*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79343 *** TRISTAN BERNARD HIRONDELLES DE PLAGES ROMAN ALBIN MICHEL, ÉDITEUR PARIS, 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS DU MÊME AUTEUR A LA MÊME LIBRAIRIE Le Roman d’un mois d’été. Mathilde et ses mitaines. Le Voyage imprévu. IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: 8 exemplaires sur Hollande Van Gelder, numérotés de I à VIII; 35 exemplaires sur vergé pur fil Vincent Montgolfier, numérotés de 1 à 35; L’édition originale a été tirée sur alfa “Mousse” des Papeteries Navarre. Droits de traduction, reproduction, représentation théâtrale et adaptation cinématographique réservés pour tous pays. Copyright 1929 by Albin Michel. HIRONDELLES DE PLAGES Les hirondelles se nichent Le bureau de ce petit hôtel n’était point vraiment d’un style trop moderne. Les candélabres de la cheminée dataient de soixante ans. Le tapis frangé de la table remontait à une origine encore plus lointaine. Cette table elle-même, en palissandre contourné, avait été fabriquée jadis par un ébéniste d’imagination faible, visiblement impressionné par la forme classique des violons. Dans un coin, sur un pouf, était couché un petit chien, un bâtard de griffon bruxellois, qui sortait un petit bout de langue, par snobisme, parce qu’il l’avait vu faire à des chiens de pure race. Charles Ombraux et Georges Catalin étaient entrés dans ce salon d’hôtel, avec l’espoir qu’il ne s’y pratiquait pas des prix de haut palace. Les établissements de premier ordre leur étaient interdits. C’était pourtant la première fois qu’ils venaient en cette grande station normande. Mais ils avaient fréquenté un certain nombre de villes balnéaires et le personnel des chasseurs et des maîtres d’hôtels «fait» malheureusement dans l’année deux ou trois stations. C’est effrayant ce que ces gens obligeants peuvent avoir de mémoire. Les portiers de palaces et les maîtres d’hôtel des restaurants sont d’un naturel parfois généreux, mais que cette largesse est peu encline à récidiver quand on a oublié d’acquitter la première dette! Instruits par la vie, il semble qu’ils répugnent à remettre cinquante louis à une personne qui leur en doit déjà vingt-cinq. Trop de prudence, trop de sagesse! Ils aiment mieux faire une croix sur une ardoise que de courir après leur argent. Ombraux et Catalin trouvèrent deux chambres voisines, pourvues d’une eau courante qui ne courait que par intervalles. Le robinet d’eau froide envoyait vraiment un peu d’eau froide, mais quand celui d’eau chaude consentait à s’échauffer, c’était pour emplir la cuvette d’une boue jaunâtre, qui, sans doute, eût pu être efficace contre les rhumatismes. Mais les docteurs du pays ne s’en avisaient pas. Les deux camarades avaient disputé les prix avec la patronne aussi âprement que s’ils avaient déjà su la façon dont ils payeraient leurs chambres. Pour le moment, ils écartaient de leur esprit ce problème et se demandaient s’ils allaient pouvoir obtenir de la dite patronne cinq ou six cents francs d’argent prêté, pour aller tenter la fortune au casino. Ils étaient sûrs néanmoins qu’ils acquitteraient leur note d’hôtel pour la raison supérieure que depuis trois ans qu’ils menaient cette vie errante, ils l’avaient toujours payée, ou, pour parler plus exactement, ils avaient toujours trouvé, à la fin de leur séjour, l’argent qui leur eût permis de le faire. --Il y a un moyen à peu près sûr, dit Ombraux, mais ça ne peut donner de bons résultats que demain, peut-être à la rigueur cet après-midi, si on a la chance de trouver Lucien à son hôtel en lui téléphonant au Havre. --Il doit y être, dit Catalin, puisqu’il avait la grippe. --Oh! une grippe, il n’est pas à ça près, et s’il a eu besoin de sortir... --Essayons tout de même, dit Catalin. --Je vais téléphoner au bureau de poste, dit Ombraux. ... Ou plutôt non, vas-y. Je resterai ici à l’hôtel pour attendre la dépêche qui viendra d’ici deux ou trois heures. Et c’est moi qui ferai le presbyte, ajouta-t-il d’un air entendu. --J’ai quarante francs, ajouta Catalin. Je vais à la boule. --Tu es bête, dit Ombraux. Comment un garçon raisonnable peut-il jouer à des jeux pareils?... Tu es condamné d’avance. A quoi veux-tu arriver avec quarante francs? A perdre ces deux louis qui peuvent nous être utiles. --Tu ne connais pas l’histoire de Varneux à Nice? --Oui, avec trois francs il a fait venir trois billets de cent francs, puis il est allé au baccara et il a gagné trois mille louis. Tu étais là? --Je n’étais pas là, mais plusieurs personnes me l’ont dit. --Je n’étais pas là non plus. Reste ici avec tes quarante francs. On montera dans ma chambre et on fera une belote. --Comme c’est intéressant de nous gagner l’un à l’autre les quelques sous que nous avons! --On ne réglera pas, imbécile! On marquera ça au crayon. De cette façon, nous pourrons jouer des sommes sérieuses et intéresser fortement la partie. D’abord, au téléphone! Décidément, j’y vais avec toi. Ce jour-là, ils étaient vernis. Leur camarade du Havre n’avait pas quitté son hôtel et ils purent l’avoir à l’appareil. Il leur promit de mettre le télégramme immédiatement. Ils rentrèrent non pas à l’hôtel, mais dans un petit café à côté, car, avait fait remarquer très justement Ombraux, il valait mieux qu’ils ne fussent pas à l’hôtel au moment où arriverait la dépêche. Pour que leur plan réussît, elle devait être ouverte et lue dans le bureau du bas. La partie de belote dura trois heures. Ombraux, très en poisse, se trouvait devoir vingt-trois mille francs à son ami, ce qui le rendit de mauvaise humeur. Mais, étant donnée la solidité discutable de sa créance, Catalin ne fut pas content à proportion. Ombraux entra seul à l’hôtel, Catalin restant dans la rue. Le télégramme était arrivé. Ombraux fit semblant de chercher un pince-nez, puis tendit la dépêche ouverte au patron: --Soyez gentil pour me dire ce qu’il y a là-dedans; moi, je ne sais pas où j’ai mis mes yeux. «Ai téléphoné Amsterdam. Trois mille cinq cents francs partent aujourd’hui à votre adresse par pli recommandé. Lucien.» Cette nouvelle parut mécontenter Ombraux. --Je leur avais dit de m’envoyer ça télégraphiquement. Mais ils sont à trois sous près. Vous n’auriez pas un peu d’argent à me donner, patron? Parce que d’ici que la lettre arrive, je vais me trouver démuni... ... Ce moyen-là n’aurait pas pris dans un palace un peu moderne, pensait Ombraux, une fois qu’il eut mis dans son portefeuille les sept cents francs avancés par le patron. Présentation de deux jeunes hommes en liberté Charles Ombraux était un grand garçon de vingt-huit ans, assez gras, blond, imberbe, distingué. Catalin, un peu plus jeune, était petit et mince, modernisé par une moustache brune à l’américaine, extrêmement réduite. Ombraux avait été clerc d’avoué. Mais il avait compris que cette profession était peu compatible avec celle d’habitué du turf, lorsqu’on ne se contente pas des réunions des dimanches et qu’on veut suivre assidûment le plat, les obstacles et le trot. C’était du moins l’opinion du patron du jeune Ombraux et, quand il se sépara de son clerc, sa décision parut malheureusement irrévocable. Ombraux n’avait plus ses parents, qu’il avait perdus trois ans auparavant, à deux mois d’intervalle. Son père était un ancien comptable de la compagnie du gaz, et sa mère, dont il avait la belle stature, était la fille d’un fermier normand. Des placements timides et la dévalorisation du franc avaient réduit à bien peu de chose l’héritage de cet orphelin. Il habitait avec son ami dans le petit appartement de sa famille, à Passy. Jusqu’à présent il était arrivé à s’y tenir en équilibre et à lutter, quatre fois par an, avec des armes toujours improvisées, contre le fléau du terme. Catalin avait moins d’instruction, mais il était assez bon pianiste. Il aurait gagné sa vie dans les petits cinémas de quartier, s’il avait été plus exact, et s’il n’avait pas convoité un jour la femme d’un exploitant, chez lequel il était employé. Tout se fût bien passé encore, si cette convoitise n’avait pas été satisfaite. Malheureusement la dite dame, qui avait bien quinze années de plus que le jeune pianiste, n’était pas restée insensible à son adoration. Un jour, en l’absence du patron, le cinéma commença sans musique, parce que le pianiste était occupé dans le logement particulier de la patronne. Le malheur voulut que le patron, qui n’était pas attendu, arrivât dans son établissement une demi-heure avant le moment présumé de son retour. Il se trouva en présence d’un public houleux qui réclamait des airs de piano pour accompagner la projection. Le patron se mit en quête de sa femme, également du pianiste. Ses recherches furent facilitées par ce fait qu’il les trouva l’un et l’autre au même endroit. Il y eut des cris, des menaces de lutte et le musicien jugea plus prudent de s’échapper, car il savait qu’en cas de meurtre, le code accorde aux maris une excuse légale. Or, les maris n’ignorent pas la loi et savent en plus qu’ils peuvent compter sur l’indulgence des jurys parisiens. Il règne entre les exploitants de cinéma une solidarité déplorable, qui fait que lorsque l’un d’eux a à se plaindre d’un employé, il en avertit bassement ses confrères. Catalin se vit réduit à ne tirer de ses talents musicaux que des joies purement morales, d’autant plus difficiles à obtenir qu’il n’avait pas de piano chez lui, celui qu’il avait acheté lui ayant été retiré par un marchand barbare, sous le prétexte qu’un seul versement mensuel sur douze avait été effectué. Ombraux et Catalin n’étaient pas, comme on serait tenté de le croire, des garçons déshonnêtes, du moins à leurs propres yeux. Quand ils empruntaient des sommes à leur prochain, c’était avec la ferme intention de les rendre ou tout au moins avec un espoir de s’acquitter tellement solide qu’il équivalait à une conviction. Du moment qu’ils avaient l’ingéniosité nécessaire pour se procurer les sommes qu’ils devaient restituer, on se demandera pourquoi ils ne tâchaient pas de les avoir tout de suite, avant de les emprunter. Mais c’est mal connaître le stimulant qu’apporte à un débiteur la nécessité de payer. Ombraux et Catalin n’étaient pas des gens prévoyants. Autrement, ils n’auraient pas mené l’existence accidentée, mais assez brillante, qui correspondait à leurs