieu de me rendre au presbytère, comme les convenances l’eussent exigé.

— Je comprends, je comprends, monsieur Cobichet.

Le pharmacien m’introduisit dans la salle à manger et, très empressé, approcha de la cheminée un fauteuil voltaire. Quand j’y eus pris place, les pieds au feu, M. Cobichet s’assit lui-même sur une humble chaise et commença :

— Monsieur le curé, je voudrais faire appel à votre science : tous ceux qui, comme moi, ont pu en connaître la solidité et l’étendue, se plaisent à lui rendre hommage.

— Mais, monsieur Cobichet, vous voulez donc m’induire en tentation d’orgueil ? Ma science, ah ! parlez-en !

— Votre modestie surpasse votre savoir, reprit l’apothicaire… Eh bien, je me permettrai de vous soumettre une question, une difficulté, dont la solution (M. Cobichet eut un fin sourire) ne se trouve pas au Codex.

— Parlez, parlez, cher monsieur.

— L’Église catholique autorise-t-elle le divorce ?

— Elle le condamne absolument et ne l’admet pour personne, et pour aucune cause.

— Vraiment, la règle est aussi inflexible ? Je ne savais pas. Il est probable que les sectes hérétiques sont moins absolues. Ainsi, le protestantisme…

— La religion protestante accepte le divorce et permet aux divorcés de se remarier.

Il me sembla que mes dernières paroles donnaient satisfaction à quelque secret désir du pharmacien. Bien qu’il s’efforçât de paraître indifférent à ma réponse, je vis briller dans ses yeux gris la petite flamme qui annonçait la joie intérieure.

— Ainsi, reprit M. Cobichet, M. Asseler le pasteur pourrait demander le divorce contre sa femme — et il est bien évident, n’est-ce pas, qu’il l’obtiendrait — sans scandaliser les personnes de sa religion ? Il pourrait se remarier et conserver ses fonctions de pasteur ?

— Je le crois. Pourquoi pas ?

— J’étais curieux de le savoir et je m’intéresse à cette question… Tenez, dit M. Cobichet, sur le ton d’un homme qui prend subitement un grand parti, avec vous, monsieur le curé, je ne veux point faire de mystère ! Je vais marier très prochainement ma fille aînée.

— Monsieur Cobichet, permettez-moi de me réjouir avec vous. Mlle Lucie sera une excellente épouse.

— Oui, reprit le pharmacien, j’ai dû faire un choix parmi les prétendants. On se disputait Lucie.

— Ce qui prouve, monsieur Cobichet, que les jeunes gens savent où s’adresser quand ils veulent trouver, chez une jeune fille, les vertus les plus sérieuses unies aux séductions les plus exquises.

— Mon futur gendre s’appelle M. Dagneau. Il est pharmacien de première classe, lauréat de l’École de pharmacie, ancien interne des hôpitaux : c’est le gendre que je rêvais, c’est le mari que souhaitait Lucie. Je vais prendre ma retraite, j’y ai bien quelques droits, et je donne en dot ma pharmacie à ma fille aînée.

— C’est d’un bon père, monsieur Cobichet.

— Je n’ai aucune inquiétude de ce côté. Ma pharmacie ne périclitera pas et Lucie sera heureuse. Hélas ! que ne puis-je en dire autant d’Ernestine ! Ah ! le souci de son avenir est pour moi un gros tourment ! La pauvre enfant ne se laisse conduire, dans la vie, que par le sentiment : c’est un bien mauvais guide.

— Mlle Ernestine désire, je crois, épouser un homme de lettres ?

— Elle y a heureusement renoncé. Elle est guérie de cette ambition vraiment pathologique. Vous ne sauriez croire, monsieur le curé, combien je m’en réjouis. C’était un rêve insensé, un rêve d’enfant romanesque. On n’épouse pas un homme de lettres ! Ah ! je le connais, ce monde-là ! Quand j’étais étudiant, je me suis rencontré, dans les cafés du quartier Latin, avec des littérateurs. J’en ai connu particulièrement quelques-uns qui prenaient leurs repas au même restaurant que moi, chez Laveur. Je les ai entendus discourir : leur conversation n’avait pas le sens commun. Ils s’habillaient comme des bohémiens et leurs cheveux, qu’ils laissaient pousser, pour se distinguer du commun des mortels, graissaient le col de leurs vêtements qui n’étaient jamais brossés. Ils ne payaient pas leurs fournisseurs et s’en vantaient. Ils avaient toujours soif et ils buvaient les bières, les vins, les alcools, comme les sangsues aspirent le sang humain. Ils vivaient dans la débauche, se moquaient de tout et donnaient des sobriquets aux clients. Ils trouvaient très spirituel de m’appeler le « potard circonspect ». Potard ! Je vous demande un peu. Comme s’il n’était pas aussi honorable de vendre des remèdes pour soulager les souffrances de ses semblables que de salir du papier avec de l’encre et de fabriquer des histoires d’amour pour tourner la tête des femmes. Une société qui se respecte devrait chasser ces espèces d’écrivains. On se passerait joliment bien de leurs services ! Est-ce que c’est une profession, la littérature ? C’est un métier de gueux, voilà tout ! Et dire que ma pauvre Ernestine aurait pu épouser un homme qui ne mange pas tous les jours ! Quelle maison elle aurait eue ! Pas d’argent, pas de provisions, rien à la cave, rien au grenier : des bouquins dans le buffet de la salle à manger ! Quand les enfants demanderaient du pain, le grand homme leur donnerait à manger, quoi ? « Un état d’âme », comme ils disent dans leur charabia !

Il fallait voir l’air méprisant, il fallait entendre le ton ironique et dédaigneux de M. Cobichet quand il prononça ces mots : « Un état d’âme » ! Ah ! comme il se vengeait d’avoir été appelé le « potard circonspect » !

— Je me laisse entraîner… reprit M. Cobichet. Heureusement, Ernestine est revenue à la raison. Son ambition s’est assagie. Ma fille n’a qu’un désir : avoir pour mari un homme d’intérieur, honnête, vertueux, considéré. Ernestine voudrait épouser M. Asseler.

— M. Asseler, le pasteur protestant ! Que dites-vous là ?

— Oui, Ernestine serait heureuse, serait fière d’être la femme de notre excellent pasteur. Vous êtes charitable, vous êtes bon, monsieur le curé ; à vous on ne doit rien cacher. Quand Ernestine, qui s’émeut facilement aux malheurs des autres, a vu cet homme si doux, si tendre, si digne, lâchement abandonné par la malheureuse créature dont il avait fait sa femme, elle a été toute bouleversée. Elle a compati à ses souffrances. Elle aurait voulu que j’allasse le consoler, l’arracher à son affreux isolement. Je m’y suis refusé, par délicatesse. Oh ! je puis vous assurer que c’est un sentiment très pur qui occupe le cœur de ma fille ! Elle s’est éprise de l’infortune du pasteur, de sa tristesse, de sa solitude, de son abandon. Elle voudrait se dévouer à lui, lui faire oublier, à force de tendresse, les amertumes du passé, lui donner la part de bonheur à laquelle il a droit.

— Mlle Ernestine a trouvé sa vocation : elle veut être épouse de charité.

— Oui, c’est cela : elle aime M. Asseler par charité. Je ne puis que l’encourager dans son rêve si généreux. Ce serait pour moi, pour Mme Cobichet, pour nous tous, un grand bonheur si M. Asseler devenait mon gendre. Ernestine serait heureuse : c’est l’évidence même. Elle aimerait, elle serait aimée. Ah ! si je pouvais les voir unis ! Mes inquiétudes paternelles seraient dissipées. M. Asseler occupe une situation honorable, respectée, où la vie matérielle est assurée (le pasteur n’est, du reste, pas sans fortune personnelle, je le sais). Au contraire, si ma cadette est abandonnée à elle-même, si son cœur reste oisif, elle reviendra à ses chimères. Elle regardera de nouveau la vie à travers son imagination, elle s’obstinera à ne vouloir épouser qu’un rimailleur, un écrivassier, c’est-à-dire un homme sans profession ! Du reste, elle se condamnerait ainsi à attendre toute sa vie un mari qui ne viendrait pas. Où voulez-vous que j’aille pêcher un homme de lettres à Romenay ? Quand je pense à tout cela, j’en frémis. Le mariage d’Ernestine avec M. Asseler me délivrerait de tous mes soucis… Monsieur le curé, croyez-vous que notre projet soit réalisable ?

— Mais M. Asseler est marié ! Qui vous a dit qu’il songeait à divorcer ?

— Personne ; mais quel autre parti peut-il adopter ? Il est jeune ; il ne voudra certainement pas se résigner, aimant comme il l’est, à passer sa vie entière sans tendresse. Une seule considération pourrait l’arrêter : il vient de faire une douloureuse expérience de l’inconstance de la femme et peut-être serait-il retenu par la crainte de ne pas rencontrer une épouse digne de lui. Mais si quelqu’un, un ami en qui il ait toute confiance, lui insinuait affectueusement qu’il y a là, tout près, une jeune fille vertueuse, douce, d’une grande délicatesse de cœur, qui rêve de se dévouer à lui, M. Asseler verrait clairement où est le bonheur ; ses hésitations — s’il en a encore — cesseraient. Il aurait bientôt obtenu son divorce. Oh ! monsieur le curé, si vous daigniez vous intéresser à notre projet, nous serions fiers de vous regarder comme notre bienfaiteur et je vous devrais, moi, la paix de mes vieux jours. M. Asseler est votre intime ami.

— Qui vous l’a dit, monsieur Cobichet ?

— Ces dames l’affirment et cette amitié vous honore trop l’un et l’autre pour que je ne me permette pas de vous en parler. Serais-je trop indiscret, monsieur le curé, en vous demandant de suggérer à M. Asseler la résolution que vous savez ? Évidemment, c’est là une mission délicate, mais elle est, par cela même, bien digne de vous tenter. Je n’ai pas le droit, sans vous offenser, de vous donner des conseils, mais vous pourriez, afin d’éveiller les sentiments de M. Asseler en faveur de ma fille, glisser, dans vos conversations avec lui, de fréquents éloges — qui seraient mérités, je crois — des vertus d’Ernestine. Et quand vous jugeriez que l’heure est venue de parler sans détours, vous vous feriez, auprès du pasteur, l’avocat éloquent du mariage que nous désirons tous, et qu’il ne tarderait pas à désirer lui-même. Il me semble qu’entre amis, qu’entre hommes de la même profession, qu’entre ecclésiastiques…

Le pharmacien s’arrêta de parler. Sa figure gardait une inexprimable sérénité et son air voulait dire : « Ce sont là des services qui ne se refusent pas. »

— Monsieur Cobichet, dis-je après un court silence, je maudis ma destinée.

— Pourquoi donc, monsieur le curé ? fit-il vivement.

— Ah ! repris-je, pourquoi ! Je suis condamné par la fatalité à résister à toutes vos prières. Je vais encore une fois vous percer le cœur. Je veux d’abord détruire une légende. J’estime M. Asseler et nous sympathisons tous les deux, à distance, car je dois avouer que je n’ai encore eu que deux fois le plaisir de m’entretenir avec lui. Depuis le départ de madame, je ne me suis pas rencontré avec le pasteur, nous n’avons pas échangé une seule parole. Et puis… non, il m’est interdit d’accepter la mission dont vous vouliez bien me charger. Tout s’y oppose et…

A ce moment, le timbre d’appel résonna. M. Cobichet s’excusa et me quitta précipitamment. A peine eut-il pénétré dans la pharmacie que j’entendis, par la porte restée ouverte, la voix de Prudence. Ma gouvernante disait en son langage que je traduis, bien entendu :

— Voulez-vous annoncer à M. le curé que Mme Ferrandière est à la maison, qu’elle désirerait lui parler ? Ce serait malheureux de la faire attendre, cette pauvre chère dame !

Je me précipitai :

— Prudence, demandai-je, qui donc vous a révélé que j’étais ici ?

— Mais c’est l’épicière ! fit ma domestique. Et puis, le maréchal le savait aussi ! Je suis pressée : je m’en vais.

Quand elle fut partie, je me retournai vers l’apothicaire subtil :

— Monsieur Cobichet, dis-je, vous le voyez, je suis appelé au presbytère… Non, vraiment, je ne puis vous rendre le service que vous me demandez. Soyons amis, et n’ayez contre moi aucun ressentiment.

Sur ces mots, je tendis la main à M. Cobichet qui la serra mollement et je m’esquivai. Les baumes, les onguents, les pommades, les poudres, les élixirs, les essences, les eaux, les vins, les poisons, les contre-poisons, les purgatifs, les carminatifs, les dérivatifs, les palliatifs, toute la chimie et toute la pharmacie et toute la droguerie contemplèrent la grande désolation d’un apothicaire !

Mme Ferrandière m’attendait au presbytère. Elle venait pour me prévenir que le père Leroi, un vieillard pauvre qu’elle secourait depuis longtemps, était très malade, et elle me pria de le visiter. Je promis d’aller le voir le jour même et la conversation s’engagea sur d’autres sujets. Au cours du long entretien que j’eus avec elle, Mme Ferrandière m’avoua que Mlle Camille, depuis le départ de M. Maximilien Thury, vivait dans la tristesse et l’abattement.

— Camille, me dit Mme Ferrandière, avait bien, auparavant, et depuis qu’elle connaissait mon opposition formelle à son mariage avec le fils de M. le maire, des heures de tristesse. Souvent, elle me paraissait songeuse, mais le naturel reprenait le dessus. Je ne m’alarmais pas. Sans doute gardait-elle au fond d’elle-même l’espoir que, tôt ou tard, je fléchirais, qu’une circonstance providentielle viendrait aider à la réalisation de ses désirs. Quand elle apprit la conduite scandaleuse de M. Maximilien Thury, elle me déclara, sans que j’eusse provoqué cette confidence, qu’elle repoussait, et pour toujours, l’espoir d’épouser ce jeune homme, que non seulement elle ne me demanderait pas de consentir à cette union, mais qu’elle en rejetait maintenant l’idée comme indigne d’elle. Jusqu’ici, Camille avait paru fermer les yeux, avec une complaisance que je trouvais excessive, sur les écarts de conduite de M. Maximilien, mais elle a compris, cette fois, que l’affection ne pouvait aller sans l’estime. Elle a renoncé à ce mariage par devoir, mais, je le vois, le sacrifice a été cruel et elle souffre. Je ne crois pas qu’elle ait ri une seule fois depuis un mois : quel contraste avec son humeur ordinaire ! Je ne sais quelles occupations inventer pour la distraire d’elle-même ; je ne puis que souffrir avec elle, autant qu’elle ; je ne dis pas plus, car ma pauvre enfant est vraiment malheureuse !

Les yeux de Mme Ferrandière se mouillèrent de larmes ; sa voix tremblait d’émotion quand elle reprit, après un court instant de silence :

— J’en viens à me demander, monsieur le curé, si je n’ai pas des reproches à m’adresser, si ma conscience doit rester calme. S’il était vrai pourtant, comme l’affirme Octave, que M. Maximilien se fût jeté dans cette aventure, par dépit, par découragement, par désespoir ! N’aurais-je pas dû prévoir cette catastrophe ? Avais-je le droit, en résistant au désir de Camille, de lui imposer un sacrifice peut-être au-dessus de ses forces ?

— Madame, dis-je, vous avez fait tout votre devoir. Vous n’avez cédé qu’à des motifs nobles. Vous avez suivi mes conseils et vous n’eussiez pas mieux demandé qu’ils fussent tout autres. S’il y a un coupable, je veux dire un responsable dans cette affaire, c’est moi, moi seul. Votre conscience doit être en paix.

