*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79342 *** PIERRE FRONDAIE DEUX FOIS VINGT ANS ROMAN PARIS ÉDITIONS ÉMILE-PAUL FRÈRES 14, RUE DE L’ABBAYE, 14 1928 DU MÊME AUTEUR ROMANS L’Homme à l’Hispano (225e mille). L’Eau du Nil (120e mille). THÉATRE Montmartre. 1910 Blanche Caline. 1912 La Maison cernée. 1918 L’Appassionata. 1921 L’Insoumise. 1923 La Gardienne. 1924 La Menace. 1926 Les Amants de Paris. 1927 En collaboration avec Pierre Louÿs: La Femme et le Pantin. 1910 Aphrodite. 1914 En collaboration avec Claude Farrère: L’Homme qui assassina. 1912 La Bataille. 1922 En collaboration avec Maurice Barrès: Colette Baudoche. 1915 En collaboration avec Anatole France: Le Crime de Sylvestre Bonnard. 1916 POÈMES Les Pierres de lune. 1907 CONTES ET NOUVELLES Contes réels et fantaisistes. 1910 EN PRÉPARATION Le Pénitent du Pacifique. Sa Grandeur. Il a été tiré de cet ouvrage: Dix exemplaires sur japon, numérotés de 1 à 10; Cinquante exemplaires sur hollande, numérotés de 11 à 60; Mille exemplaires sur alfa, numérotés de 61 à 1060. Copyright by Éditions Émile-Paul frères, 1928. Tous droits réservés en tous pays. A Maître LÉOUZON LE DUC QUI PORTE BONHEUR A SES AMIS DEUX FOIS VINGT ANS I Le soleil, vers quatre heures trente du matin, atteignit de sa première flèche, comme un tireur un gibier magnifique, le corps d’Emma Baïta que déjà tant de soleils lointains avaient doré. La chair, chaude encore de sommeil, s’irradia dans l’ombre plus légère. La dormeuse gémit doucement et, davantage, s’étendit. Soudain, sous le crêpe de Chine, la créole fut baignée dans la clarté du jour nouveau, le quatorze mille six cent vingt-cinquième de sa vie. Ses aurores, elle ne les comptait plus depuis vingt ans qu’elle était veuve. Là-bas, sur l’océan Indien, les printemps de la Réunion, les inépuisables étés, les hivers tumultueux, avaient élaboré la force de son fils... Ce jeune arbre, avoir fourni sa sève lui suffisait. Dans la chambre, autour d’elle, écrasant les meubles basques,--rustiques sédentaires, dont la mode aujourd’hui envahit le pays landais,--deux vastes malles régnaient, comme des fruits d’outre-mer parmi des pommes de pin; sur ces armoires voyageuses, des noms colorés, emplis de prestige et de chaleur, flamboyaient: Suez, Aden, Mahé, Messine, Alexandrie, Saint-Denis d’Afrique... Ce port, Emma Baïta et son fils en étaient partis, voilà quatre mois, pour la France. M. Frédéric Lafourcade les escortait. * * * * * Original solide, aujourd’hui vieillissant, Frédéric Lafourcade était issu de la Gironde. Ses arrière-parents récoltèrent, non des grappes, mais des huiles de poisson. Ils y perdirent maints bateaux et affermirent leur fortune après de longs combats sur les eaux sinistres de Terre-Neuve. Leur fils épousa l’héritière d’une famille de ce quai des Chartrons dont les caves sont des forteresses. Bordeaux--qui ne le sait?--ressemble aux villes des Indes: elle a des castes. Sur l’étiquette des grands crus, la «mise en bouteille au château» tient lieu de blason. Le vin rouge remplace le sang bleu. Cependant, vers 1885, une petite enfant de la morue et du cep trouva plaisir à devenir comtesse de Grégange. Elle sortit ainsi de la noblesse du bouchon... En 1923, son mari lui fut enlevé par la vieillesse. Aujourd’hui douairière, consolée par ses trois enfants de vivre en garçon, c’est chez elle, en sa large villa d’Arcachon, que Frédéric, son frère, amenait les Baïta en villégiature. Ce Lafourcade, qui revenait ainsi à l’improviste et rapportait les gens des îles comme des oiseaux, avait un jour, sous le président Loubet, jugé la France inhabitable. Il fut aux Indes, comme autrefois le Malvoisie; à Java, dont les tigres lui parurent opprimés par les Hollandais; à Madagascar qui lui déplut parce que les chevaux y grandissent mal, sur un sol inapte à solidifier leur squelette. Il y prit les fièvres. Alors, sur le conseil d’un magistrat, il s’embarqua pour la Réunion. Là, jaillissent des eaux bienfaisantes aux environs de Jalassy, espèce de Vichy des Tropiques. Frédéric s’y guérit grâce à un jeune docteur, originaire de Bayonne, le mari d’Emma Baïta. Elle était dans l’épanouissement de la jeunesse; la clarté de ses regards, sa chevelure bleu de nuit, ses pieds cambrés, la souplesse balancée d’un corps svelte et rond, ne la poussaient ni à l’orgueil ni à la faiblesse. Elle souriait à tous, cette créole, même aux nègres, et faisait la vie enchantée. Sans vaine pensée, M. Lafourcade, auprès d’une femme honnête, se trouva bien. Il cultiva le tabac, le cacao, la muscade et se spécialisa dans la vanille. Ainsi, par la vertu des épices, se multiplièrent les richesses acquises dans l’huile et dans le vin. Ramon Baïta mourut bientôt, sur une pirogue, le jour d’un raz de marée, sans avoir pu recommander à son ami le fils dont il l’avait fait le parrain. Lafourcade se donna la mission qu’il n’avait point reçue. Pendant vingt années--aidé dans cette sagesse sans abstinence par des métisses chaleureuses et plus fragiles que la créole--il resta le voisin attentif de l’inconsolable amoureuse, dirigea les études de l’enfant et, de son mieux, en fit un homme. Quand, tous les trois, ils débarquèrent à Marseille, et qu’elle le sut, la comtesse se demanda si son frère ne s’était pas affublé d’une épouse de la main gauche? Quand Emma Baïta lui fut présentée, elle cessa de se le demander. Il y avait sur cette femme une extraordinaire sagesse; sa douleur, assouplie par la quarantaine, ne déclinait pas la gaîté; elle riait souvent, d’un rire égal et doux, à son fils, à ses amis, à ses hôtes, mais on la sentait à côté de la vie, immobile sur le passé, comme un insecte ébloui qui s’obstine à la marge blanche d’un texte. * * * * * Emma Baïta reposait. Maintenant, le pâle soleil de l’ouest envahissait la chambre de vibrations. Par la fenêtre ouverte, on aurait pu le voir illuminer les bancs sableux où les huîtres ont leur métropole. Un goût de sel, d’iode, de résine, nageait dans le vent sans couleur. Inconsciente parmi ce délice, la dormeuse se retourna. Étiré entre les doigts longs, durs, crispés, son voile, fatigué par la nuit, n’était plus un voile: hors de lui--allongée,--elle surgissait, solitaire, mais nue, inutile beauté. II Depuis un mois, Antoinette, la fille dernière de la douairière, ne quittait plus René Baïta. On les vit ensemble monter à cheval, manger des gâteaux chez le pâtissier Foulon, courir aux régates où le jeune homme fit merveille, accoutumé aux jeux plus difficiles de l’océan Indien. Ils furent se promener dans l’île aux Oiseaux. Cela ne ressemblait plus à un flirt de vacances, mais à quelque chose de plus grave et de plus sain. --Avais-tu prévu ce qui se présente, en amenant chez moi tes deux amis? demanda madame de Grégange à son frère. --Si je l’avais prévu, je te l’aurais dit, répondit Frédéric. Il ajouta sereinement: --René Baïta est d’une bonne espèce. Il fera bien tes petits-enfants. La vieille dame crut étouffer. Elle était emplie d’indulgence, mais empoisonnée par le snobisme. De la morue aux vins et des vins au Gotha, elle se tenait sur sa plate-forme et le prenait pour un pavois. L’idée d’y mettre un marchepied, et que des coloniaux s’y guindent, lui paraissait extravagante. Elle le dit. --Les ...--ici, le nom d’une noble famille de leurs amis--n’ont pas eu à se plaindre de la Martinique, répliqua son frère pour la rassurer. Elle cria, car elle était sourde: --Passe le fils, mais la mère!... Madame Baïta, c’est une jongleuse. Elle s’expliqua: --Hier, sur la plage, je l’ai vue debout, les pieds écartés, la tête en arrière, entourée d’un ovale magique. Cela montait, descendait, tournait: une auréole verticale! C’étaient des œufs, mon ami, des œufs... cinq ou six; elle jonglait! Croirais-tu qu’elle les à tranquillement laissé tomber sur le sable, sans en casser un! C’était monstrueux! Des enfants riaient, elle avait le visage échauffé: on eût dit une bacchante!... Il voulut l’interrompre, elle cria plus fort: --Ce n’est pas tout, laisse-moi parler: elle a saisi l’un des enfants, un moucheron d’un an, et s’est mise à le faire sauter... --Elle avait donc une poêle? bouffonna l’incorrigible Frédéric. --Non, elle n’avait pas une poêle, glapit la comtesse. Je ne dis pas qu’elle soit une sorcière. Elle le faisait sauter vivant, comme un ballonnet. A la fin, prise de délire, elle commença de l’embrasser un peu partout, à le couvrir de gros baisers sonores qui ont fini sur son derrière! Elle avala sa camomille et, pour que Lafourcade se tût, elle battait l’air de sa main gauche, dans le geste connu d’imposer le silence. Désaltérée, elle recommença: --C’est extravagant. Je suis tout à fait effrayée. Imagine-la dans l’une de mes réceptions, se mettre à jongler avec mes saxes ou saisir la petite de Ségur qui a justement un an, la faire sauter, et l’embrasser sur son derrière! Ce sont des mœurs pour négrillons... Elle étouffait, son frère, enfin, put lui parler: --La petite de Ségur n’a pas l’âge de vous faire visite. Tout cela n’est pas grave. A la Réunion, on à beaucoup de temps. Emma apprenait des tours pour la joie de son fils. Comme elle est adroite... La douairière respira. --Elle est adroite, tant mieux! Au moins, elle ne cassera pas mes saxes! Tu as eu une idée bien extraordinaire: si ce mariage se fait, ma fille aura une belle-mère jongleuse! --Son aïeul était morutier, répondit placidement Lafourcade. Elle allait, derechef, s’égosiller, il lui prit les mains avec gentillesse: --Ma sœur, dit-il, les colonies ont du bon. Elles enseignent comme les voyages. Si tu m’avais suivi, tu saurais que ni le Faubourg ni les Chartrons ne sont le centre de l’univers. J’aime mieux, pour ma nièce, un mari comme le fils de ma créole, que... --Que comme le mien, dit-elle d’un ton subitement radouci. D’accord. Mon fils, le comte, est un crétin. Elle se tut quelques secondes et puis: --Ma pauvre bru est charmante. Mais qu’y faire? Par ce «mais qu’y faire?», la bonne dame exprimait la solidité de ses principes, sa conviction des mariages indissolubles, l’idée formelle qu’une épouse, en aucun cas, ne peut se permettre une diversion. Pour être comtesse, mademoiselle Léopoldine Demolin, fille d’un notaire de Bordeaux, avait joint ses millions à ceux de Malouin de Grégange: mais qu’y faire? Sa belle-mère gardait le mérite de l’avoir prévenue à l’époque des fiançailles: --Mon fils vous plaît? La drôle d’idée: c’est un crétin! Obstinée et frivole, elle tenait à cette appellation imprécise. Elle y mettait ses déceptions maternelles, amoindries par un égoïsme charmant et s’évitait de geindre par la désinvolture. * * * * * Malouin n’était pas un crétin mais l’un de ces demi-fous non dépistés comme il en circule à foison. Cela lui donnait une sécheresse insupportable. Rompu aux usages du monde, comme un spadassin aux perfides roueries de l’escrime, il parlait avec une dureté polie, sinueuse, en fixant sur l’adversaire des yeux noirs, reluisants, pareils à des parcelles d’anthracite. Une voix flûtée sortait de sa bouche, en paroles soudain insensées. Une cousine ayant eu le malheur de perdre une mère chérie, il lui proposa, le jour même, la consolation d’aller manger une bécasse au Chapon fin. Sur son refus de l’accompagner, il colporta qu’elle se complaisait dans la douleur; un garde-chasse tué par les braconniers, il expédia mille francs à la veuve et, pour l’égayer, une robe vert-pomme. On n’en finirait pas de citer de ses traits; parfois il décidait de ne se nourrir que deux fois dans la semaine pour se donner la joie d’être affamé, ou bien de se faire arracher une dent sans cocaïne dans l’espoir d’une douleur exquise, ou encore--mais ce fut au lycée--de mordre un camarade à l’oreille. L’année suivante, le proviseur rapporta, en termes sybillins, qu’il lisait en cachette _Justine ou les Malheurs de la vertu_. Madame de Grégange, ingénue, confondit ce titre du marquis de Sade avec les _Malheurs de Sophie_; elle fut honteuse qu’un garçon de seize ans s’attardât encore aux livres de la bibliothèque rose. Elle le lui dit, cependant qu’il ricanait, en sautillant avec grâce, sur ses longs pieds. Exaspérée, elle l’appela crétin et, pour toute la vie, s’en tint là. Elle n’en démordait point depuis vingt ans, étonnée seulement qu’il se fût lancé dans les affaires et qu’il y gagnât de l’argent. Sa cruauté apparaissait dans les contrats. Il exigea de prévoir, en sa faveur, une indemnité au cas de maladie d’un ingénieur qu’il commanditait. --C’est juste, affirma-t-il, je le paie pour être bien portant. Les expériences étant périlleuses, il spécifia que, l’homme disparu par accident, sa veuve n’aurait droit à aucune rente et même devrait des reliquats. --Pourquoi, lui dit celui qu’il exploitait, pourquoi prévoir ma disparition et non la vôtre? Malouin répondit: --Je ne serai jamais mort, puisque mon argent sera là! Il insista avec la sécheresse de l’idée fixe et démontra que les commanditaires sont immortels. --Mon neveu, professait Lafourcade, finira dans une malle, coupé en morceaux par un pauvre diable désespéré. Aussi, se gardait-il de protester quand sa mère criait: «C’est un crétin.» Il rétorquait tout bas: «C’est un salaud!». * * * * * Il le vit venir avec sa femme. Elle était joyeuse et riait en montrant des petites dents d’animal. --Les femelles sont extravagantes, se dit l’oncle. Celle-ci semble satisfaite et elle appartient à Malouin... Fichtre! Il devinait avec dégoût les tares de ce fou distingué. La belle humeur de la petite comtesse l’ébaubissait. Elle offrait aux yeux ses jambes longues, musclées, libres au-dessus des genoux, son corps de jeune garçon et, sous le sweater, les oranges de sa poitrine agréable. Elle sourit à une arrivée... Frédéric se retourna. Vers la porte, Emma Baïta apparut, sculptée dans un châle multicolore des Indes. Elle avançait sans hâte, avec la majesté un peu lourde, mais toujours ailée, d’une frégate. L’ambre de ses beaux bras portait la dorure des tropiques et, dans les bracelets criards, ils semblaient des serpents apprivoisés. Des roses s’épanouissaient à sa ceinture comme à la chaleur des climats. * * * * * On ne vit plus dans le salon que cette reine charmante et barbare. III Octobre vint, le mois aimable d’Arcachon. On n’y redoute plus ce jaune pollen des genêts qui, vers avril, saupoudre les maisons et les jardins; les pins ont fini de crier sur leurs sables la sécheresse des étés; les pluies tièdes n’encagent pas encore les sédentaires dans leurs villas; du fond d’un ciel verdi, aérien, mais propre et soigné comme les gazons de l’Angleterre, on voit apparaître les premiers voyageurs ailés qui, pendant des semaines, feront du vaste golfe amer une ville élue des oiseaux. Enfin, les étrangers s’éloignent: délivrée d’être une banlieue, toute une contrée sablonneuse--si bien faite pour la solitude qu’on ne l’y sent pas--redevient dans son délaisser le refuge chéri du recueillement. Ce qu’on guérit le mieux autour de ces dunes, ce ne sont point les blessures du poumon, mais celles des fièvres de l’esprit. Quelquefois, au contraire, elles s’y exaltent, s’y allument comme ces incendies qui galopent soudain aux cimes forestières, plus rapides que les chevaux. Habituée aux chaleureuses agressions de son île, Emma Baïta ne connaissait pas encore les attaques larvées de ce pays insinueux. * * * * * Auprès d’elle, sur la plage exiguë des Abatilles, la femme de Malouin était couchée. Ensemble venues d’Arcachon, la légère comtesse au volant, et surgies maintenant des faciles robes de sport qu’on rattache en quelques pressions, on eût dit deux perles perdues sur la peau jaune d’une lionne. Devant la mer descendante, se dessinaient, le sable à peine séché, les empreintes d’un petit escadron de chasse à courre. Elles s’allongeaient jusqu’à lui-même; on le voyait diminuer vers les maisons qui, du Moulleau, regardent l’entrée de l’Océan. On entendait encore la voix des chiens. Il disparut devant la villa du duc Decazes, voisine de celle qu’illustra Gabriele d’Annunzio et remonta vers les pinèdes. L’espace redevint désert. Il n’y eut plus que les deux femmes, rafraîchies par une caresse de brise. Elle éparpillait les dernières feuilles blanches du rallye. --Faut pas pleurer, dit Emma Baïta, doucement. La petite comtesse, allongée à plat ventre, dans un maillot sans jupe, le menton sur les paumes, les coudes enfoncés dans le sable mou, agitait ses belles jambes nues; ainsi elle levait, avec ingénuité, vers le ciel, et comme des mains, ses pieds dépourvus de sandales. --Je ne pleure pas, répondit-elle. Mais sa nervosité grandissait. Elle s’agita. Dans sa souplesse, elle heurta, sans y prendre garde, du double marteau de ses talons, l’étroite croupe emprisonnée d’où partaient ses cuisses radieuses. Emma ne voyait que ses yeux. Elle sourit avec bonté. --En France, on n’appelle pas cela pleurer? Nous sommes plus simples à la Réunion! Poldi se retourna, s’assit sur les mollets; face au soleil, les larmes prirent de l’importance et, du coup, ne se gênèrent plus; ce fut un gros chagrin qui creva en sanglots de petite fille. Cependant l’expression de la bouche n’en pouvait mais: elle gardait une gaîté frivole, attendrissante, gentiment comique, derrière cette peine sans douleur, cette fatigue d’enfant un peu corrigée qui se plaint par principe, avant de se précipiter aux jeux. Près d’elle, le grand visage doux de madame Baïta prenait un relief pathétique, du seul fait de sa présence, de tout ce qu’un long renoncement au bonheur, depuis tant de jours perdus, y avait inscrit d’abdiqué; de ce que la vie sculpte, chaque soir et chaque matin, sur une femme, sans la toucher, rien qu’en passant... La belle veuve sourit; sa main caressante attira la tête légère qui pleurait: --Vous n’êtes pas heureuse... --Très malheureuse, affirma Poldi, hoquetante. Emma sourit un peu plus, à son insu: --Faut pas exagérer, murmura-t-elle. Léopoldine, crispée, s’agrafait maintenant à cette amie, les bras à son cou, comme une malade désire se faire porter. Elle hochait, en gémissant, un petit chef empli de tumulte et s’exprimait en mots entrecoupés: --Mon mari... je le déteste!... Divorcer? Impossible. Ma famille est dure et ne voudrait pas... Moi non plus, d’ailleurs. Mais vivre auprès d’un homme haïssable... la répulsion!... Comment était votre mari? Emma reçut un choc: du fond du passé, c’était un appel, un cri impérieux, une nécessité de répondre. Se taire, laisser un doute, elle ne le pouvait pas. Elle parla, se détachant de la mendiante: --Mon mari était sain et beau... et je l’aimais. Sa voix frémissait et, tout d’un coup, vingt années se détachèrent d’elle; elle le sentit et s’arrêta, gênée, avec un sourire mélancolique: --Excusez-moi, Poldi, parler d’un bonheur mort, ce n’est pas le faire sonner, c’est le pleurer! De nouveau, d’une paume enfiévrée, elle lissait le beau petit casque que faisait les cheveux courts de son amie. Elle l’entendit: --Si vous saviez quels genres de vices... Mais cette fois encore Emma l’interrompit: --Chut!... Il y a des secrets qui salissent et il ne faut pas salir son mari. La femme de Malouin regarda madame Baïta. --J’ai un amant, dit-elle doucement. Elle ne pleurait plus et semblait soudain tranquille et sereine comme une biche qui mange l’herbe. --C’est épouvantable, murmura la confidente atterrée. --Pourquoi? Poldi souriait maintenant et, d’un bond preste, elle se leva. Dans l’air sans couleur, son corps svelte semblait encore celui d’une enfant. --Ma pauvre petite! Et vous l’aimez? --Mais oui, je l’aime. La réponse monta dans l’air comme une bulle de savon. Elle en avait l’inconsistance. La créole le comprit et s’épouvanta. Depuis deux mois, elle s’était attachée à cette poupée; elle la plaignait en secret d’avoir un mari méchant, mais la jugeait soumise, satisfaite d’une ombre. Elle frémit des périls possibles... Emma ne savait pas que vivre à Arcachon, c’est courir les forets, profiter des landes, avoir dix plages sans cohue autour d’un bassin étendu sur cent kilomètres, vouloir jouir de charmants déserts. Quels alibis pour disparaître une journée! Où êtes-vous? En bateau? Vers Arès ou le village de l’Herbe? Aux passes? A cheval, derrière les dunes du Pyla? Justement ailleurs, du côté de la Teste? On se le demande, où plutôt on ne se le demande pas. Chacun erre à sa fantaisie. Il arrive que ce soit commode. * * * * * --Êtes-vous sûre de l’aimer, cet amant? demanda de nouveau la créole, sans connaître de qui elle parlait... --Sûre?... Il me semble, répondit Poldi étonnée. Elle claqua des doigts comme une danseuse de Séville et brusquement, sans transition, se mit à courir vers l’eau salée. Elle y entrait en s’éclaboussant, avec des cris ravis et effrayés, distraite, légère, sans savoir même si elle avait le vrai désir de se baigner. La peureuse madame Baïta, du rivage, la vit fendre la vague et lutter contre le courant d’un geste hardi de jeune chien. IV Avoir un amant: ces mots-là changent de couleur selon la femme qui les pense. Ainsi la lumière sur le prisme. Pour la douairière, avoir un amant, c’était agir comme dans les livres, sortir du bon ton et devenir une Bovary. Chacun sait que, dans la vie, une femme du monde n’a pas d’amant! De même qu’à ses yeux, le louche Malouin demeurait un crétin sans plus et Frédéric un fou colonial, de même tous les êtres vivants lui semblaient construits en série. Elle se les désignait pour toujours, d’un seul mot, comme sur ses placards elle posait des étiquettes, manie qu’elle tenait du négoce. On était le chien, la vache, l’araignée, le bon garçon, le notaire, le capitaine de cavalerie, l’épouse, la gourgandine, la fiancée. Aussi peu embarrassée de psychologie que de métaphysique, tout pouvait arriver sans que jamais madame de Grégange n’y vît rien! Ainsi elle était bien certaine que jamais, dans son salon, une épouse infidèle n’était entrée: comment donc eût-elle eu ce front? Par contre, la vieille dame savait que les hommes ont des maîtresses. Ils les prennent parmi les filles de théâtre, de préférence quand elles font des pointes dans les ballets. Son mari en avait acheté de tous les âges. Pour son fils, elle hésitait à lui accorder le même privilège, les crétins n’ayant pas besoin de distraction. En dépit de sa simplicité, la douairière n’était point sotte et même on citait de ses mots: elle vivait seulement dans une éternelle enfance, derrière des lunettes enchantées. Sa fille, Antoinette, née en 1910, et par conséquent avisée, ne partageait plus ses illusions. Elle savait qu’on a des amants et ce que cela signifie. Pourtant, le mot, à son usage, reprenait le sens racinien: un amant, c’était un garçon qui vous aime, aimable, et par conséquent qu’on épouse. Antoinette n’était plus très loin d’appeler René un amant. Elle appréciait son visage fin, son teint bruni d’insulaire, sa silhouette haute. Il l’entourait d’un respect timide. Qu’il s’appelât Baïta et non point duc de la Réunion ne lui déplaisait pas. Raisonnable, elle avait la solidité bourgeoise de ses ancêtres maternels, comme Malouin tenait ses tares d’on ne sait quels lubriques, et comme leur jeune frère, Albéric, avait hérité d’autres Grégange, une nature charmante et aventureuse. Albéric, étudiant à Oxford, attardé pendant les vacances sur les rives de la Tamise, était revenu depuis une semaine; on entendait dans la villa le piaffement de sa jeunesse. * * * * * --Avoir un amant, c’est tromper avec délectation un maître odieux, pensait Léopoldine en esclavage. Si l’allèchement d’une couronne avait tenté la petite Bordelaise, elle n’était cependant plus à l’époque où la douairière, sans restrictions, se donnait pour les mêmes motifs. Les mœurs assouplies, les classes mélangées, être comtesse, voire princesse, au vingtième siècle, cela est advenu à bon nombre de citoyennes américaines: elles n’ont pas accoutumé de subir les brimades; bien plutôt elles les font subir et cascadent à ciel ouvert. Plus timorée, mademoiselle Demolin,--la petite Poldi,--poussait la complaisance jusqu’à se cacher de sa fredaine. Elle y trouvait l’avantage d’assaisonner de quelques frissons peureux d’agréables heures illicites. Pourtant elle avait des excuses. L’amour ressemble au latin: gare au pédagogue qui vous écœure aux premiers thèmes... Qu’on remplace ce maladroit! Léopoldine au lit conjugal eut des impressions regrettables. Elle devint coquette et frivole: rencontrer un camarade bien fait, l’essayer, ne pas s’y déplaire, ne pas s’y complaire, le garder pour passer le temps, pour se venger d’un autre imbécile, et puis en changer, c’est l’histoire de beaucoup de femmes! La jolie comtesse, vers ses vingt-cinq ans, en était encore aux débuts. En faveur de qui? Emma Baïta cherchait, apeurée. * * * * * Pour elle, avoir un amant, cela signifiait tant de choses! Parmi les colorations du prisme, les honnêtes femmes choisissent mal; l’imagination, leur seule folie, les guidant, elles ne s’attardent pas sur une nuance: elles les mélangent! C’est dire qu’elles n’y voient que du blanc. Pour se peindre les joies refusées par sa fidélité posthume, la secrète créole, en vingt ans de veuvage, avait épuisé toutes les couleurs des romans. Combien en avait-elle lu, composé, en silence? Les nuits tropicales le savaient. Mais seules. Jamais Lafourcade, le bon voisin, jamais le fils grandissant dans la clarté, jamais personne, là-bas, dans l’île, n’avait pu s’alerter d’un détail: regard plus lourd posé sur un inconnu, éclat d’un rire trop nerveux en réplique à une parole d’homme, alanguissement maladif au hamac après un égrènement de banjo, soupirs à un couple qui passe..., jamais! Les puritains anglais de l’île Maurice se seraient enseignés dans l’art de se bien tenir auprès de cette créole, sereine comme un fruit, et qui, elle-même, se délaissait. Ils ne savaient pas quelles victoires solitaires elle remportait, ni après quels combats! Ils ignoraient que cette recluse en liberté défaillait d’angoisse charnelle quand les printemps étaient trop beaux... Et pour qui, tant de rigorisme? Pour l’enfant, garder son orgueil, préserver sa curiosité? Certes, pour cela. Pour elle-même aussi, pour ne pas se recommencer? Oui, encore. Et pour le disparu? Pour lui surtout, pour ce pauvre cœur arraché de la vie et dont, parfois, dans ses propres artères il lui semblait entendre la pulsation. Quoi, leur amour,--qu’il lui avait laissé comme leur sol et leur maison,--leur bonheur, ce chef-d’œuvre achevé, accroché à son âme, elle les reléguerait? Ils iraient dans l’oubli, s’effritant, parmi la poudre des années? Et puis, un jour, pour ne pas agacer un vivant, elle n’oserait plus prononcer un prénom... Alors, vraiment, qui serait-elle, morte à son tour à leur jeunesse? Et si, après la vie, les esprits se retrouvent, que ferait entre eux, le larron?... Elle s’assit devant sa porte et regarda fuir les années. * * * * * Aucune attitude de théâtre: elle fut, encore dans sa magnificence, une bonne femme au repos. Trop généreuse,--car la douleur est une dépense--pour exiger de son fils, de ses amis, de la partager avec elle, peut-être même en fut-elle avare, la conservant, tout de suite, comme un trésor, à l’abri des yeux indiscrets. Celui qu’elle pleurait, c’est elle qui le pleurait et non les autres: elle n’eut garde de les convier à des simulacres d’apitoiement. Mais les portes fermées!... Peu à peu, cependant, sa détresse se larva, devint une habitude presque souriante. Alors, sa seconde vie commença, dans l’incessant commerce des livres. Elle connut toutes les histoires romanesques inventées par les écrivains. Elle s’en nourrit, ce fut son pain, mais toujours, miracle émouvant, le héros demeurait le même: c’était son mari, c’était lui! Il lui arrivait des intrigues charmantes avec des femmes qu’elle devenait! Que de caresses échangées! Pour elle, avoir un amant, c’était cela, cette fête infinie du souvenir. Toujours secrète, dans un perpétuel délire, Emma Baïta cachait ses amours imaginaires, mais légitimes, et les apportait comme des gerbes à l’homme chéri, disparu. V Madame Baïta et Lafourcade entrèrent, à la Librairie générale, légitime orgueil d’Arcachon. Ils y trouvèrent une assemblée oisive, occupée à se choisir des lectures. Parmi ses clients, on voyait circuler Botro, le fondateur de la maison. Botro se retournait de préférence vers une table longue, surchargée d’éditions de luxe: de temps en temps, avec un empressement désolé, il s’interrompait de caresser un Hollande ou un Vergé de Rives pour vendre des plumes, un pot de colle, voire même de la gomme à claquer... Ce libraire, expert des chefs-d’œuvre, ne dédaigne point la papeterie! Joignant ainsi la ferme au château, il plaisait fort à Lafourcade, qui lui conseillait, par taquinerie, de vendre aussi de la cannelle. Botro promit d’y penser. La créole cherchait les nouveautés. --Emma, dit soudain Frédéric, je vous présente Georges Ruppert. --Je suis son admiratrice, répondit-elle en souriant. L’homme était jeune, sain; ses yeux clairs avaient du charme et sa bouche de la gaîté. Dans cette officine des succès, bien qu’il tînt d’une main caressante un volume précieux, il semblait, en costume de cheval et botté, un sportsman, mais intelligent. On le sentait né pour réussir. Sa rosette lui donnait l’aspect d’un jeune officier qui serait aussi diplomate. --Vous avez l’air d’un héros de roman, dit Lafourcade avec une narquoise sympathie, n’est-ce pas, Emma? Comme il ferait bien dans ses livres... --Je ne sais pas, répondit-elle. Ruppert imagina que cette dame ne lisait point, mais son ami le détrompa: --Elle lit, elle lit tout. Nous arrivons d’Afrique. Que vouliez-vous qu’elle fît sous sa vérandah?... Vivre des romans! Elle parla d’une voix unie, sans se tourner vers l’écrivain: --Les romans des autres! Cela vaut mieux que de vivre les siens. --Croyez-vous? demanda Ruppert soudain amusé. Elle sourit, et puis, comme on récite: «_Les amours sont des parfums mais que nos cœurs ont fabriqués: la vraie fleur se parfume elle-même!