goûts. Ils ne pouvaient «en mettre» que dans des instants critiques, alors qu’un besoin urgent les poussait et fortifiait leur énergie intermittente. Dans la conduite de leur vie, ils n’agissaient point par système. La longue préméditation leur était inconnue. Il y a dans la vie courante, comme dans l’athlétisme, des stayers, c’est-à-dire des hommes qui tiennent la distance et qui sont capables d’un effort continuel et patient. Ombraux et Catalin appartenaient plutôt à la catégorie des sprinters, dont il ne faut attendre qu’un effort brusque et puissant. J’ai dit qu’ils n’étaient pas, à leurs propres yeux, des hommes déshonnêtes. Ombraux avait trop étudié le code pour ne pas savoir ce qui était licite et ce que la loi réprouvait. Catalin était moins gêné, étant d’une culture morale plus rudimentaire. En compagnie de ce nommé Lucien à qui il avait téléphoné au Havre et dont il avait fait la connaissance jadis, sur un autocar qui les conduisait à Maisons, Catalin s’était livré, la saison précédente, dans une ville d’eaux assez importante, à une petite expérience de baccara qui n’avait pas donné les résultats attendus. Lucien et Catalin, cette année-là, étaient installés dans un petit hôtel de la station où ils opéraient; mais ils cessaient brusquement de se connaître aussitôt qu’ils pénétraient dans le casino. Quand Lucien jouait au baccara, Catalin se trouvait comme par hasard derrière son adversaire, sur le jeu de qui il semblait jeter un regard indifférent. Il se tenait debout dans une attitude méditative, son index tantôt placé sur la joue, tantôt sur le front, tantôt derrière l’oreille. C’était une espèce de badaud, un être neutre à qui personne, sauf évidemment Lucien, ne prêtait attention. Il n’est pas désavantageux, pour un monsieur qui tient les cartes, d’être renseigné sur le jeu de son adversaire. Mais cette petite supériorité n’arrive pas à compenser une déveine persistante. Le Ciel, mentant à la promesse du proverbe, n’aida jamais ces deux amis qui s’aidaient si bien. Ce qu’il faut noter, c’est l’attitude nettement désapprobatrice d’Ombraux, le jour où Catalin lui raconta cette histoire. --Tu as perdu, c’est bien fait pour toi. Tout ça, c’est des trucs de bandits. Lucien et toi, vous n’êtes que des gamins, et vous ne vous rendez pas compte. Tâchez de ne pas recommencer. Sans ça, je vous laisse tomber tous les deux. Petits revers et piètres succès Quand ils eurent encaissé les sept cents francs du patron d’hôtel, Ombraux et Catalin allèrent se mettre en smoking pour passer la soirée au Casino. En dépit des difficultés de la vie, ils avaient toujours dans leurs valises de quoi s’habiller convenablement, et même avec élégance. Ombraux, cependant, était mieux vêtu que son camarade, qui n’avait en tout que deux chemises blanches. Chacune d’elles devait durer au moins trois jours, le temps nécessaire pour le stage obligatoire que son relais faisait chez la blanchisseuse. L’habit de soirée d’Ombraux venait de chez un bon tailleur. Catalin s’était fourni dans un grand magasin de confections où l’on trouve vraiment les tout derniers modèles. Il fallait un sens critique très fin pour accorder au smoking d’Ombraux une petite préférence. En fait, il coûtait trois fois plus cher que le smoking de Catalin, qui n’avait sur celui de son camarade que le faible avantage d’avoir été payé. Ils prirent un repas sommaire dans un petit bar, du jambon, du fromage et de la bière, comme des gens d’affaires pressés, que seule la raison de leurs occupations multiples obligeait à une hâtive frugalité. Ils étaient cependant capables de montrer un gros appétit, à l’occasion d’une invitation par exemple. Ils avaient sur ce point la sagesse bien équilibrée du rat des champs: «Fi du plaisir que le souci de l’addition peut corrompre». Pendant le dîner, ils firent discrètement leur inventaire. Ils possédaient, à eux deux, quarante-trois louis, y compris les trente-cinq du patron. Malgré des déceptions sans nombre, ils conservaient un espoir résolu dans la bienveillance du baccara. Ils se disaient que sa cruauté ne serait pas éternelle. Ils avaient connu de temps en temps quelques faveurs de la Fortune, mais très rapides, sans constance. Ils ne désespéraient pas de voir un jour se prolonger son sourire. Il faudrait payer la carte d’entrée, ce qui demandait encore quelques louis. C’était une dépense nécessaire. Ombraux savait que, dans le pays, il y avait un autre petit baccara où l’entrée coûtait une somme insignifiante. Mais leur vague plan de campagne ne se limitait pas aux bénéfices possibles du jeu. Ce qui les tentait, c’était de pénétrer dans un milieu intéressant, où le hasard ne se borne pas à vous faire gagner aux cartes. Il vous met parfois en contact avec ces mines ambulantes de papier-monnaie, qui viennent des deux Amériques et de certaines bonnes provinces françaises. Mais on ne pouvait escompter ces rencontres d’une façon assez précise pour en parler à l’avance. Ils ne s’entretinrent donc que d’une méthode de jeu. Catalin était d’avis de risquer d’abord de toutes petites sommes, puis aussitôt que leur avoir s’arrondirait, d’aller carrément de l’avant. Mais Ombraux remuait lentement de droite à gauche et de gauche à droite une tête profondément sceptique. --Si nous n’avons pas de veine pour commencer, nous allons émietter par de petites loques tout notre numéraire. Mais si nous avons de la veine au début, la contre-passe arrivera quand nous risquerons de grosses sommes. Il vaudrait mieux tout de suite faire un banco de trente ou trente-cinq louis avec notre argent. Les treize ou quinze cents francs que nous aurons après ça, nous essaierons de les doubler dans un autre banco. Il faut taper, ou claquer. Si nous réussissons cette passe de deux, ça nous fait deux mille cinq cents francs et ça commence à compter. Catalin n’adoptait pas d’enthousiasme la tactique de son ami. Mais son caractère le portait à fuir les responsabilités. Si le coup ne réussissait pas, Ombraux ne pourrait l’accabler. Le plus terrible, c’est que ces deux jeunes gens, à moins de trente ans, avaient déjà perdu leur foi dans le baccara! A peine entrés dans la salle de jeux, ils entendirent crier: «Trente-deux louis. Qui fait le banco?» ... Ombraux, en dépit de ses résolutions, n’osa pas risquer sur ce coup toute leur trésorerie. Il s’éloigna de cette table pour n’avoir pas trop de regrets si le banco était bon. A une autre table avaient pris place un lot de vieilles dames adipeuses, une jeune Anglaise et Dieu lui-même, reconnaissable à sa barbe blanche et qui, malgré son omniscience, ne pontait que cent sous à la fois. Sur le tapis, un banco de trois cents francs s’offraient aux amateurs. Ombraux, nonchalamment, de la poche de son pantalon, sortit trois billets chiffonnés et les posa sur la table. On avait l’impression que les autres poches du gilet, du pantalon et du smoking recélaient d’autres banknotes en quantité considérable. Il prit les cartes avec un air de profond dédain pour tous les gens de cette table, pour l’humanité et pour les vignettes de la Banque de France. Puis il jeta son jeu sur la table sans même prendre la peine de dire: huit. Un tout petit monsieur à lunettes qui lui avait envoyé ses cartes, retourna les siennes et montra un neuf qui se posait un peu là. Déjà Ombraux avait quitté la table sans même prendre congé de ces messieurs dames, avec l’air d’un gentilhomme qui a jeté une boîte de cigarettes vide sur la chaussée. Catalin était moins stoïque. Il savait très bien que la somme évaporée représentait la moitié de leur capital social. Il suivit Ombraux sans mot dire et se borna à fermer les yeux sur la douleur de son âme, quand le camarade eut encore laissé cent quarante francs à une autre table. Ombraux maintenant se dirigeait vers le bar, au milieu des propositions engageantes des banquiers. «Soixante-seize louis au banco», disait-on à une table. «Cent cinquante-trois louis au banco!» criait-on un peu plus loin. Évidemment, si l’on répondait: «Banco!» et que l’on gagnât le coup, les cent cinquante-trois louis devenaient votre propriété. Mais, si on le perdait, la porte de sortie, comme dit l’autre, était un peu loin... Charles Ombraux, frappé par le destin, se dirigeait vers le bar. Il lui était arrivé, au cours de sa vie de joueur, après avoir touché le sol, de remonter brusquement comme un ballon. Mais il savait que ces coups heureux, s’ils sont possibles, n’arrivent pas tous les jours. Et les premières escarmouches avaient fortement endommagé ses facultés d’espoir. Il valait mieux se rendre au bar tant qu’on avait encore de quoi payer les consommations. Trois cents francs, plus cent quarante francs, cela fait quatre cent quarante. Sept cents francs moins quatre cent quarante, restent treize louis. --Douze louis au banco, criait un croupier à une table! --Banco! fit, presque sans le vouloir, Charles Ombraux... Et pendant qu’on lui envoyait des cartes, il se disait qu’il avait certainement perdu. Catalin, les yeux grands ouverts et sans savoir exactement où il se trouvait, fredonnait machinalement l’air d’une sérénade qu’il avait jouée maintes fois dans un cinéma de la rue de Flandre, pour accompagner des idylles au clair de lune. Or, Charles Ombraux retourna neuf. On lui envoya les douze louis, ce qui lui permit de reprendre son grand air dédaigneux. Il reprit sa marche vers le bar, tout en raflant encore cinq louis à une autre table de vieilles personnes complètement ruinées par leur fatale passion. Ils avaient à peu près rétabli leurs affaires, mais tout son cœur altier de gentilhomme était désormais envahi d’une pusillanimité de petit enfant. Il avait l’impression très nette, et que rien ne justifiait d’ailleurs, que le Destin arrêterait là son indulgence et lui indiquait par un langage obscur, mais impérieux, qu’il ne fallait plus rien tenter ce soir-là. Il voulait n’être qu’un jeune élégant désœuvré qui ne se souciait pas du jeu et venait là simplement pour mener la grande vie. Ils trouvèrent, dans un coin du bar, deux hauts tabourets disponibles et commandèrent deux coupes de champagne, qu’ils décidèrent de faire durer le plus longtemps possible. Une coupe de champagne est tout à fait recommandée dans les situations qui, pour être difficiles, ne sont pas désespérées. Le champagne