Quand Mme Ferrandière m’eut quitté, je me pris à méditer ses paroles et j’arrivai à cette conviction qu’elle était lasse de voir souffrir sa fille et qu’elle luttait contre elle-même pour ne point se repentir… d’avoir été docile à mes conseils. Sans doute, il y avait trop d’indulgence et de bonté dans cette âme pour qu’un ressentiment mesquin pût y trouver place, pour qu’elle mît en doute la droiture de mes intentions. Mais, je le devinais, elle était tentée de se dire que si l’abbé Blondot se fût montré plus miséricordieux, plus « humain », bien des souffrances eussent été épargnées à Mlle Camille !… Lecteur, je vais vider devant vous le fond de mon âme. Moi aussi, depuis l’entretien que j’avais eu avec M. Octave Ferrandière, en revenant de Champvieux, j’avais perdu ma sérénité ! Les révélations de mon jeune ami avaient singulièrement troublé la certitude qui s’était formée en moi de l’indignité de M. Maximilien Thury. J’en étais à me demander si la personne dont j’avais entendu les confidences n’était pas simplement une rusée et perfide créature, une « menteuse », comme l’affirmait M. Octave. J’avais bien contrôlé, de mon mieux, les dires de cette jeune fille avant de leur accorder créance, mais en me renseignant, avais-je été assez clairvoyant, assez prudent, assez impartial ? N’avais-je pas éprouvé comme une satisfaction intime et que je n’osais m’avouer à moi-même, à faire en moi une conviction qui me permît de contrecarrer les projets de M. le maire, de mon ennemi ? Je sentais se remuer dans ma conscience quelques petits remords. J’étais résolu, si mon erreur m’était clairement démontrée, à la réparer ; mais, vraiment avais-je été dupé à ce point ? J’eus une inspiration que je suivis. Le curé de la paroisse que j’avais autrefois remplacé était mort, mais j’avais à Villegéneray (village natal de cette Adrienne) un ami, M. Lemaréchal, maire de la commune et mon ancien condisciple au petit séminaire. Je lui écrivis et lui demandai de m’informer télégraphiquement si une certaine demoiselle Adrienne Bachot était de ce monde. Le jour même, je reçus un petit bleu ainsi conçu : « Bien vivante et trop bien mariée. » Il ne me restait plus qu’à m’adresser à mon ami, pour obtenir de lui quelque lumière sur la vie et les vertus de cette personne. Je m’arrêtai à cette résolution, avec d’autant moins de répugnance que M. Lemaréchal était une espèce d’homme de lettres qui avait bien tourné. Il avait abandonné l’industrie des belles-lettres, si décevante et si peu nourricière, pour faire de l’élevage. Je savais que je lui rendrais service en l’induisant en tentation d’écrire quelques pages saupoudrées d’esprit fin. Je me doutais bien qu’il ne lui déplairait pas de me prouver qu’il avait été touché autrefois par le mal d’écrire. Vous n’ignorez pas qu’en littérature, c’est comme en rhumatisme, il y a parfois du mieux, mais on ne guérit jamais. Voici, dans son intégrité, la réponse de cet agréable officier de l’état civil :

« Mon cher ami,

« Si je connais les Michaudot ! Mais je ne te permets pas d’en douter ! Ils fleurissent sur ma commune et ils ne l’embaument pas. Comme les peuples malheureux, ils ont une histoire. La voici :

« Elle et lui sont nés à Villegéneray. Lui, eut pour père le sieur Michaudot, charron, qui vit encore. Elle eut pour mère demoiselle François. Son père ? Inconnu ! Lui, était un grand garçon balourd qui, pendant dix heures par jour, conduisait la charrue en ne pensant à rien. Un jour, il jeta l’émoi dans le village. Il sortit de chez lui en poussant des cris de putois et publia qu’un revenant lui était apparu, sous la forme d’une bête. Apparemment, le bonhomme avait eu peur de son ombre ou s’était regardé dans un miroir. Elle, était jolie et futée. Une sainte Nitouche, si jamais il en fut, un joli petit sépulcre blanchi. Elle ne donnait pas le mauvais exemple, car elle se cachait. Tant de candeur allécha mon Jean Michaudot. Il la demanda en mariage. Elle devint cramoisie, elle ferma complètement les yeux, mais elle dit « oui », d’une voix pudique. On célébra les accordailles. Vint, de Romenay, un beau jeune homme, qui avait une barbe noire, qui montait à cheval — on discute beaucoup sur la couleur du cheval — et qui emporta le cœur de la jouvencelle. J’allais omettre de te dire que, ce jour-là, elle avait levé les yeux, comme par mégarde, pour le voir passer. Ah ! un malheur est bien vite arrivé ! La demoiselle oublia qu’elle avait un « promis » : elle reprit la route de Paris. Jean Michaudot resta serein : quand on lui demandait où était sa fiancée, il répondait : « Elle est en place. » O Jean ! qui donc en doutait ?

« Elle reparut deux ans après, pâle, amaigrie et grasseyant, comme si, depuis son baptême, elle s’était gargarisée à l’eau de Seine. De nouveau, elle s’établit fille honnête, et modeste, et rougissante, à l’ombre du clocher qui n’en revenait pas de l’avoir vue naître. On disait, dans le village, qu’Adrienne avait mis au monde un enfant qui n’avait vécu que quelques semaines, que le beau jeune homme était remonté sur son cheval pour aller à d’autres conquêtes. C’est à peine si Jean Michaudot donna à la candeur de sa promise le temps de se rétablir. Il réclama ses droits que, du reste, Adrienne était trop heureuse de ne point lui contester. Il exigea que le mariage eût lieu, sans délai. Le jour des noces, je vis apparaître, transfigurée dans un nuage de mousseline, et tout enguirlandée de fleurs d’oranger, la rougissante Adrienne. Les gens du village se pressaient, « pour voir ». Elles étaient là, rangées en bon ordre, sur la place de l’église, les commères de Villegéneray, et aucune, je t’assure, ne se faisait illusion sur le capital de vertus que la mariée apportait à son époux. Eh bien, je le dis à l’honneur de la nature humaine si calomniée : pas une seule de ces femmes au verbe agressif ne hasarda un quolibet devant tant de voiles blancs, devant cette exposition de fleurs d’oranger. Le pavillon couvre la marchandise.

« J’ai le regret de te dire, cher ami, que Mme Michaudot n’est point cataloguée parmi les plus vertueuses épouses de ma commune. On dit… mais je n’en finirais pas !… Tu as deviné, c’est bien cela. Hélas oui ! c’est comme autrefois, comme toujours ! Et Michaudot ? me direz-vous. Il est toujours serein. Il a placé, sous sa tête, l’oreiller du doute, et là-dessus il ronfle.

« Les Michaudot sont propriétaires-cultivateurs : ils sont des quasi-bourgeois. D’où vient l’argent ? Jean n’avait pour tout patrimoine, avant son mariage, que son honneur. Adrienne ne possédait que sa modestie. Peu de temps après le mariage, ils ont acheté une maison, des terres, une vache. Ils sont en pleine prospérité, ils marchent vers la fortune, ils s’arrondissent. Il paraîtrait que le beau jeune homme à l’œil de flamme et à la barbe noire a envoyé un fort boursicaut, pour réparer l’outrage fait à l’honneur de la demoiselle, mais je ne pourrais déposer de ce fait sous la foi du serment.

« Voilà, mon cher ami, ce que je puis te dire sur la famille Michaudot. Je n’ai point à te demander dans quelle intention tu mènes cette enquête, mais il me sera permis de te dire que si tu élèves en toi le dessein fol de transplanter à Romenay le ménage Michaudot, pour ensemencer ta paroisse de vertus, tu te prépares quelques désillusions. Quand viendras-tu me demander à dîner ?

« Ton bien cordialement dévoué,

« J. Lemaréchal,
« Maire de Villegéneray. »

Quand j’eus lu cette épître, je m’humiliai : je n’étais pas content de moi. Je m’interpellai moi-même avec sévérité : « Mon pauvre Blondot, me dis-je, tu n’as vraiment pas le droit d’être si fier ! As-tu été assez dupé ! Et par qui ? par qui ? Par une gardeuse d’oies ! Mon pauvre Blondot, quand on dit de toi que tu n’as pas inventé les couverts en ruolz, tu as ton compte, voilà tout ! » Il ne me restait plus qu’à agir en honnête homme. Je ne voulais point m’illusionner sur les limites de ma responsabilité. Les conséquences de mon involontaire erreur n’étaient que trop manifestes. La réparation était un devoir, mais pour le remplir, j’hésitais sur la conduite à tenir. J’errais, depuis quelques jours, au milieu de mes regrets, de mes remords, des résolutions à prendre, lorsqu’un après-midi Prudence vint m’annoncer que Mme Thury était dans le corridor et demandait à me parler.

Je les connais, depuis longtemps, les figures des pauvres mères dont les fils sont à Paris, qui, de la vieille maison familiale où tout leur parle d’eux, voudraient veiller sur ces grands enfants qu’attire l’éternelle séduction des villes ! Leurs inquiétudes, je les sais : « Qu’une bouffée de jeunesse leur monte au cerveau, se disent-elles, et ils commettront les irrémédiables fautes ; qu’une femme se trouve sur leur chemin qui sache son métier d’enjôleuse, et ils oublieront que j’existe, moi, leur mère, ils seront perdus pour moi ! » Et elles pensent à tel jeune homme qui voulut épouser un vieux rogaton de maîtresse, à tel autre qui se suicida parce qu’une gourgandine ne voulait pas l’aimer ! Hélas ! Mme Thury n’avait eu que trop d’occasions de trembler pour son fils, et si, à l’église, je la voyais pensive et préoccupée, je savais quelles alarmes il y avait dans cette âme de mère et qui les y jetait. Jamais elle ne m’avait paru si consternée, si torturée que cet après-midi où elle pénétrait dans ma chambre. Ses yeux rougis me disaient qu’elle avait pleuré. Son air confus, son attitude qui semblait demander pardon, m’indiquaient que la femme de M. le maire venait ici m’implorer. Dès qu’elle se fut assise, elle me dit :

— Monsieur le curé, je veux vous demander vos conseils et votre appui. Vous ignorez, sans doute, dans quelles circonstances Maximilien nous a quittés et est parti pour Paris. Son père voulait qu’il épousât une jeune fille qu’il avait choisie. M. Thury n’admet pas qu’on discute ses désirs, ses ordres. Maximilien, qui, vous le savez, aime Mlle Ferrandière, — il l’aime toujours, j’en ai la certitude, malgré les choses regrettables que vous connaissez, — a résisté à son père. Il a déclaré qu’on le tuerait plutôt que de le faire consentir. Il a affirmé sa volonté dans des termes peut-être trop vifs. M. Thury, qui avait des raisons pour souhaiter que ce mariage se fît, s’est emporté. Il a été sévère pour Maximilien et, dans un mouvement de colère qu’il a regretté aussitôt, — car c’est un très bon père, — il lui a dit qu’il le verrait partir sans regret, qu’il ne le retenait pas de force. Mon pauvre Maximilien s’est cru chassé de la maison et, aussitôt, il a résolu de partir. Il est venu me trouver, car pour pleurer plus librement j’avais fui la chambre où avait lieu cette scène entre le père et le fils, et il m’a dit : « Ma mère, je m’en vais. Après ce qui vient de se passer, je ne puis plus vivre ici. Je retourne à Paris. Je suis désolé de te faire ce chagrin, mais tu comprendras… Je ne puis rester ici à souffrir les rebuffades continuelles, les paroles violentes, les reproches sans fin. Je ne t’écrirai pas. C’est mon père qui ouvrirait les lettres. Je ne puis lui obéir, je ne puis épouser la jeune fille qu’il me destinait, et tu n’ignores pas pourquoi. » Tout ce que je pus dire fut inutile. Mes supplications n’ont pu le faire revenir sur sa détermination. Il est parti. Voilà plus d’un mois. Pas de lettre de lui !… La semaine dernière, n’y tenant plus, j’ai écrit à M. Octave Ferrandière qui, vous le savez, est rentré à Paris, il y a quinze jours. Ce jeune homme m’a répondu. J’ai reçu sa lettre ce matin. Elle me dit que Maximilien vient d’être victime d’un accident de bicyclette sans gravité, qu’il est alité depuis quelques jours, et il cherche à me rassurer. Monsieur le curé, je suis sûre qu’on me cache la vérité : on veut me préparer à une mauvaise nouvelle. Mon fils est malade. Il a peut-être voulu se suicider. Ah ! que je suis malheureuse ! Que je souffre !

Et Mme Thury, qui, depuis quelques minutes, se contenait visiblement pour ne pas pleurer, éclata en sanglots.

Je tentai de calmer ses inquiétudes, mais ce fut en vain.

— Ah ! monsieur le curé, s’écria-t-elle, comment voulez-vous que je ne sois pas dans l’angoisse ? Vous savez en quelle compagnie Maximilien a quitté Romenay. Le pauvre enfant n’a peut-être pas tardé à comprendre l’énormité de la faute qu’il venait de commettre, et qu’un pareil scandale ne pouvait que m’affliger. Le remords, la honte, le désespoir le pousseront au suicide, si déjà…

— Mais, madame, dis-je, que n’écrivez-vous à M. Maximilien pour lui dire vos transes ! Il vous aime, il reviendrait.

— Ah ! monsieur le curé, fit Mme Thury, j’y ai bien souvent songé, mais je n’ai pas réussi à le retenir lorsqu’il était ici, j’échouerais encore en lui demandant de revenir ! J’ai pensé à venir vous trouver, monsieur le curé. Je sais que vous avez gardé une grande autorité sur M. Octave Ferrandière. Je vous en supplie, conjurez-le de veiller sur mon pauvre Maximilien, de le soutenir, de le réconforter, de lui donner le conseil de rompre sa liaison avec cette malheureuse femme. Oh ! monsieur le curé, quelle reconnaissance je vous devrais ! M. Octave Ferrandière vous dirait la vérité qu’il n’a sans doute pas osé me faire connaître, par charité ou par… convenance. Ce jeune homme est bon. Qu’il me garde mon fils, qu’il me le rende !

Mme Thury prononça ces dernières paroles d’une voix où passait toute l’anxieuse tendresse d’une mère et elle fixait sur moi des yeux suppliants, comme si le salut de son fils dût sortir de ma réponse.

— Madame, dis-je, après un court instant de silence, je ne veux point intervenir auprès de M. Octave Ferrandière pour lui demander ce service, mais je sais quel devoir m’incombe et je n’y faillirai point. Dans deux jours, je serai à Paris, et je prends l’engagement, — vous voudrez bien retenir cette parole, — je prends l’engagement de vous ramener M. Maximilien.

Mme Thury se leva brusquement du fauteuil où elle était assise. Elle s’avança vers moi, la main tendue et, souriante au milieu de ses larmes :

— Monsieur le curé, s’écria-t-elle, vous êtes un saint !

— Oh ! madame, dis-je gaiement, ne me canonisez pas si vite ! L’Église ne confirmerait pas votre sentence et vous seriez embarrassée de mes reliques ! Après-demain, je serai à Paris. J’écrirai ce soir à M. Octave Ferrandière pour le prévenir de mon arrivée, et dans huit jours vous reverrez monsieur votre fils : je vous répète que je m’y engage.

— Oh ! monsieur le curé ! vous êtes… je ne sais… je ne pourrai jamais vous remercier !