_» Il sursauta: --Mais c’est de moi, cela! Elle sourit davantage. --J’aime autant que ce soit de vous! s’écria gaiement Frédéric: cela pue la littérature! Tout de même, vous êtes un veinard. Les belles lectrices vous savent par cœur! Moi qui rêve depuis vingt ans, de dire, à celle-ci, tant de jolies choses!... Il est vrai que je suis dans la vanille... Si c’était vous... --Je serais certainement inspiré, dit le romancier galamment. Emma Baïta sembla gênée; elle rompit les chiens: --Voilà mon fils. Il entrait dans la librairie avec Antoinette de Grégange. Ils descendaient de cheval, eux aussi, et venaient d’abandonner leurs montures, à deux pas, aux valets du maître de manège. Il vient de Saumur et porte avec élégance la culotte et la particule. Il y a, en toutes saisons, à Arcachon, autant de comtes et de vidames que dans une pièce du répertoire. Plus nombreux que les hommes de lettres qu’on y rencontre aussi, foisonnant, ils ont là, en 1928, un joyeux aspect limogé. Les amoureux entrèrent, rieurs du plaisir charmant d’être ensemble. --Voilà le roman, murmura Emma Baïta pensive, cependant que René lui baisait la main. --On ne vous voit pas, monsieur Ruppert, dit Antoinette avec gentillesse. Maman vous a envoyé un carton. Vous dînez dimanche à la maison. Que devenez-vous? Il répondit vaguement qu’il travaillait beaucoup et prit congé avec aisance. Madame Baïta le suivit des yeux, ce qu’elle n’eût point fait dans son île... L’aimable femme du libraire vint vers elle, flairant qu’elle allait vendre un Ruppert. --Prenez donc ceci, madame! Elle tendit les _Paradoxes d’un amour sage_. --L’auteur, dit-elle, s’est surpassé. Elle se vanta de posséder le manuscrit, loua l’écriture du romancier, ayant accoutumé de copier pour lui à la machine, et précisa qu’il possédait une maison d’un goût harmonieux, dans le parc des Abatilles, à côté du tir aux pigeons. --Il doit en effet travailler beaucoup, murmura Botro d’un air affairé. Il ne sort plus. C’est tant mieux: j’augmenterai son étalage. Il désigna, dans une vitrine, une dizaine de volumes et la photographie de l’écrivain. --Ces messieurs prennent des mœurs de ténors, dit Lafourcade. Ils ne sont pas avares de s’exposer. --Ce n’était pas la manière de Pierre Louÿs, rétorqua le marchand de livres. A quelqu’un qui lui demandait son portrait, il envoya par malice l’effigie d’un vieux clergyman. --M. Ruppert est moins discret; que voulez-vous, on se l’arrache! gémit madame Botro, souriante, affectant des airs grognonnants. Hier, une dame de Toulouse voulait à toute force emporter sa photographie. Ce que c’est que d’être beau garçon!... --Est-il beau? demanda Frédéric à Emma. --Je ne sais pas, répondit-elle pour la seconde fois. Ils furent interrompus par l’entrée de Malouin. Le comte salua son monde et s’approcha du commerçant. Il lui parla tout bas, dans un coin. Son petit œil d’anthracite brillait en coulisse comme celui d’un marcassin. --Je ne vends pas ce genre de livre, murmura le libraire étonné. --Vous vendez bien _Plats Nouveaux_, cria le client avec une logique insolente. Maintenant la boutique regorgeait; un flasque baron achetait une édition à trente sous, exigeant qu’elle fût enveloppée de papier cristal, cependant qu’un bibliophile en sandales emportait, dans sa poche, le Valéry qu’il venait de payer trois cents francs et qu’un étranger méticuleux discutait un choix de reliures. --Les affaires marchent! constata Lafourcade avec sympathie. Donnez-moi donc un Gobineau. J’aime les récits de voyage... Il interrogea le libraire: --Et vous, ne vous ennuyez-vous pas, Botro, toujours derrière votre comptoir? --Mon Dieu, non, dit l’intellectuel boutiquier, avec sagesse. J’ai mon cerveau pour me distraire. Voyager, c’est peut-être se fuir... Le colonial, riant, lui frappa l’épaule avec affection: --Ce n’est pas se fuir, mon bon ami, c’est se trouver! Mais oui.--«A quoi bon les voyages, dit un sédentaire; partout je suis avec moi-même; par conséquent, je ne bouge pas.»--Mais à la fin, en Polynésie, il se perdit. Ce bourgeois de Châtellerault, qui couchait avec sa bonne, s’éprit d’un pêcheur de perles et commit un crime regrettable. Cela ne lui fût pas advenu dans son quartier, entre l’employé des postes et le commis de l’enregistrement; ses instincts s’éveillèrent aux facilités de l’équateur et il apprit que voyager a tout de même de l’importance. Qui discerne à temps les poisons parmi les jardins inconnus?... Hein? qu’en pensez-vous, chère Emma? Mais il s’aperçut qu’elle était sortie. Elle s’en allait doucement dans la rue du Casino, entre Antoinette et son fils qui portait un paquet de bouquins. --M. Ruppert a eu raison d’entrer, dit gaiement le libraire. Cette dame, votre amie, vient de m’acheter tous ses livres. --C’est pour se distraire en voyage! grogna Lafourcade bourru. Il était déjà sur le trottoir. Botro le vit hâter le pas, comme un collégien qui suit une femme, et rejoindre madame Baïta. VI Elle ferma le livre, éteignit la lumière: la pendule de la chambre sonna trois heures... La créole ouvrit ses larges yeux, dans l’ombre, et comprit qu’elle ne dormirait pas. Elle sortit du lit qui lui semblait trop large. Elle fit quelques pas au hasard et se trouva dehors, accoudée au balcon. En bas, un petit mur blanc portait la lune sur son dos. La nuit était pure et sans frissons, comme gelée et pourtant tiède. Madame Baïta entendait, sans les voir, le crépitement des bateaux sardiniers qui s’éloignaient vers la haute mer et, seul, dans un pin, un oiseau. Alors, solitaire comme lui et cachée, elle fut triste et songea que, cette fois, pendant sa lecture, le visage toujours présent, le protecteur d’autrefois, n’était point venu à son secours. Aucun débat, aucun remords--aussi vain fût-il--aucun signe précurseur d’une rupture d’équilibre, cependant elle avait eu lieu! La magnifique imagination, depuis vingt ans obstinée, cessa tout brusquement de l’être: le héros aimé du roman de M. Ruppert ne prit pas les traits du mari disparu, il prit ceux mêmes de l’écrivain. Il entra, ce suborneur, dans cette âme peuplée d’une ombre, si vivant qu’elle s’évanouit! Il avait fallu vingt années. * * * * * Tandis qu’ignorant sa fortune, Georges Ruppert s’infusait ainsi dans l’imagination d’une femme, il travaillait de bonne humeur. Sa charmante vigueur, son air gai, lui venaient de la discipline. Il s’ébrouait dans des tubs froids, montait deux heures à cheval, faisait assaut d’épée avec un jardinier ancien prévôt d’armes au régiment et, vers l’aube, écrivait sans angoisse les quatre ou cinq pages quotidiennes d’où surgissait sa renommée. Cependant, il n’avait rien d’ennuyeux: la méthode lui servait comme une bonne huile au moteur, sans l’encrasser. --Son avenir ne m’inquiète pas, dit Anatole France, vers 1917, un jour que Ruppert, alors âgé de vingt et un ans, sortait de la Béchellerie. La guerre est un exécrable fléau, mais notre charmant camarade y gagne des croix et des lauriers sous le ciel léger de la Grèce. Il y retourne? Soyez assuré que le navire ne connaîtra pas la torpille et que Georges aura la chance de son aïeul: il traversa les hécatombes de l’Empire, sabre au poing et fut héroïquement de vingt batailles sans perdre un bouton de culotte. Le petit-fils a hérité la veine de la famille. Le père n’avait pas grand mérite; cependant, aux Affaires étrangères, il eut l’avantage de signer par intérim un exécrable traité de commerce qui lui valut la considération du Parlement. Le dernier-né fait des romans. On peut les lire, il ira à l’Académie. N’eût-il point de talent, qu’il gagnerait encore le fauteuil: il est né sous une étoile bienveillante! On l’entoure de sympathie et c’est justice, car il sied d’aimer l’homme heureux. * * * * * Ruppert, tandis que le patriarche sardonique au long visage de travers, traçait harmonieusement son horoscope, remontait, allègre, l’avenue du Bois. Il y rencontra une jeune femme agréable qui devint la joie de sa permission. Ainsi de toute sa vie: qu’elle se continue sans encombre. On croit facilement au bonheur des autres, alors qu’il suffirait peut-être à chacun de croire au sien. Ruppert, en 1928, eût dit exactement de lui ce qu’en disait Anatole France. Aujourd’hui, il reste certain que ses dieux lui sont favorables. L’admirable est que ce grand enfant gâté, mais d’un goût sûr, ne tombe point dans la fatuité; il est seulement optimiste. Malouin, le jugeant hypocrite, cherchait, mais vainement, ses tares; il n’avait chance d’en trouver, pas plus qu’une truie des truffes parmi des pompons de platane. Ruppert demeure un galant homme. Sa bienveillance n’est pas une arme; elle est une balle de tennis, on la lui renvoie. Madame Baïta, à Jalassy, se fût effarouchée de ses façons de chat; en voyage, elle s’y laissa prendre. Déracinée, son point de défense lui manqua, cette prudence toujours préparée à la retraite: elle fut vaincue dans un combat qu’elle livra seule. Les plus honnêtes ont de ces folies! Pourtant l’écrivain, cette fois, sembla vouloir séduire avec méthode; les travaux d’approche se voyaient depuis la première rencontre chez Botro. --M. Ruppert nous prie à goûter de l’autre côté du bassin, à l’Herbe, dit Léopoldine, le lendemain. Quelle insistance pour que vous veniez, Emma! Savez-vous qu’il vous nomme la Joconde de l’Ile! --Il flaire une cliente, narquoisa Malouin, le nez plissé. Son jeune frère jouait au Mah-Jong avec Antoinette et René. Il cria d’une voix qui muait: --Pourquoi une cliente? Est-ce que madame Baïta n’est pas un trésor? Lafourcade lui pinça l’oreille: --Eh bien! A quelle heure, à Oxford, recevais-tu la fessée? Gare à toi, si tu te permets, à seize ans, les déclarations que je m’interdis à soixante... --Et depuis longtemps... Avant votre naissance, Albéric! précisa la veuve, embellie. Elle rit d’un rire grêle et s’en fut au bras de Poldi, se hâtant vers l’embarcadère. * * * * * Il y avait quinze jours: Emma découvrit les anses forestières, les villages des parqueurs d’huîtres, leurs maisons de bois peint, les bateaux ensablés, porteurs d’un toit, ornés de mimosas, et dans lesquels on vit à la façon des romanichels, au pied des dunes, entre les pins dressés comme des colonnes. La vingt chevaux--Ruppert au gouvernail--avait défilé dans ce film, cependant que, d’une voix sensuelle, l’enchanteur en faisait surgir le charme, à la fois sauvage et apprivoisé. Et le lendemain, et chaque jour, ces courses, depuis lors incessantes, toutes marquées d’un empressement nouveau, d’un progrès... Le jour, Emma voyait Georges, la nuit, elle le lisait: perpétuelle présence à la fois charnelle et subtile. Cet homme, qu’il savait l’art d’apprivoiser les âmes! Ses livres, captieux à la façon de la musique, préparaient les cœurs à l’amour: les femmes y sont désirées et le désir est réversible... Dangereux inventeur de passions qui, de plus, inventait pour plaire, quel combat voluptueux il livrait à la créole, quelle escrime de fleurs et de dédicaces entre leurs rencontres, quels coups droits de compliments, suivis de silences qui semblaient rompre! Madame Baïta, étonnée de la préférence, voyait sa jeune amie sourire gentiment. Elle se rappela l’aveu de Poldi: --J’ai un amant. Ruppert, sans doute, devinait ou savait la frêle comtesse hors d’atteinte, défendue par un amour caché, sinon c’est elle qu’il eût poursuivie! Emma se l’imagina et en souffrit. Maintenant, seule dans la nuit, elle se remémorait les péripéties de sa défaite, inconnue du victorieux. * * * * * Elle sentit un froid léger sur ses épaules nues. Vers l’est, le ciel blanchissait. Des chats miaulèrent en se poursuivant par les jardins. Elle rentra dans l’appartement et vit, sur sa coiffeuse, une glace. Elle y courut sans discerner si elle cherchait son nouveau visage ou si une anxiété la poussait à faire l’examen de l’ancien. Elle se regarda longuement, pendant que le jour se levait, et puis elle se mit à pleurer. Pourquoi pleurait-elle? Elle aurait dit:--Je ne sais pas!--Et cependant elle le savait! Égarée, sans appui, dans une honte ravissante, madame Baïta pleurait sur elle-même, à la façon de toutes les femmes. VII La villa de la douairière n’est point de ces champignons cubiques, destinés à bientôt vieillir, encombrant de matières pauvres les paysages aériens. La vieille dame, qui n’est point sans goût, a les parodies en horreur: elle s’en tient à sa vaste maison, solidement bâtie, vers 1860, sur le boulevard de l’Océan. Cette demeure-là n’a rien d’un décor de théâtre. Les appartements y sont larges, les meubles confortables; on y vit en bourgeois cossus, entre des murs épais, faits pour étouffer les «histoires».--C’est très impératrice Eugénie,--dit Ruppert affectueusement. On sait que les Bonaparte ont infusé à la France des mœurs honnêtes et endimanchées; voilà leur victoire aux plus longs fruits: elle les porte encore--du moins en apparence--dans la famille des Grégange. Il ne ferait pas bon y manquer ouvertement aux convenances. On peut y sembler libre, y affecter même, par mode, un certain tohu-bohu de langage: on y demeure armé contre le scandale! Léopoldine le savait. Son roman mystérieux ne la laissait pas sans inquiétude. Il lui arrivait d’envisager de le finir. Mais la haine de Malouin était plus forte que la prudence. Le cocu se dandinait lorsque, sans motif, elle lui riait au nez, silencieusement. Il croyait qu’elle évoquait avec sympathie leurs accointances conjugales! Emma Baïta, dans la crainte, attendait la suite de l’aveu commenté sur la plage des Abatilles; elle revoyait la légère coupable, écrasée contre le sable, et frappant avec nervosité sa croupe charmante de ses petits pieds balancés. --Pourvu, pensait-elle, que l’idée ne lui vienne pas de continuer ses confidences! Mais l’idée en vint à Poldi. * * * * * Le salon bourdonnait; on y voyait des femmes en bottes et des hommes en habit rouge. Tous ces gaillards, montés sur de grands chevaux, avaient, dans la matinée, poursuivi, jusque vers l’étang de Cazaux, derrière le camp d’aviation, un maigre petit renard enchanté: chaque fois qu’ils le tenaient, le puant animal s’évanouissait,--aimé des dieux comme Ruppert! Soudain, le vent décelait son odeur dans une autre partie de la forêt. Malouin déclara qu’il avait corrompu les chiens à prix d’or. Il proposa de les mettre en jugement et de les exécuter au retour. Sa mère, sur un gris pommelé cria:--C’est un crétin!--et piqua des deux; elle montait à califourchon. Enfin, vers midi, on vit le ciel serein s’emplir d’une escadrille de bombardement. Dans le doute, ignorant si les héros de la République étaient pour le renard ou contre lui, le maître d’équipage ordonna la retraite. L’escadron vaincu rentra déjeuner: c’était, cette fois, chez la douairière. --Voilà une poule excellente, plaisanta un petit homme pâle, l’air, dans sa jaquette rouge, d’une quenelle en sauce tomate... Je souhaite sa sœur à notre renard! Il l’a méritée. --Nous lui avons coupé l’appétit, ricana Malouin. A cette heure il gît, efflanqué; soyons tranquilles, il va crever. J’en suis toujours pour mon idée: les chiens ne valent rien ou les gibiers leur graissent la patte. Mon avis est de les fusiller. Il était sérieux et cita l’exemple de François de Curel qui assassinait ses meutes quand il en était mécontent. Les femmes s’indignèrent de sa barbarie cependant qu’on découpait des langoustes. Ruppert, d’une voix tendre, prit la défense des animaux: --En effet, dit-il, l’auteur de l’_Ame en folie_, qui m’honorait de son amitié, me raconta qu’il avait accoutumé de tuer lui-même, d’une balle sûre, les chiens inaptes à bien chasser. Quelle que soit mon admiration pour Curel, je ne lui cachai pas ma réprobation. Les chiens ont une âme. Mais le vieux coureur des bois rétorquait que, si elle existe, elle est sanglante. Il me cita des valets dévorés et précisa que, tandis qu’il abattait ses limiers, leurs camarades, destinés au même sort, bondissaient sur leurs dépouilles avec des aboiements joyeux. --Naturellement, susurra Malouin... Les chiens aiment le carnage. Cela prouverait qu’ils ont une âme, comme vous dites. --Eh bien, continua Ruppert, j’ai la vivisection en horreur... Il se lança dans un éloge du bouddhisme et cita son valet de chambre: ce Chinois, s’il trouve une guêpe dans l’appartement, tandis qu’elle le pique, il la reporte dans le jardin. L’écrivain termina par une phrase charmante destinée à exalter les chasseurs en faisant la louange des renards. Ainsi tout le monde fut content. La douairière conclut qu’elle était l’amie des bêtes, exception faite pour les poissons! On se leva sur cette parole. Maintenant, par groupes, sur la terrasse, circulaient d’autres fariboles. Léopoldine s’approcha d’Emma Baïta: elle s’assit et coula vers elle des regards mendiants d’enfant lazarone. En cheveux courts et culottée, elle semblait un frêle gamin: --Chère Emma, j’ai besoin de vous. Dites à haute voix, dans un quart d’heure, que vous devez aller à Bordeaux. J’offrirai de vous y conduire... Ne dites pas non, ne dites pas non: j’ai un rendez-vous avec mon amant. Madame Baïta, en effet, avait sursauté. Elle répondit la phrase banale: --Vous êtes folle, Poldi. Mais la petite Bordelaise se fit insistante: --Nos rencontres deviennent difficiles. Il nous faut absolument une amie sûre, une complice, et d’instinct, j’ai pensé à vous. --Mais je ne veux pas. --Pourquoi? --Mais parce que je vous blâme. --Ne soyez pas moraliste! --Qu’est-ce que vous racontez toutes les deux? demanda le mari s’approchant. --Madame Baïta me demande de la conduire à Bordeaux, affirma tranquillement la comtesse. Malouin, sans objection, s’éloigna. --Vous voyez comme c’est simple, continua-t-elle en s’esclaffant. Le temps de mettre une robe, nous partons... --Non, dit la créole fermement. Non, Poldi. Je suis ici chez votre belle-mère; ce serait un abus de confiance. L’honnête femme, sincèrement, était froissée. Loin de la rendre moins sévère, le trouble où la jetait Ruppert développait en son esprit une espèce de puritanisme. Elle avait une si grande peur de la passion, maintenant qu’elle voyait son ombre, qu’elle y puisait une énergie nouvelle pour en défendre ses amies. C’était, en son cœur armé, une mobilisation de toutes ses forces contre l’aventure. Elle le croyait de bonne foi. Léopoldine, de rage serra les poings; elle insista, préoccupée de garder un visage souriant pour la galerie: --Ah! çà, vous n’allez pas me laisser en plan? Vous ne savez donc pas ce que c’est, l’amour? Madame Baïta se sentit blessée: --Mieux que vous, peut-être, Poldi! --Alors? La créole secoua la tête: --Non. Décidément, non. --C’est bien. L’infidèle se leva, furieuse, et, puis, tout d’un coup, se rassit; elle prit sa voix la plus candide en recommençant de sourire pour donner le change autour d’elle. Cela demeurait superflu; la douairière, au milieu d’un groupe, empli de patience, expliquait pourquoi elle préférait Lamartine à Valéry: on en avait pour quelque temps; Lafourcade racontait une histoire de chasses aux anguilles; il affirmait que sa sœur ne savait rien de l’ichtyologie et narrait comment dans le haut d’un cours d’eau, aux Comores, il fut chargé par des anguilles qui se défendaient noblement; Antoinette et René Baïta se parlaient tout bas. Les invités formaient des îlots. Ruppert, de l’un d’eux, se détacha, juste comme Léopoldine se ragrafait à son amie: --Ma chérie, cela m’est égal de manquer de tact! Vous m’aiderez!... C’est un jeu dangereux, eh bien quoi? A son insu, elle parla plus haut; madame Baïta vit que Ruppert les écoutait: --Prenez garde, dit-elle tout bas. --A qui? continua Poldi du même ton... --A Ruppert, voyons! L’idée que cet homme dont elle était hantée, pouvait les entendre parler d’une intrigue, l’épouvantait, comme si cela devait suffire à la rendre facile à ses yeux. Poldi, angélique, sourit: --A Ruppert? Mais, Emma, c’est lui mon amant! Le coup frappa si fort que la créole se leva. Un peu plus, elle aurait crié. Ruppert, maintenant, était auprès d’elles: --Eh bien? interrogea-t-il, avec sa grâce habituelle. Il promenait sur les deux femmes ses yeux de velours et semblait l’homme du monde le plus à l’aise. Emma Baïta s’était retournée soudain, comme si son propre visage fût devenu dangereux à la façon des délateurs. --Elle résiste! dit Léopoldine à mi-voix. Il sourit et parla derrière la créole, à son oreille, feignant de regarder la mer: --Comment, vous résistez! Une complicité d’amour, ce n’est pas un péché, voyons! J’avais conseillé à Poldi... Emma se retourna lentement. --Ah! c’est vous qui...? --Oui, c’est moi qui! En elle, tout s’écroula. Avec désespoir, elle comprit son jeu savant et que toutes ses feintes, sa séduction, cette chaleur particulière où elle s’était embrasée, ce n’était rien, rien que le désir de l’atteler à leur bonheur, pour les tirer des mauvais pas. Elle connut la confusion mais dans une douleur si soudaine qu’elle la supporta sans fierté et sourit, comme les esclaves quand ils ont peur de leurs tyrans. Il avait son flegme charmant et, tranquille, il continua: --J’ai l’instinct que vous aimez l’amour. Vous serez pour nous une providence... --Une mère! répondit madame Baïta en élargissant son sourire... Il allait répondre; elle le coupa, d’une voix un peu oppressée: --C’est entendu. Je vous aiderai. Poldi cria: --Chic! Et puis, plus bas: --Tout à l’heure, Emma, je vous embrasserai: une fois pour moi, une fois pour lui. --Je n’en demande pas tant, dit la pauvre femme sans intonation. Il y eut un temps: --Voilà! dit-elle encore... A tout à l’heure! Elle leur tourna le dos et s’éloigna... --Je crois qu’elle est un peu choquée tout de même, murmura Ruppert enchanté. VIII Depuis un mois, elle les «aidait». Depuis un mois, elle s’interrogeait, se cherchait, ne savait plus qui elle était. Titubante, à la fois honteuse et magnifiée, incapable de dire si elle courait au supplice ou s’attardait à la volupté, elle assistait à elle-même. Elle se mentait: --Ce n’est pas à Ruppert que j’ai cédé, mais à Poldi. Est-ce que l’épouse de Malouin n’est pas seule, veuve du mari qu’elle eût rêvé? Je sais la solitude; je me dois d’être leur complice pour l’épargner à cette enfant. Mon abstention ressemblerait à une vengeance... Certes, ces deux amants ignorent ma folie, mais, moi? Dans quelques jours, je partirai, les abandonnant à leur jeunesse; pour moi seule, il est trop tard... Elle se leurrait. Ce qui la retenait, ce qui la faisait agir, c’était sa fringale de l’amour, c’était sa soif soudaine, peut-être plus âpre maintenant, d’aimer Ruppert; même sans espérance, elle ne voulait pas le quitter; elle devint plus belle et, cependant, elle vieillit. La caresse seule donne l’éclat, la joie intérieure, qui lustre l’argile féminine comme l’avoine le poil des bêtes. Depuis vingt ans, l’immobile beauté d’Emma Baïta, sans disparaître, semblait s’être mise sous le voile; elle se cendrait; le heurt lui rendit ses rayons. Mais cette reprise directe avec la vie fut une fatigue pour la créole. En même temps que sa splendeur, on vit son âge, et plus encore elle le sentit. Elle remâchait les mots si simples, mais sinistres: --Vous serez, pour nous, une providence!... --Une mère! * * * * * Étrange mère qui coule des conseils dans l’oreille de sa fille, la conduit à l’amant et, quand elle en revient, se jette soudain sur elle, la palpe et l’étreint avec des frénésies réfrénées! * * * * * Maintenant, Emma et Poldi se tutoyaient. --Tu sais, ma Baïta... (Léopoldine avait trouvé ce diminutif)... tu sais que j’ai eu une idée épatante de m’adresser à toi. Non seulement tu nous sors, mais encore que de bons conseils! Je fais des progrès en amour... Elle rit, montrant ses dents de jeune loup. La créole demanda pourquoi. --Je pense à tes grands airs d’autrefois. Tu as joliment évolué! --Ne me le reproche pas, répondit l’aînée. Elle fit quelques pas dans la chambre en désordre de son amie. La petite comtesse était visible sous la chemise de voile rose. Madame Baïta pouvait détailler le corps radieux et jeune; elle pensa qu’elle l’avait adopté, ce corps étranger, pour se donner elle-même, par son truchement, à l’homme qu’elle n’aurait jamais. Elle ne sentait pas la jalousie mais un sentiment mélangé d’envie triste et de tendresse pour ce joujou, cet objet vivant promis au plaisir de Ruppert. Léopoldine se rapprocha: --Tiens, sens, dit-elle, offrant à la créole son épaule comme un sachet. Tu vois, je me suis servie du mélange que tu as préparé toi-même. --Tu as bien fait, répondit madame Baïta. Il est amer et doux. --Tu en as du vice! --Moi? Elle semblait étonnée, cependant que Poldi, assise en tailleur sur un pouf de lamé gris, la regardait avec malice. Elle parla d’une voix unie: --La volupté n’est pas le vice; c’est même tout à fait le contraire. Mais l’élève se rappelait les effets heureux du mélange; elle savait, elle, comme Ruppert avec délice, l’avait aimée! Sa gaieté redoubla: --Oh! oh! fit-elle, entre le vice et la volupté...? Il me semble que la question des parfums... --Les parfums ont une grande importance, murmura la créole regardant devant soi avec l’air de poursuivre un rêve. Elle précisa: --Entouré d’essences violentes, le corps n’est plus qu’un déguisé. On ne le connaît plus. Il est différent de lui-même comme un visage sous les fards. Elle se tut deux secondes et continua comme on enseigne: --Comprends, Poldi: il ne faut pas que le parfum vienne à vous, il faut qu’on aille le chercher et qu’on découvre, sous le piège léger de l’arôme ajouté, très discret, la véritable victorieuse de l’instinct amoureux: l’odeur du corps aimé! La jeune femme bondit comme un danseur russe et, sur les pointes, emplie de joie et de rires, elle s’avança vers sa complice toujours assise. Elle prit sa tête pathétique entre ses mains: --O raffinée! Subtile! Gâcheuse. --Pourquoi gâcheuse? demanda l’immobile Emma. --Pourquoi? cria Poldi... Mais parce que ma Baïta, si tu voulais, tu serais une maîtresse incomparable! --J’en suis une, répondit gravement l’amie. Je n’ai pas besoin de me donner pour cela. Elle alluma une cigarette. Il y eut un silence. La comtesse changea de chemise. Elle mit ses bas et sembla narquoise: --Écoute, Emma: dis-moi la vérité. Jamais? Vraiment jamais? L’autre se leva: --Jamais. D’un geste inconscient, elle poivrait le tapis d’une cendre de cigarette... --J’aurais dû, peut-être... J’ai mené ma vie autrement. --Il n’est pas trop tard, jeta frivolement Léopoldine. Comme elle était baissée, elle entendit la créole répondre: --Flatteuse! Elle ne vit pas dans ses larges yeux tout ce qu’y mettait le regret. * * * * * Poldi finit de s’habiller. Maintenant, assise devant sa coiffeuse, elle faisait sa raie jusqu’à l’occiput, comme autrefois les vieux messieurs. Mais quelle grâce sans une ride dans ce cou de jeune Aphrodite! Elle suivit une idée nouvelle: --Dis-moi, ma Baïta, ton fils? Il me semble que cela marche, hein, avec ma petite belle-sœur! Pour moi, c’est fait: c’est un mariage. Madame Baïta souffrit. Il lui semblait affreux maintenant qu’on lui parlât de son fils. L’idée qu’il aurait pu savoir la torturait. Elle pensait aussi qu’elle était imprudente et risquait d’être mêlée à un scandale. --Un mariage? murmura-t-elle. Ce n’est pas encore décidé. --Pourquoi? demanda madame de Grégange. Va, sois tranquille. Tout le monde est pour vous ici, ma belle-mère, mon oncle, même Albéric. Ce gamin, ma chère, te fait des yeux doux! Reste Malouin. Mais tu connais ce que sa mère en pense: c’est un crétin!... De joie, elle se couvrit de poudre et il lui fallut se frotter. Elle continua, toute pouffante: --Ce mariage est fait. Hier, sur la terrasse, tu les as vus, comme moi: heureusement que nous sommes les seules!