ne peut pas donner de la vie à un espoir impossible. Mais il peut grossir, dans de belles proportions, un tout petit espoir naissant. Des philosophes ont justement fait remarquer que l’espoir était la richesse la plus positive de l’humanité. Ce bien-là est exempt de tout impôt. J’ai rencontré jadis, dans une pension de famille, un vieillard de quatre-vingt-cinq ans, dont le patrimoine était extrêmement réduit. Il jouait aux courses par sommes de un franc vingt-cinq, chez des marchands de vins, où s’abritait une petite agence de pari mutuel. Il avait jadis connu une situation de fortune assez confortable et se disait qu’étant données ses ressources actuelles il n’avait devant lui que quelques mois d’existence misérable sur les années assez nombreuses qu’à son avis, il lui restait à vivre. Alors, il écrivait des lettres à des gens qui ne le connaissaient pas, non pour leur demander de l’argent, car c’était un homme très fier, mais simplement pour leur proposer des affaires plus ou moins réalisables. Il n’avait confiance dans aucune de ses démarches, mais comme il en faisait beaucoup, il pouvait se dire légitimement qu’une d’elles pourrait aboutir. Cet espoir minime était suffisant pour lui donner le goût de la vie. Il avait, sur le rebord de sa fenêtre, un pot rempli de terre où il semait des graines qui n’avaient qu’une petite chance de pousser. Mais la simple idée de cette petite chance fleurissait sa croisée. C’était le procédé qu’employait inconsciemment Charles Ombraux, directeur de la maison d’espérances Ombraux et Catalin. Entrée en scène de deux amies --Ah! j’ai soif, dit quelqu’un. Comment que ça va? --Bonjour, Maric, dit Ombraux à cette jeune femme. C’était en perspective une autre coupe de champagne à payer et même deux, car la jeune femme était accompagnée d’une petite amie. Cette largesse était encore, ce soir-là du moins, dans les moyens de Charles Ombraux. Maric, qui se prétendait âgée de vingt-six ans (en trichant à peine), avait été employée dans un magasin de modes. Elle en était sortie à l’instigation d’un Espagnol qui, dans des conversations diverses, avait beaucoup exagéré le chiffre de sa fortune. Maric n’aimait pas qu’on lui mentît, surtout pour les questions d’argent. Elle quitta nettement l’Espagnol et prit le nom de Mariquita, qui fut abrégé naturellement par ses amis dans des conversations amicales ou tendres. Ombraux et Maric se ne rappelaient plus exactement comment ils s’étaient connus. Ils oubliaient presque qu’à plusieurs reprises, en partageant un lit, ils avaient réduit des frais d’hôtel. Ce soir-là, la question ne se posait pas de la même façon, puisque Maric avait sa chambre déjà retenue. Mais Ombraux ne connaissait pas dans la vie que des questions budgétaires. Il ne s’en était même préoccupé que parce qu’elles s’imposaient à lui. Et il désirait simplement faire honneur de sa chambre à l’aimable Maric pour qui il éprouvait, à cette heure précisément, beaucoup de sympathie. D’autant que, pour ne pas trop séparer les deux compagnes, il était fort naturel que la jeune amie élût ce soir-là, comme chevalier servant, l’aimable Catalin. Ces demoiselles étaient-elles libres? Ce point serait certainement éclairci par la suite de l’entretien. --Nous sommes complètement à plat, dit Maric. Et toi? comment vont les affaires? --Mal, dit Ombraux, mal. J’ai paumé cher. --Cher? dit Maric. --Oui, dit Ombraux, laissant les chiffres dans le vague. --Tu as tout de même bien vingt-cinq louis pour que j’aille là-bas à cette table? --Pas ce soir, ma pauvre amie. Et je ne veux pas demander d’argent à la caisse. L’employé avec qui je suis en relations n’est pas ici en ce moment. Maric ne se demandait même pas si elle devait croire ou non ces assertions, car on ne peut affirmer que les gens vous mentent toujours. Ils disent parfois la vérité par paresse, pour ne pas chercher autre chose. --Qu’est-ce que vous faites tout à l’heure? demanda nonchalamment Ombraux. --Rien de spécial, dit Maric. On va rester ici jusqu’à trois heures. Peut-être rencontrera-t-on des amis. Évidemment ce mot amis désignait de ces nombreux amis inconnus qu’une dame avenante possède à travers le monde. --Vous feriez mieux de rentrer avec nous tout bonnement, dit Ombraux. --Qu’est-ce que t’en dis, toi? demanda Maric à sa compagne. --Comme tu voudras, dit l’autre. Ombraux paya les consommations et les deux ménages prirent le chemin de l’hôtel. Linette, la conquête de Catalin, s’appelait Adeline. Elle n’avait pas vingt ans. Fille d’un forgeron de l’Oise, elle était venue se placer à Paris comme femme de chambre. Au bout de six mois, elle fit connaissance, en allant chercher de l’aspirine pour sa patronne, d’un magnifique pharmacien quinquagénaire, une espèce de fleuve myope qui, solennellement mais avec bienveillance, la fit venir un jour dans sa chambre à coucher, et l’initia. Linette, pour son pharmacien, était pleine de respect et d’amour. Elle était si sûre de sa propre fidélité, qu’étant allée toute seule un soir au cinéma, elle n’hésita pas à suivre dans un hôtel un jeune employé des postes. La faute commise, elle en eut beaucoup de remords et quitta sa place pour gagner un autre quartier et ne plus rencontrer le pharmacien. Elle possédait quelques faibles économies qui lui permirent de vivre à l’hôtel pendant huit jours. Blonde et attirante, ses charmes agirent sur un gros marchand de bestiaux qui l’installa dans un petit appartement meublé. Mais il était marié. Une vilaine vieille femme à cheveux roux vint faire un jour à la pauvre Linette une scène intolérable. Le marchand de bestiaux reprit le droit chemin, laissant Linette dans son petit appartement où le loyer était payé pour trois semaines encore. Heureusement il lui avait acheté quelques bijoux. C’est à cette époque qu’elle fit la connaissance de Maric, dans un bar. Maric, à Paris, fréquentait beaucoup les bars. Mais de juin à octobre, elle allait dans les villes d’eaux. Maric aimait les villes d’eaux. Elle les aimait pour elles-mêmes et quelles que fussent les propriétés de leurs sources. C’est elle qui détermina Linette à la suivre et qui lui apprit à jouer au baccara chemin de fer. Ce jeu, pour beaucoup de jeunes femmes, consiste à s’asseoir à des places vides auprès d’un monsieur de bonne figure. On lui dit avec un gentil sourire qu’on n’a pas d’argent pour jouer. Il n’y a rien qui puisse attendrir davantage un véritable joueur. Il vous avance à fonds perdus cinq ou dix louis, avec lesquels, si les cartes sont favorables, on peut se faire une petite masse importante. Malheureusement, Maric avait plutôt le tempérament d’une joueuse que d’une personne intéressée. Au lieu de mettre de côté l’argent qu’on lui donnait, elle le risquait à nouveau, c’est-à-dire qu’elle finissait par le perdre, après des alternatives. Linette, qui n’aimait pas le jeu, aurait pu thésauriser. Mais elle était sans défense quand, tout naturellement, Maric venait lui prendre, d’une main vorace, la poignée de louis qu’elle avait devant elle. Maric avait un visage charmant. --Je sais, a dit Baudelaire... _Je sais qu’il est des yeux des plus mélancoliques Qui ne recèlent point de secrets précieux._ Une sorte d’ironie douce, qu’exprimait le sourire de cette jeune femme lui permettait, une fois pour toutes, d’être aussi peu compliquée que possible, sans perdre son attrait mystérieux. L’arc un peu retroussé de sa bouche fine travaillait pour elle. Elle n’avait plus à s’occuper de rien. Ils devaient tous déjeuner ensemble au petit bar le lendemain matin. Mais les deux jeunes femmes, étant allées se promener sur la plage, firent la connaissance d’un Égyptien qui revint avec elles jusqu’aux environs du casino et leur montra une voiture de première marque, au capot démesuré. Il leur parla également d’un restaurant sur la route de Cabourg. --Nous avions promis à des amis, dit Maric. Nous allons voir si nous pouvons nous décommander. Quand l’Égyptien apprit qu’elles n’étaient pas maîtresses de leur temps, son désir de déjeuner avec elles s’accrut dans de fortes proportions. Tous les trois, dans la rue principale, ils attendirent Charles Ombraux qui devait passer par là. Et en effet, au bout de quelques minutes, le jeune homme sortit du Casino. Il était allé proposer une affaire de publicité à l’administration, sans grande confiance d’ailleurs. Mais précisément son ton désabusé fit sur le fonctionnaire chargé de la réclame une certaine impression. Il prit sérieusement des notes sur un bloc et dit que dans les quarante-huit heures il rendrait la réponse. L’ami qui, à tout hasard, avait chargé Ombraux de cette démarche, lui avait promis moitié de sa commission, c’est-à-dire deux billets. Nous avons oublié de dire en effet que Charles Ombraux s’occupait de publicité et aussi d’affaires immobilières. Il représentait également une compagnie d’assurances italienne contre le bris des glaces aux devantures. Soit indifférence des marchands en boutique, soit manque d’activité du représentant, il n’avait encore envoyé en Italie, depuis dix mois qu’il était entré en fonctions, aucun projet de contrat. Maric, en le voyant, le prit à part et lui demanda sous la forme suivante l’autorisation de s’en aller déjeuner avec l’Égyptien: --Mon vieux, je te plaque. Ce type que tu vois là-bas, auprès de cette grande voiture, nous emmène déjeuner toutes les deux dans un restaurant de la route de Cabourg. Ombraux avait vraiment beaucoup d’amitié pour Maric et s’intéressait à ce qui pouvait lui arriver d’heureux dans la vie. On ne savait pas jusqu’à quelle heure se prolongerait le déjeuner en question. On prit rendez-vous à tout hasard pour cinq heures, à ce café en plein vent qui se trouve derrière le casino. Mais, à cinq heures, les deux amis n’y trouvèrent que Linette que la voiture de l’Égyptien avait ramenée, pour repartir ensuite chercher son maître et le conduire ainsi que Maric à Cabourg où ils passeraient la soirée. Cet Égyptien leur avait fait faire un déjeuner à la hauteur, dont Linette parlait extatiquement. Il n’était sur la Côte que pour peu de temps, car il s’apprêtait à rejoindre en Bretagne sa femme et ses trois enfants. Maric dînerait avec lui à Cabourg. Elle priait ses amis de ne pas s’occuper d’elle. Elle viendrait les rejoindre à la fin de la soirée, vers onze heures