— Madame, dis-je, la meilleure manière de me remercier, c’est de ne jamais me parler de remerciements. Je n’y ai pas droit.

La sérénité était revenue sur le visage de Mme Thury. Elle voulait savoir comment j’agirais auprès de son fils, avec quelles paroles je l’aborderais. Je me contentais de répondre : « Madame, je m’engage à vous ramener M. Maximilien », et j’interrompais toutes les phrases de gratitude qu’elle tentait de me prodiguer.

Avant de me quitter, Mme Thury crut devoir s’excuser, auprès de moi, d’avoir reçu, sous son toit, le ménage Ragut.

— Oh ! madame, dis-je, vous avez plus souffert que moi de leur présence et vous l’avez vu déguerpir avec encore plus de satisfaction que moi. Vous ne devez pas vous excuser d’avoir hébergé ce joli couple !

— Je vois, fit Mme Thury, que vous estimez ces gens-là à leur prix. Et si vous saviez tout, monsieur le curé, si vous saviez tout ! Mais il y a des choses que je ne puis pas vous dire !

Les personnes du sexe ont l’habitude de s’exprimer ainsi quand elles brûlent de vous conter quelque fait piquant. J’insistai donc pour savoir tout. Mme Thury ne se laissa pas trop longtemps prier.

— Eh bien, dit la femme de M. le maire, ce monsieur Ragut est un polisson.

— Vous ne m’apprenez point une nouvelle, madame.

— Figurez-vous, monsieur le curé, dit Mme Thury, qu’il s’est conduit chez moi d’une façon inqualifiable ! Un jour que j’entrais dans ma cuisine, j’ai surpris M. Ragut… mais je n’ose pas, monsieur le curé…

— Parlez, madame, rien ne m’étonne.

— Oui, reprit Mme Thury, j’ai surpris M. Ragut dans ma cuisine, qui courtisait Jeanne ma bonne, et la pauvre fille se défendait de son mieux ! Il a rougi, il a balbutié des explications embarrassées et il est parti en me disant qu’il était venu se laver les mains.

— Je comprends, dis-je, que votre Jeanne ait eu un haut-le-cœur !

— Quelle honte ! fit Mme Thury. Et Mme Ragut ! J’aime mieux n’en pas parler ! Je crois qu’ils font un ménage assorti.

— Oui, madame, dis-je, « un gentil p’tit ménage », pour parler comme Mme Ragut.

Quand Mme Thury m’eut quitté, je pris un plaisir, qui n’était point exempt de toute malice, à me remémorer les phrases émues par lesquelles le citoyen Ragut célébrait les « saintes ivresses de l’amour », les douces félicités de la vie conjugale. Je l’entendais s’écriant, avec un tremblement dans la voix : « Ah ! je la salue, la cité d’amour où nous nous embrasserons sur les ruines des superstitions gothiques ! » En attendant que fût bâtie sa fameuse cité, où nous devons tant nous amuser par-dessus les ruines des superstitions gothiques, voilà mon Ragut qui pourchassait les cuisinières jusque vers leurs fourneaux ! Il devait dégoûter son ombre, ce vieux sacristain du temple de Vénus !

Peut-être ne devrais-je pas dire ces choses. Peut-être devrais-je couvrir de silence cette dégradation d’un prêtre, mais ce petit fait qui est venu s’agglutiner à mon récit n’est-il point pour affermir en moi cette conviction : le prêtre qui dépose sa chasteté dans un coin et court à la mairie pour offrir ses épaules à un fardeau aussi lourd que l’autre, je veux dire pour jurer fidélité éternelle à une femme, commet un acte inconsidéré et qui n’est pas loin d’être grotesque. Et par quel prodige, je vous le demande, Ragut eût-il respecté le contrat de fidélité du mariage, lorsqu’il l’a jugé encombrant, lui qui, d’un si beau geste, déchira le pacte de chasteté passé devant l’évêque, avec, au bas, la signature de Dieu ? Une autre considération m’incite à ne pas me taire. La vue d’un spectacle ignominieux est souvent un réconfort. J’ai lu que les Spartiates — à moins que ce ne soient d’autres — enivraient des individus et les lâchaient par la ville pour que les jeunes gens pussent ainsi contempler la déformation, la disgrâce que le vice crée dans la personne humaine et fussent détournés de l’ivrognerie. Aux heures troubles où, sentant la misère de notre volonté, nous regardons le mal en face pour que le dégoût nous pénètre et stimule notre bravoure en détresse, Ragut, pour nous chrétiens, est le Spartiate ivre qui titube au bord du ruisseau. Et quelle plus forte leçon et quelle meilleure école de dégoût que le spectacle d’un prêtre pris de luxure, et qui roule ?

IX

J’allais à Paris pour la première fois. Il convenait que je fusse recueilli durant ce voyage au chef-lieu de l’univers. Je souhaitais donc d’être seul dans le compartiment où j’étais monté. Et puis, pour dire vrai, je voulais causer librement avec ma pipe qui déteste les bruits de paroles vaines, sans compter qu’elle n’aime point se sentir regardée par ces imbéciles qui ont toujours l’air de penser : « Un prêtre qui fume ! La religion n’en a pas pour longtemps ! » Aussi, en attendant le départ du train, je me tins à la portière que j’obstruai de ma corpulence. Il paraît que les ecclésiastiques sont des oiseaux de malheur : un homme libre qui a le moindre souci de sa peau ne se risque point à voyager en compagnie de frocs. Je ne vous étonnerai pas, je l’espère, en vous avouant que j’étais seul quand le train s’ébranla. Je pouvais ainsi me préparer, silencieusement, à m’ébahir en face des grandes choses qu’il me serait donné de voir à Paris. J’élargissais, pour ainsi dire, mon âme, afin que l’admiration pût s’y engouffrer. Hélas ! mon recueillement fut bientôt troublé ! A une station du département de la Nièvre, trois jeunes gens prirent place dans mon compartiment. Il me parut qu’ils n’étaient point séduits par l’idée de voyager avec moi et je crus remarquer sur leur visage un air de gêne, de défiance. A peine le train se fut-il mis en marche, que l’un d’eux s’écria :

— Ah ! mon cher, superbe ! épatante !

— Oui, fit un autre, elle a de la race, il n’y a pas à dire !

Il était manifeste que ces jouvenceaux continuaient un entretien commencé en attendant le train. J’appris bientôt, en les écoutant, qu’ils revenaient du mariage d’un de leurs amis. L’objet devant lequel leur admiration tombait à genoux et qu’ils décrivaient avec un lyrisme de maquignon n’était autre que la jeune mariée, épouse de leur ami.

J’ai ma marotte, vous le savez, vous qui m’avez suivi jusqu’ici, et je me disais : « Si, pour complaire au citoyen Ragut, le pape abolissait la loi du célibat sacerdotal, il ne serait pas impossible qu’un prêtre épousât une femme « épatante » ! Pourquoi pas ? Je ne vois pas bien, par exemple, un curé nanti d’une épouse trop belle, dont toute la paroisse célébrerait les attraits !

Tous les gars pour Chimène ont les yeux de Rodrigue.

Et Rodrigue ce serait M. le curé ! ce serait moi ! Ah ! M. le curé ne tarderait pas à devenir grotesque, sinon odieux ! Le mari d’une trop belle personne est presque toujours un peu ridicule. On le raille parce qu’il est glorieux de la beauté de son épouse, que pourtant il n’a point créée. On le jalouse parce qu’il est propriétaire d’un objet d’art, qu’il a accaparé un chef-d’œuvre que tous admirent. Mais alors, si on exigeait que le prêtre échappât à ce ridicule qui avilirait son caractère et frapperait sa mission de stérilité, on serait forcé de lui enseigner le mépris de la beauté ; on parquerait son choix dans l’innombrable troupeau des laiderons. Quand M. le curé voudrait se marier, c’est là seulement qu’il devrait chercher la compagne de sa vie ! » Mon imagination déambulait parmi ces hypothèses : tout à coup, je me pris à rire, tant elles me parurent singulières. Les trois jeunes gens me regardèrent inquiets et choqués, croyant que je me moquais d’eux. Ils conversaient avec volubilité, dans un style elliptique, haché, trépidant, d’où s’échappaient, à chaque instant, des expressions, des phrases qu’on ne connaît point à Romenay, ni même ailleurs. En vérité, si M. Octave Ferrandière ne m’eût initié à ce dialecte spécial, avec lequel les adolescents de nos jours font la nique à Bossuet, je me fusse cru en présence de provinciaux parlant un des patois français, ou de jeunes poètes décadents, auteurs de vers ténébreux. J’appris bientôt qu’ils étaient étudiants — ils firent, du reste, des efforts obstinés pour que je ne l’ignorasse pas — et qu’ils rentraient au quartier Latin. Je me voyais condamné à entendre, jusqu’à Paris, le ramage de ces oisillons, sans avoir même le soulagement de donner ma note. J’estime que le mieux, en de telles circonstances, c’est de bavarder avec les bavards qui, du moins, se taisent pendant que vous parlez. Je cherchais le moyen de m’insinuer dans leur entretien et d’y prendre langue. Je ne savais comment débuter. Ces messieurs continuaient à me lancer des regards intransigeants. Je songeai bien à user de cette précieuse méthode qui m’avait donné un succès avec M. Asseler, à entamer le chapitre des bévues médicales. Je compris que le procédé pouvait être périlleux avec des écoliers qui, peut-être, se préparaient, leurs études finies, à pratiquer la médecine dans quelque bourgade, jusqu’au jour où ceux de leurs concitoyens que leur science aurait épargnés les enverraient fabriquer des lois au Parlement. J’avisai d’un autre stratagème. Je tirai de ma poche, où je l’avais enfouie, ma pipe d’écume. J’ouvris l’étui et me tournant vers ces jouvenceaux, je dis :

— La fumée n’incommode pas ces messieurs ?

J’affirme que je n’eusse point parlé d’une voix plus obséquieuse, que je n’eusse pas montré un œil plus humble, si je me fusse adressé à un essaim de douairières égarées dans ce compartiment de deuxième classe.

— Au contraire ! firent les trois jeunes gens qui laissèrent éclater leur joie.

— Nous n’osions pas fumer devant un ecclésiastique, dit l’un d’entre eux, et c’est ce qui nous navrait !

Nous avions un petit vice commun. Nous étions donc amis. La conversation ne chôma pas. Le temps du voyage me parut bref. La nuit était venue quand ces jeunes gens me prévinrent que nous approchions de Paris. Bientôt, le train ralentit sa marche et glissa entre des lanternes rouges éparses des deux côtés de la voie : il pénétra sous un hall immense. Je reçus en pleine figure un grand coup de lumière. C’était Paris !

Après avoir échangé de franches poignées de main avec ces bons jeunes gens, je me dirigeai, un peu ahuri, vers la sortie de la gare. Je montai dans une voiture et donnait comme adresse au cocher « l’Hôtel Bourdaloue, rue Bonaparte », qu’on m’avait signalé comme un repaire d’ecclésiastiques.

Vue à travers les vitres sales d’un fiacre immonde, la capitale du monde ne me donna point d’impressions grandioses. C’étaient, à droite et à gauche, des devantures éclairées, et il s’en fallait que toutes ces boutiques eussent des mines opulentes et fussent pleines de chalands. D’aucunes même avaient l’air mendiant et la pauvreté devait y ouvrir crédit à la misère. Vraiment, la gloire de Paris ne resplendissait point dans ces rues que nous traversions. Je montai mon enthousiasme de plusieurs crans et je me répétai : « Allons, abbé Blondot, tu es ici au chef-lieu de l’Univers, admire ! » Rien, je restais froid. L’admiration ne venait point. Je regardais : encore des boutiques, encore des cafés, encore des gens qui passaient. Ils marchaient si vite qu’on les eût crus tous poursuivis par une catastrophe, par leur tailleur impayé ! Ils donnent vraiment l’impression de gens qui courent toujours et n’arrivent jamais. « Eh quoi, me disais-je, voilà donc ces Parisiens fameux dont le renom est si grand dans le monde, qui se sont immortalisés par les prodigalités de leur verve frondeuse et spirituelle, par leur mépris des laideurs provinciales, par leur génie de l’élégance ! Ils ne sont pas autrement bâtis que les Romenaisiens, comme je pouvais le supposer au fond de ma Béotie. Ils portent la tête sur les épaules, comme moi ; ils ont le nez à peu près au milieu du visage, comme moi ; ils marchent sur leurs pieds, comme moi, avec un parapluie dans la main, comme moi ! Les voilà donc, ces maîtres du progrès ! Dans cette ville où tout s’invente, ils n’ont même pas trouvé un moyen de ne point me ressembler ! Je ne leur en fais pas mon compliment ! » Le fiacre, après m’avoir promené dans le dédale des rues étroites, entra dans une avenue aussi large que le chemin de la perdition et bordée de fastueuses maisons. Je baissai la glace de la voiture et j’avançai la tête pour mieux regarder le spectacle. Deux jeunes filles qui passaient à côté du fiacre, me virent : « Un curé ! s’écria l’une d’elles : touchons du fer ! » Et toutes les deux se précipitèrent en riant vers le prochain bec de gaz. Paris se vengeait de mon dédain ! Je compris que j’étais vraiment chez le peuple le plus spirituel de la terre.

Le fiacre me déposa devant l’Hôtel Bourdaloue. Après y avoir dîné avec deux évêques, un moine et des ecclésiastiques variés, je montai dans la chambre qu’on m’avait indiquée. Je dormis, toute la nuit, comme un chanoine dans sa stalle. Le lendemain matin, quand je fus habillé, et tout en récitant mon bréviaire, j’attendis l’arrivée de M. Octave Ferrandière, que j’avais prié dans ma lettre de venir me trouver à l’Hôtel Bourdaloue. Vers neuf heures, on frappa à ma porte. C’était lui. A peine eut-il pénétré dans ma chambre, que sa verve grisée d’air parisien se mit à cabrioler.

— Monsieur le curé, dit-il, après les exclamations d’usage, vous êtes un homme étonnant, vous ! Vous vous apercevez que vous avez fait une gaffe, aussitôt ça vous démange de réparer ça ! Ni une ni deux. Vite vous dégringolez à Paris. C’est antique. Savez-vous, monsieur le curé, que vous n’êtes pas banal !

— Il est évident, fis-je, que si je prenais au hasard un passant dans la rue et si je lui tenais ce langage : « Je suis curé de Romenay-sur-Vireuse. Je suis venu à Paris pour tenter de ramener à sa brave femme de mère un jeune homme qui a filé avec l’épouse du pasteur protestant, un jeune homme qui me déteste et qui est fils d’un père qui ne veut pas me voir en peinture », je courrais risque d’être traité d’imposteur.

— Ma foi, fit M. Octave, le bon passant vous répondrait : « Il y a là-bas, du côté d’Auteuil, des asiles pour les personnes fatiguées. Vous y seriez heureux comme un curé dans le Paradis et on vous donnerait des douches exquises. Allez-y. Les médecins y sont charmants et font des prix doux aux ecclésiastiques. »

— J’espère bien, dis-je, que ce passant ce n’est pas vous et que vous n’avez pas l’insidieuse pensée de me conduire à Auteuil !

— Jamais de la vie ! J’ai, pour votre bon sens, monsieur le curé, un respect… inoxydable !

— Eh bien, alors, je me fie à vous, comment faut-il manœuvrer ? Où puis-je voir M. Maximilien Thury ?

— Mais chez lui, parbleu ! à l’Hôtel du Danube ! Du reste, il vous attend.

— Comment ! vous l’avez donc prévenu de mon arrivée ? de mes intentions ?