--Ils s’embrassaient, voilà le certain... Seulement un reproche: ils n’étaient pas gais... La créole s’était levée. Elle regardait sa jeune amie bizarrement, avec une ombre de mépris caché, de la façon peut-être dont Ingres, dans son atelier, eût regardé un apprenti; elle dit avec une douceur lente, en secouant la tête: --Tu ne sais pas donner un baiser, Léopoldine... Non, non, tu ne sais pas... Tiens, hier... * * * * * Elle s’arrêta. Il y avait sur ses narines gourmandes une pâleur, un pincement et, dans sa gorge, une main qui arrêtait les mots. Elle brima ce trouble immédiatement, avant que l’autre ne l’ait vu et continua d’un ton tranquille: --Oui, hier, dans la forêt, Ruppert et toi, vous vous êtes pris la bouche. Je vous ai bien regardés. --Voyeuse! cria Poldi. Emma ne sembla pas entendre: --Tu riais! Tu avais l’air de manger un bonbon. Le baiser est toujours un peu triste; il n’admet pas le sourire entre la lèvre et lui. --Hou là là! fit la jeune femme, comme un clown. Madame Baïta poursuivit, presque narquoise: --Je crois qu’à un moment tu as été jusqu’à troubler votre caresse avec ce qui n’est fait que pour parler, pour dire:--Tu m’aimes?--ou--Je t’aime,--ce qui est mieux... Il ne faut pas... A peine si, quelquefois, pas trop souvent, les dents peuvent se frôler pour laisser passer le souffle... Mais c’est tout: pas plus! Elle changea de ton: --Essaye. Embrasse comme on prie. Tu verras que c’est cela, le baiser. Léopoldine salua d’un air bouffon. --Bravo, ma Baïta. Elle rit de nouveau, gentiment. --Professeur de baisers, alors? Toi qui n’a pas l’expérience! --Je l’ai eue d’un seul coup, quand j’ai aimé, il y a plus de vingt ans, répondit gravement la créole. Depuis, je n’ai pas oublié. Elle était debout, plus belle qu’une amphore. --Emma, tu es toujours jeune, jeta Poldi. --... Comme le désir, fit-elle tout bas. * * * * * Elle ferma les yeux pour se cacher. IX Georges Ruppert ne reconnaissait plus son amie. Il s’étonnait de cette nouvelle attention des dieux attachés à sa personne; si puissants fussent-ils, cet optimiste ne les croyait pas en état de faire d’une chèvre une licorne ou de Poldi une amoureuse. Il voyait pourtant ce miracle et le constatait progressif. Chaque jour une maîtresse plus savante, presque prodigue, lui revenait. Il n’en tirait point de fierté. Trop avisé pour croire que les mérites d’un amant sont du moindre poids dans la balance des amours, il pensait à des choses plus directement en rapport avec ses chances d’être heureux: par exemple, que des influences magnétiques, un déplacement des pôles, l’entrée du système solaire dans un champ nouveau de constellations, modifiaient agréablement la frivolité de la jeune madame de Grégange... Les petites causes, nul n’en ignore, savent produire les grands effets. Enfin, il ne s’y trompait pas: dans les mois écoulés, quand leur rendez-vous était pour quatre heures, il savait devoir se tenir prêt vers six heures vingt. Aujourd’hui, il était prudent d’éloigner les fâcheux au début de l’après-midi. Jadis--leur liaison avait deux ans--Léopoldine lui promettait-elle, pour son anniversaire, un Onoto, ou, passant par Saint-Claude, une pipe, il restait urgent de s’assurer d’un Waterman ou d’une bruyère «Maréchal Foch». Maintenant, il pleuvait chez lui des porte-plumes et des Dunhil. En échange, il comblait son amie de parfums. Qu’en faisait-elle? Il les humait sur les gants de cette bonne madame Baïta. La comtesse s’environnait d’un mélange autrement subtil. Il s’en grisait dès l’arrivée, cependant qu’elle n’affectait plus de rire en lui abandonnant sa bouche. Mais ce n’étaient là que les indices frivoles d’une transformation plus totale. Même nue et pendant l’amour, elle n’était plus la même femme. Il n’en revenait pas de cette sirène. Dans leurs accalmies, il riait en pensant que la sage créole les attendait, incapable de concevoir les folies plus nombreuses que sa connivence permettait. Avec galanterie, sachant qu’elle venait d’atteindre la quarantaine, il l’appelait: Deux fois vingt ans. Il lui arriva de dire à Poldi, une après-midi qu’elle criait: --Chut, chérie, chut... Deux fois vingt ans est à côté! Or, c’était vrai qu’elle y était. Ils la retrouvèrent, ses vastes yeux un peu gonflés. Elle leur dit qu’elle avait dormi. Rêvé, peut-être! Ce jour-là, elle était souffrante et s’évanouit pendant le thé. Ruppert la soigna tendrement, aidé de Poldi alarmée. Madame Baïta, quand elle revint à elle, les vit penchés sur la chaise-longue, tout anxieux de leur complice. Elle les rassura et promit d’aller mieux, d’être à son poste, le lendemain. Décembre vint à larges pas. Arcachon, repeuplé pour l’hiver, leur offrit de nouveau ses forêts immobiles qu’ils parcoururent à cheval. Emma devint bonne écuyère. * * * * * Que se passait-il en elle? Moins encore qu’à l’éclosion de sa folie, elle le savait. Cette femme, tout le long de son destin, avait omis le présent pour ne songer qu’à l’avenir et au passé, à son fils et à celui dont il venait. Elle vivait désormais au jour le jour. René--ils avaient de l’argent--achevait à Paris des études de biologie. Mais Tours, Angoulême, Poitiers, ne cessaient de le voir, météorique en sa Talbot; il brûlait la route pour passer le dimanche auprès de mademoiselle de Grégange. La douairière se complaisait dans sa villa. Elle avait insisté pour y garder madame Baïta jusqu’au printemps; la vieille dame pensait ainsi plaire à sa bru, satisfaire Lafourcade et tenir cachée le plus longtemps possible la future belle-mère de sa fille. La créole, en effet, lui semblait toujours bien excentrique dans son «comme-il-faut-des-îles». --Reste, avait conseillé Poldi, le bail sera renouvelable. L’honnête femme, maintenant, souffrait moins qu’au début des imaginations, éveillées en elle par Ruppert. Certes, en des circonstances différentes, il n’aurait eu qu’à tendre les mains vers ce fruit, mais le temps en était passé; la vie souveraine avait administré les choses autrement; peu à peu, Emma s’arrangeait de ses aventures platoniques, de leur secret. Elle en vint à penser qu’elle n’était pas du tout coupable. Envers qui donc l’eût-elle été? Libre depuis si longtemps, son mort lui pardonnait; elle ne trahissait pas une amie; bizarre effet de ses renoncements accumulés, elle en fut au point de calmer les déchirements d’abord si violents de la jalousie physique. Voir Georges Ruppert chaque jour, lui parler, collaborer à ses plaisirs, entrer dans sa confiance, être belle sous ses yeux, lui suffisait. Que de cas pareils dans le monde? Combien d’hommes, épris d’une femme liée à un autre, arrivent à se créer un bonheur triste du seul fait d’être son intime! Combien d’abdiquées se consolent du règne d’une autre, si le roi qu’elles ont élu, dans le silence, veut bien devenir leur ami. La vie est faite de ces éternels faute de mieux, inconnus, partout côtoyés. Mais qui devine leurs raffinements, leur art de transformer la douleur en volupté dévoyée? Madame Baïta en arriva--fut-ce complication ou simplicité?--à ne plus voir dans la jeune Poldi qu’une espèce de remplaçante, un de ces êtres inférieurs qu’on envoie au combat, comme le font les citoyens de l’Angleterre, libres de s’engager ou non. Elle ne prit pas garde que l’inconscient des êtres agit toujours à leur insu et que sa sagesse était pervertie. Se demandait-elle pourquoi, quand elle retrouvait la jeune comtesse, revenant de chez Ruppert, plus encore quand elle l’y envoyait,--pourquoi leurs accointances avaient pris on ne sait quel tour passionné, quelle affection morbide, quelle caressante langueur? Voyait-elle qu’elle s’aveuglait? Certainement non. Elle courait à sa perte comme une cavalière imprudente qui monte un cheval désuni. * * * * * Mais Poldi? Elle n’était point née pour penser. Engagée dans la faute, par tristesse, tout maintenant lui semblait simple, simple d’être prise par un homme, préparée à l’être par une femme, simple de s’attarder à des confidences, de se donner à l’un, de s’abandonner aux soins de l’autre, de les trouver à son service... Mais Ruppert? Il était content. Pourquoi ne l’eût-il pas été? Il était né le 2 décembre, comme un coup d’État, mais en l’année 1897. Le 2 décembre 1928, Léopoldine, cette fois dans la chambre d’Emma Baïta, et y jouant de la guitare, s’interrompit pour crier: zut. Elle précisa: --Zut. J’ai oublié! --Quoi donc? demanda son amie. --L’anniversaire de Georges, pardi! Je voulais envoyer chez Cartier le petit dessin que tu m’as fait pour le porte-cigarettes. J’ai oublié... Elle se consola: --Tant pis. Je lui dirai que je me suis trompée d’un mois... Madame Baïta resta silencieuse et puis parla: --Il y a peut-être un moyen. J’ai une idée. --Adoptée, cria Poldi en regrattant sa guitare. L’aînée continua, mais hésitante, comme ayant peur d’ôter un masque: --C’est bien simple. Nous avons la même couleur de cheveux, la même qualité. J’ai là, dans un tiroir, un petit bracelet qu’il n’a jamais vu... un bracelet de cheveux tressés... La comtesse dressa la tête. --Les tiens? --Oui. Emma, s’efforçant d’être naturelle, se leva pour chercher l’objet... Elle revint: --Les indigènes, à la Réunion, font cela très bien. Mais il y a aussi des maisons à Paris... Alors, si tu veux... Je vais te le donner... Elle tendit le bracelet: --Tu vois, c’est à coulisse avec deux plaques d’or... Tu diras à Ruppert que ce sont tes cheveux... --C’est épatant, s’exclama Poldi. Mais pour te rendre ce bracelet? --Qu’il le garde, dit-elle, hermétique; je n’ai personne à qui le donner. La guitariste s’esclaffa: --Je vois d’avance Georges enchanté! Il n’y a que la foi qui sauve! Elle faisait sauter le bracelet dans sa main, et puis examina les cheveux: --On dirait les miens! --Oui, répondit madame Baïta, gravement... Coupés, ils ne vieillissent pas. X Le lendemain, Ruppert dîna chez les Grégange. Tandis qu’on y faisait un bridge, il s’assit avec la créole dans un hall terrasse, vitré comme une serre, et qui s’agrafe à la villa, selon la mode arcachonnaise. On y voyait des fleurs profuses. Sur la nuit, plus douce que de coutume pendant l’hiver et bleuie d’une large lune, on avait ouvert les panneaux coulissants, si bien qu’on eût dit un jardin. Au loin, le phare du Cap indiquait la direction des passes et leur péril. Le romancier s’épancha: --Ah! fit-il, Poldi m’enchante. Elle est saturée d’une tendresse nouvelle. Voyez ce bracelet, quelle idée charmante d’amoureuse! je le porte, mais elle le voit... --En effet, répondit madame Baïta, elle le voit. Elle sait qu’il vient d’une partie de sa beauté. J’imagine sa joie obscure et cachée en regardant votre poignet... --N’est-ce pas? reprit-il, l’air heureux... Vous ne pouvez savoir ce que Poldi est devenue... son soin constant d’orner l’amour... Elle sourit lentement dans la nuit mystérieuse, toute soulevée d’un bonheur triste. --Tant mieux que je ne sache pas. L’amour, c’est le secret. Elle s’était levée vers la mer et s’appuyait maintenant à une balustrade. Il la jugea mélancolique de son long veuvage et il mit sa main sur la sienne avec affection: --Vous êtes notre bonne sorcière... Qui sait?... Les gens des îles ont peut-être des tas de secrets?... Dites-moi les vôtres... Le contact de Ruppert la faisait frissonner, pourtant elle enleva sa main d’une façon simple, secoua la tête et dit d’une voix pâlie: --Ne convoitez pas ma richesse, je ne pourrais plus la répandre. Il n’eut pas le temps de s’attarder à cette réponse, sa jeune maîtresse s’approchait. * * * * * Elle était dans une robe souple d’un jade profond, enveloppée d’un grand manteau de velours noir, doublé d’hermine: ainsi, chaque soir, la mignonne comtesse, selon la discipline, remplaçait l’agile gamin des après-midi. Elle passa son tendre bras autour de la taille d’Emma Baïta, elle-même emplie de magnificence sous de belles étoffes perlées. Chaque fois que l’intrigue les menait vers Bordeaux, la créole faisait des folies. --Je suis contente, murmura Poldi, j’ai tout mon plaisir de vivre sous la main, mon amoureux et mon amie. Elle se pressa contre leur complice avec des airs de chatte et caressa son bras ambré: --Regarde, Georges, fit-elle encore, cette caresse-là, c’est pour toi. En public, je la lui donne, mais à ton intention... --Il ne manquerait plus que j’en fasse autant, rétorqua-t-il, l’air amusé. Il y eut un léger silence. On entendit la douairière glapir à la table de bridge, enragée contre Albéric; le puîné de Malouin lui faisait rater une impasse. Il se leva furieux, criant d’une voix polie et pointue de puceau que le bridge convenait aux personnes d’âge. La comtesse ingénument héla madame Baïta: --Venez, ma chère, il a raison. Emma se défendit et désigna Ruppert. Il se hâta politiquement vers le tapis, cependant qu’elle expliquait son refus à Léopoldine, sans peut-être en donner le vrai motif: --Il est mieux qu’il ne reste pas seul auprès de toi. Les apartés sont le commencement des imprudences. --_Va bene._ Il est bon qu’il soit de service, dit Poldi, rieuse. Quand on s’engage pour être amant, il faut accepter les corvées. Nous sommes très bien là, toutes les deux, à parler de lui, sans qu’on s’en doute. Mais elles durent se taire. Albéric se rapprochait de la créole. Il le faisait avec des yeux de jeune loup qui voit une mère brebis. Depuis deux mois il rougissait en la regardant; son oncle l’avait fort humilié en jetant, devant elle, par plaisanterie, qu’il était encore à l’âge de la correction. Il l’en détestait et gardait une gêne de cette réflexion saugrenue. Albéric, à seize ans, mince et long, était un jeune homme attractif. Ses camarades, à Oxford, l’aimaient un peu comme une fille, mais sportif et plein de vigueur il les boxait au moindre mot. La femme l’attirait, d’autant plus qu’autour des collèges britanniques, elle est un gibier défendu. Aucune aventure de passage ne lui avait enlevé sa prédilection pour Vénus. Il craignait les professionnelles et n’aimait pas les femmes de chambre, goût qu’il eût pu tenir de son grand-père et qu’on retrouvait chez Malouin. Les jeunes filles l’ennuyaient; elles lui semblaient des camarades inaptes à l’amour, avec leurs cheveux d’argentin, leurs costumes sans sexe, leurs hanches étroites, leurs gorges frêles. Pourtant, qu’il avait envie de caresses! Le soir, dans sa chambre, il rêvait de larges beautés... Madame Emma Baïta lui apparut emplie de splendeur et d’émanations, désirable et chaude comme l’été. * * * * * Aux aguets, il savait maintenant en détail ses formes pleines et dures qui, sous la robe, n’enlevaient point à sa démarche une ondulation savoureuse, ses pieds charmants, contemplés nus et sableux sur la plage, ses bras sans maigreur et dorés, son sourire d’un ivoire éclatant, ses yeux illimités, son odeur sucrée de fruit. Soulevé de dévergondage renfermé, il épiait ses façons intimes avec Poldi et ricanait de se croire subtil. La créole, pour lui, devint un objet obsédant. Le jour, il la pourchassait d’un kodak; dans la nuit, son imagination de jeune photographe développait d’elle des portraits bien autrement doux, véritables clichés d’amateur. Il avait beau ne pas être un Malouin, ces deux frères traînaient le sang des Grégange, empli de vices silencieux. Pourtant, Albéric restait joli, agréable à voir, sain de corps, sinon d’esprit: il y avait chance que ses perversités ne fussent encore que des fringales... * * * * * Dans cette noble maison bourgeoise,--si l’on excepte Antoinette, parfaitement calme en attendant René, Poldi, joueuse de guitare, et la douairière, vieux grelot vide,--chacun suivait en secret un vol inconnu de chimères. Le sain Frédéric lui-même n’y échappait pas... * * * * * M. Lafourcade atteignait alors la soixantaine. Il séduisait par un sourire d’honnête homme, des manières de seigneur comme ont beaucoup de grands bourgeois, une stature imposante et qui déclanchait le respect. Cependant, il n’était pas beau et portait le nez long sous des yeux emplis de malice, à la façon des éléphants. Les huiles de morue et les vins de ses ancêtres avaient fortifié la richesse de leur sang; Frédéric triompha d’une jeunesse emplie d’orages, des fièvres de Java, des miasmes de Diégo-Suarez, de l’alanguissement des tropiques. Il revint dans la Gironde avec ses dents, son poil, ses plus précieuses facultés. Il avait eu jadis l’amour prompt; s’il oubliait les négresses profondes, les métisses calmées sur-le-champ dans les sombres ravins où fleurit la vanille, voire les Japonaises en escale, il se rappelait avec complaisance des aventures plus mémorables: une Anglaise, farcie de poésie, mais d’une vigoureuse beauté, l’avait entraîné jusqu’à l’île Maurice. On les y vit ensemble, jouer au golf, chasser le cerf, et faire la sieste sous des vérandas. Ces délices n’empêchaient point M. Lafourcade d’expédier à chaque courrier des directives à sa bonne voisine Emma pour l’éducation de René. Elle riait de la fredaine et lui adressait maints conseils huilés de sagesse. Une autre saison, à Saint-Denis, le galant retint une chanteuse d’opérette et, lui-même ténor martin, ils charmaient leurs soirs de duos. Madame Baïta, de son jardin, les écoutait avec sympathie en respirant l’odeur des roses. Plus tard, il eut une liaison secrète avec la femme d’un officier; la sœur puînée d’un procureur succéda; elle-même, bientôt, fut remplacée. Frédéric s’en expliquait ainsi avec la veuve de Ramon: --Beaucoup de jupons adornent ma vie, comme on voit des drapeaux regaillardir les monuments. Mais, mon amie, leur nom l’indique, les jupons, quand je les retrousse, ne dévoilent que parties basses. Je sais très bien ce qu’il leur faut. Emma, je vous garde le buste: jusqu’à plus ample informé, les hauts sentiments viennent du cœur! Elle riait d’un rire sain, dans son art charmant d’être chaste et non pas du tout pudibonde. Or, ce soir, chez la douairière, Lafourcade ennuyé, seul dans sa chambre, devant son smoking noir et s’habillant, avait regretté ce temps-là: --A Saint-Denis de la Réunion, dans les somptueux hôtels de l’île Maurice, les hommes portent des smokings blancs. Qu’est-ce que je fais ici, à respirer des pots de résine, de fades géraniums, des relents d’huîtres, au lieu de manger les fruits succulents de l’altier dans des jardins multicolores? Je languis, loin des hibiscus. En revenant en France, je n’entendais pas troquer Jalassy contre Arcachon. Ma vieille sœur est fort ennuyeuse; certes, je la vénère, mais je ne peux la supporter plus d’un mois et encore tous les vingt-cinq ans! Malouin me dégoûte; quant à Albéric, j’ai eu raison de rappeler à ce satyre qu’il n’est pas encore loin de l’âge où il est urgent d’être fessé, et de lui en faire souvenir devant la mère de René. Quelles sont ces façons qu’il a, ces airs cupides, de regarder ma vieille amie? Ruppert? Oui, Ruppert serait acceptable, il ne pue pas l’encre, mais je le soupçonne de coucher avec ma nièce, dont les rires sont saugrenus. Je crains fort qu’un jour ou l’autre ces amants-là ne soient pincés: il me déplairait d’assister à un scandale ou, pire encore, d’avoir un cocu à réconforter. Reste Emma, mais elle se cache. Où qu’on aille, elle n’y est jamais. Les temps sont venus de m’enfuir avec elle. Je veux lui offrir Paris qu’elle ne connaît pas... * * * * * M. Lafourcade entendit la cloche et descendit pour le dîner. Madame Baïta lui parut plus magnifique que jamais. Il mangea silencieux, sans écouter personne, bizarrement timide, soudain résolu à frapper un coup auquel la créole ne s’attendait plus après vingt années de sagesse. XI Ruppert ayant fini le bridge, était revenu près de Léopoldine et de madame Baïta; Albéric, volontairement, les empêtrait. La petite comtesse entraîna son frère, vaguement inquiétée d’un sourire qu’elle lui voyait, le sourire mauvais des Grégange. Emma et l’écrivain restèrent seuls au grand mécontentement de l’écolier. La douairière s’en fut au lit, cependant que Malouin, sa femme, Albéric et Antoinette faisaient au billard, un bouchon. Lafourcade, devant la mer, semblait rassembler son courage. Ainsi l’amoureuse inconnue eut son tête-à-tête avec Georges comme une aumône du destin. Ils disaient des choses banales, à peu près vides de sens, comme ont accoutumé les amis, mais Emma, derrière elles, entendait bruire les silences. Une affreuse délectation l’empoignait d’avoir à elle seule, pour quelques minutes, cet homme désiré, de jouir de sa voix, de ses gestes, de ses mots, de l’adorer sans le lui dire. Pour elle, la présence, c’était un peu la possession. Elle oubliait dans ce délice l’amertume de son secret. Lafourcade, lesté d’audace, s’approcha d’eux. On voyait venir dans la nuit le rond rouge de son cigare. --Je vous y prends, dit-il, mais sans y croire, vous flirtez! --Flirter, grands dieux! Madame Baïta est trop raisonnable, s’exclama Ruppert, facilement. Elle sourit, bizarre: --Il y a encore ça! --Elle n’est pas du tout raisonnable, affirma Frédéric, en s’asseyant à côté d’eux. --Qu’est-ce qu’il vous faut? demanda plaisamment le romancier. --Ce qu’il me faut? Le vieil homme se tourna vers sa camarade. Il hésita quelques secondes, non point sur ses intentions, mais sur l’opportunité de les dire: la présence de Ruppert n’était certainement pas indispensable. Pourtant, par une bizarrerie d’original, Lafourcade ne la détesta point. Il avait tellement de goût qu’il pouvait lui arriver d’en manquer dans le souci d’en avoir trop. Ce qu’il méditait d’exprimer lui semblait vaguement ridicule après tant de saisons silencieuses et il craignait de l’endimancher. C’était le trac du tête-à-tête, d’une sorte de demande d’audience, bonne à solenniser une démarche. Il lui semblait plus expédient de lâcher la chose en passant, comme on parle ouvertement de ce qui, d’ailleurs, va de soi. Son idée lui apparaissait si simple--et seulement insolite à cause d’un retard de vingt ans--que Frédéric n’imaginait pas un refus. Enfin, si étonnant que cela fût en l’occurrence, il se sentait impatient et n’y tenait plus de parler. D’un seul coup, comme un poids qu’on laisse tomber naturellement, la route finie, il déchargea ce qu’il avait à dire, en prenant appui sur Ruppert. Négligeant la plaidoirie, il jeta la péroraison: --Je vous le dirais bien, Emma, ce qu’il me faut! Tant pis, j’y vais: vous m’épouseriez si vous étiez raisonnable. Il sourit, attendant la main demandée. --Vous êtes fou, sourit madame Baïta à son tour, fraternellement. Mais Ruppert ne s’y trompa pas: --Vous savez que M. Lafourcade est sérieux? --Naturellement, je suis sérieux. Cela m’a pris aujourd’hui même. --Le coup de foudre? Depuis vingt ans qu’on se connaît... --Vingt-deux, rétorqua Frédéric. Ce n’est pas le coup de foudre. C’est un vieil orage amoncelé qui éclate. La créole plaisanta de nouveau: --Choisissez vos paratonnerres. Le colonial surpris regarda son amie avec une douce dignité: --Ruppert a raison; je suis sérieux. Il ne faut pas le prendre ainsi, cela me ferait de la peine. Elle le contempla interdite et, tous les trois, ils furent enveloppés de gêne. M. Lafourcade, pour la dissiper, continua d’un autre ton, en affectant la légèreté: --Ma sœur est admirable. Imaginez-vous qu’elle ressemble au maréchal Joffre! On sait qu’après un conseil où il parla peu, l’illustre soldat conclut par ces mots:--«Eh bien, on se battra sur la Marne.»--Telle fut la douairière, cette après-midi; son notaire et moi, elle nous appela pour nous consulter sur l’opportunité de marier ma nièce avec René. Quand nous eûmes parlé, elle cria:--«Eh bien, ce mariage aura lieu!»--Voilà donc une affaire faite. Ma sœur en garde le mérite, car c’est elle qui décida. --Je suis bien contente, dit Emma. Elle l’était. Son dérèglement caché n’altérait point ses vertus profondes et elle chérissait son enfant. Quelquefois même, elle s’accusait de ne plus lui donner toutes ses pensées, ne mettant jamais en balance le sacrifice de sa vie. Pourtant, à cette minute, la présence de Ruppert la gêna, comme s’il n’avait point su qu’elle avait un fils, en âge déjà de fonder lui-même une famille. Frédéric, sans soupçonner tout ce débat, regardait son amie avec une bonne émotion, qu’il dissimulait sous des manières un peu narquoises: --Vous êtes contente, je le conçois. C’est le moment d’en profiter. Faisons ensemble les deux noces... --Ah çà, Frédéric!... Elle s’arrêta. Elle voyait d’anxiété reluire ses yeux, son long nez frémir dans l’air du soir; elle demeura atterrée, cependant qu’il continuait crescendo: --René se marie, c’est très joli. Parfait. Vous voilà seule, en attendant! Qu’est-ce que vous allez faire? Retourner sous votre vérandah et là, songer, devant les grenadiers en fleurs qui vous présenteront les armes? Folie! Restons en France tous les deux. Vous ne connaissez pas Paris et, pour moi, je l’ai oublié. Il paraît que maintenant c’est un New-York. Voilà une découverte à faire de compagnie. L’honorable M. Lafourcade et sa femme, hein? Deux jolis originaux: nous aurons beaucoup de succès... Ce n’est pas si bête! Eh bien, répondez... Il y eut un silence. Elle regardait droit devant elle, à la manière des somnambules... --C’est vrai pourtant que ce n’est pas si bête, dit Ruppert, toujours disposé à rendre service... Lafourcade, au vol, s’empara de l’aide qui s’offrait; il ne cachait plus son émoi; cependant une timidité le fit encore plaisanter: --Dites oui... Votre flirt lui-même le demande! --Je ne me le permettrais pas, protesta l’écrivain. Mais nous sommes devenus de grands amis, madame Baïta et moi, et, si elle nous promet de ne pas nous abandonner tout de suite... --Qui, nous? interrogea Frédéric. Ruppert, avec affection, regarda l’accompagnatrice de ses amours. Il n’était pas homme à manquer une occasion de la remercier une fois de plus: --Qui, nous? Mais tout le monde! Madame Baïta répand le bonheur autour d’elle. Sa présence est bien précieuse... Laissez-nous-la encore quelques semaines. Après, il me semble... Brusquement, avec une nervosité qui les stupéfia, elle réagit: --Il vous semble mal. Cette plaisanterie est ridicule. Je ne peux vous dire à quel point je me sens... Je ne trouve pas le mot! Mais cette attaque brusquée, et devant vous, Ruppert... Elle se leva parmi ces phrases suspendues et l’on vit son effort pour se maîtriser; enfin elle essaya de sourire: --J’excuse mon vieux camarade: je comprends qu’il ait voulu du renfort. C’est une entreprise tellement absurde!... Mais que vous, tout d’un coup, Ruppert, vous--en ami!