du matin. Connaissances utiles Le couple Catalin et le solitaire Ombraux n’étaient pas allés au casino. Ombraux préférait attendre maintenant la solution de son affaire de publicité, afin d’aborder le baccara avec de plus fortes ressources. Il offrit le cinéma à ses deux compagnons. Puis ils rentrèrent à l’hôtel. Quand Maric arriva le lendemain au rendez-vous fixé, elle avait un petit air satisfait qui fit bonne impression sur ses camarades. Elle commença d’abord par les mener en bateau en leur racontant qu’elle aimait beaucoup cet Égyptien et qu’elle avait refusé un cadeau qu’il avait voulu lui faire le matin. Puis elle appela le garçon. --Avez-vous de la monnaie de mille francs? lui dit-elle. Elle avait sorti de son petit sac huit billets que les autres regardèrent avec des yeux ronds, ce qui la fit éclater de rire. --On est revenu tout à l’heure en voiture. Il voulait me conduire jusqu’ici, mais, comme il avait affaire à la poste, je l’ai quitté là. On s’est arrêté chez un ami que vous connaissez, le marchand de pierres. J’ai choisi un bracelet qui lui a semblé très beau et qu’on lui faisait douze mille francs. Comme il a tiqué et qu’il demandait à voir autre chose, j’ai fait signe au marchand qui lui a rabattu trois mille sur le bracelet. Alors, devant ce rabais, il n’a pas osé faire le râleux. Il a encore demandé cinq cents de réduction, puis il a payé huit mille cinq cents. J’ai repassé chez le marchand de pierres tout à l’heure, il a été très gentil et m’a repris l’objet pour huit mille. --Pas mal opéré, dit Catalin. Ombraux souriait simplement, d’un bon sourire altruiste. --Maintenant, dit Linette, en désignant le Casino d’un signe de tête, tu ne vas pas porter cet argent-là à l’usine? --Tu penses! dit Maric. --Donne-le-moi, dit Linette, ça sera plus sûr. Ou plutôt, confie-le à Charlie. --Je vais lui remettre six billets et je m’amuserai avec le reste. Et puis c’est moi qui vais vous payer à déjeuner. A une heure, ils s’attablaient tous les quatre au Casino. Au moment de l’addition: --Paye, Charlie, dit Maric, mais, tu sais, pas sur ton argent, sur celui que je t’ai remis. --Ça va, ça va, dit Ombraux, sans dire ni oui ni non, et comme un homme qui est bien au-dessus de ces petites questions. Autre rencontre Maric, vers la fin du repas, ne tenait plus en place. C’est à peine si elle attendit le dessert, car elle savait que la partie commençait à deux heures. --Prenez le café dehors, derrière le Casino. Je vous retrouverai. Mais comme ils s’en allaient tous les trois, Linette se détacha du groupe et gagna la salle de jeu, à la suite de son amie, qu’elle tenait maternellement à surveiller. Charlie et Catalin étaient assis au café et goûtaient en paix la douceur du jour. Soudain ils virent devant eux un monsieur d’un certain âge, vêtu d’un costume de sport un peu trop neuf. --Pardon, dit ce monsieur à Charles Ombraux, voilà dix minutes que je me demande où je vous ai vu. Est-ce que vous n’étiez pas à l’étude de Maître Chavannes, avoué, rue des Petits-Champs? --Oui, dit Ombraux, l’année dernière. --C’est bien cela, dit le monsieur. Et il ajouta en souriant: --Lestourbeillon. Et comme Ombraux, qui n’avait de lui qu’un vague souvenir, souriait en hochant aimablement la tête: --J’avais à votre étude un procès qui s’est arrangé. Vous savez, avec la Compagnie d’Orléans, qui m’avait égaré un wagon de grillages en fil de fer?... --Oui, oui, dit Ombraux. Je vois. --Et c’est avec vous que je suis allé un jour au Palais de Justice, continua le monsieur, qui paraissait tout attendri. Sur l’invitation d’Ombraux, il prit un café, en disant qu’il avait bien tort, que ça lui était défendu. Mais il ajouta: «On ne meurt qu’une fois», en souriant avec ravissement de cette réflexion, comme s’il venait de l’inventer à l’instant même. Ce monsieur, sans doute, n’avait pas beaucoup de relations dans ce pays. Depuis une semaine, il n’avait pas eu l’occasion de dire à un de ses semblables ce qui constituait la joie de sa vie, à savoir qu’il avait fait des affaires colossales avec des propriétaires fonciers du Sud-Algérien et qu’il possédait maintenant à Paris sept maisons de rapport. Il ajouta qu’il était venu en garçon parce que sa femme faisait une cure dans un petit pays pas très amusant. Il dit encore qu’il avait trois enfants, dont une fille mariée et enceinte. --Ça sera pour novembre, ajouta-t-il, pour ne pas faire languir Ombraux et Catalin, anxieux de connaître l’époque de la délivrance. Il habitait un des trois grands palaces du pays. Il invita les deux amis à dîner pour le soir même, d’une voix tellement implorante que vraiment la charité humaine ne permettait pas de laisser cet homme manger seul. Puis ils causèrent de choses et d’autres. Ombraux présenta l’artiste Catalin, avec des détails flatteurs. --Eh bien! dit Catalin quand il fut parti, voilà qui ne sera pas mal comme relation... --Oui, trois ou quatre repas tout au plus. Ce que tu es jeune! Tu te figures, quand tu rencontres un type nouveau qui te sourit et qui t’invite à dîner, qu’il n’est pas attaché à ses pièces et qu’il va te refiler gentiment son blé. Mais, il y tient, à son blé, il y tient comme tout le monde. Enfin, qu’est-ce que tu t’imagines? Si je lui raconte nos difficultés, tu penses que ça va l’attendrir? A partir du moment où nous aurons l’air gêné, il aura horreur de nos figures. Il nous considérera comme des pestiférés. Je ne compte pas beaucoup sur cet homme-là. --Évidemment, dit Catalin, je ne te dis pas de lui demander mille ou deux mille francs. Ce serait dommage. Il est bon pour beaucoup mieux que ça. --Ah! ah! ricana Charlie, si je savais seulement qu’il soit bon pour deux billets, je te réponds que je ne me priverais pas de les lui demander, et que je ne songerais nullement à le ménager pour plus tard. Mais si tu veux mon idée, il n’y a pas même vingt-cinq louis à en sortir. Oh! c’est entendu: il va nous payer un dîner de huit cents balles et, au fromage, il commandera encore une bouteille pour ne pas être à court et n’avoir pas l’air d’un râleux. Mais c’est parce qu’il nous considère. Tout à l’heure, quand tu nous as quittés un instant pour aller chercher le journal, tu penses bien que je n’ai pas négligé de parler de toi et de te monter en épingle. Je lui ai dit que tu étais un pianiste épatant, que tu étais en train d’arriver et que, lorsque tu auras la situation qu’il faut pour donner des concerts, tu ramasseras ce que tu voudras. --C’est possible, dit Catalin. --Tais-toi, dit Ombraux. S’il nous invite dans un endroit où il y a un piano, tu pourras lui en mettre plein la vue, car certainement il n’y pige rien. Mais s’il y a des connaisseurs, vaut mieux ne pas t’y risquer. --Je suis bon pianiste, dit Catalin offensé. --Je n’ai jamais dit le contraire. Seulement, crois-moi, il vaut mieux ne pas risquer ça. Un monsieur qui se trouverait avec nous et qui lui dirait tout bas, après t’avoir entendu: «Oui, oui, ça ne casse rien», il n’en faudrait pas plus pour l’atteindre dans son amour-propre et qu’il nous laisse glisser. --On pourra le passer à Maric. --C’est peut-être, dit Charlie, ce qu’il y aura de mieux. Cependant, Ombraux songeait... --Je vais faire une chose qui ne sera pas mal. Je vais aller rendre sept cents francs au patron de notre hôtel. --Ce qui te permettra de le taper une autre fois. --On ne peut rien te cacher. --Voilà ces dames qui reviennent, dit Ombraux... Ah! ça n’a pas l’air d’aller... Linette semblait préoccupée et Maric avait très chaud. Elle n’avait même pas pris la peine de refaire sa figure. C’était grave. --Je suis marquée, dit-elle en s’asseyant. J’avais commencé tout petit avec l’idée de ne pas risquer d’argent. J’ai gagné un peu, puis j’ai fait un gros banco, qui était encore bon. Je m’étais fixé un chiffre. Je pensais que j’allais vous rapporter six mille francs. --Et le résultat, dit Charlie, c’est que tu as tout refilé, plus tes deux mille. Tu n’as pas besoin de le dire, je l’aurais bien deviné. Et même j’aurais pu te le prédire tout à l’heure... --Donne-moi deux billets, dit Maric. --Non, je ne te donnerai pas deux billets, tu vas encore les perdre. --Ah! tu m’embêtes, c’est mon pognon! --Bien, dit Ombraux. Alors, voilà les six mille. Il tira les billets de sa poche et les mit devant Maric sur la table. --Je ne te demande pas six mille. Je te demande deux mille. --Mais moi, je te rends ton argent. --Pourquoi est-ce que tu te vexes? --Je ne me vexe pas, seulement je n’ai pas besoin de garder ça sur moi. --Tu es bête, dit Linette à Maric. Laisse-le-lui. --Oh! elle n’a pas à me le laisser, dit Charlie. Je n’en veux plus. --D’abord, dit Maric, ce n’est plus six mille francs. Qu’est-ce que tu as payé pour l’addition? --Ne t’occupe pas de ça. Voilà les six mille. --Non, dit Maric, c’est moi qui vous avais offert à déjeuner. --Je n’ai pas besoin de toi pour m’offrir à déjeuner. --Oh! tant pis, dit Maric, si tu as mauvais caractère! --Qu’est-ce que je vous dois? dit Charlie en hélant un garçon qui reçut le prix des cafés. Un silence de quelques minutes pesa sur le petit groupe. Charlie se mit à parler à Catalin d’un ton dégagé, de n’importe quoi, des courses du lendemain... A ce moment, M. Lestourbeillon passa, salua ces dames et sourit à ces messieurs. Il semblait vouloir parler à Ombraux, qui se détacha du groupe. --J’ai oublié de vous dire tout à l’heure, monsieur Ombraux... Si vous avez des amies, vous pouvez les amener ce soir... --Non, non, dit Ombraux. Je préfère venir dîner seul avec mon ami Catalin. Et, pour couper court à toute insistance: --Ces dames doivent dîner ailleurs. Alors, à neuf heures moins le quart, et naturellement en smoking?... --Comme vous voudrez, dit Lestourbeillon. Je ne savais pas si je m’habillerais, mais puisque vous vous habillez... Ils se serrèrent la main et Ombraux rejoignit le petit groupe. --Où dînons-nous ce soir? dit timidement Maric, qui voulait un peu rattraper les choses... Ombraux répondit poliment, en s’adressant aux deux dames: --Vous nous excuserez. Nous dînons avec ce monsieur. Et il ajouta, parlant à Linette: --C’est un de mes amis, un industriel. Il a une grosse usine à Aubervilliers. Au bout d’un instant, il se leva: --Est-ce que tu viens? dit-il à son ami. --Si tu veux, dit timidement Catalin. --Si tu préfères encore