— Tiens ! pourquoi pas ? Je lui ai dit que vous désiriez lui parler, et que vous viendriez le voir aujourd’hui même, ce matin, entre dix heures et midi. A d’abord fait la moue, s’est même emballé et vous a donné quelques petits noms d’oiseaux que j’aime mieux ne pas vous répéter. Je l’ai traité d’imbécile et lui ai prouvé, comme deux et deux font quatre, que puisque vous vous mêliez de venir le trouver à Paris, son mariage avec Camille pouvait être considéré comme bâclé. « Mais, espèce de gros bêta, lui ai-je crié, tu ne sais donc pas que le curé de Romenay, bien qu’il n’en ait pas l’air, c’est un roublard, un finaud ? »

— Je suis flatté de la bonne opinion que vous avez de moi, monsieur Octave.

— Oui, j’ai démontré à Maxim que ce serait fou, idiot, de vous fermer la porte au nez, alors que vous venez pour tout rafistoler. « Tu as raison, me dit Maxim, après avoir réfléchi à mes paroles, il peut venir ton curé, et même je ne demande pas mieux que d’aller le trouver, pour lui éviter de venir dans cet hôtel. » Je me suis opposé, moi, à ce que Maxim sortît, car vous savez qu’il a ramassé une pelle énorme, l’autre jour, en allant à bicyclette. Il s’est démantibulé le genou. Le médecin ordonne le repos. Pas beaucoup de dégât, du reste. Dans huit jours, Maxim pourra trotter comme vous et moi. Eh bien, monsieur le curé, êtes-vous prêt ? Voilà dix heures, Maxim nous attend.

— Halte-là ! m’écriai-je. Croyez-vous donc, ô naïf enfant, que je m’en vais aller à l’Hôtel du Danube pour m’y rencontrer avec votre Maxim et son amie Mme Asseler ? Ma soutane ferait bel effet dans ce tableau-là !

— Mme Asseler ! dit Octave. Il y a beau temps qu’elle est envolée, et elle ne reviendra pas, je vous le promets ! Maxim vous contera ça, du reste : allons, partons.

— Puisqu’il en est ainsi, je vous suis !

La distance n’est pas longue de l’Hôtel Bourdaloue à l’Hôtel du Danube. C’est à peine si, durant le trajet, M. Octave eut le temps de me conter que son ami Maxim avait donné sa démission d’avocat, vendu ses meubles et qu’il se disposait à accepter un poste dans la magistrature coloniale.

— Vous savez, monsieur le curé, me dit le jeune homme quand nous fûmes arrivés devant l’Hôtel du Danube, maison d’étudiants, je vous préviens. Nos grands-pères ont logé là. Nos petits-fils y viendront casser les meubles que nous aurons épargnés. C’est un mobilier de famille. Il ne faut pas vous attendre à voir ruisseler le luxe.

— Pourvu, fis-je, que je ne me cogne pas aux hôtes de céans qui me paraissent suspects !

— Oh ! pour ça, reprit-il, soyez tranquille. A pareille heure, pas un chien n’est levé ! Du courage, monsieur le curé, c’est au sixième étage.

Précédé de M. Octave, je pénétrai dans l’hôtel. Personne au bureau. Pas un bruit, pas un souffle dans toute la maison. Le silence était là chez lui. En passant devant les couloirs, à chaque étage, nous apercevions des bottines rangées devant les portes. Pas un visage humain ne se montrait. M. Octave faisait l’ascension avec toute l’agilité de ses vingt ans. J’avais peine à le suivre. Je me mis à parler, pour que le souci de m’écouter l’obligeât à ralentir son élan.

— Quel recueillement ! dis-je. On se croirait dans le palais du sommeil. Comment ! l’espoir du vingtième siècle dort encore à pareille heure ! Je suis scandalisé. Vraiment, si j’avais à prononcer une allocution devant ces jeunes gens et leur famille, je me verrais obligé d’invertir les conseils de distribution de prix. Je dirais : « Travaillez, vieux parents ; reposez-vous, jeunes élèves ! » Allons, comment des hommes de vingt ans et plus, comment des fils de France…

— Oh ! interrompit M. Octave, ce n’est pas la saison du travail : c’est si loin, les examens !

— Ah ! alors je me tais ! Je n’aime point les sermons intempestifs ; mais, en vérité, je crois, à en juger par cet hôtel où dort la force de demain, que nous aurons un vingtième siècle nonchalant !

Parvenus au sixième étage, nous tournâmes dans un couloir étroit et sombre. M. Octave s’arrêta devant une porte qu’il ouvrit sans avoir frappé. « Entrez ! » me dit-il. Je fis quelques pas en avant. J’étais chez le fils de mon plus ardent ennemi.

Assis dans un fauteuil, la jambe droite allongée sur une chaise devant lui, M. Maximilien Thury voulut se lever en me voyant entrer.

— Oh ! dis-je, en me dirigeant vers lui, je vous prie, je m’y oppose !

Le jeune homme s’excusa avec une politesse un peu froide et m’invita à m’asseoir. Dès que j’eus pris place sur une chaise que M. Octave avait approchée de moi, je dis, m’adressant à M. Maximilien dont le visage gardait une impassibilité vraiment inquiétante :

— Monsieur, j’aime mieux vous dire, tout de suite, que je me trouve un peu dépaysé chez vous, et ce qui m’étonne le plus, c’est de m’y voir. Dans les circonstances un peu spéciales où nous nous trouvons, il y a deux méthodes qu’il est permis d’adopter, la méthode diplomatique… et l’autre que vous me donnerez le droit d’appeler « la méthode des pieds dans le plat ». C’est de celle-là que j’entendrai user, si toutefois vous m’y autorisez, monsieur Thury.

— Elle a mes préférences, dit sans sourire le jeune homme.

— Alors, dit M. Octave, qui était allé s’asseoir sur le lit, ne vous gênez pas, monsieur le curé. Faites comme chez vous. Procédez par gaffes !

— C’est bien mon intention, dis-je, et je commence. Monsieur Thury, j’ai pris devant madame votre mère l’engagement de vous décider à revenir à Romenay.

— C’est une promesse téméraire, fit M. Maximilien.

— Je n’en crois rien, repris-je sans me troubler. J’ai pour vous de l’estime, monsieur Thury, mais pour être franc, je dois vous avouer qu’il y a un mois vous m’inspiriez un sentiment tout contraire.

— A la bonne heure ! lança M. Octave. Je me disais !…

— Je vous prie, poursuivis-je, de ne point me demander — car je n’ai point le droit de vous répondre — quelles raisons m’autorisaient à vous refuser mon estime. Il me semblait en avoir de très graves qui toutes étaient sans fondement, mais je croyais devoir douter de votre courage, de votre droiture. J’ai acquis depuis la certitude que j’étais dans l’erreur. On m’avait indignement trompé, et si je suis ici, c’est pour réparer de mon mieux mes torts, car, peut-être, ai-je accepté avec trop de complaisance, et sans les contrôler assez sévèrement, les dires de personnes qui avaient, sans doute, intérêt à vous nuire. Vous n’avez pas été le seul, monsieur Thury, à souffrir du refus de Mme Ferrandière à qui, je l’avoue, j’avais donné le conseil formel de s’opposer au mariage… Ce n’est pas pour moi un petit chagrin de penser qu’ainsi j’ai été, pour madame votre mère, la cause d’inexprimables tristesses, de tourments qui durent encore. Je voudrais les voir cesser. C’est pourquoi je vous demande, je vous supplie, de retourner auprès d’elle. Elle souffre, elle est malheureuse, vous n’avez point le droit de lui refuser cette grâce.

— Monsieur le curé, dit le jeune Maximilien, sur un ton de voix singulièrement adouci, je ne puis retourner à Romenay… non, je ne puis. Je ne veux pas m’exposer à revoir Camille. Après mon dernier esclandre… elle a déclaré que jamais elle ne consentirait à m’épouser.

— C’est vrai, et tu ne l’as pas volé, mon vieux ! fit M. Octave.

— Si elle savait, pourtant ! reprit M. Maximilien qui hocha la tête.

— Je dois avouer, monsieur Thury, dis-je, pour aller jusqu’au bout de la franchise que je me suis imposée, que rien ne gênerait l’estime que j’ai aujourd’hui pour vous si vous n’aviez commis… l’imprudence de partir de Romenay dans les conditions que vous savez.

— Eh bien, s’écria M. Maximilien d’une voix très décidée, je ne veux pas être en reste de franchise avec vous, monsieur le curé ! Je vais vous dire certaines choses que vous ignorez et, ce qui est plus fort, dont Octave ne se doute pas !

— Espèce de cachottier, dit M. Octave.

— J’ai quitté Romenay, reprit M. Maximilien, en compagnie de Mme Asseler, c’est vrai, mais ce n’était pas un enlèvement, ce n’était pas une fuite… Le pasteur protestant de Romenay était mieux que personne à même de vous éclairer. M. Asseler avait saisi dans un tiroir secret la correspondance de sa femme. Il s’y trouvait, paraît-il, des lettres compromettantes, que madame recevait, poste restante, d’un monsieur quelconque qui n’était pas moi. Dans un moment de jalousie furieuse — vous savez que le pasteur était très ombrageux — il avait chassé sa femme et lui avait enjoint de quitter la maison le jour même. Cette scène se passait à onze heures du matin. A deux heures de l’après-midi, j’arrivais pour faire mes adieux à M. et Mme Asseler, je ne vis point le pasteur, mais madame accourut au-devant de moi, la figure bouleversée, les cheveux épars sur les épaules, elle me dit d’une voix tragique : « Mon mari me chasse. Sauvez mon honneur, laissez-moi partir avec vous ! » Elle me pria de m’asseoir et, avec des sanglots, des soupirs, des lamentations, elle me conta les incidents de la matinée. Elle m’avoua la découverte des lettres dans le tiroir d’un secrétaire. Elle ne dit qu’elle était résolue à retourner chez sa mère à Paris, mais que, pour rien au monde, elle ne voulait que Romenay connût la vérité. Son imagination exaltée s’était mise en travail. Elle avait son plan. Si elle me suppliait de la laisser partir avec moi, c’est qu’elle souhaitait que tout Romenay crût à un enlèvement. Ce genre de départ paraissait à Mme Asseler on ne peut plus prestigieux et flattait sa vanité romanesque, sa sentimentalité de détraquée. Elle ne voyait que ce moyen-là, me disait-elle, de garder l’estime des honnêtes gens, qu’on lui eût refusée si on eût su qu’elle était honteusement chassée par son mari ! Et puis, elle ressemblait ainsi à je ne sais plus quelle héroïne de George Sand, qu’elle avait prise pour modèle ! Toute l’admiration qu’elle avait pour ce personnage fictif, elle croyait très sincèrement qu’on la ressentirait pour elle-même, quand on apprendrait son enlèvement prétendu. Par pitié, par faiblesse, je me suis prêté à cette comédie. Je suis parti avec elle. La lettre que j’ai écrite à Octave, en quittant Romenay, ne disait pas la vérité ! Ce fut encore une capitulation de ma part. Mme Asseler, qui savait mes relations d’amitié avec Octave, devina que j’allais lui dire, par lettre, ce qu’il fallait penser de l’enlèvement. Elle me prévint et me supplia de déguiser la réalité, tant, m’affirmait-elle, elle redoutait de perdre la sympathie d’Octave !

— Alors c’était faux ! fit M. Octave. Espèce de cachottier !

— Parfaitement, reprit M. Maximilien, qui ne put s’empêcher de sourire. Je me suis soumis à son caprice. Pendant le voyage de Champvieux à Paris, un remue-ménage se produisit dans les sentiments de Mme Asseler. « J’aime mon mari », me dit-elle subitement, et elle se mit à larmoyer, à se lamenter, à s’accuser elle-même avec amertume. Je vis clair dans l’âme de Mme Asseler. Jusqu’à la scène où il avait rompu avec sa femme, le pasteur affreusement jaloux, comme vous savez, n’avait eu pourtant que des velléités de révolte, il cédait toujours et se montrait d’une exquise faiblesse de caractère : c’est là un crime qu’une femme ne pardonne pas. Mais le voilà qui faisait acte de maître, qui se révélait homme, qui se montrait plus fort que la passion, qui chassait la femme qu’il aimait, sans écouter ses supplications, ses protestations. Le mari retrouvait son prestige. Elle ne lui soupçonnait pas un tel courage et ne pouvait se défendre de l’admiration qu’il lui inspirait.

— Ah ! que voilà bien les femmes ! s’écria M. Octave.

— Il venait à Mme Asseler le regret de cette tendresse qu’elle avait méprisée, de cette bonté dont elle s’était jouée, de toutes ces qualités de cœur qu’elle avait dédaignées. Elle se repentait, elle aimait son mari. Jusqu’à Paris, elle n’a cessé de pleurer, mais, vous savez, ce qui s’appelle pleurer ! J’étais en singulière posture, vous le devinez. Vous devez d’autant moins douter de la vérité de mon récit, que j’ai conscience d’avoir été ridicule. Je n’avais qu’à me taire. Je le fis en conscience. Bien des fois auparavant, quand une lecture d’un de ses romans chéris l’avait grisée, elle disait devant moi d’une voix exaltée : « Ah ! fuir la vie banale ! Fuir vers la liberté, vers le bonheur, loin du monde imbécile et vulgaire ! » Je puis même ajouter, sans fatuité, croyez-moi, qu’elle m’avait plusieurs fois invité, en termes beaucoup moins déguisés, à être son compagnon d’aventure. C’étaient des mots ! des mots ! des mots ! Elle savait que je n’étais pas du tout disposé à l’enlever à son mari : que je ne l’aimais pas. En me conviant au rôle de séducteur, de ravisseur, elle voulait se faire illusion à elle-même et, dans un raffinement d’esprit romanesque, se croire prête à imiter les folles héroïnes qu’elle admirait tant. Hélas ! dans le train qui nous emportait à Paris, l’exaltation était tombée et la poignante réalité lui apparaissait. Je n’avais à côté de moi qu’une pauvre femme atterrée par la justice de son mari et qui sanglotait et qui avait des crises de désespoir.

— Elle est toquée, cette bonne femme-là ! dit M. Octave.

— Oh ! oui, on peut le dire sans crainte, reprit M. Maximilien, elle est toquée ! C’est une demi-folle que je crois inconsciente. C’est une malade, un cas pathologique. J’eus pitié d’elle et, en arrivant à Paris, je lui demandai où il fallait la conduire : « Chez ma mère », me répondit-elle.

M. Octave se mit à chantonner je ne sais quel air de café-concert.

Je lançai au jeune homme un regard chargé de blâme. M. Octave se tut.

— En sortant de la gare de Lyon, poursuivit M. Maximilien, nous montâmes dans un fiacre et Mme Asseler donna elle-même au cocher l’adresse de sa mère. Dans la voiture, pas un mot. Aux larmes avait succédé un abattement morne. Elle ne répondit pas aux quelques paroles que je lui adressai. Parvenus devant la maison qu’habitait sa mère, elle descendit de voiture, me remercia en quelques phrases de mon dévouement, me tendit la main en murmurant : « adieu… » et je ne l’ai pas revue depuis. Et voilà l’histoire du fameux enlèvement !

— Espèce de cachottier ! fit de nouveau M. Octave.