--vous donniez votre avis, vous disposiez de moi... Je suis humiliée, je vous l’assure, très humiliée. Elle ne souriait plus. --Ne dites pas un mot de plus! articula M. Lafourcade avec un chagrin empli de bonne tenue, car, humilié, c’est moi qui le serais! Emma fut envahie de confusion. Elle fit un pas: --Donnez-moi la main, Frédéric, et pardonnez-moi. Je viens d’être à la fois méchante et ridicule. Maintenant comme elle en souffrait! Elle ajouta: --Je ne sais pas ce qui m’a pris. Ruppert, désolé, se leva: --C’est ma faute. A cent lieues de se croire présent dans ce cœur de femme, il attribuait la nervosité de la minute à l’ennui d’un refus à formuler. --Allons, dit-il, refaites vite votre sourire... Il ne faut pas m’en vouloir: j’ai cru pouvoir risquer mon avis. Cela n’arrive-t-il pas entre intimes? Il lui serra la main, pour préciser, salua Lafourcade d’un coup d’œil complice et s’éloigna vers le billard. Il la jugeait un peu ridicule. D’où lui venait cet entêtement farouche? Lafourcade lui semblait tout à fait bien... pour elle! Quant au colonial, il le comprenait, pensant: --Elle a dû être bigrement bien! Bigrement bien, peut-être Ruppert eût-il vu qu’elle le restait, si cette comédienne trop modeste, au milieu de leur intrigue, se fût attribué un rôle de vedette et par exemple de rivale. Mais, la sotte, il la voyait désormais en confidente. * * * * * Brusquement, tandis qu’il s’éloignait, elle souffrit à crier, à s’entrer les ongles dans la chair, car elle sentit ce qu’il pensait et elle connut sa déchéance. XII Elle ne disait rien. Lafourcade se leva: --Je vais vous souhaiter le bonsoir, Emma. Nous avons réglé la question. Elle fut honteuse d’avoir mal répondu à cet honnête homme: --Il ne faut pas m’en vouloir, Frédéric, dit-elle mélancolique. J’ai eu une crise. Elle s’efforça de plaisanter: --Le vieil orage dont vous parliez, il m’a traversée. Il secoua la tête: --Non, mon amie. C’est à cause de Ruppert que vous m’avez parlé ainsi! Elle haussa les épaules, croyant donner le change. --Vous êtes absurde! Un homme aimé des femmes et qui a neuf ans de moins que moi... Il est vrai que j’ai mis ma jeunesse de côté, ajouta-t-elle en souriant. L’espoir est tenace aux cœurs aimants, Frédéric se raccrocha à ce sourire: --Emma, dit-il, votre jeunesse, vous l’avez économisée. Vous jouissez d’un beau revenu. Alors, je m’étais dit, j’avais pensé... A mon âge, on s’éprend d’un tendron quand ce n’est pas d’une gamine. Je trouvais plus sage, plus curieux de convoiter... Elle l’interrompit d’une voix basse et stridente: --Une femme assortie à vous! En effet, c’est plus raisonnable... Tenez, Lafourcade, rions, voulez-vous? --Vous n’avez pas l’air d’en avoir envie, murmura-t-il en l’enveloppant de bonté triste. --Mais si! * * * * * Ils marchèrent en silence quelques secondes, écrasés tous deux de chagrin. Enfin, elle continua, bizarrement, avec une obscure bravade: --Tenez, je vais vous faire un aveu... Cela ne serait pas tellement sage de m’épouser... J’ai eu un long sommeil sentimental, une éclipse de cœur. Mais on se réveille! L’éclipse ne dure pas toujours... Qui sait, je vais peut-être m’émanciper. --Vous? dit simplement Frédéric. Elle s’accrocha à la balustrade, comme frappée par un coup droit: --Vous avez raison, c’est trop tard! Il la vit frissonner dans la nuit et il fut envahi par la pitié. Elle le comprit et s’abandonna jusqu’à se plaindre: --Je suis triste, triste... et quels remords! Il mit ses doigts durs sur sa pauvre main moite, comme Ruppert tout à l’heure avait fait: --Du remords, Emma!... A qui donc avez-vous fait du mal? --A moi, jeta-t-elle vers l’ombre, à moi, toujours à moi! Et toute ma vie! Elle avait maintenant une irrésistible soif de s’épancher. --Quelle bêtise j’ai dite tout à l’heure! Économiser? On économise de l’argent, on ne place pas sa jeunesse. Quand on veut la retrouver, les titres sont dans l’eau! On reste devant l’ancienne image de soi-même, comme un voyageur qui retourne au foyer et qui n’y voit plus que des ruines! Ce soir, tenez, Frédéric, je pense à cela sérieusement, pour la première fois; mon courage me manque, je ne crois plus que j’ai bien fait et je me sens lasse à mourir. --Ce soir? Pourquoi ce soir? demanda humblement son ami. --Je ne sais pas... Ils se turent derechef et, dans la maison, ils entendirent jouer un tango: --C’est pour Ruppert. Il fait danser Poldi, murmura Frédéric. Ah! je sais bien pourquoi ce soir! Vous souffrez que, moi... Vous vous dites qu’autrefois, de plus jeunes... --Peut-être! Peut-être que je me dis cela, cria tout bas Emma, avec angoisse. Ce soir, tout le passé me regarde avec reproche, avec défi. Je l’entends qui murmure à mon oreille: trop tard. Tu me vois, c’est moi. J’étais ta jeunesse. Tu m’as gaspillée, fausse économe. Il ne reste rien dans tes mains que la crispation de les savoir vides! --Vous êtes amoureuse, souffla-t-il. Elle trouva la force de s’en défendre. --Vous êtes fou! C’est vous, c’est vous seul, avec votre demande en mariage, qui avez remué le fond de mon regret. Vous avez ouvert le coffret, trop fermé; alors, ce soir, j’ai envie de parler; j’ai envie de me plaindre; un peu plus... vous voyez..., j’aurais envie de pleurer, de pleurer tout haut, comme une bête qui va mourir, comme une maîtresse abandonnée, moi qui n’ai jamais eu d’amant! Ah! je m’en veux... je m’en veux! Il voyait ses larmes descendre. Il répéta, doucement: --Vous êtes amoureuse. Elle mordit ses belles mains comme un mouchoir, sans lui répondre, et ils restèrent là, très longtemps, dans une détresse infinie. Il leur semblait qu’ils ne s’étaient jamais connus. --Ma pauvre Emma! murmura enfin le vieil homme. --Oui, sanglota-t-elle, vaincue, pauvre Emma! S’en aller en guerrière, avec une armure, et s’apercevoir à la fin que les blessures viennent du dedans! Ah! je sais bien ce qui m’arrive: c’est tout mon orgueil rentré qui, aujourd’hui, ressort en confusion... Elle se retourna vers lui dans une sorte d’emportement: --Je vous défends de me croire amoureuse. Je ne suis pas amoureuse. Et de qui amoureuse? Il n’y a personne. --Personne. Elle frappa du pied: --Non, personne! Il y a vous, qui êtes mon ami, et auquel je me plains, c’est tout! --Si cela vous fait du bien! dit-il sans la regarder. De nouveau, le silence les enveloppa. Ils contemplèrent, sans la voir, une longue lune de décembre qui se promenait sinistrement sur la mer. Madame Baïta essaya de sourire: --Mon pauvre vieux! Sommes-nous assez ridicules! --Pas du tout, répondit-il. --Mais si. J’ai ce soir une colère de ratée. Je me dis: tu étais belle... --Vous l’êtes encore... --Tu étais amoureuse... --Vous l’êtes encore... Elle prit sa pauvre tête dans ses mains. --Trop tard. J’avais tout et je n’ai plus rien, je n’aurai jamais plus rien. J’ai gâché ma vie. J’ai vécu inutile, déserte. Que de cruautés j’ai eues envers moi-même! J’aurais mieux fait d’en avoir avec les autres... --Vous en avez, dit Lafourcade. Allons nous reposer. Il lui montra, derrière la terrasse, le salon maintenant désert, et, comme elle ne bougeait pas, il s’en alla. * * * * * Elle resta seule, incapable de se remuer. Combien de temps? Quelques minutes, une heure? Comment l’aurait-elle su parmi sa lassitude? Elle fut réveillée par un frisson et comprit qu’elle s’était endormie dans la fatigue de s’être plainte. XIII Nue comme une jeune fille seule. Pierre Louÿs. Beaucoup de villas à Arcachon portent des escaliers extérieurs. Ils épousent leurs murs, souplement, comme les lierres font le tronc des chênes. La chambre de madame Baïta était desservie, du côté de la mer, par quelques-unes de ces marches sinueuses. Venant du jardin, elles donnent accès à un balcon de bois. Il court sur la vérandah; l’appartement s’y ouvre au moyen d’une porte-fenêtre. La créole rentra chez elle par une autre voie intérieure. Il était sans doute une heure du matin. Emma se dévêtit. Encore endolorie de son triste combat avec Frédéric, elle ne prenait pas garde à ses gestes et, bientôt, elle fut nue dans la chambre tiède. Les trois glaces, ouvertes à souhait, d’un long miroir de taille humaine, réfléchirent trois femmes à peine alourdies par la quarantaine, l’une de face et deux de dos. Selon les pas de la vivante sur le tapis, elles s’éloignaient, se rapprochaient, disparaissaient pour ressurgir. On eût dit d’intimes amies s’amusant à singer la créole. Tantôt elles passaient leurs longues mains sur leurs beaux seins arrondis, caressaient leur ventre modelé où, se courbant, elles offraient à l’admiration--mais de qui?--les globes d’une croupe laiteuse. Le miroir, tout d’un coup désert, redevenait soudain féerique et enchanté. Mais celle qui le peuplait de tant de magnifiques apparitions ne tirait d’elles aucun orgueil. Elle s’attardait dans sa nudité radieuse, lassée comme une esclave sous un invisible fardeau. Il lui sembla entendre un pas furtif sur le balcon. D’abord elle n’y prit pas garde, et puis pensa qu’elle se trompait; mais le glissement devint distinct, madame Baïta crut apercevoir une ombre derrière les rideaux légers, une ombre dessinée par la lune. Elle saisit brusquement un peignoir de soie, un large déshabillé qui s’étalait au pied du lit. Elle y entra, comme ces fleurs qui se referment. Elle n’entendit plus rien et se crut leurrée par ses sens. Au bout de quelques secondes, rassurée, mais pour mieux se convaincre qu’elle n’avait perçu qu’un passage de chat ou peut-être le claquement d’une espagnolette, elle ouvrit la porte-fenêtre et fit un pas sur le balcon. Elle vit Albéric. Surpris, l’air gauche et charmant, il ne tentait pas de s’enfuir. Emma lui demanda, éberluée, ce qu’il faisait là. Il répondit: --J’ai le cafard. Il était nu-tête, en smoking. Sentant un vent fraîchi sur ses épaules mal couvertes, elle pensa d’abord que ce gamin, plus jeune que son fils, allait prendre froid. Sa chambre donnait sur une autre façade; elle lui dit, prête à rentrer: --Ce n’est pas la peine de s’enrhumer pour venir contempler la mer! Il répéta d’un ton grognon: --Ça m’est égal: j’ai le cafard! A cent lieues de deviner ce qu’il cherchait, elle lui crut un chagrin d’enfant: --A votre âge! sourit-elle. La créole avait hâte de se dérober à la nuit, maintenant refroidie; elle ajouta, maternelle: --Allons, Albéric, sauvez-vous... Il pencha son buste en avant, en lui montrant des yeux farouches: --Non, dit-il, c’est vous qui me donnez le cafard. --Moi? --Oui, vous! Il lui jeta, sans bien articuler, trop vite, immobile, apeuré de son audace: --Je suis tapé de vous, madame. Emma demeura stupéfaite. En même temps, sous le peignoir, se sachant nue, elle devina qu’il le voyait: son geste involontaire de s’envelopper fit que, l’étoffe maintenant plaquée, il la vit mieux... Ils étaient seuls sur le balcon de la maison endormie, en pleine nuit, Albéric, soulevé de trouble charnel, et madame Baïta, les épaules, la gorge, les jambes, les bras offerts, exhibés à ses yeux, le corps à peine protégé. Il sentit l’odeur féminine, sensuelle, de son idole abasourdie. Elle le regarda, lut l’admiration sur son visage anxieux et fut inondée d’indulgence. Il haletait. A la fois honteuse, et ravie qu’il fût sincère, elle pensa: «C’est donc possible!»--La déclaration de Lafourcade lui revint à l’esprit. Elle murmura: --Qu’est-ce que vous dites? Mais l’accent n’était point sévère. Albéric recommença: --Vous m’avez très bien entendu. Je suis tapé de vous! Et vous savez: tapé comme un homme! Il y avait quelque chose de si trouble, de si chaud dans la voix blêmie qu’elle eut un léger haut-le-corps de recul devant cet écolier. Il le discerna et continua d’instinct: --Faut pas vous fâcher! Vous êtes épatante! Vous ne ressemblez à personne! Et puis vous êtes belle! Vous êtes très belle. Je suis un homme, je vous dis! Mon oncle m’a traité en gosse, mais je lui revaudrai ça! Je pense à vous souvent le soir et quelquefois aussi, la nuit... Non, faut pas vous fâcher... Ce n’est pas mal ce que je vous avoue... puisque c’est vrai! Il ajouta brusquement: --Dites, vous ne voulez pas?... * * * * * Elle ne fut pas humiliée de sa hardiesse; son bon sens, dans une autre minute, sans avoir la niaiserie de se fâcher, l’aurait conduite à rappeler gentiment à l’ordre un chérubin escaladeur qui semblait ne douter de rien, mais, dans son abdication présente, l’assaut cavalier, tenté contre elle, lui donnait une joie confuse, une espèce d’espérance soudaine, le sentiment de quelqu’un qui se guérit d’une hantise. Au lieu de le menacer du doigt, cette femme de quarante ans ne bougeait plus pour ne pas effaroucher l’enfant mal élevé qui la réveillait. Pourtant, elle dit: --Mais vous êtes fou, mon petit gars!... Voyons, voyons... je suis une maman... Il haussa les épaules: --Laissez-moi tranquille avec ce mot-là. Ma petite sœur aussi sera une maman, l’année prochaine... Elle sourit: --Alors, moi, je serai grand-mère... Il tapa du pied le balcon: --Voulez-vous vous taire!... Vous êtes belle, je vous dis! Ah! oui: si belle! Et puis, hein, ma belle-sœur s’en doute. Emma rougit violemment dans la nuit et pourtant elle ne comprit pas. Il lui sembla qu’il savait, qu’il avait deviné: elle eut peur de lui. Mais déjà il continuait, l’air brusquement un peu gouape: --Ah! Poldi! Alors, vous la trouvez jolie? Avec ses cheveux lisses, son corps d’androgyne! Elle est comme toutes ses petites camarades: elle a l’air d’un garçon de café. Qu’est-ce qu’elle est, Poldi, à côté de vous? Il n’y a rien que vous, d’abord... * * * * * Il disait son exacte pensée. Tout pouvait le pousser à la dire: la créole, depuis quelques minutes, était devenue magnifique, plus belle qu’elle-même. Auréolée d’une joie soudaine, d’une force rayonnante, inconnue, retrouvée, Albéric la désensorcelait du charme affreux de se croire vieille. Sans le savoir, il venait de lui immoler la rivale, qu’elle croyait presque chérir. Comme lui maintenant, elle la jugeait, la comparait à sa propre splendeur, qu’elle devinait ressurgir... Elle eut envie d’étreindre ce gamin, de l’embrasser, de le couvrir de caresses reconnaissantes et de lui crier sans voix, comme s’essayant à lui:--Alors, alors, c’est vrai? Alors il peut m’aimer!--Albéric la vit frémir. * * * * * Éclairée comme elle l’était, dans l’encadrement de la porte, par le reflet des lampes intérieures, il discernait le corps sculpté par la lumière; elle mourait sur son épaule et sur ses bras nus. Emma semblait si prête qu’il se crut exaucé et qu’il se rapprocha... Fraternelle, elle lui sourit... Il y eut entre eux--il le sentit--un obstacle invisible, une puissance qui l’écartait, plus qu’un refus, autre chose que la sagesse, un mystère nouveau. Pris de rage, il pensa, ce Grégange, que sa belle-sœur restait à vaincre. Il eut envie, dans un bond de cervier, de se jeter sur la proie échappante, de la mordre de mécompte, de jalousie, mais, comme il n’était à la fin qu’un pauvre petit surmené par le désir, il courba le dos et fit la moue dans un regret soudain charmant. Emma sourit de nouveau, emplie d’attendrissement et de pardon: --Allons, dit-elle, sauvez-vous, Albéric, bien raisonnable, pas fâché, pour que je sois contente de vous... Tout cela est très gentil... Il ne faudra plus jamais revenir, parce que c’est gentil comme cela, une fois... Si vous recommenciez, ce serait moins gentil... Il eut honte de tant d’indulgence et baissa sa tête empourprée: --Ne parlez de moi à personne! --Mais non, Albéric, à personne... Nous avons un secret... Dans une ironie où perçait le reste de sa cruauté envers elle-même, elle ajouta: --Nous, nous en reparlerons... dans dix ans! Elle comprenait son désarroi et, pour l’aider à bien partir, elle caressa maternellement ses cheveux drus. * * * * * Il s’en alla sans lui répondre, boudeur, déçu, persuadé qu’il avait un chagrin d’amour, inapte à comprendre avec quelle gratitude le cœur de madame Baïta l’accompagnait dans sa retraite, sans savoir que la hardiesse de ses dix-sept ans venait de passer sur elle comme un jeune ouragan sur des cendres, en ravivant leurs étincelles. XIV Que pouvait-elle bien rêver pour demeurer ainsi stupéfaite, hagarde, dans une gêne si lourde, quand elle vit que celui qui l’éveillait, c’était son fils? Il n’y avait pas longtemps qu’elle dormait. René lui cria: --Mais, maman, voyons maman, il est dix heures! Il arrivait de Paris. La veille, à l’orée de la nuit, les gendarmes de Ruffec, embusqués, comme des brigands derrière les buissons, lui avaient dressé contravention pour excès de vitesse. Cependant il ne dépassait guère la moyenne de quatre-vingt-dix. Il avait couché à Barbezieux, où les lits valent les pâtés. Il surgissait maintenant devant sa mère, celle-là même qui, dix années plus tôt, dans la splendeur de la trentaine, lui criait parmi les jardins tumultueux de Jalassy: --Viens embrasser ta vieille maman. Maman! Le beau nom! Qu’il le jetait ce matin même, avec joie, tendresse, fierté! Maman! Elle l’entendit, ce mot, dans l’étonnement de ceux qu’un songe emporte et pour qui sonne le réveil: Maman... * * * * * Il traversa la chambre d’un pas souple de contrebandier, ouvrit la porte-fenêtre, alla sur le balcon. Il cria, joyeux: --Ehoh! Albéric! Elle entendit au jardin la voix du petit Grégange: --Tiens! vous êtes là! --Oui! Sans m’annoncer: je viens de réveiller maman! Il rentra: --Que tu es paresseuse! Quand j’arrivais, j’ai vu la comtesse, Antoinette et Poldi partir pour la messe. Elle murmura: --C’est donc dimanche? --Comment, c’est donc dimanche? Ah! çà, maman, qu’est-ce qui t’arrive? Comment vis-tu maintenant? Elle n’était point pratiquante, mais, dans l’île, sans s’astreindre aux disciplines personnelles de la religion, elle avait en usage d’en respecter les formes ostensibles. Elle ne faisait point ses Pâques, mais elle rendait le pain bénit; le jour du Seigneur, elle allait à l’église. Lafourcade l’y rencontrait avec René. En sortant, il les cueillait sur le parvis et les menait en voiture manger des melons glacés et des ananas en sorbet. * * * * * --Comment va mon parrain? demanda le jeune homme. Madame Baïta fut gênée comme d’avoir une nouvelle mauvaise à donner, l’explication d’une rupture. Pourtant, elle n’ignorait point le galant homme impeccable et que personne ne saurait le chagrin qui lui venait d’elle. Elle dit: --Je pense qu’il va bien. --Comment, tu penses? Tu ne sais pas que c’est dimanche, tu ne sais pas exactement l’état de notre ami? Mais alors qu’est-ce que tu sais? Sais-tu encore que je suis ton fils? Il riait et la taquinait avec gaieté, sans approfondir ce qui l’étonnait, sans même se préciser qu’il était surpris, incapable d’épier une variante des façons de sa mère, dogmatisant sa perfection! Il pensa vaguement que la vie d’Arcachon l’engourdissait et qu’elle laissait couler les jours avec indifférence, dans l’attente de son retour. Il l’embrassa comme lorsqu’il était un bébé et qu’il tendait vers elle ses petits bras dans une confiance illimitée. Elle le comprit et elle eut honte. * * * * * Quelle nuit la créole avait vécue, dans un tournoiement, dans un labyrinthe, coupant elle-même le fil, et n’avançant plus qu’à tâtons! Que voulait-elle? Ayant renoncé à l’amour ordinaire, à la portée de tous--celui qui consiste à payer, comme on dit, de sa personne--elle s’était réfugiée dans le luxe de s’offrir une remplaçante aux heures douces des paiements. Du moins, elle avait fabriqué ce mensonge à son usage, feignant de croire qu’elle fuyait un créancier, voulant oublier, dure vérité, que personne ne lui réclamait ses trésors. Elle en arrivait à se dire:--«Si je voulais!»--Cela, presque, lui suffisait depuis quelques semaines! Brusquement, elle comprit qu’hélas! elle aurait voulu, qu’elle n’avait cessé de vouloir, qu’elle voulait encore, que sa triste volonté de se donner tout entière n’était stoppée que par l’impossibilité de s’offrir, par la honte de s’exposer à un refus et, plus encore, avant tout, par l’absurde terreur de n’avoir plus cours, d’être démonétisée, à la façon des vieilles monnaies, tout au plus bonnes pour les vitrines. Poldi, sans doute, n’était pas précieuse mais, sur elle, s’imprimait la jeunesse, comme on voit une valeur inscrite sur les billets de banque en circulation, ceux que les hommes se disputent. Emma jugeait sa quarantaine une effigie en désuétude; elle avait beau se mentir, son sacrifice s’affirmait humble et sans orgueil; c’était un pauvre et qui marchait le dos courbé. Et voilà qu’en une nuit,--mieux, en deux heures,--deux mendiants l’avaient accostée. A leur cupidité, elle avait tout d’un coup compris la folie de se croire ruinée; sa richesse demeurait éclatante. Elle appâtait la tendresse d’un amateur de femmes, la sensualité d’un jeune homme! A son aspect, ils avaient tremblé d’espoir et de désir: elle apprenait qu’elle les eût comblés en les exauçant, qu’elle pouvait s’offrir, qu’elle serait un cadeau royal, que sa beauté restait vivante... Elle frissonna de cette découverte comme un faible qui cherche à tuer et trouve une arme. * * * * * Albéric maintenant devait être retourné dans sa chambre. Pour bien se convaincre de sa force, elle se l’imagina pleurant sur un lit, dans le regret des caresses qu’il n’avait pas eues, hanté de leur colloque, de l’avoir vue si près de lui, chaude et presque révélée, sur le balcon. Elle évoqua Lafourcade: il devait être triste et la plaindre, dans sa bonté. Cependant, elle rayonnait... Elle jeta son peignoir et, s’exhibant à elle-même, délivrée de ses craintes vaines, elle s’admira. Au lit, de nouveaux tourments l’assaillirent: elle mesura les forces qu’elle avait perdues en acceptant le triste emploi de confidente et songea que, peut-être, l’instant de vaincre était passé. Comment effacer de Ruppert cette image de nourrice complaisante qui mène, comme dans Shakespeare, une jeunesse à ses rendez-vous? Elle se haït d’une politique imbécile. * * * * * --Eh quoi, songeait-elle, ne pouvais-je, au contraire, m’ingénier à les gêner dans leur parodie de l’amour, car c’en est bien la parodie: ils ne s’aiment ni l’un ni l’autre! Il voit en elle un jouet flatteur et quant à cette petite femme adultère, elle fait des niches à son mari... Je parierais que, libre, elle serait sage. Des sens, est-ce que seulement elle en a? Mais non. Depuis deux mois, je la dope... Frêle jument, et de mauvaise qualité, à chaque obstacle qu’ils rencontrent, mes conseils lui servent de cravache: faut-il, que je sois une bête? De mon propre feu, en m’y brûlant, je tire pour cette sotte les marrons. En voilà assez! Je veux, maintenant, travailler pour moi, au lieu de la préparer, misérablement, à mieux recevoir les caresses qu’elle me vole... * * * * * Elle resta en suspens. Où était la voleuse? Toute pensée commence l’acte. Qui volait? N’était-ce pas elle, madame Baïta, avec ses préparatifs de trahison? Poldi, qu’elle frôlait parfois de si près, n’avait-elle pas une confiance charmante dans son abandon?... * * * * * --Oui, continua-t-elle en elle-même... belle confiance, confiance en sa vieille amie! Cette invention de s’adresser à moi s’affirme déjà une insulte. Elle a confiance parce que je lui apparais sans danger: je lui montrerai le contraire. Poldi se méfierait si elle se jugeait mieux. Je suis plus belle que cette maigriotte: Albéric me l’a crié, pourquoi Ruppert serait-il plus aveugle?... Le difficile, c’est qu’il est loyal. Il peut m’arrêter aux premiers mots. Il faudra agir avec souplesse, lentement, les désunir d’abord... préparer leur rupture... Il faudrait... Elle recula devant sa propre pensée, avec stupeur. Où allait-elle? Cette femme, sans reproche depuis son enfance, rôdait maintenant en esprit autour d’une vilenie, y revenait, ne parvenait point à l’écarter, ne le cherchait pas, calculait ses chances, négociait avec ses scrupules. Que se passe-t-il dans les âmes basses humiliées pour que celles qui ont des vertus en descendent à ces débats? La nuit s’épuisait lentement: Emma, assise sur ses oreillers, les genoux au menton, les mains nouées aux genoux, tirait d’elle-même, peu à peu, en extirpait des ramassis de parties louches, inconnues, inutilisées jusqu’alors, des bandes de pensées suspectes, comme on voit des troupes d’apaches sortir des villes en émeute quand la police est aux abois. C’est ainsi qu’elle s’endormit. Toute cette harde d’instincts silencieux, elle l’entraîna dans son sommeil... * * * * * --Maman! René se dressait devant le lit, encore poussiéreux de la route, magnifique et sain, ses larges épaules droites, portant bien sa tête franche, pure sur le cou puissant, l’air d’une colonne. Sa bouche riait en même temps que ses yeux; ses cheveux noirs, plaqués comme une laque brillante, ses lèvres gaies, son nez épanoui, d’une jolie forme, évoquaient «son pauvre papa». Elle le revit comme un fantôme... Confiant, fidèle, il se penchait pour baiser son front... Elle eut peur de lui. Dans ses propres bras sans voile, elle enfouit son visage harassé, à la manière de ceux qui se savent changés et veulent s’épargner l’affront de ne plus être reconnus. XV Trois jours après l’arrivée de René, Poldi revint seule, à la nuit tombante, de chez Ruppert. La jeune femme marchait allègrement, dans l’ombre. Son amant, par un détour, lui avait fait escorte jusqu’à ce casino mauresque, dont la plate-forme termine la ville d’Hiver; elle le quitta sur un baiser, et redescendit vers la ville basse; elle comptait y retrouver Emma, à côté du Grand-Hôtel, au coin d’une petite place, trop exposée en hiver aux vents du bassin pour qu’on y risque une rencontre. La créole, en voiture fermée, devait attendre là son amie, vers six heures. Quand arriva Poldi, elle n’y était pas: Poldi pensa qu’elle n’y était plus et rit toute seule de son retard. Sans s’inquiéter, elle continua son chemin: --Cette sotte aurait pu m’attendre. Je la houspillerai en rentrant. * * * * * Le temps était sec et froid. De magnifiques étoiles espacées embellissaient le ciel. La ravissante adultère, dans son vison, avançait, le corps fouetté par cette promenade qui l’assainissait, après trois heures de lassitude moins sportives, derrière des rideaux indulgents. Son pas volontaire et hardi, voire garçonnier, résonnait sur le long boulevard. Elle y était seule avec son ombre... Tout à fait rassurée, convaincue que madame Baïta aurait trouvé à dire que sa camarade la suivait, Poldi jouissait d’une âme sans tourment dans un petit corps apaisé: elle se plaisait à elle-même comme elle plaisait à la vie. Elle atteignit une grille surmontée d’un mot lumineux: Etchéa. Il indique, dans une villa que rien ne distingue des autres, l’existence d’un traiteur à la mode. Avant le dîner ou après, on s’y retrouve autour d’un bar, dont les cocktails sont péremptoires. La comtesse avec ennui se cogna au comte, qui sortait de cette maison. Pour s’éviter une question de mari, elle lui demanda promptement ce qu’il faisait là et d’un ton presque soupçonneux. On sait cette méthode des femmes. --Évidemment, je ne préparais pas un sermon sur l’abstinence, répondit Malouin, en se dandinant comme un grèbe. Il étirait son long cou à la façon de ces oiseaux et contemplait Léopoldine d’une prunelle charbonneuse. Elle le trouva ridicule et se réjouit, _in petto_, de lui avoir joué, dans l’après-midi même, plusieurs tours de bonne façon. --Je vous paye un glass, déclara le grèbe d’une voix déférente. Vous me raconterez votre journée. Alertée par cette curiosité, Poldi l’inventoria d’un œil rapide. Son air gobe-mouches la rassura... Elle n’osa pourtant passer outre. Ils entrèrent dans le bar. Il n’y avait personne qu’un gramophone criard qui s’égosillait dans le vide. Le patron au téléphone prenait commande d’un pâté. --Vite, un rose! La comtesse a besoin d’un remontant, chuinta Malouin ne sachant pas aussi bien dire. Perché sur un tabouret, cependant qu’elle restait debout, désireuse d’en finir vite, il ricana: --Endroit discret, propre à l’amour... C’est tout à fait ce qu’il nous faut... Il se pencha bizarrement et, dans un murmure égrillard, proposa à sa femme de rentrer ensemble, et presto, à la villa: Il précisa qu’on n’y dînait jamais avant neuf heures et que, donc, ils auraient le temps de se mignoter tous les deux. Écœurée, elle lui souhaita un cocktail cyanhydrique; en même temps, dressée à l’endormir,--captive aimable,--elle lui sourit affablement. Ils burent les roses et s’en allèrent à petits pas. Malouin avait pris le bras de Poldi; dans l’air calme de la nuit, il débitait d’une voix mécanique des paroles maniaques et désireuses. En arrivant à la villa, l’épouse comprit le péril urgent: elle bondit dans l’escalier. --A tout à l’heure, cria-t-elle, je vais chez Emma. J’ai à lui parler. Nous nous reverrons au potage. Malouin, lâché, sourit comme on mâche un citron: --N’avez-vous pas eu le temps cet après-midi? Elle lui jeta, du premier, en disparaissant: --Non, nous étions chez le coiffeur. Le mari demeura pantois et furieux au milieu du vestibule, embarrassé de ses projets. Sonnerait-il une camériste? Ses ancêtres, les Grégange et les grands-parents poissonniers de la douairière, assistaient de leurs cadres à sa déconvenue. Derrière lui, la porte du billard claqua, sous le poing rude d’Albéric; le jeune garçon passa, bourru, sans prendre garde de s’excuser. --Bouscule-moi pendant que tu y es! glapit Malouin exaspéré. Qu’est-ce qui te prend? --Il me prend, hoqueta le puceau, que la vie me dégoûte. Madame Baïta est partie. --Comment, partie? --Oui, partie. Depuis trois heures qu’elle roule, elle doit être déjà en Espagne... Albéric disparut vers le jardin. Son aîné, ahuri, sur place, roulait maintenant des petits yeux en escarbille, avec des airs soudains de cocu: comment! la créole était partie et Poldi ne le savait pas! Grégange commençait d’y voir clair. Son visage méchant s’éclairait à fur et mesure. Enfin, et bien qu’il fût seul, il s’en alla traîtreusement sur la pointe des pieds, en sifflant entre ses dents comme une