rester avec ces dames, dit Charlie, on se retrouvera à l’hôtel. Catalin jeta les yeux sur Linette qui regardait précisément d’un autre côté. Faute d’indication suffisante... --Je reste encore, dit-il. --Au revoir! dit Charlie d’une voix chantante et détachée. --Tu l’as vexé, dit Linette à Maric, quand il se fut éloigné. --Il se dévexera, fit Maric avec une insouciance un peu feinte. Finalement, Catalin dut accepter la garde des quatre mille francs. Ces dames se levèrent pour retourner à la salle de jeu. Catalin les accompagna, mais les quitta à la porte, assagi tout à coup par la crainte des responsabilités. Bombances De nouveau, la vie fut belle vers dix heures du soir. Au restaurant très chic où il les avait invités, M. Lestourbeillon était assis sur la banquette. Charles Ombraux, à sa droite, tenait entre deux doigts un long corona, avec la désinvolture nonchalante d’un homme qui, à aucun de ses repas, n’accepterait un cigare d’une autre marque. Catalin était en face d’eux, les yeux brillants et noyés dans des rêves imprécis de gloire, de fête et de bonheur. Comme il ne fumait pas le cigare, on lui avait donné pour lui tout seul une boîte de cigarettes à bout doré. M. Lestourbeillon, qui fumait peu, avait déclaré qu’il ne fumait pas; car il n’éprouvait pas la nécessité de s’éblouir lui-même, et gardait assez de sang-froid pour ne pas grever l’addition d’une somme supplémentaire et inutile. Il était enchanté de son compagnon. Ombraux lui nommait quelques personnes qui se trouvaient dans le restaurant, des gens qu’il connaissait de nom, qu’il présumait être riches et à qui il attribuait avec une grande précision un nombre de millions toujours considérable. Il fit le récit de parties énormes qui s’étaient engagées au Casino les jours précédents. M. Lestourbeillon considérait comme des folies de risquer des sommes pareilles. Sans se dire exactement pourquoi, Ombraux l’aurait souhaité moins sage et moins timoré. Le dîner fini, ils décidèrent de se rendre à la salle de jeu. M. Lestourbeillon n’y avait pas encore pénétré. Ombraux, avec autorité, le guidait dans les formalités nécessaires pour obtenir une carte, puis il l’emmena dans la salle privée, où se joue à banque ouverte le baccara à deux tableaux. Catalin était resté dans une autre salle, tout à sa digestion exaltée. Il tournait autour des tables. Il n’avait pas osé dire à Charlie qu’il avait accepté de Maric ce dépôt d’argent que son camarade avait refusé. On s’épanche Charlie et son compagnon regardèrent la partie. Les plaques de cent mille francs intéressaient beaucoup M. Lestourbeillon. Certains joueurs en jouaient cinq et même dix à la fois. Lestourbeillon se tournait du côté de Charlie, en hochant la tête. --Un million, faisait-il, un million... Il y avait autour de la table une galerie épaisse et l’on n’était pas bien à son aise pour regarder. Au bout de très peu de temps, M. Lestourbeillon s’était blasé sur toutes ces richesses qui allaient et venaient sur le tapis entre des personnes qu’il ne connaissait pas et pour des raisons qu’il comprenait mal. Il savait bien que sept valait mieux que six, mais les abatages le déroutaient. Ombraux sentit sa lassitude. Tous deux se dégagèrent de la foule, allèrent s’asseoir le long du mur, de chaque côté d’une petite table. Ombraux proposa du champagne. --Si ça ne vous fait rien, dit M. Lestourbeillon, je prendrai plutôt une citronnade. Ombraux, qui régalait, n’avait à faire aucune objection. Il commanda deux consommations semblables. La conversation, entre eux, manquait un peu d’animation, mais à quoi bon tant de paroles! M. Lestourbeillon continuait à regarder Ombraux avec un sourire ému. Il lui tapa sur la cuisse. --On déjeune ensemble, demain. Ombraux hésitait. --J’y tiens, dit Lestourbeillon. --Écoutez, monsieur Lestourbeillon, dit Ombraux, je vais vous parler franchement. J’ai beaucoup de sympathie pour vous, mais nos situations ne sont pas les mêmes. Vous êtes très riche. Moi, j’ai un petit budget très serré et très prudent. --Mais qu’est-ce que ça peut faire? dit Lestourbeillon. C’est moi qui vous invite. --C’est justement pour ça, dit Ombraux, je voudrais vous inviter à mon tour. --Est-ce que nous allons compter entre nous? dit fraternellement Lestourbeillon, comme s’ils avaient passé toute leur vie au même foyer familial. --Vous êtes très gentil, monsieur Lestourbeillon, mais je préfère établir nettement la situation. J’ai des petites rentes de mes parents, qui m’ont permis de renoncer à poursuivre cette carrière de clerc d’avoué où je n’avais pas grand avenir. J’ai pu obtenir la représentation d’une compagnie d’assurances italienne qui ne fait que commencer, et qui doit prendre un grand développement. Mais je n’escompte pas cela. D’autre part, je m’occupe d’affaires immobilières où je ne risque rien. Encore une fois, je n’escompte pas les bénéfices futurs. J’aime beaucoup venir ici pendant la saison. Je fais même des sacrifices dans le courant de l’année pour cela. Je dois toucher d’ici quelque temps une petite somme d’une quinzaine de mille francs qui me sont dus. Je pourrais les demander avant. Mais j’ai un défaut, que je tiens à vous dire tout de suite. Je suis un peu joueur. Naturellement, ajouta Charlie en désignant la table, je ne joue pas dans ces proportions-là. Mais ça m’amuse d’aller un petit peu batailler dans les salles à côté et défendre mon argent sans m’emballer. C’est une grande privation pour moi de ne pas le faire en ce moment. Mais je ne veux pas toucher à la somme qui m’est nécessaire pour mon séjour ici. Ombraux, en parlant ainsi, était tellement séduit par la sagesse des idées qu’il exprimait, qu’il croyait dire la vérité. --Vous ne connaissez pas, monsieur Lestourbeillon, cet amusement du jeu. Je vous assure qu’il faut être très raisonnable pour y résister. Ainsi, j’étais sur le point de me faire envoyer télégraphiquement quatre ou cinq mille francs. Et je regrette maintenant de ne pas avoir fait partir la dépêche. --Mais vous avez eu bien raison! dit M. Lestourbeillon, avec une prudence qui désespéra Charlie. Tous deux gardèrent le silence. Ombraux avait pris un air sombre, comme un homme que la tentation supplicie. Malheureusement, M. Lestourbeillon ne s’en rendait pas compte. --J’ai eu tort de ne pas envoyer ma dépêche, dit Charlie au bout d’un instant. Je sens la veine ce soir. J’ai laissé mon argent à la caisse de l’hôtel. J’ai bien envie d’aller le chercher. Enfin, un mouvement favorable sembla se dessiner. --Ne vous dérangez pas pour aller jusqu’à votre hôtel, dit M. Lestourbeillon. Voulez-vous un billet de mille francs? --Non, non, dit Ombraux, ce n’est pas assez comme somme de départ. Si on rate les deux ou trois premiers coups, on est tout de suite enlevé... Tenez, dit-il brusquement, avez-vous cinq mille francs sur vous? --Cinq mille? Ah! non, je ne crois pas, dit M. Lestourbeillon en ouvrant son portefeuille. Attendez... Non, j’ai un peu plus de trois mille francs. --Alors, donnez-moi trois mille francs, je vous les rendrai demain. --Les voilà, mais je vais aller avec vous, parce que ça m’amusera de suivre vos opérations. --Non, non, dit Ombraux, je n’aime pas quand on me regarde. Je vous sentirais ému. Votre émotion m’influencerait. Je veux pouvoir jouer de sang-froid. Attendez-moi ici et je vous retrouve. --Je ne tiens pas à me coucher tard, dit M. Lestourbeillon. --Je reviens dans un quart d’heure. Après avoir souri amicalement à son ami, Charlie se dirigea vers les autres salles. Il se promena, regardant les jolies femmes et évitant de jeter un coup d’œil sur les tables. Il ne s’était jamais senti tant de sagesse: il avait la ferme volonté de ne pas risquer sur le tapis vert cet argent si laborieusement acquis. Au bout de dix minutes, n’ayant pas hasardé un centime, il revint trouver M. Lestourbeillon. Mais, attendri par l’amitié, il ne voulut pas lui dire tout de suite qu’il avait perdu les trois mille francs. --Je ne veux pas vous empêcher d’aller vous coucher, dit-il à son ami. Je n’ai fait que tâter un peu l’eau. Jusqu’à présent il n’y a pas encore de bénéfice et pas encore de dommage. Je me maintiens. --Alors, vous me direz le résultat demain, dit M. Lestourbeillon. Nous déjeunerons au même endroit. --Il faut en passer par où vous voulez, dit Charlie. Nous irons aux courses après. --Ah! Il y a les courses? dit M. Lestourbeillon. --Et cela vaut la peine d’être vu. --C’est ça, nous irons aux courses, mais, pour l’instant je vais me coucher, dit M. Lestourbeillon. --Je vous accompagne un bout de chemin et je reviendrai travailler après. Il est minuit à peine et l’usine est ouverte jusqu’au grand jour. Mais, soyez tranquille, je n’y resterai pas jusque-là. Il sortit nu-tête et accompagna son ami jusqu’à la porte du palace. Lestourbeillon s’appuyait sur le bras de Charlie. Ils ne disaient rien et goûtaient la fraîcheur du soir. En revenant tout seul au Casino, Ombraux était très content de lui-même, plein d’amitié pour M. Lestourbeillon. Dans le hall du casino, il rencontra, auprès des tables de boule, l’administrateur à qui il avait proposé cette affaire de publicité. --Je n’ai pas encore de réponse pour vous, lui dit celui-ci. Je n’ai pas vu le patron depuis hier. --Ça ne presse pas! ça ne presse pas! fit le condescendant M. Ombraux. Sagesse --Comment? tu joues? dit-il à Catalin, qu’il trouva devant une table, en train de faire un banco de trois cents francs. Catalin ne répondit pas, tout à l’émotion du coup. Quand il eut ramassé l’argent: --Oui, dit-il un peu gêné, j’ai risqué tout à l’heure un petit banco. Alors ça m’a permis de jouer. Mais il ne savait pas mentir à Charlie. --Écoute, dit-il à mi-voix, tu vas savoir la vérité. Quand je suis resté seul cet après-midi avec Maric et Linette, Maric a insisté pour me faire garder quatre mille francs. --Et tu as accepté! dit sévèrement Ombraux. Ce n’est pas sérieux. Tu savais bien quels étaient mes sentiments là-dessus. Du moment que cette poule nous réclamait son pognon, il fallait le lui donner. Il ne faut pas avoir des histoires comme ça avec ces femmes-là, surtout avec une piquée comme Maric. Un jour elle est toute gentille avec vous, puis le lendemain on se disputera et elle vous traitera de tous les noms. Tu as perdu?... --Non, dit Catalin, avec les quinze louis que