— Je suis tout heureux, monsieur Maximilien, dis-je, de connaître la vérité ; elle dissipe l’ombre qui obscurcissait l’estime que j’ai pour vous. Mais, je suis obligé de vous l’avouer : j’ai cru sinon à un enlèvement, du moins à une fuite concertée d’avance, avec d’autant plus de facilité qu’à Romenay vous étiez très assidu chez Mme Asseler, qu’il était de notoriété…

— Oh ! interrompit vivement M. Maximilien, qu’il était de notoriété que j’étais plus qu’un ami pour Mme Asseler ! Eh bien, c’est encore une fable !

— Allons, dit M. Octave, tu nous prends vraiment pour des serins ! Tu ne me feras pas croire !…

— Non, reprit avec force M. Maximilien : je n’étais pas pour Mme Asseler ce que l’on a dit, je le jure ! Ce que j’affirme là n’est pas vraisemblable, c’est simplement vrai. Mme Asseler m’amusait. Je ne connais pas d’autre terme qui puisse mieux que celui-là vous exprimer ma pensée. Cette femme jolie, coquette, spirituelle, parisienne dans ses goûts, ses idées, ses façons de comprendre toutes choses, avec sa verve toujours en éveil, son langage qui riait au nez de toutes les convenances ou plutôt de toutes les conventions, était devenue pour moi un camarade, ma meilleure distraction. J’avais besoin de chercher, en dehors de moi, des occasions de gaieté ; car, vous le comprenez, je ne trouvais en moi-même et dans ma famille que des raisons de m’attrister et de souffrir. J’allais chez Mme Asseler, qui, du reste, paraissait fort heureuse de mes assiduités, pour rire, pour causer de tous et sur tous, pour l’entendre railler les gens de Romenay dont elle savait mettre en relief les ridicules. Cette femme me plaisait : je ne l’aimais pas ; elle ne m’aimait pas. Un jour même, comme si elle eût voulu arrêter sur mes lèvres une déclaration qui, je vous assure, n’y était pas, mais qu’elle croyait sans doute y voir, elle m’avait dit : « Vous savez, j’aime « ailleurs ». Ailleurs, ce n’était pas son mari. Qui ? Je n’en sais rien et je ne le lui ai jamais demandé. Et du reste, savait-elle bien qui elle aimait, la pauvre détraquée ? Elle aimait parfois son mari avec frénésie, elle l’avouait. Le lendemain, elle le haïssait, elle l’avouait. Deux jours après, son mari lui était indifférent, elle l’avouait. C’était, chez elle, une succession de sentiments contraires, un chassé-croisé d’amours et de haines, d’enthousiasmes et de dégoûts. Moi aussi, j’aimais « ailleurs » et je n’ai point à vous dire qui ! Je n’avais pas besoin de me faire violence pour rester insensible aux réelles séductions de Mme Asseler. Pas un instant je n’ai dû me défendre contre la tentation de la traiter autrement qu’en camarade, en amie. Elle m’amusait, je vous le répète. Non, je n’ai jamais été son complice ! Oh ! je le sais, les apparences sont contre moi ! J’allais voir Mme Asseler tous les jours ; elle m’appelait « Maximilien » tout court, avec une parfaite sérénité. Je l’accompagnais dans ses promenades, elle montait, seule avec moi, dans ma voiture. On a jasé, mais, je vous le demande, sur le compte de qui ne jase-t-on pas à Romenay ? On ne prête qu’aux riches, je ne l’ignore pas, et si j’avais commis la moitié des méfaits qu’on met à mon actif, j’aurais le droit de me regarder comme un phénomène dans le genre. Je n’ai rien tenté, je vous l’avoue, pour détromper les gens de Romenay, et, puisqu’il leur plaisait de croire tout ce qu’ils racontaient, je n’ai pas voulu me cacher pour aller chez Mme Asseler, ou espacer davantage les visites que le lui faisais. Que m’importait, en définitive, l’opinion qu’on avait de moi ? Tenez, vous allez connaître le fond de mon âme : tant pis pour moi si c’est à mon détriment ! Je n’étais point fâché qu’on commentât, de façon malveillante, mes relations avec Mme Asseler. L’hostilité que vous m’aviez toujours montrée me surprenait autant qu’elle m’humiliait. Le conseil que vous aviez donné à Mme Ferrandière de repousser ma demande, le le regardais, à bon droit, comme une injure qui m’était faite. J’étais blessé dans mon orgueil, disons, si vous le voulez, dans ma vanité, et je me disais avec une fatuité, naïve je le reconnais maintenant : « Eh bien, on me rebute, on me déclare indigne d’aimer Mlle Ferrandière, indigne d’être aimé d’elle ! Je veux montrer que je ne suis pas repoussé partout ; qu’une Parisienne, qu’une jolie femme ne craint pas de se compromettre à cause de moi ! Et je laissais dire et j’étais heureux qu’on se trompât ! Raisonnement stupide et puéril, je n’en disconviens pas ! Mais, sans parler de la déception que vous infligiez à mon amour, la blessure de mon orgueil saignait. Je n’arrivais pas à comprendre, monsieur le curé, les raisons de ce… de ce mépris que vous ressentiez pour moi et que vous ne perdiez aucune occasion de manifester.

— Espèce de gros nigaud ! fit M. Octave, dont le silence m’étonnait.

— Monsieur Maximilien, dis-je, je n’ai pas le droit, je vous le répète, de vous révéler les raisons de l’attitude que j’avais prise, qu’il vous suffise de savoir que je les ai reconnues fondées sur une erreur.

— J’ai cru longtemps, monsieur le curé, fit Maximilien, que vous vouliez faire payer au fils la dette du père et que vous n’agissiez que par un sentiment de vengeance. Octave m’a toujours assuré que vous n’étiez pas homme à vous laisser guider par la rancune, par le dépit. Alors, je ne comprenais plus. Pourquoi poussiez-vous Mme Ferrandière à résister au désir de sa fille, à s’opposer au mariage de Camille avec moi ? Peut-être vous défiiez-vous de mes idées philosophiques et je vous paraissais, à bon droit, je le reconnais, suspect de libre pensée ? Je n’ai pu trouver que cette interprétation. Vous regardiez comme un devoir d’empêcher Camille d’entrer dans une famille de mécréants…

M. Maximilien se tut, attendant ma réponse. Lorsqu’il vit clairement que je me refusais à parler, il poursuivit :

— Vous avez craint, sans doute, que Camille, devenue ma femme, ne fût troublée dans ses pratiques religieuses, ne fût au moins sollicitée de les abandonner. Permettez-moi de vous dire, monsieur le curé, que c’était mal me connaître. Assurément, je suis incroyant, je suis libre penseur, mais ma philosophie est beaucoup plus tolérante que celle que j’ai pu apprendre de mon père et beaucoup plus respectueuse de l’idée religieuse. Je suis de mon temps en cela. J’appartiens à une génération lasse qui assiste à l’effondrement de quelques beaux espoirs. La science avait fait de grandes promesses : elle ne les a pas toutes tenues. On l’a tant répété qu’on n’ose plus le dire.

— Dis toujours, fit M. Octave. Les curés, quand ils entendent ca, c’est comme s’ils buvaient un lait de poule.

— Ce serait, reprit M. Maximilien, le fait d’un imbécile, d’un idiot, de nier l’immense, l’incalculable portée du progrès scientifique, les empiétements de la science sur l’inconnu du monde physique. Elles sont si évidentes, ces victoires, parfois si bienfaisantes qu’il faut laisser aux seuls crétins la joie de les dénigrer. Nous n’en sommes pourtant plus à croire que la science — dont j’admire, plus que personne, les audaces si souvent heureuses — chassera de la vie la douleur morale, qu’elle y introduira la félicité absolue, celle que nous cherchons tous.

A ce moment, M. Octave pensa tout haut :

— M. le curé de Romenay boit le lait de poule, dit-il. Allons, Maxim, sucre encore.

M. Maximilien n’honora pas d’un sourire la réflexion de son ami.

— Nous savons, poursuivit-il, qu’il y a en nous une aspiration au bonheur permanent qui ne se satisfait point dans les soubresauts de la vie, une tristesse inexprimable, un ennui, dont aucune découverte de la chimie ne saura faire une joie, des souffrances qu’aucun progrès scientifique ne pourra supprimer ni amoindrir.

— M. le curé se gargarise, fit M. Octave.

— Allons, Octave, fit d’un ton de reproche M. Maximilien, tu deviens saugrenu !… Puisque, reprit-il, la religion apporte à beaucoup d’hommes le seul espoir qui les console, puisqu’elle donne une raison de vivre à ceux qui n’en peuvent trouver dans le devoir dépourvu de sanction supérieure, nous pensons qu’il est injuste, qu’il n’est pas généreux d’inquiéter, de molester dans leur foi des êtres comme nous, nos égaux, qui n’ont pas notre conception du monde, qui veulent être heureux et qui ont le droit de chercher le bonheur !

— Je vous le disais bien, monsieur le curé, s’écria M. Octave : Maximilien n’est pas un enragé comme son père !

— Vos déclarations si loyales, monsieur Maximilien, dis-je, ne font que me confirmer dans l’estime que j’ai pour vous. Aussi, maintenant que je vous connais, je partirai plus rassuré pour Romenay, tout heureux d’annoncer à madame votre mère que je vous précède de quelques jours seulement.

— Oh ! c’est impossible ! fit avec vivacité M. Maximilien. Je ne puis paraître devant mon père qui voulait m’engager dans un mariage qui me répugne et à qui j’ai résisté… Non, c’est impossible ! Je m’en vais aux colonies. Retourner à Romenay, ce serait laisser croire à mon père que je me rends, que j’accepte le mariage qu’il me propose ou plutôt qu’il m’ordonne. Je serais un misérable, un lâche si je me résignais, pour rentrer en grâce auprès de mon père, à épouser une jeune fille que j’abhorre ! Oui, je l’abhorre, cette jeune fille, puisque j’aime Camille. Je ne consentirais à revoir mon père que si Camille me pardonnait, si elle voulait me rendre son affection, mais j’ai perdu tout espoir !

— Et si moi, monsieur Maximilien, dis-je, si moi l’abbé Blondot, curé de Romenay-sur-Vireuse, je m’engageais à mettre autant d’obstination à favoriser votre mariage avec Mlle Camille, que j’ai dépensé d’énergie à l’empêcher, consentiriez-vous à revenir ?

M. Maximilien releva la tête. Il y avait, dans son regard, tant de joie, une si ardente gratitude que j’en fus tout remué.

— Oh ! alors, dit-il, je partirais ce soir, sans me soucier des conseils du médecin !

— Eh bien, fis-je, vous avez ma parole !

Je me tournai vers le jeune Ferrandière qui avait fini par s’étendre sur le lit.

— Monsieur Octave, lui dis-je, vous obligerez votre ami à observer l’ordre du médecin. Il partira pour Romenay quand il sera tout à fait rétabli, ce qui n’est qu’une question de jours, quand le médecin l’autorisera à sortir. Je vous prépose à sa garde, monsieur Octave.

— Comptez sur moi, fit M. Octave. Je le surveillerai de près. Du reste, je l’accompagnerai à Romenay, je veux savoir comment vous allez mener cette affaire-là.

— Très bien, dis-je. Vous ne serez pas de trop. J’aurai peut-être besoin de vous !

Il était midi. Je me levai pour partir. Je voulais fuir les remerciements enthousiastes que M. Maximilien s’apprêtait à me prodiguer, je lui serrai la main, lui dis « à bientôt », et entraînant avec moi M. Octave, je quittai la chambre.

L’Hôtel du Danube se levait. Des rires et des cris s’éveillaient dans les chambres et arrivaient jusqu’à nous. En descendant l’escalier, je voyais, dans les couloirs exigus, des portes s’entr’ouvrir pour laisser passer une main qui s’approchait des bottines et les retirait prestement. M. Octave ne cessait de répéter : « Vous êtes convaincu maintenant que Maxim n’est pas un vaurien comme vous le croyiez ! »

Il me tardait de rentrer à Romenay pour annoncer à Mlle Camille ma conversion et pour tenter de vaincre, à mon tour, ses répugnances, son dépit, ses ressentiments. Conduit par M. Octave, je promenais mes étonnements de curé provincial par la ville monstrueuse, ramassis de gloires et d’horreurs.

Des horreurs de Paris, je puis me vanter d’avoir contemplé l’une des plus répugnantes, puisqu’il me fut donné de voir un fameux chenapan : le nommé Ragut.

La veille de mon départ, comme nous sortions, M. Octave Ferrandière et moi, d’un restaurant du boulevard Saint-Michel, mon jeune ami me dit :

— Monsieur le curé, voulez-vous visiter le Panthéon ? Il paraît qu’il y a là, dans les caves, un tas de grands hommes en poussière.

— Volontiers, dis-je, je suis trop bon provincial pour ne pas aller voir cette « curiosité ». Que diraient mes paroissiens, s’ils apprenaient que j’ai quitté Paris, sans avoir vu le Panthéon ?

Nous fûmes bientôt dans la rue des Écoles. Après avoir dépassé le Collège de France, qui se présenta à moi comme un séminaire, tant son architecture me parut grave, conventuelle, nous prîmes, sur notre droite, une rue étroite et montante. Nous marchions depuis quelques minutes, quand une étrange apparition se dressa devant nous. Le citoyen Claude-Amédée Ragut, qui sortait d’une ruelle, au moment précis où nous passions, se trouvait face à face avec nous. Deux filles l’accompagnaient. Ce n’étaient point de luxuriantes prostituées, mais deux abjectes ribaudes en tenue de trottoir, pâles sous leur chignon délabré, et qui portaient, sur leur figure, tous les stigmates de l’abrutissement. En nous apercevant, Ragut eut un soubresaut, son front se plissa, ses sourcils se contractèrent et sa lèvre inférieure qui, d’ordinaire, pendait flasque sur le menton, se releva et couvrit la bouche. Nos yeux se rencontrèrent. Il me regarda de son œil éteint, où la haine elle-même — car il me haïssait — n’allumait pas une flamme, puis il tourna la tête et, flanqué des deux filles, se mit à marcher devant nous, nous précédant d’un mètre à peine. L’une des ribaudes passa sa main sous le bras de Ragut et, gouailleuse, lui cria d’une voix épaisse qui n’était plus d’une femme :

— Eh ! curé ! on dirait que ça te tourne de rencontrer un de tes anciens copains !

Je n’entendis pas la réponse du défroqué. Il allait devant nous, le pas pesant, le dos voûté, la tête basse. Quelques mèches de cheveux blancs passaient sous le chapeau et lui recouvraient, en partie, les oreilles. J’apercevais sa nuque congestionnée où la peau craquelée, lézardée de rides, faisait bourrelet au-dessus d’un col huileux. A ses côtés, les deux prostituées marchaient avec d’immondes déhanchements et, parfois, se regardaient l’une l’autre en riant d’un rire hébété. Le spectacle déshonorait nos yeux. Eh quoi ! c’était un prêtre, ce débris, cette chose sinistre qu’escortaient deux filles blêmes ! Cela avait porté la robe blanche des ordinands, l’aube de la chasteté ; cela s’était couché sur le pavé d’une église pour s’y offrir en holocauste et faire d’éternels serments ; cela avait été le tuteur des âmes et le maître des consciences : cela avait eu une mère ; cela avait été un homme ! Un immense dégoût me souleva le cœur. Devant une maison d’aspect louche, Ragut, bientôt, s’arrêta. Un couloir s’ouvrait, noir, énigmatique. Suivi des filles, le défroqué s’y engouffra et tous les trois disparurent, comme une pelletée d’ordures qui passe à l’égout. Une lourde tristesse s’était abattue sur nous : M, Octave et moi nous marchions silencieux. Le jeune homme était devenu grave : sa verve s’était figée. Après quelques minutes, il dit, regardant le ciel :

— Belle journée aujourd’hui, monsieur le curé, n’est-ce pas ? Un jour de printemps.