vipère attaquée qui se prépare à se défendre. * * * * * Bien qu’absente, madame Baïta fut du dîner. * * * * * --Qu’est-ce que c’est que cette femme? s’écria la douairière en dévorant des huîtres plates. On n’a pas l’idée d’être chez quelqu’un depuis quatre mois et de filer un jour sans crier gare comme une chatte qui déloge avec ses petits. Qu’est-ce que vous dites?... Elle me met dans de beaux draps. Je donne demain un dîner de seize couverts, mon Emma et son fils aux champs, s’il me manque quelqu’un, par ce temps de grippe, nous voilà treize... C’est inouï! J’inviterai Ruppert, mais c’est bien tard... --Laissez Ruppert, dit Lafourcade d’un air acerbe. Albéric mangera devant nous. Antoinette, émue du départ de son fiancé, prit la parole: --Moi, je dînerai dans ma chambre. --Nous sommes en plein drame, continua la vieille comtesse à tue-tête. Ma fille, vous le voyez, donne des signes de neurasthénie. Elle fuit la société, parce que cette extravagante a emmené son fils avec elle! Vous admettrez cependant que ce garçon n’a pas quitté Paris pour passer la Noël à Gavarnie! Mais oui, à Gavarnie: je ne vous l’ai pas dit, c’est là que sa mère l’a entraîné! Je faisais une réussite, elle se plante devant moi et m’apprend qu’elle se sentait souffrante. J’allais lui offrir de l’eau de noix, favorable aux vapeurs et autres migraines, mais point; Emma me déclare qu’elle veut essayer de la solitude. Une demi-heure après, ils étaient partis pour la montagne... Ce sont des fous. --René n’y est pour rien, dit Antoinette. Il a suivi sa mère, désolé... --Je l’espère, mon enfant, barrit madame de Grégange. Mais tu t’exposes, tu auras là une belle-mère bien excentrique! C’est une jongleuse, je le savais. Je la découvre vagabonde... Frédéric, est-ce qu’elle est sujette à des fugues? Lafourcade haussa les épaules. --Quand reviennent-ils? demanda Poldi. Elle s’efforçait de sembler en appétit et cachait son inquiétude sous des apparences tranquilles. Malouin parla d’une voix aimable. Profitant de ce qu’il se servait un blanc de dindon, il ne regardait point sa femme: --Qu’est-ce qu’elle vous a dit, chez le coiffeur? La menteuse se raidit pour ne pas hésiter: --Elle devait, comme moi, y rester à peu près deux heures. Elle a ressenti une fatigue et brusquement s’en est allée. Vous avez bien vu qu’en rentrant je courais prendre de ses nouvelles? Je m’étais attardée, mes cheveux coupés, à choisir deux ou trois sweaters. --Les truffes, cette année, ne valent pas grand’chose, répondit Malouin, d’un air absurde et distrait, en piquant le nez dans son assiette. Sa mère agacée lui cria qu’elle les trouvait, elle, excellentes: --Laissons les truffes, il ne s’agit pas de balivernes! Ce que vous me dites, Léopoldine, me confirme que madame Baïta est insensée. Vous étiez en effet sortie avec votre amie. Une heure après, elle est revenue seule et m’a annoncé son projet. Je crois vraiment qu’elle était souffrante, comme vous l’avez vue chez le coiffeur. Poldi respira: la douairière, sans le savoir, confirmait son jeu. S’il restait un battement dans l’horaire des alibis, Malouin ne paraissait point y prendre garde. A tout dire, la disparition de la créole semblait lui être indifférente. La petite coupable le jugea berné. Quant à la fuite d’Emma, elle crut en savoir la raison: Ruppert n’avait point manqué de lui raconter la tentative de Lafourcade, son désir soudain de mariage. Ensemble, ils s’en étaient divertis, avec la féroce narquoiserie de la jeunesse quand elle parle des aînés. A la dérobée, Léopoldine maintenant étudiait l’oncle Frédéric. Elle remarqua ses silences fermés, son attitude correcte d’homme chagrin, qui s’observe. Persuadée qu’elle tenait la clef de la fugue, rassurée sur les suites amadouées de l’incident, la frivole jeune femme ne pensa plus qu’aux moyens de rapatrier au plus vite la lâcheuse qui lui manquait. Lafourcade l’ayant fait fuir ne saurait la faire rentrer. Poldi, pour y réussir, se retourna vers Antoinette. --Ne te préoccupe pas. René sera là dans deux jours; je t’en parlerai, dit-elle à mi-voix, lui tendant une tasse de café. La jeune fille sourit sans répondre. Elle était triste et étonnée. La douairière continuait de s’exclamer parmi la respectueuse indifférence des siens. Chacun d’eux suivait ses pensées; Malouin, secret, parmi les images qu’il se créait en silence, se penchait sur les épaules parfumées de sa femme comme s’il y trouvait un charme nouveau... XVI C’était le lendemain de sa fuite: elle s’était arrêtée, la pauvre créole, devant des glaciers inconnus. Elle se rappelait un grand livre d’images naïves, son titre: _les Merveilles du monde_ sur la couverture rouge et or. On admirait dans ce volume, offert en prix d’excellence par le lycée de Jalassy, les chutes du Niagara, la baie de Rio-de-Janeiro, le mont Saint-Michel, le Vésuve, bien d’autres fameux paysages dont madame Baïta oubliait les noms, et, ceci,--maintenant sous ses yeux étonnés: le cirque de Gavarnie. Gavarnie?... Emma se demandait encore comment elle avait jeté tout d’un coup ce nom à madame de Grégange abasourdie, comment sa soif soudaine de fuir avait choisi la «merveille du monde» la plus prochaine. Et maintenant, elle était là. Pour combien de temps et à quoi bon? Environnée de neiges étincelantes, elle contemplait ses murailles de titans. Dans ce cul-de-sac gigantesque, il semblait qu’elle était venue se cogner, comme ces insectes, qui fuient peut-être quelque chose que nous ne savons pas, et qui se heurtent, dans leur panique, à des verrières effrayantes. Son fils au volant jusqu’à Pierrefitte,--première marche de la haute montagne, atteinte vers midi après une nuit à Pau,--ils avaient, en traîneau, par Saint-Sauveur, gagné l’hôtel isolé du Vignemale, et là, harassés, chacun dans son isolement anxieux, ils gîtaient... C’était la nuit de la Nativité. Le petit palace avait bourdonné du bal des quelques amateurs sportifs de l’hiver, cependant que dans la proche église du village, tissé de lourdes neiges, les montagnards presque espagnols se réchauffaient devant la crèche de leur Dieu. * * * * * Le cirque semblait petit, lui qui recule quand on s’avance. Il portait le vrai signe de la grandeur qui est de se dérober devant l’approche, de se feindre accessible, de rassurer pour qu’on pénètre. Ce trompe-l’œil est celui même des passions. Mais Emma ne voyait, ne remarquait rien: elle avait peur. Et non point peur de ces montagnes étrangères, mais de celle qui, aux premiers mots qui lui restaient à proférer, risquait de se dresser, si haute, si terriblement abrupte, entre son fils et elle. Elle avait si peur, que depuis vingt-quatre heures elle se taisait, dans une avalanche incessante de paroles futiles. Vaines!... René, pourtant, ne l’interrogeait point. Empli de surprise, mais de respect, il attendait l’explication. Madame Baïta jusqu’à sa déroute présente, avait su si bien le chérir, l’élever, lui donner d’elle une opinion de l’infaillible, qu’il ne naissait encore dans son esprit aucune idée insupportable. Il se sentait seulement en face d’une chose inconnue et conservait la certitude qu’elle serait simple, aussitôt qu’il plairait à sa mère de la lui dire. Cette bonne foi filiale, qui ressemblait à la foi, la créole, avec épouvante, la discernait. * * * * * Elle venait cependant d’abdiquer toute pensée contraire à la sagesse. C’est pourquoi elle était partie. * * * * * La vie fourmille de rappels à l’ordre. Qui ne le sait, qui a vécu?... Qu’était-ce, sinon un:--Halte-là!... que l’apparition de René, jeune, mais déjà un homme et sorti d’elle, devant le lit de madame Baïta, à Arcachon?--Après une nuit de débats et de mirages, elle avait cru sortir victorieuse de ses scrupules et disposée à vaincre, par surcroît, une rivale. On s’en souvient: elle était forte, prête au combat, déjà sûre d’elle, capable d’astuce, de trahisons; elle avait mis au point, dans le sommeil, laboratoire des projets, un plan de bataille à battre Poldi; elle se savait belle, elle aimait, elle voulait qu’on l’aime... et, tout à coup, dans son oreille,--comme le sauve-qui-peut des espérances louches qui la tentaient,--le mot juste, le mot fort, le vrai mot, le mot magique avait sonné... Elle l’entendait, elle ne cessait plus de l’entendre, il l’assiégeait:--Maman! maman! maman!... Il y avait quatre jours... Il y avait quatre jours que, cachée, enfouie dans ses bras nus, qui, peut-être, souffrirent la morsure de ses dents, défaillante mais reprise, honteuse mais sauvée, madame Baïta, d’un coup, avait compris: elle resterait la prisonnière de sa vie, l’otage de sa jeunesse renoncée, sans rémission possible, une honnête femme!... Elle le comprit si bien que lorsque, vers un fils, elle releva son visage, tout à l’heure obscur et tumultueux, il était redevenu celui de son passé, un visage maternel et de veuve,--un peu triste. La pauvre femme resta seule et s’habilla en se traînant. Il y avait quatre jours. Debout, les douleurs reprirent, un tel sentiment de lassitude--celui que laisse le heurt avec les démons--qu’il lui sembla se relever après des heures de maladie. Elle titubait et ses pieds purs croyaient s’enfoncer dans l’ouate. Quand, hier, elle avait crié à madame de Grégange son désir immédiat de chercher ailleurs, plus haut, vers l’altitude, une flagellation d’air violent, elle était sans doute sincère. Il fallait partir ou tomber. La douairière la crut folle, son fils la vit malade: ils s’en allèrent. * * * * * Mais maintenant? * * * * * Retourner vers Arcachon, vers Ruppert, c’est cela qu’il ne fallait plus. Fuir, fuir... Comment l’expliquer à René? Comment demander à cet innocent de payer pour elle, coupable? Elle cherchait dans une angoisse neuve, destinée à se briser à des obstacles incessants. Il semblait, aujourd’hui, depuis midi, que le jeune Baïta se forgeât des armes. Non qu’il comprît. Il y a dans certaines amours, celles d’un fils pour sa mère, d’un père pour sa fille, des aveuglements tutélaires. Mais il y a aussi, dans la nature humaine, un inconscient toujours armé et qui veille. René, sans consentir à le savoir, se préparait à un duel. Il croyait que sa mère, pour de vaines raisons, avait cessé de consentir à son mariage avec Antoinette de Grégange et qu’elle souffrait de le lui dire. Or, il aimait. Silencieux, l’un près de l’autre, se faisant l’aumône de regards tendres, ils se guettaient. Le courageux garçon imaginait aussi, par minutes fugitives, que madame Baïta n’osait lui apprendre le refus d’une famille adverse; il appelait alors à lui sa volonté. Par la fenêtre--René s’y collait, sans voir le cirque accablant, son aspect tragique et lunaire--il aperçut venir un facteur. Il descendit. Cet homme, dans sa boîte aplatie, apportait peut-être le destin! * * * * * Emma, délivrée, pensa plus librement, jusqu’à l’habileté: --Voyons, se dit-elle, use des droits que tu as acquis sur ton fils par vingt-trois années de dévouement et d’alarmes. Certes, tu les lui devais; il est pourtant ton créancier et il le sait, mieux que toi-même... Parle hardiment. Au besoin, évoque son père. Rappelle qu’il est là-bas, que ta place demeure auprès de sa tombe. Affirme que, pour jamais, tu y retourneras... Demande à ton enfant s’il peut consentir à ta solitude. Dis-lui que son mariage signifie te quitter... S’il te rétorque que tu semblais avoir décidé de vivre en France, dénie-le! Attaque, attaque avec courage... Annonce qu’il faut repartir: supplie-le. Il te cédera... Eh quoi, le sacrifice est-il si lourd? Que pèse une idylle de voyage dans la balance où tu vas jeter tous les sacrifices de ta vie? Il oubliera... En somme, vous aurez le même chagrin et le sien sera le moins lourd... Est-ce que ce n’est pas à ton fils que tu immoles un amour? Qu’il te le rende. Exige-le, sans le lui dire... * * * * * Elle se crut forte. René entra. Il tenait dans sa main une lettre ouverte. Sa mère vit sur son visage l’énergie heureuse d’une inquiétude disparue. Elle trembla: l’heure du duel allait sonner. Le jeune spadassin lui arracha l’épée sans combattre, avec une feinte étonnante, avant le premier froissement. Il bondit et, dans une fougue, l’embrassa: --Vois, cria-t-il, maman, vois: c’est une lettre d’Antoinette! Elle m’aime. Comme elle m’aime! Lis: elle demande si tu vas mieux. Elle est inquiète. Elle propose, au cas où l’altitude te reste utile, de venir ici avec sa mère. Elle se fait forte de l’entraîner et réclame une dépêche. Qu’ils sont gentils! * * * * * Il dansa dans la triste chambre de l’hôtel, avec une joie enfantine dont il s’environnait comme d’un bouclier. En même temps, et pour la première fois de sa vie, il craignait celle qui l’avait porté et, sous des apparences ouvertes, il l’observait avec fourbe. Elle le comprit. Elle ouvrit la bouche sans savoir ce qu’elle allait jeter, mais son enfant l’étreignit. Il venait de s’élancer vers elle et, de ses bras qu’elle sentait trembler, il l’entourait en lui parlant avec tumulte: --Je te dois tout. Tu as fait mon bonheur. Oui, puisque Antoinette est la nièce de Frédéric et puisque Frédéric ne m’aime que parce que, d’abord, il t’a respectée, comme son amie la plus chère. Je te dois tout! Oui, maman, tout. Embrasse-moi... Il la pétrissait tendrement avec la force nerveuse d’un jeune fauve. Tout à coup, il la sentit lourde et s’aperçut que, défaillante, elle sanglotait. Il la porta presque jusqu’à un fauteuil, comme son père l’aurait fait. Il couvrit ses mains de baisers: --Maman, maman, qu’est-ce que tu as? Vit-il, dans son désarroi, dans leur désordre, l’extraordinaire regard, la lueur fugitive et infinie, dont cette mère l’enveloppa? Elle avait posé sur ses durs cheveux noirs une main douce et tremblante et, de cette main, on eût dit qu’elle se ragrafait à l’avenir; enfin, elle put parler: --Je n’ai rien, dit-elle. J’étouffe un peu. Je suis lasse. Ce sont les misères de mon âge. Il vient une époque où il faut s’habituer à ne plus connaître la santé. Ne t’inquiète pas. Va, mon chéri, c’est passé. Écris à Antoinette que la montagne me brutalise et que nous rentrerons demain à Arcachon. René, à genoux, pencha comme un cadeau sa tête sur la jupe de sa mère et ils restèrent ainsi longtemps, sans parler, tandis que les rapides ténèbres de la montagne envahissaient l’humble fenêtre. XVII Les fiançailles d’Antoinette et de René furent annoncées officiellement quinze jours plus tard. Le jeune homme, comblé, repartit pour Paris où ses études l’attendaient. Sa mère aurait pu l’accompagner,--elle l’aurait dû,--la sagesse lui fit défaut. Elle s’était enfuie, mais sans revoir Ruppert. Elle le revit, son esclavage continua: ce n’est point vainement que l’Écriture penche vers la femme la forme souple du serpent. Elle lui enseigne, par cette allégorie, les lentes sinuosités, les nœuds, les rampements de l’Idée, son vrai démon. La tentation ne s’envole pas, elle se replie... Madame Baïta, pour se perdre plus avant au moment où elle semblait sauvée, commit l’erreur de replier son tardif amour, de l’assouplir, de l’anneler autour de son cœur dangereux, quand elle aurait dû l’égorger, et, parce qu’il est dans la nature humaine de doctriner ce qu’on désire, elle appuya sa faiblesse sur des raisons fallacieuses, excellentes comme toutes les mauvaises raisons. D’abord, premier trébuchement, elle se flatta d’être hors d’atteinte; et puis, grandissante folie, elle s’attarda dans la zone même du péril...--Tu trembles, carcasse, je te materai,--disait Henri IV sous les balles. C’est que le danger le servait. Emma, à l’instar de l’ambitieux, s’admonestait pour ne pas fuir; comme lui, elle préférait rester... Pourtant, depuis son retour auprès des amants, elle évitait d’être trop mêlée à leurs jeux. Eux-mêmes l’y conviaient moins, doucement rassurés par l’aveuglement de Malouin. Ignoraient-ils qu’aux mains de certains fourbes, mondains et policés, les péripéties se préparent, le drame s’embusque, cependant que nul n’y voit rien? * * * * * Tout se passait correctement dans la villa de la vieille madame de Grégange. Lafourcade, pour se distraire d’une déconvenue, à quoi la bienséance l’empêchait de faire allusion, allait maintenant à la pêche. Vers l’aube, il s’embarquait sur une barque sardinière et s’élançait vers l’Océan. Dix hommes à son bord, il sortait, environné de la flottille qui ravitaille les fabriques de Gujan-Mestras et d’Arès. Dans les passes sournoises, et parfois terribles, on le voyait, parmi son équipage, lutter contre les éléments. Souvent, de loin, sur un autre bateau, il saluait le duc Decazes, aussi bon marin que chasseur. Depuis quelques jours, cela n’arrivait plus: il apprit que le duc était à Paris. Malouin le lui confirma sur une question de son frère: --Qu’est-ce que tu faisais vers trois heures sur la commune de La Teste, demanda soudain Albéric. Je passais à cheval. Je t’ai vu, à pied, du côté du chenil de notre maître d’équipage. Tu parlais avec un piqueur. --Avec un piqueur? L’étrange idée! Je croyais que ces gens-là ne savaient que souffler du cor, dit majestueusement madame de Grégange. Albéric éclata de rire. Déjà soucieux de bonne tenue, il affectait maintenant devant Emma l’indifférence des blasés: --Souffler du cor, pouffa-t-il, ah bien oui! Les piqueurs savent lever le coude pour autre chose! Celui dont je parle a été remplacé il y a quelques mois pour intempérance. Depuis il pinte sans travailler. Tu le sais, Malouin? Je vous ai vus ensemble dans un café. Il continua à la ronde: --Oui, oui, un café de rouliers! Ils en sortaient, fort bons amis... La douairière, scandalisée, faillit avaler de travers: --Ah! çà! Malouin, murmura-t-elle,--cette fois sans voix, avec une désolation véritable,--est-ce que tu déclines tout à fait? Passe pour les bars! Mais voilà que tu vas t’exhiber avec le populaire dans une auberge de rouliers!... Son fils, l’air gêné, s’expliqua: --Je n’avais pas encore vu la nouvelle meute de l’équipage Decazes. Vous savez qu’elle est maintenant une sélection magnifique de bleus de Gascogne. Je voulais pouvoir en parler à leur maître quand il reviendra de Paris. * * * * * La raison n’était point valable puisque Malouin avait été vu, non point avec le piqueur en exercice, mais avec un autre, limogé. Nul n’y prit garde. Le mystérieux comte respira. --Soit! dit sa mère. J’admets les chiens, mais trinquer avec leur valet! Elle se rappela un mot de ses jardiniers et l’en foudroya: --Qu’avez-vous bu? Des champoreaux... Albéric, sans respect pour son frère aîné, renchérit: --Des bistouilles! Poldi, charmante, éclata de rire: --Qu’est-ce que c’est qu’un champoreau? et qu’une bistouille? --Cela ne vous concerne point, ma chère! jeta son mari l’air acerbe. Ce n’est pas un philtre d’amour! Il piquait vers elle, méchamment, des yeux en boutons de bottines et claquait des doigts l’air furieux. Elle s’esclaffa. Il fut exaspéré: --Vous riez comme une épileptique. Est-ce que je vous demande ce que vous faisiez pendant que j’étais à la Teste?... Leur oncle, maître d’équipage de la conversation, rompit les chiens. Il demanda: --Le duc est à Paris? --A Paris ou à Cannes sur son yacht, répondit Malouin d’un ton radouci. --En tout cas, il ne conduira pas lui-même les chasses ce mois-ci, dit Lafourcade. Je vais lui écrire pour lui demander de le remplacer. Cela m’amusera, qu’il me fasse l’honneur de me confier une fois ses fameux chiens. Malouin sourit bizarrement, cruellement. Sa mère venait de se lever. Elle s’appuyait avec gentillesse au bras de Poldi. Les suivant, il les écouta sans peine, car la douairière avait repris sa voix de fifre: --Décidément, ma chère enfant, je vous avais prévenue: votre pauvre mari n’est qu’un crétin. Mais je vous aime comme ma fille. --On verra bien, murmura Malouin. Dans sa bouche haineuse, il serra les dents et s’en alla. XVIII Le lendemain, Léopoldine, en amazone et bottée, monta vers neuf heures, à cheval. Elle entra, tranquille et seule, dans la forêt après avoir traversé la ville d’hiver, où guérissent les pulmoniques. La journée s’annonçait tiède sous un dôme délicat, nuancé du gris d’étain au vert tendre. De beaux nuages, l’air de voiliers, nageaient dans la lumière fluide. Les pieds de la monture foulèrent le sable et la solitude commença. La jeune femme s’y enfonçait sans la redouter. Cependant, qu’elle est profonde, vaste, immédiate sitôt les dernières maisons! * * * * * Solitude magnifique: elle ne cesse de vous escorter jusqu’aux confins des landes, vers Bayonne, le long des plages immenses, éternelle et toujours mouvantes, par-dessus les étangs survolés de mélancolie, peuplés soudain de canards sauvages, de tristes courlis, de pluviers, de tous les oiseaux migrateurs, lorsqu’ils descendent vers le sud. Parmi le jet muet de millions d’arbres, on n’entend rien que, parfois, la voix criarde de ces troupeaux du ciel, de ces nomades s’appelant dans les déserts atmosphériques, ou les abois méchants d’un chien qui joue au caporal autour d’une escouade de vaches lustrées. Il les harcèle, bon gradé, dans l’esclavage du devoir. De loin en loin s’avance un résinier sur ses sandales souples; un taureau, seul comme un dieu, surgit à l’angle d’un chemin, grattant le sol de son sabot étroit, ou encore une harka de dindons importants, plus stupides que des guerriers. Ils gloussent en étalant les chamarres de leur poitrine. Derrière eux, le silence déchiré se retisse. Plus rien. Les tardives tourterelles éclaboussent une minute la surface tranquille des bois; un renard, mais qu’on ne voit pas, observe à l’orée d’un chêne creux, aïeul insolite fourvoyé parmi les pins, vieux poète sans âge que les arbres nouveaux ne connaissent plus. Partout l’isolement se multiplie. N’allez point seul, sur votre cheval, dans ces méandres délaissés: vous y manqueriez de prudence; gardez de vous évanouir après une chute au milieu de cette bataille immobile et sans brancardiers; n’oubliez pas qu’à moins d’une heure d’Arcachon, il existe des thébaïdes où l’oubli dort pendant des jours. * * * * * Poldi, cependant, galopait. Elle montait une «ancienne», une vigoureuse Tarbaise qui semblait savoir le chemin; d’ailleurs, la cavalière ne s’égarait point. Elle piquait droit vers la Teste, par des sables sûrs, ayant soin d’apercevoir de loin les découverts de la campagne, tout en demeurant dans les abris forestiers. Elle aperçut le monument de Brémontier, la belle pierre rose élevée, par un miracle de bon goût, dans une clairière sans passant. On peut imaginer qu’elle y surnagerait, après un cataclysme. La jeune femme, bien éloignée de ce problème, ne vit que Ruppert l’attendant. Il était en selle sur un Syrien blanc, un entier à large encolure. Ce mâle fouettait sa croupe d’une queue chevelue. De ses prompts naseaux accueillant l’odeur chaude de la jument, il hennissait vers l’arrivante. Les bêtes frémirent, rapprochées, portant les amants bouche à bouche[1]. [1] Fameux groupe équestre, à tenter mon ami, l’héroïque sculpteur Kristesco. (Note de l’auteur.) Ils s’élancèrent dans la direction du Pyla. Quand les sentes devenaient trop sinueuses, entre les arbres rapprochés, madame de Grégange fonçait comme à la chasse. Ils arrivèrent, après vingt minutes de course, dans une étonnante vallée. * * * * * Personne. Pas une bâtisse visible et pourtant des chemins tracés d’après un plan initial. Envahis par l’herbe et les ronces, ils semblaient revenus à l’abandon. Il fallait écarter les branches, tendre devant soi, le bras, la cravache, défendre la tête de l’animal. C’était l’Éden, l’immense projet d’une ville nouvelle, délaissée. L’air, plus nerveux et moins balsamique que tout à l’heure, annonçait la proximité de la mer. De dos, apparurent les dunes, géantes qui, de front, à l’entrée des passes, ressemblent aux sahariennes des bords du Nil. En les creusant, si des armées d’esclaves captifs pouvaient, pendant des ans, mourir à ces travaux, on y retrouverait des peuples d’arbres momifiés, restés pareils à eux-mêmes, sous l’immense poussière dure des sables. Ils ne se changeront point en tourbe. Ils se conservent là, comme faisaient les Pharaons avant que viennent les voleurs. A elles seules, ces recouvreuses de forêts suffiraient à donner l’impression du désert si l’Éden ne s’en chargeait pas. Tandis qu’elles évoquent l’Afrique, il offre l’enchantement des solitudes où l’on chevauche à la rencontre des Peaux-Rouges. Mais, à deux pas, une colline franchie, foisonne le Pyla. Il y pousse des champignons en ciment armé, parmi les bastringues et les villas où l’on vend de l’épicerie. Grâce particulière à ce pays prestigieux: tout y est neuf ou n’y est point. Ouf: pas de ruines! On sent l’Amérique en face. Dans dix ans, elle y viendra faire le week-end, courre le renard, selon les vieilles règles, le dimanche matin. Ceux de New-York, ici, ceux de San-Francisco à Honolulu. Mais ici, un Éden, proche à se cacher, commencera hors de la ville. De nouvelles Poldi le sauront. * * * * * De front avec celle d’aujourd’hui, Ruppert filait maintenant au trot ramassé du Syrien. De temps en temps, il encourageait son amie d’un sourire. Mais pourquoi? Elle était heureuse de la chevauchée, n’eût-elle point été un prélude. En quelques minutes, après un crochet remontant qui les mit au pas, ils atteignirent une maison. Elle était petite et plate, presque invisible derrière de jeunes pins. L’écrivain la tenait depuis quinze jours d’un peintre originaire de Bordeaux, mais définitivement parti pour l’Espagne. Cet amoureux de Velasquez l’avait construite sans architecte, dans le but de s’y reposer. Elle était un pied-à-terre, formé de deux pièces, joliment meublées, d’un vestibule et d’une salle de bains. Appelé ailleurs par son démon, le peintre avait mis une annonce de vente. Ruppert, toujours à l’affût, avait acheté le jour même, en secret: les amants ressemblent à ces animaux pourchassés qui ont besoin de plusieurs gîtes. La porte pleine s’ouvrait, vers le sud-est, sur un large garde-feu. De ce côté encore, on pouvait regagner Arcachon--la place des Palmiers--en deux galops de dix minutes, coupés d’un quart d’heure de pas. En somme, dans son isolement précieux, ce rendez-vous restait choisi pour ramener en temps propice une infidèle à son mari. L’amant, montre et clef en main, le rappela à son amie: --Dix heures, Poldi. Nous repartirons vers onze heures vingt... Tu auras le temps de faire ta cure habituelle aux Abatilles, de t’y faire masser, comme tu le racontes en revenant de la promenade. Ils rirent d’un rire heureux et pénétrèrent dans la maison. Ils étaient bien seuls en effet... Il n’y avait rien autour de la bâtisse, rien, que, là-bas, le dos sinueux et massif des dunes, la vallée silencieuse, herbue, les pins, et là, tout près, à deux enjambées de la porte, quelque chose qui brillait près d’un buisson. Une pièce de monnaie? Un morceau de verre cassé? Non: un bouton de métal arraché par mégarde, tombé sans qu’on le vît, d’une veste de chasse... Le bouton d’un garde?... Non... plutôt d’un piqueur... D’un piqueur qui, sans doute, rôdant par là, avait perdu cet indice de son passage, sans le savoir. * * * * * Georges Ruppert et Poldi, quand ils ressortirent tranquillement à l’heure dite, avaient, dans leur plaisir de se cajoler encore, bien d’autres chats à fouetter que de remarquer ce bouton-là. XIX Cinq jours plus tard, Georges Ruppert invita ses amis à la chasse aux oiseaux de mer. Ils déferlent du Nord par vastes invasions. Plus pullulantes qu’aux étangs landais, leurs cohortes triangulaires, géométriques, traversent le ciel jusqu’en mars. Elles hivernent sur le bassin. Aux canards, se mêle le grèbe qui a des mœurs de sous-marin et dont la tête, à chaque plongée, fait périscope. Sauvages, ils ne sont point farouches au début de la saison froide et croient les barques débonnaires... Sitôt la première hécatombe, leur sagacité se réveille; apprenant à ne plus confondre les longs sardiniers, ennemis des poissons, avec les bateaux porteurs de fusils, on doit les approcher avec des ruses, parce qu’ils ont perdu l’innocence. Comment le faire, lorsqu’à bord mugit madame de Grégange? Le plus sage est d’y renoncer, mais tous les prétextes sont bons à retrouver une maîtresse. Poldi était enveloppée de sa famille: tous avaient accepté, pour tuer le temps. Seuls, Emma Baïta et Malouin cachaient des raisons plus obscures. Le vingt chevaux, en bois de teck, portait dans son ventre un drame en gestation. On ne l’eût point cru. La conversation restait quotidienne; de temps en temps, on essayait un coup de feu. --Manqué, clamait