je viens de rattraper, il me manque trois ou quatre cents francs sur les quatre mille. --Je vais te donner ces trois ou quatre cents francs pour parfaire la somme et tu vas la lui rendre avant qu’elle te la demande. Elle est ici, naturellement, ce soir? --Elles viennent d’arriver il n’y a pas dix minutes, dit Catalin. Elles ont dîné avec un monsieur autrichien de leur hôtel et un autre ami. Il paraît qu’ils sont très au pèze. Tu vas les voir, ils sont assis tous les deux à une grosse table et les deux femmes sont à côté d’eux. Maric ne joue pas. --Oui, dit Ombraux, elle s’intéresse à leur jeu. Où sont-ils? --Par là-bas, tu vas voir. Il conduisit Ombraux jusqu’à une table de chemin de fer sérieuse où les joueurs partaient de deux ou trois mille francs. Maric, les yeux brillants, était assise derrière un monsieur d’un âge inévaluable, qui, en fait de poils, n’avait absolument que ses deux sourcils, à la vérité fort touffus. Ombraux vit devant ce monsieur trois ou quatre liasses importantes. --Il n’a pas l’air mal dans ses affaires, dit Charlie entre ses dents. --Alors, je vais rendre les quatre mille à Maric? dit Catalin. --Attends un peu, on verra ça demain. Depuis qu’il avait obtenu trois mille francs de Lestourbeillon, Charlie Ombraux était repris par de ces traditions bourgeoises et sages, qui conseillent de ne pas lâcher inconsidérément le solide que l’on détient. Aux courses Le lendemain, à deux heures et demie Lestourbeillon, Ombraux et Catalin franchissaient victorieusement la porte du pesage, Charlie ayant payé, sans trop de faste apparent, les trois cartes d’entrée. Pendant le déjeuner, il avait dit à son nouvel ami le résultat navrant du baccara de la veille, prenant sa perte de trois mille francs avec d’autant plus de désinvolture que les trois billets n’avaient pas quitté son portefeuille. --Je pense que vous allez parier? lui demanda Lestourbeillon. --Ah! non, pas aujourd’hui. Je ne joue que lorsque j’ai des tuyaux et pour cet après-midi on ne m’a rien donné. Je connais très bien Garner, Mac Gee. Je les ai rencontrés ce matin. S’ils avaient eu quelque chose, ils me l’auraient dit... Non, non, nous nous promenons tout simplement et nous prenons l’air. On va aller s’asseoir dans les tribunes... --Je vais jouer, dit Catalin. --Va, mon petit, va jouer ton louis et tâche de faire fortune. Catalin ne perdit pas trop d’argent aux guichets, mais il fit, dans le courant de l’après-midi, une mauvaise rencontre: Maric elle-même, qui avait fait, dit-elle, le projet de partir le lendemain matin en excursion de quelques jours avec Linette et ses nouveaux amis. Elle demanda au jeune pianiste l’argent qu’il avait en dépôt. Il trouva dans sa poche trois mille quatre cents francs sur les quatre mille. --J’ai laissé le reste à l’hôtel, je te l’apporterai ce soir. --Ça va, dit Maric qui voulait un peu racheter son âpreté de la veille. On se reverra à mon retour. Ombraux et son ami s’étaient installés dans une tribune, Charlie finissant un corona dû à la munificence renouvelée de M. Lestourbeillon. En somme, il n’y avait pas à se plaindre. Il avait fait la connaissance d’un homme affectueux et généreux qui, pendant un temps indéterminé, allait les héberger à midi et le soir dans les bonnes boîtes de la région. (Ombraux se chargerait de le renseigner là-dessus.) Qu’est-ce que demandait le peuple? De mener une vie somptueuse à peu de frais. La Providence, en mettant sur son chemin Lestourbeillon, l’avait bien servi sur ce point. La conversation avec cet ami n’était pas captivante. Lestourbeillon, à qui sans doute il manquait un confident, raconta ses affaires de cœur. Il avait, comme directrice de sa manufacture, une veuve de guerre, une brunette de trente-cinq ans. --Son mari était employé chez moi et comme elle était intelligente, je lui ai donné la place. Un soir, figurez-vous, j’étais allé la retrouver à l’usine, parce qu’il y avait un travail extraordinaire à vérifier. Une idée m’a pris--je n’y avais jamais songé avant--je l’ai embrassée. Alors, elle m’a dit que je lui plaisais beaucoup. Ça a commencé comme ça. J’ai été embarqué. Je ne vous dis pas que je le regrette, parce que (vous la verrez, j’espère) c’est une jolie femme, et qui ne manque pas de tempérament. Seulement, elle est exigeante. Ma pauvre femme est malade depuis longtemps. Elle ne s’inquiète pas de ce que je peux faire à droite et à gauche. Mais Léonie, mon employée, c’est autre chose... Elle me surveille. Ce qui fait qu’ici, je me tiens. Était-ce simplement pour soulager son cœur que Lestourbeillon lui racontait tout cela? Souhaitait-il que Charlie lui fît faire quelques connaissances aimables en veillant, maintenant qu’il était prévenu, au secret de l’aventure? On verrait cela plus tard... Charlie ne demandait pas mieux que d’être agréable à cet ami excellent. Ils se promenèrent derrière les tribunes. Ombraux continua son rôle de cicerone et montra les propriétaires de chevaux. --Celui-là vaut deux cents millions. Il dépense six millions pour son écurie. Et ce n’est rien, vous savez. C’est parce que ce n’est pas une poire... Il ouvre l’œil et il sait compter. Un jeune homme de beaucoup d’allure s’entretenait avec un tout petit jockey. --Encore un milliardaire, dit Lestourbeillon. --On ne peut pas savoir, dit Charlie. On me dirait qu’il est plein aux as ou qu’il est «sans un», rien de ça ne pourrait m’étonner. Le reste de l’après-midi se passa dans une haute sérénité, à une sphère supérieure de la vie. Ils firent à pied le trajet très court qui sépare le champ de courses du Casino. Là, ils se séparèrent. En arrivant devant leur hôtel, Charlie et Catalin aperçurent un petit jeune homme d’apparence inoffensive, coiffé d’un chapeau de paille un peu déformé et qui s’était assis sur un fauteuil d’osier placé à côté de la porte. Accident Ce petit jeune homme, en les apercevant, se leva, et, après les avoir dévisagés, s’approcha de Charlie. --Est-ce que vous ne vous appelez pas Ombraux? --Si... Qu’est-ce qu’il y a pour votre service? --Je voudrais vous dire un mot à part, dit le petit jeune homme. --Vous ne pouvez pas parler devant mon ami? --Si ça vous est égal, je veux bien... Je viens de la part de M. le commissaire de police, qui désire vous demander un renseignement. --Qu’est-ce qu’il me veut? demanda Ombraux vraiment très intrigué. --Je ne sais pas, dit le petit jeune homme, on vous dira ça là-bas. --Allons-y, dit Ombraux. A ce moment, deux autres hommes qui se trouvaient à une trentaine de pas, mais qu’Ombraux n’avait pas remarqués, purent sans affectation et en gardant leur distance, se mettre en marche sur la même route. --Tu as idée de ce qu’on te veut? demanda Catalin à Ombraux. --Je ne vois pas, dit Ombraux. C’est certainement une erreur. Le commissaire de police était un gros homme qui avait, depuis peu, supprimé sa moustache, estimant qu’un fonctionnaire d’une station aussi lancée devait être à la page. --Lequel des deux est M. Ombraux? dit-il, quand ils entrèrent dans son cabinet. Je n’ai affaire qu’à lui. --Monsieur est mon ami intime, dit Ombraux, le pianiste Catalin. Le commissaire, de confiance, salua légèrement de la tête l’artiste annoncé. Puis il s’installa sur son fauteuil et fit un signe vague pour inviter les deux jeunes hommes à s’asseoir. --J’ai reçu un avis de Paris, monsieur Charles Ombraux. Et, sur un signe interrogateur d’Ombraux... --Vous avez signé, sur une agence du Crédit Lyonnais à Paris, un chèque de huit mille francs. Ce chèque était à l’ordre d’un bijoutier de Biarritz. Il était daté du 7 juillet et a été présenté le 12 août. Or, d’après avis de l’agence, il n’y avait aucune provision à votre crédit. D’ailleurs, vous n’aviez même plus de compte dans cette maison depuis six mois... J’attends vos explications. --Comment se fait-il? dit Ombraux stupéfait et sincèrement indigné. --Ce chèque n’est pas de vous? demanda M. le commissaire. --Il est de moi. J’ai en effet signé un chèque de huit mille francs. Seulement, il était entendu avec le bijoutier qu’il ne le présenterait que le 10 septembre. --Mais comment avez-vous pu signer un chèque sur une banque où vous n’avez pas de compte? --J’ai prévenu le bijoutier que mon compte dans cette maison était supprimé, mais que j’allais le faire rétablir. Seulement, je ne suis pas passé par Paris en revenant de Biarritz ou, plus exactement, je n’y suis resté que vingt-quatre heures, du samedi soir au dimanche soir, au moment où la banque était fermée. Comme le bijoutier ne devait présenter le chèque, d’après nos conventions, que le 10 septembre et que je compte rentrer à Paris dans les derniers jours d’août, je pensais que j’avais tout le temps nécessaire pour prendre un nouveau compte et déposer l’argent. --Je commence d’abord par vous dire que, même si vous avez un mot du bijoutier, c’est une opération illicite. --Je sais, dit Ombraux, que ce n’est pas régulier. C’est même pour cette raison que je n’ai pas d’acquiescement écrit du bijoutier. Mais c’est un homme assez notable, qui a un magasin là-bas. Je croyais pouvoir me fier à sa parole. --Vous êtes nettement dans votre tort et en faute, dit le commissaire, et vous savez que vous êtes passible de la correctionnelle. --C’est inimaginable! dit Ombraux. Je ne comprends pas comment cet homme a pu oublier nos conventions! --Vous avez remis ce chèque de huit mille francs contre de la marchandise, contre des bijoux. Qu’avez-vous fait de ces bijoux? --Je les ai donnés à une dame, dit Ombraux. --Même si ce n’est pas exact, dit le commissaire, c’est évidemment la réponse que vous deviez me faire. Seulement, comme il arrive malheureusement assez fréquemment que l’on achète des bijoux, que l’on paye ces bijoux avec un chèque ou une valeur à terme et qu’on les revende le jour même pour avoir de l’argent, on se demandera, faute de preuve du contraire, si vous n’en avez pas fait autant. Il y eut un instant de silence. --Évidemment, dit Ombraux. Il voyait bien ce qui avait dû se passer. Le bijoutier, après avoir consenti à attendre le 10 septembre, s’était sans doute renseigné à Paris. Or, Ombraux avait eu avant de partir une petite pique avec sa concierge. Peut-être n’avait-elle pas montré à son égard toute la bienveillance désirable. --Je suis obligé de vous garder ici, dit le commissaire. --Mais