— Oui, fis-je, belle journée pour la saison.

Cette conversation de table d’hôte se prolongea, avec des pauses nombreuses, jusqu’au Panthéon.


Quand n’arrivai à Romenay, Prudence m’apprit que le pasteur était venu au presbytère, en mon absence, et s’était enquis de la date de mon retour. Au milieu de la provision de « on-dit » que ma servante avait récoltés par la ville, pendant mon séjour à Paris, et qu’elle me servit aussitôt, j’eus la joie de découvrir celui-ci : « On disait » que Mme Asseler n’était pas partie de son plein gré, mais avait été tout simplement « congédiée ». Je constatai ainsi que M. Asseler, sans doute pour couper les ailes aux racontars désobligeants qui couraient dans Romenay, était sorti de l’ombre et du silence où se complaisait sa tristesse. Il avait déclaré à quelques-uns de ses coreligionnaires que sa femme n’était partie que parce qu’il l’avait chassée. Aussi, la légende de l’enlèvement commençait-elle à perdre son crédit. Les gens de Romenay sentaient leur conviction fléchir : les uns doutaient, les autres ne pouvaient se résigner à confesser qu’ils s’étaient trompés. Ces « dames » n’admettaient point que le pasteur eût poussé l’héroïsme jusqu’à répudier une femme qu’il « adorait ». Il eût fallu admirer son courage : elles préféraient s’apitoyer, s’attendrir : aussi, se refusaient-elles opiniâtrément à croire à la sincérité des paroles de M. Asseler. Je résolus de travailler à la bonne réputation du fils Thury, que j’avais prise sous mon égide, en propageant la vérité sur le « scandale ». Pour que mon témoignage eût une publicité large et prompte, je n’avais pas besoin de le proclamer du haut de la chaire ou de le faire crier par le tambour de ville : Prudence était là. Je n’eus qu’à le lui confier en lui imposant le secret : le jour même, tout Romenay savait tout.

Le surlendemain de mon arrivée, je me rendis, dans la matinée, au château d’Amazy. C’était le jour où Mme Ferrandière recevait à sa table son curé. Il me tardait, vous le devinez, de savoir si les ressentiments de Mlle Camille duraient encore et je me promis de ne quitter le château qu’après avoir remporté une victoire. Mme Ferrandière était seule au château quand j’y entrai. Bravement, je lui dis la vérité. Je n’eus pas à plaider longtemps une cause gagnée d’avance et dont le juge ne demandait qu’à se laisser convaincre.

— Oh ! après ce que vous me dites là, s’écria Mme Ferrandière, je suis toute disposée à consentir au mariage de ma fille avec M. Maximilien Thury ! Mais je ne suis pas sans inquiétude. Je crains fort que Camille ne veuille point revenir sur sa résolution. Et je souhaite autant que vous, monsieur le curé, qu’elle se rende à vos conseils, car, je le sais, je le vois, elle souffre, et à s’obstiner dans son dépit, elle ne fait que prolonger sa tristesse et ses tourments. J’en ai la certitude : elle n’a pas oublié M. Maximilien Thury.

— Madame, dis-je, j’ai promis à ce jeune homme que j’obtiendrais son pardon.

— La tâche ne sera peut-être pas des plus faciles, fit Mme Ferrandière. Enfin, monsieur le curé, j’ai confiance en votre éloquence.

Un domestique vint annoncer que le déjeuner était servi. Je pénétrai dans la salle à manger. Mlle Camille parut aussitôt. Elle me salua de la tête, m’offrit un pauvre petit sourire de politesse, récita son Benedicite, sans lever les yeux, et s’assit à table avec nous. Au milieu du repas, je me mis à conter mon voyage à Paris. Mlle Camille, qui, sans se montrer loquace, comme à son ordinaire, avait cependant daigné jeter quelques phrases dans la conversation, devint tout à coup silencieuse et m’écouta avec une grande attention. Je gardai pour la fin du repas le récit de ma visite à M. Maximilien Thury. On était au dessert quand j’y arrivai.

— Comment ! dit Mlle Camille, me regardant en face, vous avez fait visite à ce monsieur-là, vous, monsieur le curé !

— Oui, mon enfant, répondis-je.

— Un monsieur, reprit Mlle Camille d’une voix indignée, qui jure à une jeune fille qu’il l’aime, qu’il n’aimera qu’elle toute sa vie, et qui enlève une femme mariée !

— Allons, allons, fis-je, calmez-vous, mon enfant.

Je disculpai M. Maximilien. J’entrepris l’éloge de ses qualités morales, de son désintéressement, de sa délicatesse de cœur, de sa loyauté.

— Oh ! c’est trop fort ! s’écria tout à coup Mlle Camille. Puisqu’il avait tant de vertus, pourquoi donc avez-vous tout fait pour que maman s’opposât à mon mariage avec lui ?

— C’est mon secret, dis-je, que je n’ai pas le droit de divulguer. Je confesse mon erreur. Mes yeux se sont ouverts à l’évidence. M. Maximilien Thury est un honnête homme, un brave cœur, et celle-là sera certainement heureuse entre toutes les autres qui deviendra sa femme.

— Oh ! c’est trop fort ! dit la jeune fille tandis que le sang lui affluait au visage, un monsieur qui enlève les femmes mariées ! L’entendre vanter devant moi, ici, par monsieur le curé !

Mlle Camille éclata en sanglots et, avant qu’on eût eu le temps de lui adresser une parole affectueuse, elle se leva de table et se dirigea vers la porte de la salle à manger, l’ouvrit vivement et disparut. Mme Ferrandière consternée me demanda la permission d’aller parler raison à sa fille. L’excellente femme revint après quelques minutes et me dit :

— Monsieur le curé, Camille est souffrante et me prie de l’excuser auprès de vous si elle ne nous rejoint pas.

Je n’avais pas à me le dissimuler : c’était un échec.

Quand je quittai le château, je m’abandonnai au découragement et me laissai envahir par le dépit : « Pour la première fois, me disais-je, que je m’immisce dans une affaire de mariage, je ne suis vraiment pas favorisé ! » Il me venait des envies de renoncer à cette diplomatie délicate pour laquelle je ne me sentais pas né, mais j’avais pris un engagement et donné ma parole à M. Maximilien. Je n’avais pas le droit de me désintéresser de son bonheur dont j’avais tant contribué à reculer la date. Il me fallait vaincre cette résistance contre laquelle venait se heurter ma bonne volonté. Je résolus d’agir. Plusieurs plans d’attaque se présentèrent à mon esprit. Je les examinai et en adoptai un. Il me parut, à la réflexion, audacieux, téméraire, mais je m’y arrêtai. L’espérance me sourit aussitôt : j’eus comme l’avant-goût d’un prochain triomphe et une soudaine allégresse me transporta. Et pouvais-je donc rester abattu ? Autour de moi, la joie ressuscitait. Avril était venu et le soleil contemplait l’éternel recommencement de la vie dans l’éternelle fécondité de la terre. Des souffles tièdes traversaient l’air qui nous annonçaient l’arrivée du seigneur Printemps. Je suivais un sentier de traverse qui va du château d’Amazy jusqu’à la route de Romenay. Je marchais entre des haies d’aubépine et de prunelliers, toutes chargées de boutons qui n’attendaient qu’un signal pour fleurir. Dans cette bordure des champs, des deux côtés du chemin, des arbres étaient plantés. Chaque branche portait des bourgeons, chaque bourgeon portait une promesse et montrait, à sa pointe, une minuscule tête blanche qui me regardait : on eût dit qu’il enfermait un petit être inquiet qui perçait sa prison pour voir, par lui-même, s’il y avait toujours des hommes sur la terre et si rien n’était changé au décor du monde. Comment donc désespérer dans ce concert d’espoir qui s’élevait autour de moi, au milieu de cette joie qui me faisait escorte ?

Je quittai bientôt le sentier et, au moment où j’allais m’engager sur la route de Romenay, je me trouvai face à face avec M. Cobichet qui donnait le bras à sa fille Ernestine.

— Eh bien, monsieur Cobichet, lui dis-je, vous venez à la rencontre du printemps ?

— Non, monsieur le curé, dit le pharmacien en se découvrant, nous allons récolter des violettes pour faire du sirop !

— Nous allons ! rectifia Mlle Ernestine. Toi, papa ! Moi, je vais cueillir des primevères et des marguerites pour faire des bouquets.

— Tu ne seras jamais pratique, ma pauvre enfant ! s’écria M. Cobichet. La nature nous donne ses fleurs pour que nous les employions à guérir les maux de nos semblables.

Mlle Ernestine eut un petit sourire de pitié qu’elle réprima aussitôt.

— Monsieur le curé, dit M. Cobichet, je vous dois des excuses. Depuis notre dernier entretien, Ernestine et moi avons réfléchi. La demande que je m’étais permis de vous adresser était contraire aux bienséances. Évidemment, vous ne pouviez être notre intermédiaire auprès de M. Asseler. Ma femme me l’a fait observer justement. Je m’étais imaginé qu’entre ecclésiastiques… mais j’avais oublié que M. le pasteur et vous n’apparteniez pas à la même religion.

— J’ai grondé papa, fit Mlle Ernestine. Vous avez dû rire de moi, monsieur le curé ! Enfin, ce moment de folie est passé ! Je croyais que M. Asseler avait été abandonné par sa femme et c’est pourquoi il m’était si sympathique. Il paraît que c’est lui qui a chassé sa femme ! Maintenant, M. Asseler me fait peur ! Non, jamais je ne voudrais épouser un homme qui jette sa femme à la porte et qui reste un mois sans aller la chercher pour lui demander pardon !

— Ma chère enfant, dis-je, je suis tout heureux de vous trouver dans ces dispositions. Ce projet d’union n’était pas réalisable. Et maintenant que vous êtes guérie, maintenant que mademoiselle votre sœur va épouser un jeune pharmacien, il faut vous préparer vous-même à un mariage… sérieux.

— Je ne demande pas mieux, répondit la jeune fille.

— Oui ! s’écria M. Cobichet, mais quand je propose un candidat à Ernestine, immédiatement elle jette les hauts cris, elle s’indigne, elle refuse.

— C’est que… dit la jeune fille, baissant les yeux.

— Quoi ? demanda le pharmacien.

— C’est que papa, reprit Mlle Ernestine, me parle de maris impossibles ! Nous n’avons pas les mêmes goûts.

— Je suis ton père, dit M. Cobichet ; j’ai bien quelque droit de choisir mon gendre.

— Oui, reprit la jeune fille, ce serait ton gendre, mais ce serait mon mari. Un gendre et un mari, c’est deux !

— Mais, ma chère enfant, dit M. Cobichet, mes relations ne sont point assez étendues pour que j’y puisse découvrir le mari de tes rêves. Si un autre que moi, M. le curé, par exemple, te proposait un parti, un bon parti, l’accepterais-tu ?

— Oui, fit résolument Mlle Ernestine, car je veux me marier.

L’invitation était directe. Je ne crus pas devoir me dérober.

— Alors, dis-je, mademoiselle, si je vous apportais un mari dans les plis de ma soutane, vous l’accepteriez ?

— Les yeux fermés ! s’écria M. Cobichet.

Mlle Ernestine se taisait.

— Et vous, mademoiselle ? dis-je.

La jeune fille parut réfléchir, puis, rougissante, elle dit à voix basse :

— Si on me proposait un médecin, je crois que je consentirais : il me semble que je l’aimerais…

— Que ne parliez-vous plus tôt ! fis-je. Précisément, le curé d’une paroisse voisine m’a prié confidentiellement de lui « découvrir » une jeune fille dont il puisse faire don à son neveu qui pratique, depuis quelques mois, la médecine dans une petite ville du département, non loin de Romenay. Eh bien, mademoiselle, je vous découvre ! Dès ce soir, je mande à mon confrère de venir avec le neveu. Vous, monsieur Cobichet, et vous, mademoiselle, vous vous rencontrerez avec eux, ce jour-là, chez moi, où vous serez venus par hasard.

— Serait-ce possible ! s’écria M. Cobichet dont le visage resplendit.

— Mais alors, dit Mlle Ernestine, il me faut une robe rose ; je n’ai que le temps de m’y mettre !

— Réjouissez-vous donc, monsieur Cobichet, repris-je, vous allez être le beau-père d’un médecin !

— Ce sera un grand honneur pour moi, répondit l’apothicaire subtil. Un médecin, à la bonne heure ! Ce n’est pas comme ces petits « meurt-la-faim » d’hommes de lettres qui tournaient la tête d’Ernestine. Un médecin est bon à quelque chose, au moins ! Il fait des ordonnances, il…

— Oui, interrompit Mlle Ernestine, un médecin a de nombreuses relations, s’attire l’estime des populations par son savoir et par ses agréments. On le nomme député. Il prononce des discours à la Chambre et tous les journaux parlent de lui ! Tous les députés du département sont des médecins !

— Allons, dit M. Cobichet, voilà encore Titine avec sa marotte ! La gloire ! On vous prête grand’chose là-dessus chez les notaires !

Je voulus laisser l’apothicaire et sa fille développer en paix leurs rêves. Dans le moment que M. Cobichet m’accablait de sa reconnaissance, me saluait du nom de « bienfaiteur », je fis une grande révérence et je m’enfuis. Je me pris à réfléchir à la portée de mes promesses. Je les avais faites avec joie et d’autant plus d’empressement que je m’étais vu forcé d’opposer des refus aux précédentes suppliques de M. Cobichet. Je me reprochais d’avoir, en ces circonstances, manqué d’indulgence et de charité envers l’apothicaire dont je comprenais les paternelles angoisses et qui n’était coupable, en somme, que d’une trop grande sollicitude pour le bonheur de sa fille. Je n’en revenais pas néanmoins de sentir en moi cette ferveur du mariage des autres qui possède tant de braves gens. De toute évidence, cette folie me gagnait. Si j’eusse rencontré des couples de « promis[2] » sur la route de Romenay, je crois, Dieu me pardonne, que je les eusse harangués et entraînés à l’église afin de les y unir pour l’éternité ! Vous me voyez, n’est-ce pas, poussant devant moi ce troupeau de fiancés ! Ce jour-là, j’eusse marié, sans remords, l’univers entier !

[2] Promis : fiancés.

Huit jours après ma visite au château d’Amazy, M. Octave, arrivé la veille à Romenay, fit irruption au presbytère. Il m’annonça que son ami Maxim, « tout à fait rétabli » et confiant dans ma parole, avait consenti à rentrer chez son père, au château du Randon : là il attendait la bonne nouvelle.

— Vous savez, me dit-il, Maxim, pour calmer et amadouer son père, lui a fait connaître l’engagement que vous aviez pris. Impossible de reculer maintenant. M. Thury n’est guère patient, je n’ai pas à vous l’apprendre ! Si la situation se prolongeait, Maxim serait de nouveau mis à la torture. Son père ne le lâchera pas, car il part de cette idée que, faute de grives, on attrape des oies. S’il s’aperçoit que Camille fait des embarras maintenant pour épouser son fils, il voudra de nouveau marier Maxim à la demoiselle Garétin qui est sotte et qui possède, par-dessus le marché, des yeux de crapaud. Mon ami renâcle naturellement. Colère du papa. Maxim décampe. Je me demande, par exemple, comment vous allez vous tirer de là ! Si vous pouviez inventer un coup, mais bien combiné et qui ne rate pas surtout ! Cette Camille est d’un tenace ! Je l’ai tournée et retournée dans tous les sens. Je l’ai même insultée. Ah ! bien oui ! Elle prend des petits airs dégoûtés et me dit : « Tu voudrais me voir épouser un monsieur qui fait scandale dans le pays, jamais ! »

— Monsieur Octave, dis-je, j’ai besoin de votre perspicacité et de votre assistance.