invariablement la douairière. Elle faisait de même quand un oiseau était touché, comme s’il l’eût été par maladresse, parce qu’il avait changé de place. On eût dit d’une mécanique: presser une gâchette obligeait la comtesse à jeter son cri. A la fin, on n’y prit plus garde. Vers quatre heures, Lafourcade, lassé des canards, annonça qu’il avait reçu l’invitation, sollicitée par lui, à mener en chasse l’équipage Decazes. Il dit: --Je le sortirai demain. --Je m’excuse d’avance, mon oncle, répondit Poldi hardiment. Madame Baïta et moi nous devons aller à Bordeaux. Elle fournit une raison plausible, cependant qu’Emma, coincée, opinait affirmativement du chef sous l’œil solliciteur de Ruppert. Lafourcade sans broncher se tourna vers lui: --Nous nous passerons donc de ces dames, cher ami, lui dit-il d’une voix candide. Ruppert, prit de court, s’inclina. Poldi sourit; elle le savait ingénieux. Malouin regardait la mer. Albéric, empli de rancune dissimulée, imagina que les deux femmes étaient de mèche, sans qu’aucun tiers y fût pour rien. On passait devant l’île aux Oiseaux. Il cria: --Lesbos! Lesbos! Il rougissait maintenant jusqu’à l’extrémité des oreilles, épouvanté de sa hardiesse, croyant avoir déchaîné un scandale. Mais point, il n’y eut qu’un silence indifférent. La barque dansait sur les lames courtes et rageuses. --Pour moi, j’ai assez de vos chasses, éclata soudain la douairière. Parlez-moi de courre un chevreuil, c’est une fine bête, ou un cerf. Il est gêné par ses bois, dans les taillis, mais à la fin, il en découd! Et puis d’autres cerfs de rencontre viennent mêler les sentiments et ainsi on juge des chiens. Je ne déteste pas non plus le lièvre, bien qu’il oblige la meute à piquer le nez vers la terre, ce qui l’empêche de haut crier! Mais vos renards?... Ils ne sont pas plus des animaux de vénerie que les Anglais ne sont veneurs. J’ai vu ces messieurs à Pau! Pourvu qu’ils soient assis sur un cheval et s’élancent vers des barrières, on les contente de renards! Elle rit largement: --... Pourquoi pas, aussi bien, de poules? --Eh! eh! dit soudain Malouin d’un air absurde. Chasser la poule, ma mère! On pourrait s’offrir un bel hallali. --Garde tes gaillardises, mon garçon, cria la vieille dame scandalisée. Elle se dressa: --Manqué! Ruppert, sans les écouter, venait d’abattre un goéland. La conversation se dispersa, cependant qu’on repêchait le voilier et qu’on touchait à l’estacade. * * * * * Le surlendemain, à l’heure dite, Lafourcade--habit rouge, culotte blanche, bottes à revers,--accompagné de Malouin de Grégange dans la même tenue, et d’Albéric,--dispensé, vu son jeune âge, du protocole vestimentaire,--arriva en automobile au rendez-vous de chasse. C’était sur la route de Cazeaux, au kilomètre quatre. Dès la Teste, ils entendirent la fanfare de l’équipage, annonçant l’arrivée des piqueurs. En d’autres voitures, se hâtaient quelques invités, dont plusieurs dames. Sous le chapeau haut de forme et cravache en main, Malouin, silencieusement admira ces belles déesses énergiques. De convenables chevaux de louage attendaient, mêlés à d’autres de meilleur choix, montés par leurs propriétaires. Ruppert, présent sur son éclatant syrien, salua Frédéric et ses neveux. L’aîné sourit. Trente chiens blancs tachés de noir dansaient sur place. Avec leurs longues oreilles pendantes, leurs faces neurasthéniques, leur découpure svelte mais en force, ils ressemblaient à une escouade de soldats anglais. --On devrait leur jouer Tipperary en fanfare, dit Malouin en plissant le nez, ou encore leur promettre qu’ils seront revenus pour le thé. Trouvez pas, Ruppert, qu’ils ont l’air de vieux gentlemen? Comment pensez-vous qu’ils se conduiraient s’ils assistaient à un scandale? Ruppert, éberlué, le regarda: on n’était pas extravagant à ce point-là. M. de Grégange continua, l’œil agité: --Si nous les lancions sur une biche? Imaginez qu’ils la trouvent amoureuse, en train d’accueillir son chevreuil! Quel tableau, croyez-vous, quel tableau! Il riait en sautant convulsivement sur sa selle, comme un singe devenu fou. Ruppert eut envie de prévenir son oncle et de quérir un infirmier. Soudain, l’accès se calma et Malouin parla posément: --Après tout, je me trompe. Ces chiens sont peut-être égrillards. Ils n’ont point que du sang britannique et l’un d’eux s’appelle d’Artagnan. Il se tourna vers une amazone et la salua avec grâce: --Bonjour, madame Ralourdin. Elle était une Bordelaise de vieille souche, connue pour son anglomanie. Énorme et tassée, elle ressemblait à une brioche. Malouin l’entreprit, d’un air docte: --J’expliquais à Ruppert les origines de cette meute, fabriquée à la perfection. Ses animaux descendent de fox hounds et de bleus de Gascogne. Heureux mélange. Il existe dans les meilleures familles bordelaises des coupages de ce genre-là, depuis qu’en 1142, Éléonore de Guyenne épousa Henri d’Angleterre. Trois cents ans et plus de domination étrangère, voilà qui mêle les vertus. Bordeaux, en 1928, ne peut qu’approuver les sangs mêlés des chiens de l’équipage Decazes. Voilà des bêtes réussies! Il se tut en hochant la tête avec gravité à la façon d’un poulet qui cherche du grain et poussa son cheval de quelques mètres. La grosse amazone, effrayée, regarda Ruppert. --Il n’est pas dangereux, chère amie, dit l’écrivain, sur un ton gai de confidence. Cependant, on ne peut le nier, son détraquement fait des progrès. Ils riaient. Lafourcade s’approcha d’eux. Il ne comprenait pas--et pour cause--la présence à son rendez-vous d’inconnus, et patibulaires. D’où sortaient cette dizaine de cavaliers, coiffés de casquettes d’entraîneurs? Ils portaient des chandails comme autrefois les hommes d’armes des cottes de maille; leurs jambes s’adornaient de leggins. Ce groupe, à quelques pas des invités dans leur belle tenue rigoureuse, jurait comme eût fait un haricot de mouton refroidi sur une table lourde d’argenterie plate. Frédéric haussa les épaules de mécontentement: --Qu’est-ce que c’est que ces voyeurs et d’où sortent-ils? --Ils sortent de chez eux, mon oncle, répondit Malouin susurrant. La lande et la forêt de la belle France sont à tout le monde... Le colonial, habitué aux hiérarchies, tourna le dos avec humeur. Il héla le piqueur qui jetait les derniers appels. --Qui appelez-vous? dit-il. Partons. Tous mes amis sont arrivés. Il questionna sur les importuns. Le piqueur lui apprit qu’ils étaient, probablement, des gens du prochain champ de courses. --Ont-ils accoutumé de venir? --Non, monsieur le comte. --Je ne suis pas comte, moi, grogna Frédéric. Je suis un bourgeois démodé. Ce rendez-vous, avec une escorte de chienlits, m’insupporte... Pourquoi les avoir prévenus?... Il haussa les épaules: --Dites-moi la longueur du drag? --Environ six kilomètres, monsieur, dit respectueusement le piqueur. J’ai traîné le bouchon vers midi sur un parcours semé d’obstacles. La litière était bonne et sentait fortement le gibier. A huit kilomètres, dès qu’il entendra le bien-aller et que nous serons en vue, mon second lâchera le renard. Il a été pris à Biscarosse. Il nous entraînera dans cette direction, et d’autant plus sûrement qu’il aura le vent derrière. Ruppert et Malouin entendaient. Ils sourirent. Ruppert, cela se conçoit: le drag,--la chasse feinte sur le relent d’un bouchon de paille humecté par l’animal et relevé d’anis,--s’annonçait déjà de deux lieues; l’animal, ensuite, lâché, courant vers les lointains de la lande, tiendrait encore un long parcours. On le prendrait aux environs de Sanguinet, et, en tout cas, à quinze ou seize kilomètres d’Arcachon. Ruppert, enchanté, se proposa de s’esbigner au premier carrefour et de galoper vers Poldi. Il expliquerait le lendemain que son cheval avait boité. Il souriait avec raison... Mais Malouin? * * * * * L’escadron de chasse s’élança derrière les chiens. Ils criaient déjà vers les pins aux sons de la marche de vénerie. Les invités disparurent suivis des cavaliers dont la présence avait agacé Lafourcade. Il n’y eut plus sur la longue route que la lisière de la forêt. XX --Où es-tu, dit Poldi, gaiement, dans l’ombre. Je ne vois plus clair. Attends, j’ouvre la fenêtre. Elle se retourna. Sur la porte, Emma Baïta hésitait. Derrière elle, les pins sans nombre se multipliaient à l’infini. On entendait la voix ample, monotone, d’un vent souple parmi les arbres. --Allons, entre, répéta la jeune femme, d’un ton de commandement affectueux. L’autre se décida. Quand elle fut au milieu de la maison, inconnue d’elle, mais où elle savait que leurs caresses s’épanouissaient, elle eut comme une révolte, un vertige. Au hasard, à tâtons, elle s’appuya contre un meuble: c’était un lit. Elle s’en recula brusquement. De nouveau, elle eut l’idée violente de s’en aller. Quelque chose de plus impérieux qu’à l’ordinaire, une espèce de conseil--d’où venu?--criait dans son esprit, dans sa chair:--N’avance plus d’un pas. Retourne-toi, la porte est ouverte. Va-t’en.-- * * * * * La fenêtre, maintenant, laissait pénétrer la lumière. Emma vit l’endroit même de leurs amours. C’était la première fois: jamais, chez Ruppert, elle n’avait dépassé le salon. Poldi, l’air d’une jeune faune en robe de sport, plantée sur ses jambes solides et graciles, l’attirait du geste et de la voix: --Crois-tu qu’on est bien? Regarde. On viendrait ici pour le plaisir, et même seule, sans y avoir un rendez-vous. --Ce serait plus sage ainsi, répondit la créole. La petite comtesse la houspilla gentiment: --Hou là! tu ne vas pas faire la renchérie? * * * * * Léopoldine affectait de plus en plus des airs à la mode, le genre col mou. Cette désinvolture, qui pouvait amuser, lui seyait mal. Sa légèreté de conduite, d’attitude, venait de Malouin. On sait maintenant que bien des femmes sont adultères parce qu’elles épousent des cocus. Il en est de tragiques et de ridicules, mais, en fait, ils sont une race, une espèce particulière qui incite à la trahison. Ils la sécrètent... On pourrait dire de beaucoup de maris, qu’ils sont les pourvoyeurs des amants. La coupable madame de Grégange, mieux lotie que d’un demi-fou, eût été sans doute bonne épouse, et fidèle, cela s’entend. Emma Baïta le pensait. En dépit de ses batailles intérieures, elle n’avait jamais pu s’empêcher de plaindre son amie, même quand, dans un déséquilibre de passage, elle l’avait enseignée, même quand, plus tard, elle avait médité de la trahir. Toujours elle avait vu, derrière la frivole, une dévoyée par désillusion conjugale. Mais pour Léopoldine en prison, ce n’était point tout que sortir avec une fausse clef: il fallait rentrer pour l’appel. Car, sinon rentrer, où aller? C’est là que le difficile commence. * * * * * Mademoiselle Demolin, avant d’être comtesse, avait reçu l’éducation sévère et notariée de ses parents. Elle les savait durs, hostiles au divorce, et moins par religion que par orgueil traditionnel. Ceux-là fermeraient leur porte à une épouse en rupture de bans.--Ne pas espérer les pardons: cela s’inscrivait sur leur vie, comme dans leurs propriétés:--Défense d’entrer, pièges à loups.--Ils étaient de ces cœurs, qu’on connaît, hérissés de tessons de bouteille. Quiconque s’y appuie, s’y déchire. Quant aux Grégange, quel que fût leur jugement intime sur Malouin, ils étaient gens--douairière en tête--à exécuter l’adultère... Poldi ne pouvait l’ignorer. Il n’y a pas si longtemps, vers 188..., on vit dans une noble famille--famille parente des Grégange--une coupable obligée de s’accuser publiquement, à la chapelle, et d’y implorer à genoux son pardon, devant les domestiques réunis. Indispensable à obtenir en l’occurrence pour éviter la misère, sa grâce ne lui fut accordée qu’au prix de longues pénitences et d’un rasement de cheveux. On croit rêver, mais c’est ainsi, et sous la Troisième République: les couvents savent les jeunes filles, un jour trop aimantes, que leurs parents ont convaincu de se cloîtrer. Sans clôture,--cela se rapporte aux Demolin--il existe, aujourd’hui même, une demoiselle d’excellente maison qu’un fils de métayer séduisit. Le garçon était rude, mais sain, non sans esprit et même honnête. L’amour les avait réduits là. Les riches parents accordèrent bien le mariage,--il le fallait,--mais donner la dot, que non pas! Aider le gendre à se polir, encore moins! Ils mirent leur fille hors du château et la courbèrent, comme une serve, au travail de ses propres champs. Elle vit, en 1928, en métayère, sur la terre de ses ancêtres. Déchue pour avoir aimé l’inférieur, elle laboure, elle trait les bêtes; ses petits voient de loin les pelouses fleuries de la maison de leur grand-père. Défense est faite d’approcher. Quand le vieil homme passe à cheval, il les ignore comme leur mère. Elle est devenue de ses gens et, cependant, elle est sa fille! Cela dure depuis neuf ans... Pourquoi les deux coupables du péché ne sont-ils point partis leur faute commise?--Pourquoi? Parce qu’ils ne le pouvaient pas! On mit à leur mariage la condition qu’ils resteraient; le notaire de la famille indiqua qu’il s’agissait d’une punition et d’un exemple. Leur temps fait--comme dans les bagnes--ils auront droit à l’héritage. Le père est un honnête homme, un homme de bien: incapable de voler à sa fille la fortune de ses parents, en attendant qu’elle y ait droit, il la châtie. La mère le supporte en silence. Et le notaire--celui qui porta la sentence et l’approuva--c’est maître Demolin lui-même, le propre père de Poldi. Voilà l’étau, voilà les deux familles. L’une est grave, bourgeoise, dogmatique, l’autre, d’apparences frivoles, très vieille France et l’air facile. Tout compte fait, elles se ressemblent. On en arrive à penser que la jeune madame de Grégange en osant berner Malouin mérite un brevet de bravoure. Ces choses-là n’arrivent plus? Est-ce qu’on n’assomme plus les galants, et avec l’aide des serviteurs, la nuit, dans les bonnes maisons de province? * * * * * Léopoldine de Grégange savait tout cela, elle le savait. Certes, elle ne risquait ni le couvent, ni le pardon à la chapelle, ni l’exil dans la métairie, mais le mépris, mais le renvoi, mais la vie démolie des divorcées, qu’un arrêt contre elles a flétri. Excommuniées par leur Dieu et par leurs proches, moins pitoyables, que deviennent-elles? Nos fautes portent leurs châtiments, comme nos corps portent leurs ombres. Poldi riait. Son rire quelquefois sonnait faux: elle-même ne le savait plus. La folie torve de Malouin avait fait d’elle une inconsciente. Il lui restait, surprise,--prise,--d’épouser Ruppert? Il n’eût point manqué de le lui proposer, en galant homme, mais que deviennent-ils, ces ménages forcés, ces mariages obligatoires? Chacun ricane d’en avoir lu le faire-part dans la _Gazette des Tribunaux_! Sales fiançailles qu’un flagrant délit: mieux vaudrait, tout de suite, se quitter. * * * * * --Regarde, chérie, dit Léopoldine. Elle prit son amie par la main. La maison du peintre se composait d’une petite antichambre dallée, et, tout de suite, d’une vaste pièce, dont un lit tenait le milieu. Sur les murailles en crépi rose, on voyait un nu de Céria, une femme allongée, aux formes abondantes, étalant un dos magnifique. La peinture même, sa matière, bien que fuyant l’empâtement, était sensuelle. Rien d’autre, que cette toile dans un cadre ancien, et des rideaux de soie, d’un noir brillant. Sur le lit, couvrant les draps d’une toile plus douce d’être usée, et apportés là par Ruppert, s’étendait une vaste fourrure de lièvre blond et une autre de petit gris. Une table-plateau supportait un vase persan que des roses, cueillies la veille, survolaient de taches éclatantes. Un subtil arôme à base de sental luttait contre la senteur des pins. Emma Baïta vit ce tableau, ce lit, ces fleurs, ces fourrures, huma ce parfum. Il semblait venir d’un pyjama d’homme, négligemment jeté près des deux oreillers et dont on discernait, à son froissement léger, que, déjà, il avait servi. Il y avait encore des babouches arabes, ornées de fils d’or, un flacon de vin de Xérès. Et il y avait, de façon diffuse, dans toute la chambre, ce je ne sais quoi d’alarmant, fait de chaleur douce et de lassitude, qui révèle la visitation récente de l’amour. La créole pâlissante alla vers la fenêtre respirer l’odeur des forêts. * * * * * Après une minute--le temps de recomposer son visage--elle se retourna. On entendit sonner deux heures. C’était à une horloge basque, le seul meuble de l’antichambre. --La chasse s’envole, dit Poldi, narquoise. Je les vois d’ici... Ouah! ouah! ouah! ouah!... Ça, c’est les chiens! Dans quelques secondes, notre Georges va faire un crochet. Dans trente minutes, il est ici. --Eh bien, je vais vous laisser, répondit madame Baïta. Elle fit un pas vers la porte. --Où vas-tu? cria Léopoldine. Dans les grands bois? Tu vas t’y égarer. Tu n’as pas tout vu, il y a un single à ton usage. --Un single? --Eh bien, oui: un single. D’où sors-tu? Un single, quoi: un compartiment d’une place, comme dans les wagons-lits, un compartiment pour dame seule. Elle la tira, toute riante, vers la seconde pièce de la maison. Ce n’était pas un single, non plus qu’une cabine de bateau: c’était quelque chose comme une cellule--avec en moins les barreaux--une pièce nue, crépie de blanc; sur les murs, rien, sinon deux estampes japonaises; le peintre les avait laissées là, en s’en allant, chiffrées d’un bon prix dans l’inventaire. Sauf le détail--qu’il fallait regarder de près--elles apparaissaient, d’abord, comme deux tâches chatoyantes, deux honnêtes décorations. Une bibliothèque sans porte, faite de casiers, portait des livres à foison. Au milieu, sur le tapis, s’étalait le manuscrit incomplet du dernier roman de Ruppert. Le coquet l’avait apporté depuis quelques jours pour le faire connaître à Poldi. Enfin, un divan permettait de lire allongé. Il fallait, pour entrer dans la pièce, monter deux marches: au-dessous d’elle, se trouvait un petit cellier. --C’est sage, hein! dit Poldi. Tu as des livres, le dernier de Georges, des cigarettes: tu seras là comme un amour. --Est-ce que tu es folle! s’écria Emma sursautant. Poldi la regarda: --Pourquoi? demanda-t-elle, simplement. XXI Mais oui: pourquoi? * * * * * La réponse vraie, celle que madame Baïta pouvait crier avec emportement, dans la logique de son secret, le:--Alors, tu crois que je vais rester là, séparée de vous par une cloison!...--cette réponse, qui disait tout, elle n’ouvrit même pas la bouche pour la faire. C’était la réplique impossible. Sitôt lancée, Emma aurait donné sa vie pour la rattraper. Restait l’autre, la réponse banale, le bêta, le pompier: --Ce n’est pas ma place! Et, à cette réponse-là, si Poldi avait éclaté de rire, d’un rire franc, d’un rire signifiant:--Tu me la bailles belle!--madame Baïta, elle le sentit bien, fût restée quinaude: --Pas ta place? Pourquoi, pas ta place? Ah! çà, est-ce que depuis trois mois, et plus, tu ne conduis pas ton amie à l’amour? Est-ce que tu ne l’as pas conseillée, modifiée, parfumée? Est-ce que, dans la forêt--rappelle-toi ton aveu, ma chère!--tu n’as pas vu, et donc épié, ses façons de donner sa bouche? Est-ce que tu ne l’as pas aidée gracieusement, sensuellement, à choisir, au départ, ses dessous les plus indulgents? Pas ta place! Que te voilà prude, soudain!... Vous aimez assez qu’on vous raconte, cependant, madame Baïta.--Un soir--comment, tu ne t’en souviens pas?--la petite comtesse s’est assise comme une chatte sur le bord de ton propre lit. Étourdiment ne t’a-t-elle point jeté un mot de son bonheur sous les caresses de Ruppert? Tu n’as pas cloîtré tes oreilles, que je sache, mais bien ouvertes à ce poison. Tu as insisté, longuement, patiemment, pour mieux savoir, pour l’évoquer, peut-être, lui?... Ta voix était blanche et sinueuse, tes yeux baissés pour leur défendre de trahir; tu tenais la main de Poldi, tu l’écoutais comme on aspire ce bambou--tu sais--dont l’ivresse est perfide... et à la fin--il était tard, très tard--avec quel emportement louche, quelle frénésie bizarre, quels déchirements, quelle chaleur refoulée, quelle haine, mais presque amoureuse, tu as pris dans tes bras la maîtresse de Ruppert, alors qu’elle se courbait pour prendre congé, pour embrasser ton front gentiment, avant de partir... A quoi t’invite-t-on? A rien! A lire un livre intéressant, à fumer quelques cigarettes... Eh bien quoi: est-ce que, dans les appartements des villes, dans les hôtels, tous les hommes, et toutes les femmes--les plus prudes, chère confidente--ne savent pas, implicitement, que derrière une cloison mince peut s’enflammer un couple ami?... Pas ta place, chère Baïta? Garde-toi surtout de le dire! Et, en effet, elle ne le disait pas. Elle se taisait, cependant que la petite Grégange, emplie de soucis pour sa bonne amie, s’inquiétait, en excellente maîtresse de maison, de bien lui préparer son single, de ne pas la laisser errer dans la forêt, y prendre froid, s’y ennuyer, tandis que Ruppert serait là. * * * * * Les pinèdes, les clairières, la lande, de chaque côté des cavaliers, se développaient comme un film. Derrière les chiens, criant pour leur plaisir,--ils sentaient bien, ces vétérans, que ce n’était qu’un drag, que le renard n’était point lâché--les invités de Lafourcade galopaient périlleusement, croyant, eux, poursuivre la bête. Une amazone, dépassée par un maladroit, tomba, mais heureusement, d’un cheval effrayé. Aidée d’Albéric, elle se remit en selle et reprit sa place avec cran. Le piqueur n’arrêtait plus ses bien-aller, sauf quand on sautait les obstacles. Étonné de ne plus le voir, Frédéric soudain s’enquit de Ruppert. --Il y a longtemps qu’il a été se coucher, mon oncle, répondit Malouin au galop. * * * * * Le drag continua sous le ciel d’hiver. De temps en temps, de larges gouttes d’eau, espacées, semblaient un prélude à la pluie. * * * * * --Tiens, vois, dit Poldi, dans un quart d’heure, il va saucer. Crois-tu que je vais laisser mon oiseau des îles prendre une grippe sous le déluge? Je ne penserai plus qu’à toi, ma Baïta. --Je resterai donc pour que tu n’y penses pas, répondit la créole sans sourire. Léopoldine, penchée vers une cheminée, celle de la petite pièce en crépi blanc, se préoccupait d’y mettre le feu. --Zut, dit-elle, comme elle avait accoutumé, pas assez de bois... Non, non, je te veux au chaud... Je vais prendre deux bûches au cellier. Elle sortit prestement avec des façons singées de soubrette. Madame Baïta resta seule et regarda vers la forêt. Elle était silencieuse et recueillie sous une averse menaçante. Évidemment, on ne pouvait s’y risquer. La voiture à sable[2] qui les avait amenées,--le Chinois sûr et discret de Ruppert la gardait à trois cents mètres cachée sous les arbres,--ne comportait point de capote. D’ailleurs, à cause même du serviteur, Emma ne pouvait décemment s’y réfugier, y attendre en sa compagnie. Elle se sentit prise. Elle n’avait plus en effet qu’à se réfugier dans la bibliothèque. Mais les deux heures qu’elle y passerait! Quelle punition honteuse de ses faiblesses! Jurant qu’elles finiraient, la malheureuse articula vraiment, tout haut, pour elle-même: [2] Ces voitures, bien connues à Arcachon, ont deux roues plus larges que les autres voitures, de telle sorte que leur surface roulante ne s’enfonce pas dans le sable. (_Note de l’auteur._) --Demain, cette histoire-là sera finie! Elle ne savait pas si bien dire. * * * * * Poldi revenait, sans les bûches. --Impossible de trouver la clef. Je la croyais bien à un clou, elle n’y est pas. Dis donc, il doit y avoir une bête dans le cellier, une couleuvre, un hérisson, je ne sais pas. J’ai entendu remuer, il me semble, pendant que j’essayais d’ouvrir. Georges, tout à l’heure, ira chercher le bois. Madame Baïta prit les mains de madame de Grégange: --Je te prie, Poldi, je te demande de m’éviter de voir Ruppert. Qu’il n’entre même pas me saluer! Si tu peux éviter qu’il sache que je suis là, évite-le. A tes yeux, ma présence est logique, sans importance. Aux miens aussi. Il me gêne tout de même qu’un homme... Elle ajouta, pour bien mâcher son amertume: --A mon âge! --Bien, dit Léopoldine, en caressant ses cheveux. Elle la câlina tout d’un coup, avec une tendresse gentille, comprenant peut-être, pour la première fois--sans aller vers la vérité dont elle demeurait à cent lieues--que son amie, pour lui complaire s’exposait à de tristes choses; elle parla d’une voix sérieuse et touchante qui n’était plus dans sa manière: --Je t’aime bien. Ne me juge pas. Si tu savais toutes mes excuses. Sans toi, j’aurais dû renoncer à mon petit bonheur de passage. Pourtant, je ne suis pas heureuse. J’ai toujours peur. Malouin est si méchant; il est dangereux, et tous les autres sont si durs! Madame Baïta sentit ses rancunes s’apaiser; à son tour, elle caressa sur son épaule le visage charmant de Poldi. Elle lui était tout d’un coup reconnaissante de l’aider à se juger moins sévèrement, de lui rappeler que son œuvre n’était point si mauvaise et qu’elle était en résumé secourable à une pauvre enfant. Par la fenêtre, elles virent le cheval de Ruppert au grand trot sur le garde-feu. La créole, brusquement, attira Poldi plus près encore, la baisa sur la joue, à l’angle de la bouche et rentra, muette, dans son single. XXII Elle entendait leurs voix, leurs silences, elle les devinait. Une souffrance nouvelle, plus aiguë que toutes les autres la prostrait, incapable d’un mouvement, d’une volonté, d’un geste pour ouvrir un livre, pour allumer la cigarette que ses lèvres serrées écrasaient: honte triste, remords sans noblesse, comme d’un crime envers elle-même et, par-dessus tout, lassitude de mercenaire; cela pesait sur ses pensées, les étouffait, accablait son corps inerte. Elle mourait de jalousie, mais d’une jalousie paralysée, inapte au sursaut, au désir de nuire, d’une jalousie inutile, déchue. Elle la discernait mal, comme ces durs malades ignorants qui disent:--C’est la fatigue!--quand ils suintent de paludisme ou qu’un ulcère les dévore. Il semblait qu’elle était née pour en arriver à s’échouer là, sur ce divan inconnu, sous ces estampes abominables et, en même temps, dans une prescience, elle attendait, sans savoir quoi, pareille à une bête enfermée dans un wagon et qui sent qu’immobile le wagon se meut et l’emporte, et qui a peur. Elle avait si peur maintenant, qu’elle se leva. Peur de quoi? Peur de l’avertissement qui sonnait tout d’un coup dans son esprit: --Quelque chose va t’advenir. Inutile de t’en défendre. Cela existe déjà dans ton destin, mais tu ne le sais pas encore et tout à l’heure seulement, tu le sauras! * * * * * Pour calmer sa panique, elle écouta vers la cloison. Elle perçut qu’ils vivaient tranquilles et s’ingéniaient à être heureux. Sans discerner les mots, elle sût que Ruppert était gai: Poldi riait. Elle devina qu’ils parlaient bas à cause d’elle et que leur joie, en son absence, aurait piaffé dans les deux pièces. Le soleil encore haut avait écarté les nuages; il commençait à décliner derrière les pins et les dorait d’un reflet rouge. Brusquement, elle ouvrit la fenêtre, elle étouffait! Elle vit un homme, derrière les arbres, à quelques pas de la maison. Dans une acuité transcendante, son ouïe perçut au lointain une fanfare de chasseurs, son odorat, soudain plus averti, discerna une odeur bizarre, un fauve relent au-dessous d’elle, dans le cellier. L’homme feignit de s’éloigner. La créole referma la fenêtre et resta immobile. Derechef, elle entendit l’appel de chasse. Puisqu’il pouvait traverser la vitre, c’est donc qu’il s’était rapproché. L’homme, revenu le long du garde-feu, semblait, lui aussi, le comprendre. Il se cachait. Emma, préparée à tout craindre, fut traversée d’un tremblement. * * * * * Elle se plaqua contre la porte qui donnait accès à la pièce voisine. Maintenant, on ne parlait plus, aucun rire... Frissonnante et blêmie--mais fût-ce seulement de peur?