si je vous paye les huit mille francs? fit Ombraux. --Je dois vous dire que, même dans ce cas, je ne pourrais vous mettre en liberté qu’après en avoir référé à Paris. Mais je ne veux pas vous décourager d’apporter de l’argent. Si le bijoutier retire sa plainte, il est probable que l’on ne se montrera pas trop rigoureux. --En attendant, je puis toujours vous remettre deux mille francs que j’ai sur moi, dit Ombraux. --Heu! fit le commissaire, ça n’avancerait pas à grand’chose, tant que nous n’aurons pas la somme complète... Il restait à Ombraux trois billets, mais il comptait avant toute chose rendre à son patron d’hôtel les sept cents francs qu’il lui devait toujours. --Monsieur le commissaire, dit Ombraux, mon ami va aller trouver un autre ami que j’ai ici, un monsieur assez considérable et lui demandera de déposer la somme entre vos mains. Je crois qu’à ce moment-là, vous ne risquerez pas grand’chose à me laisser en liberté. --Eh bien, qu’il y aille! dit le commissaire. Quand l’argent sera là, nous verrons quelle décision nous pourrons prendre. Entendez-vous avec votre ami. On vous priera après cela de passer dans cette petite chambre. On ne vous conduit pas à la maison d’arrêt, mais vous resterez à notre disposition. --Somme toute, je suis votre prisonnier, dit Ombraux avec le sourire amer, de règle en pareille circonstance. Le commissaire laissa les deux amis dans son cabinet en compagnie du jeune homme au chapeau de paille. Quand il ouvrit la porte pour sortir, on vit que les abords étaient gardés. Ombraux tira mille francs de sa poche. --Tu passeras à l’hôtel et tu règleras les sept cents francs que je dois. Mais tu as de l’argent sur toi? dit-il avec un peu d’espoir... --Non, dit Catalin, notre amie me l’a réclamé aux courses. --Ah! ah! fit Ombraux songeur. Alors, dépêche-toi d’aller trouver Lestourbeillon et raconte-lui la chose. Dis-lui que je suis accusé d’avoir signé un chèque sans provision, que le fait en lui-même est exact, mais que l’accusation est monstrueuse, étant donné le cas et la promesse du bijoutier. Dis-lui que je lui demande comme un grand service de m’avancer cet argent et que je le rembourserai la semaine prochaine. Est-ce que tu lui diras bien tout cela? --Sois tranquille, dit Catalin, je ne suis tout de même pas l’imbécile que tu crois. --Oh! ce n’est pas ton intelligence que je mets en doute, c’est plutôt ton énergie. --Tu penses! dit Catalin. Si je ne faisais pas tout ce qu’il faut dans une affaire pareille! --Alors, va, dépêche-toi... Catalin sortit et Ombraux, non sans une certaine noblesse, dit au petit jeune homme: --Je suis à votre disposition. Le petit jeune homme le fit entrer dans le cabinet, sortit en refermant la porte et donna un discret tour de clef. C’était la première fois que Charles Ombraux connaissait un désagrément de ce genre. Les difficultés de la vie l’avaient entraîné à ne pas se juger avec une grande sévérité, mais, cette fois, étant de famille honnête et subissant les idées de ses père et mère, il se blâmait avec tristesse d’avoir ainsi un contact infamant avec la justice de son pays. Il n’était pas accablé, mais soutenu contre une dépression possible par un vif énervement, le sentiment d’une iniquité commise à son égard et aussi la crainte anxieuse de voir Catalin échouer dans sa mission. S’il avait pu parler lui-même au fabricant de grillages, il eût été plus tranquille. Il est trop aisé pour le prochain de refuser un service, même urgent et grave, lorsqu’il vous est demandé par un intermédiaire. Plus il pensait au bijoutier de Biarritz, plus il sentait bouillonner son irritation et sa haine. Ce joaillier sans foi savait très bien pourquoi Ombraux lui avait acheté ces bijoux. Il n’ignorait pas qu’ils seraient revendus le même jour six mille cinq cents francs à un autre marchand de pierres qui était probablement d’accord avec le premier. Il avait sûrement partagé les quinze cents francs d’écart entre le prix d’achat et le prix de revente. C’était de l’argent qu’il faisait payer trente-trois pour cent pour deux mois, c’est-à-dire deux cents pour cent par an. Quand on fait ce métier-là, on ne poursuit pas les gens, même s’ils ont un peu brodé sur les références qu’ils ont été obligés de vous fournir. Ombraux avait raison de manquer de confiance dans les qualités persuasives du jeune Catalin. Celui-ci revint trop vite, au bout d’une demi-heure à peine. Il affirma qu’il avait bien expliqué les choses à M. Lestourbeillon, mais que cet homme entêté n’avait fait que répéter cette phrase: «Je ne comprends pas qu’il ait pu signer un chèque sans provision.» --Je t’assure que je lui ai demandé avec énergie ces huit mille francs en lui disant que tu étais un homme perdu. Il a juré ses grands dieux qu’il n’avait pas les fonds. Une lettre chargée qu’il attendait de Paris ne lui était pas parvenue... --On connaît ça, dit Ombraux. --Il m’a dit qu’il lui faudrait se procurer de l’argent sur des titres... --On connaît encore ça, dit Ombraux... --Enfin, il a ajouté que tu ne te fasses pas de bile pour les trois mille francs que tu lui avais empruntés et que tu les lui rendes seulement quand ça ne te gênerait en aucune façon. Ombraux fit un geste vague, comme pour dire que l’idée de cette restitution ne l’avait pas beaucoup tracassé. --Si je pouvais le voir moi-même, dit Charlie... Mais il ne consentira jamais à venir ici. --Il n’y a pas à l’espérer, dit Catalin. Je crois d’ailleurs qu’il ne moisira pas dans le pays. Il m’a dit qu’il ne se sentait pas bien, qu’il était souffrant et qu’il allait bientôt rejoindre sa famille. --Que faire! dit Ombraux, que faire! --Quelle poisse! dit Catalin, que Maric m’ait réclamé ses billets! Si j’allais la trouver? Elle ne part, si elle part vraiment, que demain matin. --C’est embêtant de lui raconter ça, dit Ombraux. --S’il y avait une autre solution... dit Catalin. --En passant, dit Charlie, tu as donné les sept cents francs à l’hôtel? --Oui, dit Catalin, j’ai même trois cents francs à te remettre. --Garde-les, mon petit, il te faut de l’argent. --C’est vrai, dit Catalin. Écoute, je m’en vais à tout hasard au Casino. Maric doit y être. --C’est embêtant, dit encore Charlie, de mettre une femme au courant de ces histoires-là... --Que veux-tu? Il n’y a pas d’autre moyen d’en sortir. --Alors, vas-y, mon pauvre vieux, dit Ombraux... Une œuvre pie Quand le jeune pianiste arriva au Casino, il rencontra Maric et Linette à la boule. Et ceci lui parut d’un fâcheux augure, car, du moment que Maric avait adopté ce jeu, c’est que probablement elle avait éprouvé du côté du baccara d’assez sérieuses déceptions. Il ne se trompait pas tout à fait. Cependant la réalité n’était pas aussi noire. Maric, en revenant des courses, avait été tenter la chance au cercle, mais prudemment. Une série de petites défaites, qui n’allaient pas jusqu’à la complète déroute, l’avaient provisoirement écœurée. Elle préférait attendre ses amis autrichiens pour suivre leur jeu, comme elle avait fait la veille. Pour le moment, les dits amis étaient pris, dans une chambre d’hôtel, par une partie de poker, dans un milieu où Maric n’était pas admise. Elle ne pouvait que les suivre de ses vœux lointains. Catalin, le visage grave, emmena les deux jeunes femmes dans un coin du hall et leur dit en peu de mots ce qui arrivait à Charlie. Le premier mouvement de Maric fut de s’éloigner avec horreur de son camarade Ombraux. Elle obéissait naturellement à un instinct de conservation égoïste qui nous pousse à fuir les maladies honteuses. Ombraux arrêté, convaincu d’escroquerie, devenait d’une fréquentation dangereuse pour des personnes qui ont à soigner leur réputation. --Ah! non, tout de même! fit-elle. Je ne me serais jamais attendue de sa part à un coup pareil! Catalin s’indigna, dans la limite de ses moyens. Il raconta en détails comment l’affaire s’était passée. Mais Maric, têtue comme M. Lestourbeillon, s’obstinait à répéter «qu’on ne faisait pas de ces coups-là». Linette ne disait rien. Cette récente campagnarde comprenait mal ce délit des chèques sans provision. Elle manquait d’horreur instinctive pour les personnes que la justice marque, en les arrêtant, d’infamie. Il faut dire surtout que, dans son village, elle avait vu l’autorité incarnée dans un certain garde champêtre, sur qui couraient toutes sortes d’histoires. Elle s’était habituée à ne pas respecter ce représentant de la loi, que n’auréolait aucun prestige de vertu. Cette absence de préjugés laissait plus de liberté à ses sentiments de camaraderie et à son besoin d’affection. --Tout de même, finit-elle par dire, ça me fait de la peine pour ce pauvre Charlie. Et voilà que, brusquement, Maric fondit en larmes. Les autres la regardèrent pleurer sans rien dire, jusqu’à ce qu’elle fût calmée. Elle poussa encore quelques petits sanglots, essuya ses yeux, se refit la figure et déclara sans ambages: --Il faut qu’on le tire de là. C’était une femme pratique. En un instant, elle avait vu ce qu’elle avait à faire. Une ardeur de missionnaire et de dame de charité s’était emparée d’elle. --C’est huit mille francs qu’il lui faut? demanda-t-elle à Catalin. Catalin allait répondre que Charlie avait déjà deux billets, mais, étant donné le zèle de Maric, il jugea inutile de diminuer l’effort qu’elle était prête à donner. Maric avait au cercle un certain nombre de relations de baccara, des gens à qui elle proposait parfois des associations et à qui elle pouvait s’adresser. Il était inutile de leur indiquer le but exact de cette tournée de bienfaisance, en faveur d’un pauvre jeune homme qui avait fait un chèque sans provision. --Attendez-moi quelques instants, dit-elle à ses amis. Elle revint au bout de vingt minutes, ayant récolté près de dix billets. Le départ de la souscription avait été pénible, mais, comme Maric avait atteint la moitié de la somme, elle était tombée providentiellement sur un Hindou, de qui les idées sur la valeur de la monnaie française étaient un peu imprécises et qui lui avait remis une plaque de cinq mille francs. --Maintenant il s’agit de retrouver le commissaire, dit Catalin. Il a dit qu’il y avait des chances de le relâcher si on apportait de l’argent. Mais il n’a rien promis. --Le commissaire? mais je le connais! dit Maric. J’ai bu l’autre jour du champagne au Casino avec