— Les voici : prenez !

— Écoutez-moi, repris-je, demain, à deux heures de l’après-midi, vous m’amènerez au presbytère Mlle Camille.

— Jolie commission ! Si vous croyez que ce sera facile !

— Il le faut.

— Mais quel prétexte trouver pour la décider ?

— C’est votre affaire.

— Enfin, vous pouvez y compter ! Camille viendra. Je vous l’apporterais plutôt toute ligotée, comme un poulet qu’on va mettre à la broche.

— Ce n’est pas tout. Vous prierez votre ami Maxim de se trouver ici, au presbytère, à une heure et demie de l’après-midi, une demi-heure environ avant votre arrivée.

— Compris ! Pas d’anicroche de ce côté. Je ne vois pas très clair dans votre machination. Camille ne sait point que Maxim est à Romenay.

— Gardez-vous bien de l’en prévenir ! Il importe qu’elle l’ignore.

— Compris !

— Donc, demain à deux heures, avec Mlle Camille, et du mystère !

— Compris ! fit M. Octave. Je vous quitte et vais chez Maxim !

Le lendemain, à l’heure convenue, M. Maximilien arriva au presbytère. Je le reçus dans ma chambre qui est contiguë à la salle à manger. J’annonçai au jeune homme que Mlle Camille ne devait pas tarder à venir. Il me parut surpris et troublé.

— Je suis inquiet, avoua-t-il.

— Ayez confiance, dis-je, et le succès sera notre lot.

Puis, je laissai, à dessein, la conversation traîner parmi les banalités. Deux heures sonnaient à l’horloge de la cuisine quand j’entendis dans le corridor la voix de M. Octave.

— Personne dans la boîte ? criait-il, frappant le carreau avec le bout de sa canne.

— Veuillez vous tenir dans cette pièce, dis-je à M. Maximilien, jusqu’à quand je vous fasse signe de venir nous rejoindre.

Je me précipitai dans le couloir où je trouvai M. Octave et Mlle Camille.

— On entre chez vous comme dans un moulin, dit le jeune homme en m’apercevant. Votre Prudence doit être par là, à cancaner ?

— Je crains fort, avouai-je, que vous n’ayez deviné juste !

Mlle Camille avait une toilette de printemps et son chapeau était un petit parterre où poussaient des fleurs qu’on eût pu croire naturelles si elles n’avaient été si jolies.

— Monsieur le curé, me dit-elle, avec un sourire, maman et mon frère prétendent que, l’autre jour, quand vous avez déjeuné au château, je me suis mal tenue à table, que je me suis conduite comme une petite gamine fantasque. Je suis venue vous voir pour vous convaincre que je suis une grande fille et que j’ai bon caractère.

— J’en suis si convaincu, mademoiselle, que je ne demande qu’à vous fournir l’occasion de me le prouver !

Je priai M. Octave et sa sœur d’entrer dans la salle à manger et j’y pénétrai avec eux.

Mlle Camille déposa sur une chaise son ombrelle, sa jaquette, un de ses gants et un petit sac de soie (que nos contemporaines appellent un « réticule », m’a-t-on dit), puis elle s’assit dans un fauteuil d’osier, tandis que M. Octave prenait place sur le coffre à bois.

Je m’enquis de la santé de Mme Ferrandière, puis je dis m’adressant à la jeune fille :

— Mademoiselle, un de mes amis désire vous être présenté. Me le permettez-vous ?

Le visage de Mlle Camille s’assombrit, et je crus y lire quelque défiance.

— Un de vos amis ? fit-elle en me regardant fixement. Qui ça ? Pourquoi veut-il m’être présenté ?

— Vous permettez, n’est-ce pas ? dis-je.

Je n’attendis pas la réponse. Je m’empressai d’aller ouvrir la porte qui communiquait avec la chambre à coucher. Je fis signe à M. Maximilien de s’approcher. Il entra.

Mlle Camille rougit en l’apercevant. Brusquement, elle se leva de son siège et s’écria d’une voix indignée :

— Mais c’est un guet-apens ! C’est un guet-apens ! Jamais je ne vous aurais cru capable de cela, monsieur le curé ! C’est un guet-apens !

Et ramassant avec précipitation l’ombrelle, la jaquette et le sac qu’elle avait déposés sur la chaise, elle se dirigea en courant vers la porte qui ouvre sur le couloir. M. Octave, qui se tenait sur ses gardes, l’avait prévenue. Il ferma la porte à double tour et mit la clef dans sa poche. La jeune fille marcha vers l’autre porte qui communique avec ma chambre. M. Octave s’élança et renouvela sa manœuvre.

Mlle Camille, après avoir vu son frère s’emparer de la seconde clef, éleva au-dessus de sa tête ses petits poings crispés :

— Ah ! c’est trop fort ! dit-elle. Si vous croyez que c’est avec de pareils procédés qu’on vient à bout d’une femme !

Et, se tournant vers son frère, elle commanda :

— Toi, tu vas m’ouvrir la porte !

— Quand M. le curé m’en donnera l’ordre, fit le jeune homme.

— Allons, allons, mon enfant, dis-le, calmez-vous. Je voudrais avoir avec vous un petit bout d’entretien.

— Non, non, je veux partir, répétait Mlle Camille : Octave, ouvre-moi !

M. Octave fit signe qu’il refusait.

— C’est lâche ! cria la jeune fille.

Elle se laissa tomber sur une chaise en disant sèchement :

— Eh bien, j’attendrai !

M. Maximilien qui, pendant toute cette scène, était resté muet, confus, atterré, s’approcha d’elle :

— Camille, murmura-t-il d’une voix très douce, je viens implorer votre pardon.

La jeune fille fit de la main le geste de le repousser.

— Monsieur, dit-elle, sans relever la tête qu’elle tenait baissée, je ne vous aime plus !

Elle se leva de nouveau et se mit à marcher par petits pas saccadés en répétant :

— C’est trop fort ! C’est trop fort !

M. Octave avait perdu son assurance et se taisait. M. Maximilien me regardait, comme pour me demander ce qu’il lui restait à faire. Moi-même, j’eus un instant d’inquiétude. Et pourtant, je devais vaincre ! Il y allait de ma dignité, de mon honneur : je n’étais point inconscient et ne me dissimulais pas ce que pouvait avoir d’étrange, de singulièrement délicat la situation où me plaçait la résistance de la jeune fille.

— Mademoiselle Camille, dis-je, voulez-vous m’accorder la faveur, la très grande faveur de m’écouter une minute ?

— Je vous écoute, monsieur le curé, fit-elle en se campant devant moi, les bras croisés et me dévisageant.

— M. Maximilien Thury, repris-je, désirerait vous expliquer sa conduite.

— Ah ! elle est jolie, sa conduite ! s’écria la jeune fille. Un monsieur qui part avec une femme mariée !

— Je vous jure que Mme Asseler m’a toujours été indifférente, fit Maximilien avec énergie.

— C’est bon, c’est bon, proféra la jeune fille, qui se remit à marcher dans la pièce, en frappant le parquet du talon de sa bottine.

Je me tournai vers Maximilien.

— Eh bien, mon cher ami, lui dis-je, il faut nous résigner. Vous croyiez pouvoir espérer le pardon, au moins la pitié de Mlle Camille. Il faut y renoncer, vous le voyez. Avant de me voir, vous étiez résolu à partir aux colonies pour n’en revenir qu’après de longues années. Je ne vous retiens plus. Puisque vous avez des protecteurs puissants, priez-les donc de hâter votre nomination.

— Oh ! je n’ai qu’un mot à dire, fit le jeune homme d’une voix qui tremblait, et ma nomination sera signée. Demain, je serai à Paris ; avant huit jours, j’aurai quitté la France !

En entendant ces dernières paroles, Mlle Camille, qui marchait de plus en plus vite, s’arrêta tout à coup. Baissant la tête, elle prit une pose méditative, comme si elle se fût interrogée sur ses intentions. Tous les trois, nous la regardions, nous demandant anxieusement quelles pensées s’agitaient dans ce cerveau de jeune fille, quelles paroles allaient sortir de cette bouche qui semblait faite pour annoncer l’espoir et la joie. Brusquement, elle redressa la tête et alla droit vers Maximilien.

— Alors, c’est bien vrai, dit-elle, que vous n’avez pas aimé cette personne-là ?

— Puisque je vous le jure ! s’écria le jeune homme.

— Eh bien, alors, reprit la jeune fille en lui tendant la main, vous êtes pardonné !… Au fond, ajouta-t-elle avec un sourire, depuis la dernière visite de M. le curé où il vous a si bien blanchi, je ne demandais pas mieux, mais je ne voulais pas avoir l’air de revenir trop vite. Pour qui m’aurait-on prise ? Pour une enfant ! J’ai bien ma part de malice. J’avais pris la résolution de vous faire attendre encore un mois pour le moins, et si je me suis tant fâchée en vous voyant ici, c’est que je sentais bien que j’allais céder. J’essayais de me monter la tête à moi-même avec mes paroles, j’essayais d’être en colère, j’essayais de vous détester. Ah ! bien oui ! Mais j’aurais tenu bon, malgré tout, si vous n’aviez point parlé de partir aux colonies. En voilà une idée d’aller chez des gens qui ont des anneaux dans le nez et qui mangent du feu ! C’est si loin ! Je ne pouvais pourtant pas vous laisser prendre le bateau avant de vous écrire de revenir ! Et puis, quand je vous dis que j’essayais de me monter la tête et que je ne pouvais pas ; c’est un peu pour vous faire plaisir, parce que ce n’est pas absolument vrai !… Tout de même, j’étais vexée. Vous avez, pendant des mois, fait jaser sur votre compte toutes les commères de Romenay et des environs qui racontaient que vous ne quittiez pas d’une semelle la Parisienne, que vous la trimbaliez dans votre voiture, et patati, et patata. Je séchais, moi, d’entendre de pareilles choses qu’un tas de bavardes rabâchaient devant moi, toute la journée, sans doute pour me vexer. Il fallait une expiation… Et puis, enfin, j’étais curieuse de savoir si vous m’aimiez beaucoup. Je voulais une petite épreuve. Quand je vous ai envoyé promener, tout à l’heure, j’ai bien vu à votre mine consternée que…

— Oh ! s’empressa de dire M. Maximilien, que le bonheur troublait, pouviez-vous douter de moi, de mon affection, Camille ! Je ne voulais quitter la France que pour ne point… Je ne sais pas… Je craignais… Je défie qui que ce soit d’être plus heureux que moi !

Tandis que Roméo et Juliette chantaient leur duo, M. Octave, dont l’air sérieux, l’attitude silencieuse et discrète, me surprenaient, s’approcha de moi et me dit à voix basse :

— C’est égal, vous êtes malin, monsieur le curé ! Vous connaissez la recette pour traiter l’entêtement des petites jeunes filles !

M. Maximilien et Mlle Camille se tenaient la main et se souriaient : simultanément, ils tournèrent les yeux vers moi. Je vis dans leurs regards une supplication dont je devinai le sens :

— Allons, dis-je, puisque vous êtes fiancés, puisque Mme Ferrandière m’a laissé pleins pouvoirs, puisque vous vous aimez, je m’engage à aplanir toutes difficultés : vous vous marierez dans un mois !… Tenez, j’entends Prudence qui se dispute encore une fois avec le boulanger ! Je vais les mettre d’accord. Je vous quitte un instant !

Je revins quelques minutes après me placer devant les deux jeunes gens qui continuaient à se donner la main et, d’une voix à laquelle je voulus donner quelque solennité, je dis :

— Les statuts de mon évêque ne me permettent pas d’assister au banquet qui se célébrera le soir de vos noces. Je n’aurai pas le droit de vous y adresser les souhaits de rigueur. Aussi, avant d’aller délibérer ensemble sur la manière dont vous vous y prendrez pour être heureux, laissez-moi vous parler. Et d’abord, mes amis, réglons nos comptes. Vous me devez quelque reconnaissance, parce que j’ai travaillé à vous réunir pour l’éternité, avec toute l’énergie de mes regrets, de mes remords. Ensuite, et surtout, j’ai droit à votre gratitude pour avoir entravé votre amour, de mon mieux, et pendant longtemps. Ce qu’il y a de meilleur, dans tout bonheur, c’est le commencement. En mariage, les premiers mois sont les plus doux : c’est le printemps de la vie conjugale. Vous connaîtrez de grandes joies puisque vous, Camille, vous êtes chrétienne, puisque vous, Maximilien, je l’espère, j’en suis sûr, vous viendrez un jour au Christ, sans qui il n’est point de vraie joie ; puisque aussi vous vous aimez, et vous aurez le devoir de vous dire : « Si l’abbé Blondot n’avait pas si mauvaise tête, nous serions unis depuis tantôt un an et, sans doute, serions-nous un peu las de nous tant aimer. » Oui, en retardant votre bonheur, je vous ai donné ainsi l’occasion de le mieux apprécier, d’en mieux jouir, puisqu’il a été, grâce à moi, plus menacé et plus environné d’embûches. Vous conserverez ces choses dans votre âme et vous me bénirez. Vous me bénirez aussi, quand l’été du mariage sera venu. Je n’ai pas à vous rappeler que rien ici-bas n’est éternel, que, par la suite des jours qui finissent par trop se ressembler, une évolution lente et subtile se fait dans le cœur des époux. Vous vous aimerez toujours, mais vous vous aimerez autrement. C’est alors, quand les premières flambées du cœur seront tombées, c’est alors que vous aurez tout loisir, dans la paix de l’amitié conjugale, de vous rappeler ceux qui furent les ouvriers de votre bonheur. Votre mémoire évoquera les chères figures qui sourirent à votre jeunesse et, quand elles vous seront toutes apparues, si mon nom se présente à vous, vous ne le repousserez pas. Vous penserez au curé de Romenay, au vieux solitaire qui, déjà, incline vers la nuit, et, qui, si vous ne lui faisiez l’aumône de votre reconnaissance, partirait de ce monde sans y laisser personne pour aimer son souvenir.

— Ma foi, dit M. Octave, si je ne me retenais pas, monsieur le curé, je pleurerais !

— Moi, fit Mlle Camille en mettant résolument sa petite main dans la mienne, si le respect ne m’arrêtait pas, je vous embrasserais, tant je vous aime !

— Moi, monsieur le curé, dit Maximilien, puisque vous m’avez rendu votre estime, je vous demanderai, comme la seule faveur qui m’importe, d’y ajouter votre amitié avec tous les droits qui y sont attachés.

— Accordé d’enthousiasme ! répondis-je.

— Décidément, s’écria M. Octave, tout finit bien comme dans les histoires du bon vieux temps ! Pas à dire, c’est un roman ! Une petite jeune fille férue d’amour comme pas une ; un grand jeune homme au cœur de feu, s’adorent mais ne peuvent pas s’épouser. Heureusement, il est là pour tout arranger, le bon prêtre qui vous inonde de bénédictions et distribue du bonheur à tout le monde, que c’est à s’en lécher les doigts ! Tout roman a son curé :

Aimez-vous les curés ? on en a mis partout !