--elle écouta encore et puis, cependant, elle frappa... Après quelques secondes, elle le fit de nouveau: elle appela: --Poldi! Sûre d’avoir été entendue, sinon comprise, elle retourna vers la fenêtre et la rouvrit: la fanfare, sans cesse agrandie, entra comme un vol de guêpes géantes et se cogna aux quatre murs. * * * * * --C’est un piège et certain, dit Ruppert. Aux premiers mots de la créole, il avait bondi jusqu’au cellier, dans son désordre. En le voyant surgir, l’homme du garde-feu s’était enfoncé sous les pins. Ruppert ne s’y trompa point: du fond du cellier--qu’il ne pouvait ouvrir, la clef disparue--venait bien l’odeur du renard; on distinguait derrière le bois amoncelé le corps onduleux de la bête. Quelqu’un l’avait enfermé là. Poldi, désaveuglée, jeta, d’un cri, l’histoire racontée par Albéric, la rencontre de Malouin et d’un ancien piqueur, dans un caboulot de la Teste. Toute l’intrigue se déclencha dans leur esprit, cependant qu’Emma et Georges se rappelaient, ensemble, avec brusquerie, les plaisanteries sinistres du mari, celle de l’avant-veille, sur le bassin, celle plus récente faite directement à Ruppert, qui l’avait prise pour une folie: les chiens gentlemen, le scandale, la chasse à la biche, forcée auprès de son chevreuil... La petite comtesse, atterrée, et soudain en larmes, en oubliait qu’elle était nue. Maintenant, on entendait les chiens, on voyait là-bas les chevaux. * * * * * Madame Baïta s’était jetée sur Poldi et commençait de la revêtir. Ruppert se hâtait lui-même. De la petite salle de bains, il reconstituait en même temps le mécanisme qui les prenait: --La canaille: il a tout prévu. Après le premier drag, on n’a pas lâché le renard: on l’avait apporté ici, ce matin! Un complice a fait croire que, selon les ordres de Lafourcade, on l’avait lâché au lieu dit. Mais non. On a refait d’avance une seconde traînée avec un bouchon et, par des méandres, cette traînée aboutit où nous sommes. Les chiens vont sentir l’animal vivant. Nous serons encerclés dans trois minutes. Ils l’étaient déjà. Les bleus de Gascogne, avec des abois féroces de victoire, dansaient autour de la maison. On ne pouvait plus en sortir. La chasse, au galop sur le garde-feu, n’était pas à cinq cents mètres... * * * * * Dans la chambre où tout décelait le flagrant délit, Léopoldine, traquée par le temps et terrorisée, n’aidait même plus son amie qui la rhabillait de son mieux. Emma lui mit ses bas, ragrafa sa jupe. Ruppert reparut. Il tenait encore à la main les tire-bottes dont il venait de se servir. Il n’avait pas eu le temps d’enlever sa veste de pyjama et l’avait entrée, comme une chemise, dans sa culotte de cheval. Tel quel, dans ce tohu-bohu vestimentaire, il avait un air soudain, mais luxueux, de cow-boy. Tout indiquait pourtant qu’il venait de sortir d’un lit. Il courut à Léopoldine désemparée et prête à tomber en faiblesse, cependant que, cette fois, au dehors, toute la meute, toute la chasse, toute l’escorte supplémentaire des bizarres suiveurs que l’on sait, encerclaient les murs à vingt pas. * * * * * --Ça y est! Je suis perdue, murmura Poldi dans un souffle. Enfantine et déplorable, au lieu de réagir elle suppliait déjà. On entendait, entre ses lèvres, des: sauvez-moi, à peine articulés, qui s’adressaient à deux personnes. Sa pâleur, le cerne de ses pauvres yeux faisaient peine. Elle chancelait comme une pigeonne qu’un chat méchant vient de blesser. Son amant l’emporta dans l’arrière-pièce, il l’y coucha sur le divan: --Ne bouge plus de là, mon petit. Il l’enferma et se dirigea vers l’entrée. --N’ouvrez pas! fit Emma haletante, toujours au milieu de la chambre. Il la regarda. Il était pâle, très ennuyé et fort mécontent de ses dieux. Pourtant, il affectait, par discipline, des manières calmes de salon: --Croyez-vous, madame, que celui qui a médité ce scandale va s’en aller? Les vrais chasseurs peut-être, quand ils comprendront. Mais la bande payée qui les suit? Il entra dans le petit vestibule et ferma la porte de la chambre. Dehors, c’était un piétinement. Les limiers, rendus furieux par le sentiment du renard, bondissaient et griffaient le sol en jetant ces aboiements durs qui font l’orgueil d’un équipage; les chevaux, quelques-uns énervés, écumaient dans le bruit mâché de leurs mors. On entendit Lafourcade étonné: --Ah! çà, cet animal bizarre n’est tout de même pas dans la maison? Malouin glapit de la plus belle voix des Grégange: --Mais si, mon bon oncle, il y est. Attendez qu’il mette sa culotte. * * * * * Le piqueur sonnait l’hallali. XXIII Lafourcade comprit sur-le-champ, et, sur-le-champ, il eut un haut-le-corps de dégoût. Traquer une femme, et publiquement la salir, c’était cela qu’il avait inventé, ce Grégange? Frédéric se félicita d’être tout bonnement morutier. De tous les siens, il restait le seul dont la langueur coloniale amadouait le rigorisme. En deux secondes, comme un président, il calcula ses chances d’intervenir par un veto. Aucune: Malouin, les chiens--ceux-ci au renard, et ceux-là, derrière, les témoins payés--faire déguerpir ces deux meutes? Impossible. Lafourcade, sans objurgation se retourna vers ses vrais hôtes: --Je prie mes amis de me suivre. Nous laissons ici les goujats. Sans se retourner, il piqua des deux et fut suivi avec regret. Malouin, comptant les curieux, ne vit plus derrière lui que la grosse amazone anglomane et les dix suiveurs en chandail. Il interpella deux intimes au moment qu’ils ramassaient leurs bêtes dans les genoux et s’ingéniaient à s’éloigner; c’étaient, l’un, le marquis de Sola, dont les châteaux sont en Espagne, mais y sont bien; l’autre, un M. Barragnas, originaire du Béarn, et vieux chasseur du meilleur monde. Le mari pria ces deux messieurs de vouloir être ses témoins. Fort mal à l’aise--mais comment faire?--ils descendirent de cheval. Tout cela, depuis le départ de Lafourcade, n’avait pas duré trois minutes. Les chiens, maintenant, comme des fauves, mordaient les barreaux du cellier. L’homme du garde-feu, revenu, ne se risquait pas vers leurs gueules, pour remettre la clef sur sa grille. M. de Grégange, à pied, frappa la porte principale de quelques grands coups de cravache. Il cria d’une voix aiguë, saisi d’une rage insolente: --Nous faudra-t-il prendre un bélier pour faire enfin surgir ce bouc! Eh bien, Ruppert, vous m’entendez? Le romancier ouvrit la porte. --_How exciting!_ jeta l’amazone enchantée, avec un accent de Bordeaux. Elle avait ouï dire que Malouin tirait en as au pistolet. * * * * * Ruppert, debout, barrait l’entrée. --Vous voilà, enfin! dit Grégange. Vous aviez donc quitté la chasse? --Sans nul doute, puisque je suis là. --Dans une tenue de bête au nid! Ce pavillon vous appartient? Vous y travaillez... Un roman... Celui-là vous rendra célèbre sans aucun besoin de talent. Il fit mine de s’avancer. --Malouin, j’ai de la patience, dit Ruppert, mais les poings serrés. --Moi aussi, siffla le mari. Sola, gêné, intervint: --Ne nous donnons pas spectacle. Pénétrons dans ce vestibule. Il le fit délibérément, correctement. Ruppert, d’un geste, invita M. Barragnas à le suivre. Quand ils y furent tous les quatre, le marquis referma la porte sur le nez même de l’amazone. Elle s’était traînée là, dans ses bottes, à la façon d’une otarie. Dehors, les chandails se tordaient et risquaient des mots mal sonnants. --Eh bien? fit l’amant avec calme. Prétendez-vous entrer chez moi. --N’en doutez pas un seul instant. Malouin de Grégange avait pris une attitude de cobra. Dressé sur son cou sinueux, sa tête pâle et menacée d’alopécie, suintait une jubilation insupportable, une joie sinistre, quelque chose de si méchant que ses témoins, là cependant pour l’assister, en éprouvèrent un recul. --Restons dignes si faire se peut, dit Barragnas. Il le toisait. Mais Malouin haussa la voix: --Je n’ai pas à me montrer digne avec un faiseur de sales coups! Ruppert, je vous accuse de vol. Une femme est une propriété. J’entrerai là, dans cette chambre, pour voir celle que vous y cachez... Ne me refusez pas, ou j’appelle: toute cette tourbe est à ma solde, vous le pensez. Je lui montrerai la mignonne, fut-elle nue, vous m’entendez! Le ton grimpait comme un thermomètre placé sous l’aisselle d’un fiévreux: --Au fait, elle a remis ses fringues! Allons, dehors, et qu’on la voie! --Je vais vous casser la figure, articula soudain Ruppert, sans crier. Il leva la main, dangereux, et sentit qu’on la saisissait: --Georges, sois calme! Est-ce que cela va finir? dit une femme derrière lui... * * * * * Frédéric Lafourcade en arrachant ses amis à un spectacle--_how exciting!_ comme avait crié la brioche--n’était point parti sans angoisse. Ne fallait-il pas avant tout préserver ces gens comme il faut de leur penchant pour le scandale, le scandale des autres s’entend? Mais laisser librement Malouin, fût-il gêné par le bon sens de Barragnas et par le bon goût de Sola, cela n’était point sans péril. Il y avait les chiens, le piqueur et cette bande d’exécutants. Lafourcade savait son neveu et que, dans une pampa plus éloignée des gendarmes, il n’eût point hésité à un mauvais coup, quelque lynchage de l’amant, quelque outrage plus vif à la femme, avec l’aide des gaillards louches et raccolés qu’il avait eu soin de s’adjoindre. Cela puait le guet-apens. Léopoldine, à tout prendre, ne risquait pas d’être livrée ni son Ruppert assassiné, mais que d’avanies, et scabreuses, demeuraient à craindre pourtant! Frédéric se rappelait le sadisme obscur de Malouin. Il s’inquiétait à juste titre, n’ignorant point que les détraquements larvés ont des réveils brusques en furie. Vers le Moulleau, il n’y tint plus et cessa net de s’éloigner. Avec l’autorité courtoise qui lui venait de ses vertus, il pria ses amis en mots brefs d’oublier ce qu’ils devinaient. Leur attitude répondit que cela, certes, allait de soi. Rassuré, c’est-à-dire dans la certitude que les langues, vingt-quatre heures, tiendraient le ragot, le colonial les abandonna et remit sa bête au galop dans la direction de l’Éden. Une demi-heure s’était passée. A moins d’un kilomètre, il rencontra Grégange à cheval, accompagné de Barragnas et de Sola. Ils parlaient haut. De loin, il entendit leur rire. Encore quelques foulées, il les aborda. --Ma foi, cher monsieur, dit le marquis, en s’esclaffant, vous avez manqué notre déconfiture. Tels que nous sommes, admirez-nous d’être vivants. Nous avons rencontré une tigresse, et bien miaulante: un peu plus, elle nous dévorait. --Quelle bougresse! fit Barragnas, Ruppert ne doit pas s’embêter. Il claqua sa langue à la façon des connaisseurs et s’agita sur sa monture. --De qui parlez-vous? demanda Lafourcade, stupéfait. Grégange lui jeta, tout à trac: --De la Baïta, que le diable emporte! Il éclata: --Au fait, c’est vous le responsable, mon oncle: on n’intronise pas ces luronnes! S’il plaît à votre créole, à votre enflammée tropicale, de prendre Ruppert comme extincteur et de faire la chienne dans ses pattes, qu’elle n’apporte point ses relents sous les lambris de ma maison, ou plutôt de celle de ma mère! Elle nous a donné un spectacle qui me soulève de dégoût. --Moi pas, tudieu, s’écria Barragnas! De dégoût? Dites d’admiration: quels seins, mon ami, quelles épaules! --Vous compléterez l’inventaire jusqu’au trésor que vous savez! strida le comte hors de lui-même. Nous la mettrons en liberté. C’est assez que ma pauvre femme ait fréquenté pareille torpille. Elle ira éclater ailleurs. Dites, mon oncle, est-ce que, dans l’île, elle ne fatiguait pas vos nègres? --Si j’ai compris, demanda Lafourcade, en le regardant froidement, tu as trouvé madame Baïta chez Ruppert au lieu d’y rencontrer Poldi. En ce cas, de quoi te plains-tu? --Je me plains que Léopoldine, sous l’influence de cette catin, en soit arrivée à perdre le sens et à l’aider dans ses amours! s’écria l’étrange Boubouroche. Je me plains, dans cette sale histoire, d’en être descendu, moi, jusqu’à soupçonner la comtesse, jusqu’à douter de sa vertu... --Ce qui est parfaitement absurde, glissa le marquis poliment. --Je le reconnais, dit Malouin. Mais enfin, la femme de César... Il dut s’interrompre. Dans son agitation, il éperonnait son cheval, tout en le tirant sur la bouche. L’animal déconcerté commença des sauts de mouton. --S’il pouvait lui casser la tête, pensa Frédéric dégoûté. Il demanda des précisions. Grégange, mal remis de l’alerte, chargea Sola de les donner. Le noble Espagnol s’exprima en termes arrondis, comme il sied de parler des femmes: --C’est une aventure agréable qui termine un malentendu des plus fins. Votre éminent neveu, vous le savez, croyait, dans une fantaisie passagère, avoir à se plaindre de votre irréprochable nièce... Il faillit, malgré nos efforts, en venir aux extrémités chevaleresques avec un charmant écrivain. Heureusement, madame Baïta eut la grâce de nous rappeler tous à la raison: elle surgit à nos regards et nous mit poliment à la porte pour nous punir d’être des sots. --Elle était nue, lança Grégange. --Elle n’était pas tout à fait nue, précisa M. de Barragnas, enflammé par le souvenir. Elle était mieux. Les jambes magnifiques avaient gardé leurs bas. Le reste surgissait environné d’une fourrure qu’elle avait saisie sur le lit. Dans ses mouvements désordonnés, car elle semblait une furie, nous apercevions d’elle des parties, des parties vraiment éclatantes! Mon cher, avez-vous remarqué la belle peau de cette femme-là? --Je n’ai rien remarqué du tout, glapit Malouin, son cheval calmé. J’ai vu une folle. Ruppert lui-même en était gêné: elle est d’abord venue nous mettre à la porte, comme dit Sola. Peu à peu, sa fureur l’a prise,--vous l’avez vous-même remarqué--et devant nous, oui, sous nos yeux, elle s’est frottée à son matou. Elle lui sanglotait des ardeurs comme sur un lit et même elle nous jeta, dans des paroles de rage, qu’elle était à l’âge de l’amour. C’était un aveu superflu. Nous sommes sortis écœurés. --Parlez pour vous, clama Barragnas. Moi, je l’ai trouvée épatante. Elle a du cran. Elle a du feu. --Mal placé, ricana Malouin. Quand je pense que cette échauffée fut l’amie intime de ma femme. Dès ce soir, il faut décamper. Elle ira coucher chez son homme. Lafourcade, lui, ne disait rien. XXIV _Qui habet aures audiendi audiat._ Ils chevauchèrent en silence quelques instants. Le soir tombait. Comme ils atteignaient le Moulleau, ils aperçurent dans l’ombre vague, sur la route, une longue voiture à sable attelée de chevaux en flèche et qui filait vers Arcachon. Ils continuèrent par la forêt, marchant à la ville d’hiver. Elle prend, aux pointes de la nuit, une funèbre solitude. --Qu’est-ce que tu as fait de tes acolytes? demanda soudain Frédéric. --Parlez-m’en, répondit Grégange. Votre grue des îles faisait un tel tapage que sa voix perçait jusqu’à eux. Ils savent comme nous, que Ruppert est aimé presque à la folie. --C’est bien pour qu’ils le sachent que tu les avais embauchés, dit le vieil homme avec mépris. Il est vrai que tu espérais une autre proie pour ces valets. Malouin crut devoir s’offenser: --Vous l’auriez peut-être préféré. On sait vos faiblesses pour madame Baïta. J’avais résolu une exécution et qui me semblait légitime. Ce n’est point ma faute si la promiscuité a exposé ma femme à des complaisances, regrettables au point d’éveiller mes soupçons. Je sais maintenant que Poldi servait de paravent, dans une sotte légèreté. Je gage qu’elles ont quelque part, vers la Teste, un rendez-vous complice et feindront de revenir ensemble de Bordeaux. La comtesse en reviendra seule. Dame, votre vieille camarade espérait caser son fils dans la famille: il lui fallait des précautions!... Ce mariage a le cul dans l’eau. --J’ai toujours l’intention d’en être le témoin, affirma tranquillement Lafourcade. * * * * * Ils arrivaient à la place des Palmiers. Le marquis de Sola et M. Barragnas s’en allant, Frédéric et son neveu continuèrent seuls leur chemin et l’oncle reprit la parole: --Tu as remarqué que je n’ai fait aucune recommandation à ces messieurs. Ce sont de galants hommes et qui savent le prix de l’honneur d’une femme. --L’honneur de la torpille? bouffonna Malouin. Il ne fut jamais aussi proche dans sa vie d’être flétri par un soufflet. Peut-être plus encore que son âge, l’éloignement des deux montures l’en préserva. Lafourcade lui parla avec une dureté de juge et de chef. --Ta conduite dans cette histoire est des plus basses. Un homme trahi se tait ou agit seul. Qui demande qu’on l’accompagne fait le laquais. Tu n’es pas trompé, c’est parfait. Le serais-tu que tes manières t’en apporteraient le mérite. Je te donne l’ordre, et formel, de clore ton bec. Tu paieras ta canaille à gage pour t’imiter. Albéric, par bonne chance, n’a pas suivi la chasse jusqu’au bout. Reste madame Rabourdin, mais elle retourne à Bordeaux et, ici, ne connaît personne. Si elle raconte quelque chose, ce sera à son perroquet. Elle le lui dira en anglais. De ce côté, nous sommes tranquilles. --Mon oncle, dit Grégange, plein de haine, soyez assuré que, ce soir même, la Baïta prendra la porte. --Je la prendrai donc en même temps, rétorqua Frédéric d’une voix nette. Je vous laisserai en famille. J’ai une vingtaine de millions. Ils seront une bonne aubaine pour le fils de ma vieille amie. Cette fois, le Grégange la boucla. * * * * * Lafourcade, quelques minutes, le laissa dans ses réflexions. On entendait sur le sol ferme résonner le pas des chevaux. Enfin, le colonial reprit et d’un ton parfaitement doux: --Il n’est rien pour les bien mener que de savoir parler aux hommes. Je te connais, mon bel ami: si tu n’étais pas né pourvu, tu serais un gaillard marron. Ton mauvais coup bien préparé vient d’aboutir à un fiasco. Mais, méchant depuis le berceau, que t’importerait le chagrin d’un garçon honnête et de ta sœur qui l’aime fort et qui est radieuse et charmante? Pendant que je te parle ainsi, je n’ignore pas qu’en des temps plus propices aux meurtres, je devrais te guetter de près. Tu me hais; tu hais tout le monde. Tu auras ta part de mes biens, car je demeure un homme d’ordre, mais c’est compris, hein, le silence! Ils arrivaient à l’écurie. Quand ils furent debout sur leurs pieds, et face à face, Lafourcade regarda Malouin de Grégange. Il était vert comme un gazon et jetait sur son oncle inouï des regards, c’est vrai, d’assassin. Le vieil habitué des tropiques lui posa la main sur l’épaule: --Tu n’es pas très franc quand tu parles, mais tu l’es plus quand tu regardes. Tes prunelles ont de l’esprit. Un bon conseil, pour en finir: cette fois tu n’es pas trompé, deviens aimable pour ne pas l’être! M’est avis que tu tiens l’occasion d’avoir demain une femme parfaite. Profites-en. Et profites-en d’autant plus que j’ai le cocuage en horreur. Je ne donnerai jamais mes sous à un cornard. Il lui tourna le dos empli d’un mépris jubilant. Lafourcade avait du chagrin. Il n’était pas dupe de la pauvre folie d’Emma, mais il l’aimait. Sa nièce lui devenait précieuse puisqu’elle l’avait défendue. Il s’habilla pour le dîner; cependant qu’il le faisait, son valet de chambre le prévint qu’on avait téléphoné de Paris et il lui dit quoi. Frédéric parut contrarié. A table, la vieille madame de Grégange s’étonna que la créole fût absente. Son frère le lui expliqua: --Ta bru ne te l’a donc point dit? Emma a rencontré des amis, des amis communs à nous; elle reste dîner à Bordeaux. Peut-être même y couchera-t-elle. N’est-ce pas, mon enfant? --En effet, mon oncle, murmura Léopoldine. _Full dress_ comme toujours, elle coula vers lui, pauvrement, un regard triste de gratitude. Jusqu’au dessert, elle s’efforça au naturel, à la gaîté. Agréable soirée de famille; Lafourcade préoccupé, se taisait, Albéric boudait, fatigué, Malouin mangeait difficilement, enragé de sa muselière. Seule, la douairière dévorait, toujours dans son aéroplane, sans rien voir des choses terrestres. --Il faudra que j’invite Ruppert! cria-t-elle en cassant des noix. XXV Eh bien, connais donc Phèdre et toute sa fureur: J’aime! Jean Racine. De la petite maison de l’Éden, vers quatre heures et demie, on n’avait plus vu, dans le crépuscule, que des croupes de chevaux s’éloignant et les queues, gerbe frétillante, des chiens de l’équipage Decazes. Ils avaient occis le renard, enfin débouclé pour mourir. Poldi, maintenant vêtue et même son chapeau sur la tête, sortit, brusque et pâle, de la petite pièce au crépi blanc. Là, sous les estampes japonaises, cachée, tapie, ébouriffée de peur comme une perdrix qui voit l’épagneul, elle avait entendu le heurt, affrontant Grégange et Ruppert, comprit la scène qui suivit: scène imprévisible, inouïe, qui, soudain, retourna les cartes, fit quinaud, confus et capot, le jaloux qui la menaçait. Poldi, sauve, était revenue dans la chambre. Le lit vaste, encore en désordre, disait ses faiblesses récentes. * * * * * Poldi vit Ruppert, hors de lui, étreindre la créole dans ses bras. Elle vit leurs bouches unies, comme si la flamme qu’ils avaient feinte, les avait enfin embrasés. Et Poldi ne fut pas surprise: depuis tout à l’heure, elle savait que son amie, jetée d’abord dans l’action par un esprit de sacrifice, avait brusquement cessé de se sacrifier, vers le milieu de la parade, pour se jeter à la tête de Ruppert, tout simplement. Poldi savait--une oreille de femme ne se trompe pas à certains accents--à quelle seconde exacte, précise, sa confidente l’avait trahie. Elle le savait mieux qu’Emma Baïta et certes aussi bien que Ruppert. Et encore Ruppert ne l’avait-il su qu’après Poldi; il était lui-même dans l’action et les mâles sont moins subtils, moins prompts à discerner les nuances, que les femelles!... Des trois personnages en cause, la première avertie que la sage, l’honnête, la vertueuse, l’irréprochable madame Baïta se livrait, se perdait et s’exauçait à la fois, fut donc celle qui l’écoutait, qui faisait le guet à son tour, et l’entendait, à la cloison; celle qu’Emma prétendait sauver et qu’elle sauvait, en vérité. Car si Malouin de Grégange, tout d’un coup, s’avérait berné, si M. de Sola et M. Barragnas, vieux routiers, demeuraient pantois, s’ils croyaient bien voir une amante en furie, criant son désir déchaîné, c’est qu’ils la voyaient en effet. Ils la voyaient, et de leurs yeux; ils l’entendaient de leurs oreilles. Personne ne leur donnait la comédie. Ces voyeurs assistaient à la plus réelle des péripéties de l’amour: une femme, depuis longtemps à un homme, le lui criait d’une âme nue, en se pâmant. Ce qu’ils ne pouvaient pas savoir, c’est que c’était la première fois. Ils s’en allèrent convaincus, avec tous les motifs de l’être. * * * * * Ruppert, seul avec Emma, venait de la ressaisir. Il prenait sa bouche, dans un désir neuf, inconscient, soulevé par ce corps magnifique, hardi, dont il connaissait maintenant les formes douces et la ferveur. Et Poldi vit ce baiser-là avec une haine subite. Ils restèrent ainsi tous les trois. Ruppert fit un pas vers Poldi. Elle l’arrêta d’un regard droit. Elle dit: --Je veux m’en aller. L’infidèle tenta de ruser. --Ouf! dit-il, nous voilà sauvés. Quelle alerte, prenons un porto! --Je veux m’en aller, répéta la maîtresse perdue. Elle fit un pas vers la porte. Emma était désespérée. Ruppert feignit encore de n’avoir pas compris: --Gardons le temps de prendre haleine. Et puis il faut nous concerter. Il essaya de rire: --Crois-tu ce mari saugrenu, si notre Emma l’a bien roulé! Quelle comédienne! --Quelle comédienne, en effet, dit Léopoldine durement. Il joua son dernier atout, et risqua d’un ton de reproche: --Léopoldine, elle t’a sauvée! --Oui, dit madame de Grégange, mais maintenant, elle est payée. * * * * * Elle foulait déjà le sable et s’écartait dans le soir prompt. --Elle est folle, murmura Georges vers la créole. Vous, ne bougez pas, je reviens. Il suivit celle qui le quittait. Ainsi le veut l’instinct des cœurs. Madame Baïta, immobile, resta seule. Elle comprit, enfin, ce qu’elle avait fait. Loin de s’insurger contre Poldi, elle l’approuva. Accroupie devant le lit de Ruppert, sans prendre même le soin de se revêtir,--comme si réparer le désordre extérieur n’était pas le plus urgent,--elle fixait sa folie avec une lucidité de savant ou encore, comme un horloger, elle en scrutait le mécanisme. Elle se revit, seconde par seconde, depuis que Ruppert et Malouin s’étaient affrontés, cependant que la porte restait ouverte et remuait vers la forêt. * * * * * --C’est à cet instant, se dit-elle, que j’ai cessé d’être moi-même. C’est là que je n’ai plus agi et qu’une autre, l’inconnue contre laquelle je lutte depuis vingt ans, m’a animée. J’ai parfaitement senti son emprise. Elle a bouclé, comme en prison, ma sagesse qui la gênait; sur-le-champ, elle a mené le jeu avec une rage ennemie. Il faut que je sache bien ce qu’elle a fait, parce que demain peut-être, je ne le saurai plus. Elle sera repartie, m’abandonnant dans mon désastre. En ce moment, je la vois bien... * * * * * Elle revivait toute la scène: * * * * * Et qui donc, en effet, autre qu’une ennemie, venue du fond du sang, et des âges, lui avait dicté son premier geste, bien avant même que Ruppert eût menacé Grégange et que l’idée de leur duel se fût imposée? Qui donc, sans même la prévenir, avait obligé la créole à s’asseoir, à jeter brusquement ses souliers, et puis, à se lever, à surgir comme une folle de sa robe? Trois pressions, et elle avait été en combinaison, prête à se livrer aux sarcasmes, à l’admiration outrageante de trois étrangers, à courir, avec des façons d’habitude, dans les bras d’un homme chéri, inconnu. Et elle était madame Baïta et depuis vingt années de veuvage, la plus chastement orgueilleuse! Quelle aïeule ignorée l’obligeait à s’avouer ainsi réversible? Cependant elle avait fait cela, d’abord sans hésiter, et elle en gardait la stupeur... Elle cherchait. * * * * * Sauver sa fragile amie, la tirer du piège? Explication fallacieuse. Est-ce qu’elle n’avait pas elle-même un honneur à sauvegarder, sans compter celui de son fils? Non, son action, c’était le surgissement de quelque chose, bien autrement mystérieux. Elle s’épanouissait sur quatre lustres de refoulement, comme éclate une rose soudaine sur un rosier qu’on croyait mort. A tout le moins, ce n’était pas pour Léopoldine qu’Emma si fort avait tremblé, mais pour Ruppert. Et peut-être--avant tout--peut-être avait-elle craint, dans une pensée fulgurante, que ces deux amants pris ensemble, n’en fussent liés pour la vie. Peut-être, du tréfonds de l’instinct, avait-elle deviné son intervention délétère à leur bonheur? Et pourquoi pas? Madame Baïta pouvait-elle répondre «de l’autre», de celle qui l’avait prise en son pouvoir, dans une manière de coup d’état? Tant de vieux remous nous agitent du fond de la race ignorée! Étonnée maintenant d’avoir eu la dernière sagesse de s’environner d’une fourrure, elle se revoyait ouvrir la porte. Elle se revoyait apparaître,--mieux que nue en effet!--devant quatre hommes. Elle savait de quelle façon elle avait touché l’épaule de Ruppert, comme avec une patte de lionne. Elle s’entendait le tutoyer. Jusque-là, cependant, elle en était sûre, elle avait joué sa comédie. Elle se livrait à Grégange, à Barragnas, à Sola, pas à Ruppert. Ruppert, elle le défendait, et pouvait encore, à ses yeux, se targuer d’un dévouement pur. C’est alors que l’animatrice obscure avait dévoyé sa frénésie. Madame Baïta savait à quelle seconde, sur quelle exclamation précise de Malouin! Il jappa, ce comte insolent: --Madame Baïta! Madame Baïta... Pas possible! Et comment, pas possible? Pourquoi donc?--Réponds, avait soufflé--et à la fois dans son cœur, dans son esprit, dans sa chair,--la tentatrice mystérieuse. Grégange ne veut point dire que tu t’avères femme trop chaste, mais certainement trop vieillie, hors cadre pour une telle aventure. Réponds.--Madame Baïta avait répondu. Elle percevait encore dans la chambre l’écho de sa voix véhémente: --Quoi, madame Baïta! madame Baïta! Ne répétez pas mon nom avec tant de stupéfaction! Est-ce que je n’ai pas le droit à l’amour, comme tout le monde! Elle se revoyait, là encore, agrafée maintenant à Ruppert, déjà leurs chaleurs se mêlant: --Et pourquoi te défendais-tu? Pourquoi ne leur as-tu pas dit? Te croyaient-ils capable, un homme comme toi, d’avoir une autre maîtresse que celle, ardente et bonne, que je suis! * * * * * C’est là qu’elle avait perdu pied, là que Poldi l’avait comprise, là qu’elle s’était élancée, cependant que, peu à peu, l’étreinte, d’abord feinte de l’homme se resserrait. --Je t’aime, lui avait-elle avoué dans un cri, je t’aime! Et que m’importe ce qu’ils pensent. J’ai une voix farouche à te le redire devant eux. Est-ce qu’ils savent ce que c’est que l’amour? Est-ce que leurs épouses s’y connaissent?... Pourquoi, tendre et beau, ne serais-tu pas adoré de la femme--jeune encore, oui, jeune, jeune!--que je suis?