Vous étiez là, monsieur le curé ; grâce à vous, le bonheur est sauf ! Croyez-moi, pour faire marcher le dénouement, vous ne vous y êtes déjà pas si mal pris ! Vous avez manigancé une de ces petites rencontres entre les amoureux ! Pour un ecclésiastique, ce n’est vraiment pas mal ! L’esprit de M. Scribe a soufflé sur vous. Oh ! pas dans le goût du jour, le roman de votre mariage, mes petits enfants ! On ne se marie plus dans les romans, pour protester contre la vie où l’on se marie trop. Ce n’est pas qu’il serait difficile à nos tourtereaux ici roucoulant de se mettre à la mode. Si le cœur vous en dit ! En sortant d’ici, Maxim monte en voiture. Cheval s’emballe. Vaste accident. On retire Maxim par morceaux de dessous la voiture. Il n’a que le temps bien juste de dire à Camille : « Je t’aime », puis il trépasse. Du coup, Camille attrape une bonne petite méningite. Elle guérit, mais elle devient folle. Et la pauvre enfant reste seule avec son hanneton et passe ses journées à pleurnicher sur la tombe de Maxim.

— Tu es vraiment gentil ! fit Mlle Camille.

— Allons, dis-je, monsieur Octave, repliez les voiles de votre imagination. Nous voguons en pleine réalité et nous avons le vent pour nous !

— Ah ! il est étonnant, M. le curé, avec ses comparaisons, s’écria M. Maximilien. On dirait vraiment qu’il a la bouche goudronnée et qu’il a pêché toute sa vie la sardine, en mâchant du tabac !

J’ordonnai aux jeunes gens d’aller annoncer la bonne nouvelle à leur mère. Ils ne se le firent pas dire deux fois. Ils me quittèrent, laissant après eux un parfum de bonheur.

Dans la journée du surlendemain, Prudence, qui revenait de chez l’épicier, se rua dans la salle à manger où j’achevais de déjeuner.

— Le maire est mort ! fit-elle d’une voix suffoquée.

— Que me dites-vous là, Prudence ? En êtes-vous sûre ?

— Tout à fait sûre, monsieur le curé ! reprit la servante. C’est M. Cobichet qui l’a appris à l’épicier. On était venu chercher des remèdes, mais c’était peine perdue : le maire était mort… Tenez, ajouta Prudence, qui regardait par la fenêtre, il y a un rassemblement sur la place de l’église ! Ah ! voilà le garde champêtre qui vient au presbytère ! Il sonne à la grille. Je cours ouvrir !

J’allai au-devant de Chapougnot qui entrait dans le couloir :

— Monsieur le curé, me dit-il, le maire est mort subitement, ce matin, en se levant. Il s’est plaint, comme ça, d’une douleur au cœur, puis il est tombé sans connaissance. Le fils m’a prié de passer chez vous, pour vous prévenir. Je n’ai pas mieux demandé, car, enfin, il faut bien rendre service aux gens qui sont dans le malheur ! Oh ! la République a perdu un de ses soutiens ! Mais qu’est-ce qu’ils pourront bien choisir pour maire, à sa place ? Peut-être bien que ce sera le fils Thury qui sera nommé ! Comme on dit que, depuis quelque temps, il se met dans le parti prêtre, il ne faudrait pas lui raconter, monsieur le curé, que j’ai écrit au pape pour lui donner ma démission de catholique, une lettre où je parle de la papesse Jeanne. J’ai une femme et trois enfants, vous comprenez, monsieur le curé ?

— Je ne veux point vous nuire, monsieur Chapougnot, répondis-je vivement. Je ne puis vous entendre plus longtemps. Je vais partir immédiatement pour le château du Randon.

Cinq minutes après que le garde champêtre m’eut quitté, je montai en voiture. J’avais fait la moitié du trajet quand je vis venir devant moi, sur la route, le cabriolet du Dr Garot qui était accouru au Randon à la première nouvelle de la catastrophe et qui rentrait à Romenay. Quand il fut arrivé à quelques mètres de moi, le médecin ralentit l’allure de son cheval, tandis que moi-même j’arrêtais ma voiture. Se penchant hors de la capote, le Dr Garot me cria : « Rupture d’anévrisme ! Ah ! je l’avais bien dit ! Maladie de cœur ! Et cet imbécile de Dr Martinet qui parlait, il y a six mois, de congestion simple ! Une congestion simple ! Quel crétin ! Une congestion simple, oh ! oh ! oh ! oh ! »

Et sur ces ricanements, le Dr Garot fouetta son cheval qui partit au galop. Ce thérapeute ne pouvait cacher sa joie que la mort se fût rangée à son avis et eût donné tort à son confrère. Il en oubliait que le maire était son ami : il ne songeait qu’à la déconvenue du Dr Martinet ; il exultait.

Au château du Randon, quand je pénétrai dans la chambre où le corps de M. Thury reposait dans l’immobilité éternelle, je trouvai Maximilien et sa mère frappés de stupeur par cette visite inattendue de la mort, terrifiés par l’effrayante tragédie qu’elle vient jouer parmi nous. Pendant que j’étais auprès d’eux, Mlle Camille et son frère entrèrent dans la chambre. La jeune fille se dirigea vers Mme Thury qui ouvrit les bras pour l’accueillir. La mère et la fiancée de Maximilien qui, jusqu’à ce jour, n’avaient pas échangé une parole, s’étreignirent. Puis, ce fut le silence : silence toujours solennel des chambres mortuaires, silence précurseur du tombeau. Les volets de la pièce étaient clos. La flamme d’un cierge posé auprès du lit jetait des clartés mouvantes par la chambre, sur la figure décolorée du mort, et de grandes ombres se poursuivaient sur la muraille. Je m’agenouillai auprès du corps et je priai le Dieu qui nous fit dire par son Christ que ses miséricordes sont infinies. Je lui demandai de donner à cette âme naturellement honnête le seul bien, celui que l’Église appelle de noms enchanteurs : le repos, la paix.

L’enterrement eut lieu le surlendemain. En sortant du cimetière, j’allai à l’église pour y rédiger l’acte de décès et je rentrai au presbytère. M. Asseler m’y avait précédé et m’attendait :

— Monsieur le curé, me dit-il, je devais quitter Romenay avant-hier. La mort de M. Thury est survenue, et comme je désirais assister aux funérailles, je…

— Comment ! demandai-je, vous partez ? Vous abandonnez votre ministère à Romenay ?

— Oui, fit le pasteur, je me rends chez mon père, en Alsace. Lui seul peut me donner le conseil dont j’ai besoin, lui seul peut me réconforter, me consoler, m’aider à refaire ma vie. Ah ! mon ministère ! Après… ce que vous savez, quelle autorité puis-je avoir gardée ? Et comment voulez-vous donc que je prêche l’honnêteté aux épouses ! Hélas ! elles songeraient qu’en venant à Romenay, le scandale m’avait suivi. Elles pourraient me dire que la meilleure manière de prêcher la vertu, c’est d’éloigner le vice de sa maison ! Aussi, je m’en vais.

Sur ma prière, le pasteur s’assit. D’une voix calme, il rappela la visite qu’il m’avait faite un mois auparavant où il m’avait tant parlé d’« elle ». Il y revint. Il confessa que, depuis longtemps, des soupçons le hantaient. Il me dit les angoisses qui, pendant des mois, avaient été son pain quotidien, les illusions dont il s’efforçait d’être la dupe, le déchirement qui avait suivi l’horrible révélation : « Sa femme avait une liaison avant le mariage ; elle entretenait une correspondance, poste restante », et les lettres criminelles étaient là, irrécusables témoins de sa trahison ! Je laissai parler M. Asseler sans l’interrompre : soutenu par mon attention compatissante, il ne recula pas devant les plus douloureux aveux et, après m’avoir décrit les affres de la jalousie, il poussa la franchise jusqu’à dire qu’il les connaissait, qu’il les avait souffertes.

Quand le pasteur se leva pour partir, j’osai lui demander :

— Et depuis, vous a-t-elle fait savoir qu’elle se repentait ?

— Presque chaque jour, je reçois d’elle une lettre suppliante. Je ne réponds pas. Ce matin encore… J’ai jeté la lettre au feu, sans l’ouvrir.

— Vous pardonnerez, j’en suis sûr ?

— Jamais ! fit le pasteur.

Et je compris à l’extraordinaire âpreté de sa voix l’énergie de sa résolution.

— Ah ! monsieur le curé, reprit le pasteur, que de fois, depuis la catastrophe, je me suis rappelé notre entretien sur la route de Romenay, quand nous revenions, par une belle nuit d’été, du château du Randon ! Je vous vantais alors le bonheur d’être époux. Je ne savais pas… c’est mon unique excuse ! Bienheureux ceux qui, pour mieux servir leurs frères, renoncent au droit d’aimer une femme ! Je m’en souviens comme si notre première rencontre était d’hier ! Je vous disais : « Vous êtes, vous, un vieux célibataire. » Il devait y avoir comme de la pitié dans ces paroles. Si vous en aviez gardé quelque ressentiment, vous êtes vengé ! Je suis seul dans la vie ! Plus seul que vous ! Pour me consoler du présent, je ne puis me réfugier dans le passé. Le passé n’est pas un ami pour moi. L’avenir ! ah ! l’avenir… J’ai aimé… l’amour a avivé en moi le besoin de tendresse… et je vieillirai sans qu’un cœur batte avec mon cœur, sans qu’aucune affection m’accompagne pendant mon voyage vers la mort ! L’avenir m’épouvante… La pitié ! ah ! elle est pour moi maintenant ! Vous, monsieur le curé, vous avez choisi la meilleure part !

— Je voudrais, monsieur le pasteur, dis-je, que vous ne m’oubliiez pas tout à fait. Vous avez un ami au presbytère de Romenay.

— Je le sais, fit M. Asseler. Sans vous, je n’emporterais de Romenay que d’horribles souvenirs. J’ai tant souffert à cause d’elle ! Et je souffrirai toujours !

Le pasteur se tut. Il se tenait devant moi, immobile, les yeux fixés à terre, perdu dans une morne contemplation. Tout à coup, je vis des larmes glisser le long de ses joues. Il secoua la tête, comme s’il fût sorti d’un songe torturant.

— Adieu, dit-il brusquement.

Je m’approchai de lui et lui donnai une fraternelle accolade.

Très ému moi-même, impuissant à trouver la parole qui pouvait rompre notre silence, je le reconduisis jusqu’à la grille du presbytère.

— Adieu ! dit-il, franchissant la porte, sans se retourner.

Je le vis qui traversait la place de l’église. Ses larges épaules se courbaient comme sous le poids d’une douleur trop lourde. Il marchait, tête basse, sans savoir qui s’agitait autour de lui, l’esprit fixé à quelque idée obsédante. M. Cobichet se tenait sur le seuil de sa pharmacie, sa fille Ernestine était à ses côtés. Comme le pasteur approchait d’eux, la jeune fille s’enfuit avec précipitation. Sans doute, ne voulait-elle pas offenser la joie de son prochain mariage par le spectacle de cette grande douleur qui passait. Resté seul sur sa porte, M. Cobichet parut perplexe. Manifestement, l’apothicaire se demandait quelle attitude il devait prendre, quel salut il était décent d’adresser au pasteur. Quand M. Asseler fut parvenu à hauteur de la devanture, M. Cobichet, d’un geste indécis, porta la main à sa calotte de velours qu’il fit mine de soulever : à peine l’eut-il touchée qu’il laissa retomber son bras. Ah ! ce n’était pas le salut d’anéantissement par lequel, d’ordinaire, il vous demandait pardon d’exister, mais un salut de commisération, de protection, d’aumône. M. Cobichet, pharmacien de première classe, ne croyait pas devoir plus à cette force abattue dont il n’avait rien à craindre, ni à espérer. M. Asseler ne perçut point cette subtile manœuvre. Sans même lever la tête, il répondit par un coup de chapeau au salut chiche de l’apothicaire, puis il marcha droit devant lui. Avec une inexprimable tristesse, je suivis du regard, jusqu’au moment où il pénétra dans sa maison, cet homme qui eût donné à ma vie la douceur d’une amitié et que je ne devais jamais revoir ! Jamais ! ce mot, parfois, sonne dans notre âme comme un glas !

Rentré au presbytère, je trouvai, dans le corridor, Prudence qui était venue à ma rencontre. Par la fenêtre de la cuisine, elle avait vu le pasteur me quitter et s’éloigner.

— Ah ! monsieur le curé, s’écria-t-elle, si ce n’est pas la dernière des coquines, cette femme-là, pour mettre un homme dans un pareil état ! Un bel homme ma foi ! Ah ! si j’avais été à la place du curé protestant, je te l’aurais mise dans le chemin, la créature ! Je lui aurais administré de ces raclées ! Elle serait sortie de mes mains toute cabossée ! Mais, dame ! c’était bon, c’était doux comme un poulain, et puis quoi, c’était amoureux ! Mais aussi pourquoi donc qu’il avait pris une femme, ce curé-là ? Quand on est curé, on ne se marie pas ! Un curé, ça ne doit pas avoir d’autre femme que la religion. Un curé qui se marie, c’est comme l’autre monde, ça devient amoureux, — ils ne sont pas exempts, quoi ! — Un curé amoureux ! oh ! oh ! oh ! Comme les autres bêtas, il ne pense plus qu’à sa particulière, et qu’est-ce qui est dans le pétrin ? c’est le bon Dieu ! c’est la religion ! Et ils voudraient que les curés de chez nous se marient ! A ce qui paraît qu’il a dit ça, cette espèce d’ancien curé, qui s’appelle je ne sais pas comment : Ragnut, Ragut, Rognut, enfin un nom à mettre dans une casserole, et dont je voudrais prendre la tête pour ramasser mes araignées ! Les curés de chez nous mariés ! ah bien, par exemple, ce serait du frais ! Ils pourraient chercher des servantes convenables ! Ce n’est toujours pas moi qui irais laver leur vaisselle et secouer leur paillasse ! Toute la journée, que j’entendrais : « Mon p’tit chat » par-ci, « mon p’tit loup » par-là ! Et hardi ! je t’embrasse ! chez un curé ! dans un précipitère ![3] oh ! oh ! oh ! Je voudrais bien voir ça, une grande bringue de femme qui donnerait, comme ça, des noms d’animaux à monsieur le curé et qui vous appellerait « mon chéri ! » Mon chéri ! à un curé ! si ce ne serait pas un escandale ! Ah ! mon balai ! Et qu’elle laisserait traîner ses affutiaux[4] dans la maison !… Un chignon sur le prie-Dieu ! le bréviaire de M. le curé sous des falbalas ! des falbalas dans la bibliothèque ! des falbalas pendus au cou de la statue du Saint-Père le Pape ! En voilà une chambre pour un curé ! Faudrait prendre de l’eau bénite avant d’y entrer parce qu’il y aurait le diable là dedans ! Et après, M. le curé pourrait aller dire sa messe : comme ça, le bon Dieu aurait les restes ! Un curé marié ! oh ! oh ! oh ! oh ! Aussi vrai que je vous le dis, monsieur le curé, ça me dégoûterait, ça dégoûterait le monde, ça dégoûterait le bon Dieu !

[3] Presbytère. (Traduction de l’abbé Blondot.)

[4] Affutiaux (vêtements de femme, parures, colifichets). (L’abbé Blondot.)

Et ma servante se dirigea vers la cuisine en haussant les épaules et en proférant des paroles véhémentes.

J’allai m’asseoir dans la salle à manger et, par la porte restée entr’ouverte, j’entendis Prudence qui tourmentait les casseroles et déversait sur elles son indignation.

FIN

PARIS
TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
8, rue Garancière

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79046 ***