--Le scandale... * * * * * Elle savait qu’elle avait hésité sur ce mot, haleté. Ce n’est pas elle qui le disait, c’était l’ensorceleuse. Mot imprudent. Madame Baïta faillit, sous sa secousse, se retrouver. Une seconde, elle sortit d’elle-même, comme un oiseau vole sur son ombre, mais déjà il était trop tard: elle vit son malheur et s’y précipita. * * * * * --Que me fait le scandale? Oui, je l’aime! Oui ses baisers sont ce qui me paraît le plus précieux! le plus enviable... Et elle n’avait plus parlé que pour lui, ne s’était plus adressée qu’à lui, épousant les formes de son corps dans un délire grandissant: --N’est-ce pas... n’est-ce pas que tu me comprends? N’est-ce pas que tu devines combien je te suis dévouée, combien tu m’es cher?... Mon amant... Elle s’était retournée vers les autres, furieuse et divinisée, criant sans voix: --Vous vouliez la connaître, sa maîtresse? Eh bien vous la voyez, vous la lui enviez peut-être? Sa maîtresse, c’est moi! c’est moi! c’est moi! * * * * * Il y avait une heure qu’elle avait été habitée par ce délire. On eût dit autrefois: possédée. Maintenant elle se sentait triste comme la chair. * * * * * Elle se leva. Elle erra seule dans la chambre dont les murs, effacés par l’ombre, disparaissaient. La porte s’ouvrait et se refermait doucement, comme si le vent invisible l’eût fait vivre; comme si, tour à tour, des esprits l’eussent poussée pour entrer ou pour ressortir, après avoir tourné autour de cette vivante qui les intéressait. Maintenant, Emma Baïta se rhabillait à tâtons. Elle ne connaissait pas les aîtres. Où trouver seulement une allumette dans cette maison inconnue? Et si Ruppert ne revenait pas? Assiégée par la forêt,--bloc informe, immense, qui s’amalgamait à la nuit;--la créole devrait rester là jusqu’au lendemain... Avec peine, en se traînant d’un meuble à l’autre, elle retrouva ses souliers, sa robe, son sac, et là, ses gants, son chapeau. A mesure qu’elle les recouvrait, il lui semblait que l’ennemie ne s’intéressait plus à elle, que cette gueuse allait partir, son travail fait, la laissant seule. Alors, revêtue, elle se mit à balbutier des supplications. Elle ne savait pas à qui puisqu’elle était seule et que le refuge divin lui manquait, puisqu’elle n’avait pas de remords. Elle suppliait la vie de l’épargner, se tordant les mains de désarroi, isolée dans un peuple d’arbres. Toutes les conséquences de son action semblaient entrer lentement, l’une après l’une, par cette porte affreuse qui bougeait... * * * * * Elle entendit un pas et qui se hâtait. Elle comprit que l’homme pour lequel elle s’était perdue, revenait. Elle le vit sur le seuil ou, plutôt, elle le devina dans la ténèbre. --Emma, dit-il, où êtes-vous? Elle murmura: --Je suis là! Il marcha vers elle; il raconta: --Poldi est repartie dans la voiture qui doit être déjà au Moulleau. Rien à faire d’elle. C’est fini. Mon Chinois conduit les chevaux. Il reviendra à notre rencontre. Partons... Je connais le chemin, partons. Il la cherchait avec ses mains, comme un aveugle et, quand il l’eut trouvée, il l’attira vers lui, la pressa contre sa poitrine et la caressa doucement. Il dit encore, tout bas: --Vous êtes noble, magnifique, Emma, la première vraie femme de ma vie. Il prit ses lèvres. Madame Baïta ferma les yeux. Frissonnante et triste, comprenant que l’ennemie n’était pas loin, elle suivit Ruppert sans un mot. XXVI --Ouvrez le cabinet du haut, cria le même soir, vers neuf heures, madame Lagaillarde, de Bordeaux, à l’une de ses belles servantes. Derrière elle, autour d’un fourneau, on pouvait choisir des langoustes vivantes, des homards, inquiets derrière leurs pinces monstrueuses, des poissons aux oreilles sanglantes sous des armures argentées, et de larges soles, déjà frites. On voyait aussi rôtir des poulets devant des brasiers de sarments; dans une glacière entr’ouverte, pendre de grands quartiers de bœuf, cependant que, sur un plat vaste, fumait tristement la tête écervelée d’un veau, et qu’une chatte ronronnante, rassurée par des peaux de lapins, dormait près d’asperges bouillies. Enfin, dans un four odorant, cuisait, en pétant dans la graisse, le derrière d’un marcassin. Trois jolies filles alléchaient encore les clients et les mettaient en appétit en leur versant un vin joyeux. Au dehors, on apercevait dans la nuit, le toit d’un marché où se ravitaille Bordeaux. Madame Lagaillarde s’arrêta de gouverner un marmiton pour demander à Ruppert qui entrait, si le chauffeur dînerait là. --Je suis venu sans mon chauffeur, chère madame, répondit Ruppert gracieusement. --Rien ne vaut de conduire soi-même quand on désire être tranquille, dit l’hôtesse d’un air entendu. Elle inventoria Emma d’un regard prompt, pour connaître s’il faudrait à cette inconnue de la poularde au riz ou des écrevisses en poivrade, mais la créole disparut dans l’escalier cependant que, des salles basses, montait un brouhaha de dîneurs à l’échalotte, ébouriffés de vieux Médoc, et que Ruppert glissait deux mots à l’oreille de madame Lagaillarde, avant d’entrer dans la petite pièce bourgeoise qu’elle baptisait--mais à tort--un cabinet particulier. Dix minutes à peine passées, une brune serveuse apporta des œillets et toutes espèces de roses; les fleurs coulaient de ses bras blancs. Une autre fille solide la suivait avec le plateau des cocktails. La patronne elle-même déboucha le champagne sec. Emma, tremblante, regardait: rien n’est plus alarmant que les endroits inaptes à l’être, à l’air paterne, quand on souligne ce qui leur manque en s’ingéniant à l’apporter. On entendait un gramophone dans un remuement de vaisselles. --C’est une noce qui dîne à côté, dit madame Lagaillarde d’une voix joyeuse. Ils sont drôles de choisir: _J’ai fait ça en douce_, pour faire honneur à la mariée. Elle sortit toute riante. Madame Baïta et Georges restèrent seuls. * * * * * Ils s’en étaient allés vers six heures le long du pare-feu. Une aube de lune écornée commençait aux cimes des pins. Ruppert pensait avec drôlerie qu’elle ressemblait à Malouin, cependant il n’était ni léger ni frivole, en dépit d’une telle pensée. Empli de bravoure et de gentillesse, il restait seulement trop sagace: ainsi, depuis longtemps, il avait fait le point de sa liaison avec madame de Grégange. Sachant d’où le vent soufflerait quand leur amour ferait naufrage, cet amant raisonnable n’avait eu garde de se leurrer, et d’ajouter aux choses qui adviennent d’autres choses qui n’arrivent point... Poldi restait dans son esprit ce qu’elle était en vérité: une maîtresse, mais femme du monde. Ces fauvettes prudentes se font un devoir du secret et disparaissent au creux des arbres sitôt que la chasse est ouverte. Georges Ruppert, sachant cela, savait encore bien d’autres choses... Tout à l’heure,--après l’hallali,--c’est sans espérance, on pourrait dire par politesse qu’il avait tenté de reprendre Léopoldine, cependant que, d’un pas nerveux, elle courait vers la voiture. Elle était soudain si lointaine, malgré cette attitude hostile où la jalousie persistait! L’amant lâché ne s’y trompa point: ce qui l’agitait, la sage petite comtesse, ce n’était déjà plus la colère, c’était d’abord l’anxiété. Elle ne prenait pas soin de la dissimuler: --Qu’est-ce que je vais dire en rentrant? murmurait-t-elle, et si plaintive... Ruppert, moins galant, en eût ri. Il la plaça dans la voiture et la conseilla tendrement:--Vous direz ceci, et puis cela!--Elle l’écoutait avec attention, préoccupée de bien choisir les meilleurs mensonges, les plus ingénieux dans l’assortiment proposé. Elle entendit Georges recommander au domestique chinois d’éviter la route usuelle et de faire un crochet habile du côté du tir aux pigeons. --Cela va bien me retarder! objecta-t-elle, désolée. La voiture partit, au trot, et c’est ainsi qu’ils se quittèrent. * * * * * --Allons, avait-il pensé, c’est fini. Je me sens triste... cependant je le savais: l’adultère est le fils de l’ombre et doit mourir d’insolation. Depuis le premier baiser, j’étais préparé à une rupture brusquée, accidentelle. Poldi l’attendait aussi bien que moi... Même si la rouerie de notre créole n’avait été qu’une rouerie, elle ne serait plus revenue. Après une pareille alerte, une femme du monde aspire longtemps la sagesse... A quoi bon sert de regimber quand l’inévitable survient? Dans notre aventure, le plaisir et les agréments avaient plus de place que l’amour. Ma petite maîtresse ne m’aimait point, je l’amusais. On ne pleure pas ce qui distrait, on le regrette simplement... Nous nous regretterons, de temps en temps... * * * * * Ruppert entendait encore, là-bas, sur la route dure, le trot des deux chevaux en flèche qui emportaient madame de Grégange vers son mari. Il l’écoutait décroître, le cœur gros. Pourtant ce psychologue le savait: quelques mois, quelques jours peut-être, et leur péché, se desséchant, que deviendrait-il? Un muscat pour leurs souvenirs! * * * * * Il était remonté vers la forêt d’un pas hâtif, plus inquiet brusquement de madame Baïta que de Poldi. La créole l’avait bouleversé par le spectacle de sa fureur. Ce qui l’émouvait, ce n’était point d’en être l’objet--lui, que la vie avait comblé de complaisances féminines!--mais d’en concevoir, tout d’un coup, les richesses inattendues. Curieux et artiste d’abord, il s’en exaltait. --Quel renouveau des sensations! se disait-il. Quel redressement des facultés! Pour une âme trop policée, qui s’épuise en gentils mensonges, voilà le rappel de la vérité passionnelle! Je viens de découvrir cette femme, comme, avant notre siècle rassasié, un voyageur d’autrefois, le surgissement à l’improviste d’une merveille exorbitante. Il la revoyait l’assaillir et il se rappelait l’avoir été, un jour, par une grande lame de fonds, dans une attaque aussi brusquée: elle l’avait emporté, suspendu au ciel, au-dessus de lui-même, et puis happé et puis roulé sur le sable, l’y jetant soudain plus vivace, assoiffé d’un nouvel assaut... Dans l’obscure forêt, Ruppert courait presque, vers la créole, et maintenant qu’il l’avait rejointe et retrouvée, maintenant qu’il l’entraînait, tous deux dans l’angoisse du silence, il se sentait un nouvel homme: la vie commence aujourd’hui, dit une formule parfaite. Emma et Georges, à pied, toujours sans oser un mot, sans le risquer, virent se rapprocher les lanternes de la voiture; elle revenait. --Bien rentrée? demanda Ruppert au Chinois. --Houi, houi, bien, répondit le sage serviteur. Sans étonnement et sans crainte, selon l’enseignement du Bouddha, il regarda son maître et la dame s’éloigner sur la route, comme s’ils continuaient au hasard et sans savoir où ils allaient... XXVII Emma s’abandonnait à Ruppert comme une barque à un courant. Où la conduire? Toujours en culotte de cheval, il ne pouvait que retourner à sa villa; il téléphona du Moulleau que sa Buick fût vite envoyée. Chez lui, il pria madame Baïta de l’attendre dans son cabinet, évitant les mots inutiles et craignant par un geste brusque de l’amoindrir. Il la sentait en perdition. Il songea qu’elle portait sur sa robe souple un manteau de loutre de mer et pouvait se risquer ainsi à être rencontrée à Bordeaux. Ils prirent la route sans qu’elle ouvrît la bouche pour demander où ils allaient... Évitant de s’afficher au Chapon Fin, il débarqua chez Lagaillarde. Maintenant, tous les deux, ils dînaient. Emma regardait son vainqueur avec une peur inconnue. Par instants, son chagrin, la honte de soi, se réveillait et elle pensait à son fils. Et puis, de nouveau, une angoisse délicieuse l’absorbait, cependant que Ruppert, doucement, la faisait boire--un peu plus qu’il n’aurait fallu. Il s’ingéniait à l’aider dans sa métamorphose et comprenait que, cette femme, il fallait la consoler d’elle. En même temps il rusait, mais vraiment ému pour l’obliger à l’abandon qui, enfin, la délivrerait. Grâce à son savoir-faire, la petite salle à manger devenait de plus en plus un cabinet particulier: depuis les cocktails et les fleurs--les alcools faisant les roses plus belles--jusqu’au choix expert du dîner, tout sentait la bonne fortune... Le jeune routier traitait madame Baïta, son aînée, comme il eût fait une débutante: il la plaçait dans l’atmosphère, dans l’atmosphère de l’amour, pour la contraindre à s’y plier. Il savait la valeur de l’acte et que le reste est bargouinage. Et si, maintenant, il voulait--cette nuit même--prendre possession de la créole, ce n’était point seulement pour ses beautés, mais par crainte qu’elle s’échappât. Il devenait avare d’elle et la souhaitait pour toute sa vie. --Eh bien! dit-il bizarrement, tout va des mieux! Notre jeune amie est sauvée... --Sauvée, dit Emma frémissante. Il la regarda d’un œil brusque: --Mais oui, sauvée! Tandis que vous... --Qu’est-ce que je peux faire maintenant? murmura-t-elle. Disparaître... Il feignit de ne pas comprendre ce que, vraiment, elle lui disait. --Disparaître! C’est bien mon avis, répondit-il en souriant. * * * * * Ils durent se taire un moment, on continuait de les servir. Ruppert réattaqua promptement, aussitôt la porte fermée. --Que Poldi ne vous trouble plus, dit-il d’une voix un peu âpre. Loin de moi l’idée d’accabler une enfant charmante et frivole! Mais nous pouvons bien l’avouer: votre sacrifice, elle l’eût accepté sans regret, n’eût-il été que sacrifice! Demain, elle vous eût demandé de vous laisser honnir, vilipender, chasser, de vous couvrir de boue et au besoin de sang, plutôt que de faire marche arrière. Dans quel dilemme elle m’eût placé! Il prit sa main, avec un mélange de respect et de câlinerie: --J’ai la certitude que votre intervention fut simple. Vous n’aviez rien prémédité. --Rien, dit-elle, humblement. --Je le sais. Je sais aussi que vous auriez agi de même, dans tous les cas. Et alors, je vous le répète, que n’eût-on pas exigé demain? Cela se conçoit: Poldi ressemble à la société. Elle réclame que ses héros se fassent tuer pour sauver le foyer des autres... Et ces romanesques le font!... Il se pencha vers les belles mains: --Mais aussi, pouvais-je savoir? Je suis si indigne de vous! Il le pensait et dit, presque timidement: --Je m’efforcerai de valoir mieux. Emma frémit de tout son être: --J’ai un fils, murmura-t-elle. Ruppert fonça droit sur l’obstacle: --Tout s’aplanira, vous verrez. J’ai l’habitude d’être heureux. Nous avons affaire à des gens d’honneur qui tairont l’affaire d’aujourd’hui. Lafourcade est votre ami. Antoinette et René se marieront... On exigera votre exil. La pauvre femme baissa la tête: --Mon exil! Il est commencé... Je suis là, sans rien... Demain, j’enverrai prendre mes bagages... Et puis... et puis... ce sera la fin... Il vint s’agenouiller près d’elle, l’entourant déjà de ses bras: --Le commencement, dit-il tout bas. Vous êtes belle. Vous êtes admirable... Ne frissonnez pas. Oubliez. Voyez la minute, simplement, la minute présente... Est-ce que cet endroit si laid n’a pas pris un charme soudain? Tenez, nous voilà rapprochés, nous voilà seuls, amants déjà... Emma Baïta se prit à pleurer et elle sentit qu’il l’étreignait avec la sincérité d’un enfant: --Vos larmes coulent, cria-t-il doucement, et cependant je suis heureux. Je n’ai jamais possédé ma vraie maîtresse, celle qui sera l’animatrice, le réconfort, la sauvegarde. C’est une vie nouvelle qui commence... J’écrirai mes livres près de vous; nous irons les chercher ensemble, par le monde... nous voyagerons... La cloison filtrait les bruits de la noce voisine, toutes les sottises du gramophone, et pourtant sa voix chaude évoquait l’exil des amants, les escales, les promenades dans les musées lointains, les haltes éprises dans les palaces, toute la musique de la terre... Emma, titubante, se leva. Debout et bouleversée, immobile, elle ressemblait à quelqu’un qui va mourir. Georges se redressa à son tour. --Qu’avez-vous? dit-il, tendrement. Il l’entendit parler, d’une demi-voix infinie: --Je suis heureuse! Rien de tout cela n’est vrai... Rien de tout cela n’est possible. Rien de tout cela n’arrivera... C’est un mensonge qui tournoie autour de moi... Mais je suis heureuse... si heureuse que je voudrais, tout de suite... Il vit bien ce qu’elle pensait et qu’elle eût voulu qu’un dieu juste la rappelât à cette minute... Alors il bondit et de joie: --Et moi! Et moi!... Il l’étreignit et leurs yeux se mêlèrent et, de nouveau, il la fit asseoir parce que ses jambes se dérobaient, et il se remit à ses pieds. --Ah! dit-il de la gorge et comme physiquement blessé, je veux vos yeux! Regardez-moi! Emma mit ses mains sur lui et elle se livra de nouveau tout entière, avec une ardeur de servante: --Je vous regarde, mon amour. Ah! c’est vrai que je vous aime... Aujourd’hui, je l’ai crié devant des étrangers, sans savoir ce que je faisais, avec une âpreté mauvaise, sans pudeur, sans crainte, et trois hommes me regardaient... Maintenant, nous sommes seuls... vos yeux seuls se fixent sur moi... et je suis plus tremblante que lorsque j’avais seize ans et que j’ai aimé pour la première fois! Je ne pourrais pas faire un mouvement vers vous, ni un mouvement en arrière... Je vous aime... Je suis honteuse de vous aimer, je suis désespérée que vous sachiez que je vous aime... et il me semble que si je ne vous le disais pas, vous seriez volé du plus grand don qu’aucune femme ne vous ait fait... Elle avait les yeux lourds de larmes et Ruppert se tut longtemps, en embrassant ses mains brûlantes. --Folle! murmura-t-il enfin. Folle, qui apporte l’amour humblement. Elle se courba vers lui dans son angoisse revenue: --Suis-je encore digne de l’apporter? demanda-t-elle, comme une pauvre. Il comprit tout ce qu’elle souffrait et d’un geste charnel, d’un geste d’amant, il la releva: --Je ne veux plus aimer que vous, répondit-il en se penchant vers son visage. * * * * * Madame Baïta devint si belle qu’il sut ne l’avoir jamais vue. XXVIII --Qu’est-ce que ces messieurs-dames prennent le matin? demanda affreusement la femme de chambre. Elle n’était point celle de l’étage, mais celle de garde qui commence son service à onze heures de nuit; Ruppert avait remarqué la demie, quelques minutes auparavant, à l’horloge de la gare Saint-Jean, comme ils entraient au Terminus... La question de la domestique l’étonna: --C’est vrai, se demanda-t-il, qu’est-ce qu’elle prend?... Il regarda Emma dans l’espoir vain qu’elle répondrait. Devant son silence, et l’air de somnambule qu’il lui voyait tout à coup, il dit: --Nous sonnerons le sommelier. La femme de chambre acheva de faire la couverture, de tirer les rideaux; elle apporta deux peignoirs pour la salle de bains et fit la remarque qu’on n’avait pas encore monté les bagages. --Nous n’en avons pas, dit Ruppert... La gardienne de nuit s’apprêtait à sortir. Sans discerner pourquoi, elle pensa: --Ceux-là, il n’y a pas longtemps qu’ils sont ensemble! Elle leur souhaita la bonne nuit et s’en alla. Ils restèrent seuls, emplis d’espérance et de gêne, devant le lit de tout le monde. Leur liaison neuve était d’un caractère si particulier que l’homme, malgré tant d’expériences, cherchait une attitude. Cette fois, il ne s’agissait point d’une aimable fantaisie commençante; Ruppert savait qu’un destin, pour le moins, était en jeu. Mais l’effluve venue du cœur de la créole l’enchantait par une telle magie, qu’il s’enfonçait allégrement vers l’inconnu. Il était sincère, étonné et, dans sa crainte que l’enchanteresse se reprît, il se hâtait, impatient d’embraser sa vie. Il pensait: --Une femme comme celle-là, où trouver jamais sa pareille? Ce sont mes dieux qui me l’envoient... Ruppert, cette fois, se trompait: habitué aux jeunes maîtresses, à leurs façons passives de se laisser aimer, il ne discernait pas que si madame Baïta brûlait d’ardeurs plus agissantes, c’est qu’elle avait deux fois vingt ans. * * * * * Quand ils étaient sortis de chez Lagaillarde et remontés dans la voiture, il l’avait sentie si proche de lui, ils avaient si bien mélangé leur hâte qu’il avait dit, comme on décide: --Le Terminus est à deux pas, nous ne rentrerons que demain. Mais maintenant, Ruppert devait redescendre et conduire la Buick au garage. Il s’excusa d’abandonner «sa belle créole» pour un quart d’heure. * * * * * Elle alla dans la salle de bains illuminée; sa clarté brutale lui fit peur d’où surgissaient tant de détails qui semblaient des rappels à l’ordre. Emma retourna dans la chambre. La pièce était vaste et bien meublée, chaude, silencieuse, éclairée d’une lumière douce, rosie par des abat-jour. C’était une bonne chambre de relais pour un amour en exercice. Mais pour les débuts d’un amour... Emma, en présence de Ruppert, n’avait point pensé à le remarquer, dans une angoisse délicieuse: la solitude passagère lui souligna l’amertume d’être restée si longtemps sage pour échouer dans un Terminus. Elle en eut un frisson glacé et, déjà sans chapeau, elle cacha son visage derrière ses mains: --Ah! pensa-t-elle, j’en veux à la vie qui m’a dénoncée. J’ai cru jouer avec la flamme, l’attiser, et rester inconnue, invisible comme le vent... et maintenant me voilà prise! Emma désirait Ruppert, elle espérait tout de lui, et cependant, du fond de soi-même, elle eût voulu que cette journée funeste n’eût pas eu lieu. Elle fut assaillie de tant de tristesse qu’elle se recoiffa, sortit de la chambre où il lui semblait insupportable de demeurer sans le réconfort d’une présence. La créole descendit l’escalier pour attendre, sur la porte même de l’hôtel, celui à qui bientôt elle serait: sur cette porte, elle se heurta au vieux Frédéric Lafourcade. Ils restèrent l’un en face de l’autre également stupéfaits et tristes, car ce n’est pas elle qu’il cherchait. * * * * * Lafourcade, on se le rappelle, avait appris d’un serviteur, au retour de la chasse, une communication de Paris: René Baïta annonçait son arrivée à l’improviste, par l’express de cinq heures au quai d’Orsay. Ce train atteint Bordeaux vers minuit. Frédéric, désemparé, n’avait su que faire. Comment apprendre à ce fils la disparition de sa mère? Sans un mot à personne, l’honnête homme, après le dîner, s’était dirigé pédestrement jusqu’au grand garage d’Arcachon; il s’était fait conduire à la gare de Bordeaux... Emma, qu’il trouvait sans la chercher, se trompa sur sa vraie raison d’être là: elle crut qu’il l’avait poursuivie. Brusquement, sa défaillance cessa et elle n’eut que l’envie de faire admettre son bonheur. --Mon vieil ami, murmura-t-elle oppressée, je dois vous dire adieu. Je pars. --Avec qui? interrogea Lafourcade sans broncher. --Avec un homme que j’aime et qui m’aime, dit Emma. Avec M. Ruppert. --Avec l’amant de Léopoldine? précisa Frédéric d’une voix calme. Elle demeura saisie, honteuse, et balbutia: --Ce n’est point ma faute... La vie...! Ne soyez pas sévère... Je vous confie René... Lafourcade se taisait. --Qu’est-ce que vous dites? demanda Emma. --Je ne dis rien, articula le vieil homme sans intonation. Ruppert est un parfait galant homme. Vous et lui, vous êtes libres. Elle fut étonnée. --Croyez-vous que je puisse être heureuse? Frédéric la regarda. Il la vit pauvre et tremblante. --Je le crois, répondit-il par charité. Alors elle se grisa et elle répéta, sur cette porte, tout ce que le jeune homme lui avait dit chez Lagaillarde: --Nous allons voyager. Je suis belle, j’ai une âme, des sens... Je suis une femme depuis trop longtemps inutile... Je vais vivre... Nous avons des projets. Il travaillera auprès de moi. Je le servirai. J’organiserai son bonheur et je tâcherai de faire le mien. J’ai beaucoup d’espoir, de certitudes. Déjà, je me sens transformée... Adieu. Sa voix se brisa et, gauchement, elle tendit sa main brûlante au seul témoin de sa jeunesse. Il ne la prit pas, mais il s’inclina poliment. Il dit: --Où est M. Ruppert? --Au garage, là, à deux pas. J’allais l’y chercher. --Eh bien, allez-y, dit encore Lafourcade. Elle le regarda lentement, empli d’un désespoir qui avait des années... --Au revoir... conclut-elle, en remuant machinalement sa pauvre tête... au revoir. Prenez bien soin de mon petit... * * * * * Il la vit chanceler en descendant les quelques marches et commencer de s’éloigner dans la misérable nuit d’hiver, au milieu de cette place hostile et étrangère. Il tombait par instants des gouttes d’une pluie, abîmée par les suies prochaines; madame Baïta, maintenant de dos, marchait à moitié titubante le long du trottoir glissant et morne sous des réverbères affreux, elle, qu’il se rappelait dans les jardins de Jalassy. Il serrait les dents de chagrin. Soudain, il entendit qu’elle l’appelait. Il la vit, retournée vers lui, battre la nuit de ses bras étendus comme quelqu’un qui s’enlise et qui appelle au secours. Il s’élança d’un pas courant et la rejoignit à cent mètres. Elle s’accrocha à lui, désespérément. Elle semblait hagarde et vieillie et parlait d’une voix cassée de douleur, cependant que des grosses larmes tombaient de son pauvre visage. Elle haletait: --Lafourcade,... Lafourcade,... sauvez-moi... Lafourcade, ne me laissez pas... Je suis perdue... C’est un suicide... Sauvez-moi!... Sauvez-moi! Elle tremblait de la tête aux pieds. --Qu’est-ce qu’il faut faire? demanda simplement Lafourcade, bouleversé. Elle recommença, suppliante: --Sauvez-moi! Retenez-moi! Je vois le gouffre, là, ouvert! Vous m’avez connue toute petite, toute jeune... et maintenant je suis vieille... oui, vieille... pas pour vous, mais pour lui!... Vieille!... J’ai dix ans de plus que celui qui m’appelle!... Je serai heureuse, très heureuse, quelques mois... un an... deux ans peut-être... et puis ce sera le commencement de la déchéance, de l’agonie! La vieille maîtresse... Sauvez-moi! Elle sanglotait dans ses bras, dans une misère infinie. Alors, il l’étreignit, tendre et brutal, empli de joie et de pitié. --Vous êtes honnête, dit-il, et je vous aime! Je vous sauverai avec mon nom et ma raison. Allons, venez! Ils virent Ruppert devant eux. Lafourcade le regarda, d’un œil sans méchanceté mais si droit, que Ruppert, à la seconde même, se comprit battu. Il contempla le vieil homme et cette femme emplie de douleur qui se cachait sur son épaule. --Tiens! vous êtes là? fit-il simplement. --Oui, répondit Lafourcade. Nous sommes venus chercher René qui arrive de Paris. Excusez-nous: le train, vous l’entendez, est annoncé. Madame Baïta, par cette parole, apprit que son fils arrivait... * * * * * L’ample voiture louée filait maintenant vers Arcachon. René remerciait cette mère si tendre, qui s’était dérangée pour l’embrasser plus vite, malgré la méchante migraine dont les traces s’effaçaient mal de son visage.--... Demain, il n’y paraîtra plus, cria-t-il dans sa belle jeunesse. Lafourcade, assis auprès d’elle, serra doucement la main de la pauvre Emma pour l’encourager à le croire.--Demain, murmura-t-il, ma sœur sera heureuse de savoir que vous m’épousez... nous partirons ensemble pour Paris.--Elle le regarda avec une reconnaissance triste, sans lui répondre. Alors, toujours à voix basse, il l’encouragea par des paroles emplies de tact et de bonté. Il la rassurait aussi et il lui coulait sa certitude d’avoir clos le bec de Malouin... La voiture, sans forcer l’allure, traversait les longs bois de pins et roulait sur la route plate. Soudain, Ruppert la dépassa. Il fonçait dans la nuit profonde. La créole l’aperçut comme un mirage: il disparut à un tournant. Alors, assurée de ne plus jamais le revoir, elle pleura silencieusement dans l’ombre, environnée de sa fourrure, en ayant soin de s’y cacher... Elle pleura tout ce qu’elle n’avait pas eu dans la vie, cette vie si brève, que pourtant les humains doivent peupler de mensonges, d’illusions, de projets infinis, pour qu’elle ne leur soit pas--insupportablement--trop longue... Elle pleura l’espérance perdue de s’endormir lasse de caresses, de se réveiller entre des bras doux et forts, de rire ou de pleurer sans raison... Elle pleura de consentir à n’avoir rien pour ne rien risquer, parce qu’elle n’était pas seule en jeu, parce qu’elle avait un fils, parce qu’il était trop tard... Elle pleura... Et puis, soudain, vers Arcachon, elle ne pleura plus: elle commença de sourire, d’un sourire triste, du sourire sans couleur et sans fin de ceux qui n’attendent plus rien... Elle sourit... * * * * * C’est ainsi que madame Baïta retrouva la sagesse, mais mourut à la joie d’aimer dans la quarantième année de sa vie. FIN Château du Lac, par Sijean, janvier 1928. Les Sablines, Arcachon, mai 1928. PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--7816-6-28.--(Encre Lorilleux). EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE PIERRE BENOIT KŒNIGSMARK ROMAN Un volume in-16 12 francs SAINT-SORNY LA CARAVANE ROMAN Un volume in-16 12 francs ALAIN FOURNIER LE GRAND MEAULNES ROMAN Un volume in-16 12 francs EMMANUEL BOVE LA COALITION ROMAN Un volume in-16 12 francs IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--7818-6-28.--(Encre Lorilleux). *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79342 ***