lui et des amis à moi. --Eh bien, allons-y tout de suite, dit Catalin. Ils pensèrent que la présence de Linette ne ferait qu’ajouter, sinon de l’autorité, du moins un charme esthétique à l’ensemble de la délégation. Le commissaire, heureusement, venait de rentrer dans son cabinet. Il ne parut pas reconnaître Maric. Elle lui rappela qu’ils avaient été présentés l’un à l’autre. Mais il lui avait souri dès l’abord. --Je vous ai dit que je n’avais pas le droit de le mettre en liberté tout de suite. Mais enfin, je peux considérer cela comme une caution, et, puisque vous m’affirmez que ce n’est pas un indésirable... Retour à l’air libre M. le commissaire, grâce à une certaine fréquentation des stations balnéaires, savait que le monde ne se divise pas rigoureusement en gens honnêtes et en fripouilles. Il y a certes du bon côté un certain nombre de gens corrects et de l’autre, très peu, il faut le dire, de canailles avérées. Il faut noter seulement que la lisière, entre les deux catégories, a pris, peu à peu, la largeur d’une avenue, où beaucoup d’individus trouvent de la place pour circuler. Il ouvrit lui-même la porte de la prison de fortune où était enfermé Ombraux. --Vous êtes libre, lui dit-il. Vos amis ont bien voulu s’occuper de vous. Ils me font prendre là une certaine responsabilité, mais enfin j’espère que je n’aurai pas à m’en repentir. Ombraux, un peu hagard, regarda Maric qui, depuis qu’elle avait si bien travaillé pour lui, avait senti son amitié et sa tendresse s’accroître dans des proportions considérables. Ils s’étreignirent avec passion. Puis Charlie embrassa Linette et enfin Catalin. C’était un spectacle édifiant pour le commissaire. Il leur fit comprendre qu’il avait affaire, car, dans ce débordement d’effusions, il risquait d’être embrassé par tout le monde à son tour. Dans la rue, ce fut une lutte entre Linette et Catalin. C’était à qui raconterait les exploits de Maric. Ils parlaient en même temps, si bien que Charlie ne pouvait les entendre. Il prit dans ses mains les mains de Maric. --Je ne te dis rien, fit-il. Ils s’en allèrent sur le chemin de l’hôtel, mais Ombraux eut l’idée d’aller faire un petit crochet, pour passer à l’endroit où habitait M. Lestourbeillon. Il était bon de l’avertir que son ancien ami n’était plus aux mains de la justice et qu’on n’avait pas eu besoin de son secours pour l’en sortir. Charlie pénétra dans le hall et fit passer sa Carte à M. Lestourbeillon. Il attendit pas mal de temps, ce qui lui donna à penser que l’usinier ne tenait pas spécialement à cette entrevue. Enfin il arriva, pas très fier. Ombraux donna à sa cordialité un air visiblement forcé. Il serra la main du monsieur et le remercia de toutes les gentillesses qu’il avait eues. Il s’excusa d’avoir été vraiment un peu indiscret en laissant Catalin faire auprès de lui sa dernière et infructueuse démarche. --Oh! ça ne fait rien, ça ne fait rien, murmurait M. Lestourbeillon, qui ne savait que dire. --Si je suis venu vous déranger maintenant, c’est pour vous demander l’adresse où je vous renverrai d’ici deux jours les trois mille francs que je vous dois. --J’ai dit à votre ami que ça ne pressait pas du tout, dit M. Lestourbeillon, et vous me désobligeriez en vous acquittant si vite. --J’y tiens, dit Ombraux, intransigeant et froid. Puis il prit congé de l’usinier. Il était bien décidé d’avance à ne pas accepter d’invitation nouvelle... Mais M. Lestourbeillon ne lui fournit pas l’occasion d’un refus. En s’en allant, Ombraux pensait que, dès le lendemain, il parferait la somme qui lui manquait et réglerait immédiatement cette dette entre toutes sacrée... Il y a certaines obligations dont l’urgence décroît à nos yeux sitôt qu’on les diffère. Si Charlie avait eu trois mille francs sur lui au complet, peut-être n’aurait-il pas résisté au désir de les rendre noblement à M. Lestourbeillon, quitte à s’en repentir après et à se dire à la réflexion que cette satisfaction d’amour-propre était payée un peu cher, étant donnée surtout la valeur circonstancielle que prenait cette somme liquide dans l’état actuel de sa trésorerie. Ombraux, toujours avec ses amis, arriva enfin à son hôtel. Il monta dans sa chambre où Maric, de plus en plus férue d’amour, l’accompagna. Nouvelle intervention du destin Maric et Linette étaient retenues à dîner par leurs amis de l’hôtel et donnèrent rendez-vous au Casino à Charlie et à Catalin. Personne sans doute n’avait eu vent de l’histoire de Charlie, mais il n’était pas mauvais qu’il se montrât en liberté. Ayant pris dans leur petit bar un repas frugal--et d’un excellent effet gastrique après les festins de Lestourbeillon--les deux amis s’en allèrent au Cercle où Maric et Linette étaient déjà installées, chacune auprès de son chacun, dont elle suivait avec intérêt les mains et les bancos. Maric, en voyant Charlie, se leva et vint à lui en le prenant gentiment par le bras. Sans aller encore jusqu’à s’impatienter de cette sollicitude, il commençait à trouver qu’elle ne se faisait pas très légère. Peut-être eut-il risqué quelque argent, simplement pour se rendre compte si le fait d’avoir été arrêté dans l’après-midi portait ou non la chance. Mais Ombraux était dans une période de grande sagesse, de prudence infinie. Il lui semblait qu’il avait été remis dans le droit chemin et que des principes austères montaient la garde autour de lui pour l’empêcher de retourner, au moins dès le soir même, à une vie de hasard et de dissipation. Ils s’en allèrent de bonne heure, après avoir pris rendez-vous avec leurs deux amies pour déjeuner le lendemain. Le jour suivant, qui n’était pas un jour de courses, Charlie et Catalin se rendirent à un autre petit bar où des hommes d’écurie qu’ils connaissaient venaient parfois se rafraîchir après avoir monté les chevaux à l’exercice. Il s’ensuivait parfois des conversations profitables. Comme ils arrivaient dans la rue principale du pays où stationnaient un grand nombre d’autos et qu’ils examinaient, par amour de l’art, les carrosseries de ces voitures, un magnifique chauffeur noir, du pur type sénégalais, qui veillait sur une longue six-cylindres vert-nil, s’approcha de Charles Ombraux et, bien qu’il ne l’eût jamais vu, lui sourit comme à une vieille connaissance. Ce beau noir, comme ils l’apprirent par la suite, était né aux Ternes de parents transplantés. Sa langue maternelle était un parigot à la page. --Si Monsieur le marquis, vous avez envie d’aller ce matin manger de l’andouillette à Caen, comme ma patronne est à Paris aujourd’hui, je vous y mènerai pour cinq louis papier. N’importe quel locati vous demanderait trois cents balles. Ce qui me permet de vous faire un prix, c’est que ce matin je suis raide comme un passe-lacet. On a joué hier soir au baccara dans la chambre d’un copain. Je suis tombé sur une équipe de faisans, qui m’ont eu jusqu’à la gauche. Alors, ça colle pour la balade à Caen? Vous me payez le déjeuner, bien entendu. --Il n’y a pas de danger, dit Charlie tenté, que nous ayons des désagréments avec votre patronne? --Elle ne sera de retour qu’à minuit et elle n’en saura jamais rien. C’est la grande chanteuse viennoise, la Brünner, qui est célèbre sur toute la surface du globe et que personne ne connaît ici. --Eh bien! dit Ombraux, il faudrait que je prévienne deux dames. On peut se mettre à quatre? --Regardez la voiture, c’est comme un autobus, vous pouvez amener tous vos enfants. --Alors, ça va! dit Ombraux. Où vous retrouve-t-on? --Eh bien, voulez-vous en face la gare, d’ici une demi-heure? Et il ajouta: Je m’appelle Amédée. La promenade fut charmante et se passa sans encombre, à part un éclatement de pneu, au retour, dans un village, et tout près d’un garage. Comme Amédée avait veillé très tard et n’aimait pas se fatiguer, il demanda dix francs à Charlie et fit changer la roue par un employé qui se trouvait là. Pendant ce temps, ces dames étant restées dans la voiture avec Catalin, Ombraux et le noir prenaient un glass fraternel à la terrasse d’un petit café. Là, Amédée donna quelques détails intéressants sur la Brünner. Elle habitait dans le palace le plus chic un appartement qui n’était pas rien du tout, puisque, sans compter les repas elle payait douze cents francs par jour. --C’est une femme qui tient quelque chose comme frick. Elle a à Vienne un hôtel particulier, qui se pose là comme tableaux d’art. Un vrai musée. Elle a encore dans la campagne, toujours là-bas, un grand château qu’elle n’habite jamais et qu’elle ne se donne même pas la peine de louer... Et puis, il lui arrive toujours des rentrées, vous savez. Il y a un an que je suis avec elle. Elle avait un ami, un «hianki» de la Nouvelle-Orléans, qui s’en allait presque tout le temps chasser dans les Indes. Il a attrapé des fièvres dont qu’il a clamecé. Il n’avait pas oublié ma patronne. De c’t’affaire-là, encore cent mille dollars qui ont tombé sus l’coin de la figure. Vaut mieux recevoir ça qu’une hélice d’avion... «... D’ailleurs, il faut que je vous la fasse connaître, elle sera enchantée. Ici elle s’embête à mort... «... Je vais y en parler dès ce soir, ajouta le bienveillant Amédée. Demain vous me retrouverez à la même place qu’aujourd’hui. Ce n’est pas qu’elle ait besoin de ma voiture, elle ne s’en sert pas. Il faut que ça soye moi qui indique des escursions pour qu’elle ait l’idée d’une promenade, et comme ça ne me dit pas tous les jours...» --C’est fait, dit le lendemain Amédée à Charlie, j’y ai bien parlé de vous, du Monsieur pianiste d’abord, parce que c’est un homme de sa partie. J’ai dit que c’était un grand artiste et qu’il avait le désir de faire sa connaissance. Elle vous attend ce soir tous les deux dans son appartement pour prendre le thé. Il y a un piano. Une relation flatteuse «La Brünner» était une dame mince, extrêmement élégante. Elle était assez loin de sa jeunesse, et sans doute s’en rendait compte. Aussi restait-elle sans cesse embrumée d’étoffes vaporeuses, dans les tons mauves ou gris-perle. Elle parlait le français couramment, et arrivait à le parler sans accent, avec une voix lente, basse, en scandant ses mots. Catalin se mit au piano et brilla de son mieux. La cantatrice invita ces messieurs à déjeuner pour le lendemain matin. Une heure après l’entrevue, le vigilant Amédée, qui avait obtenu l’adresse de Charlie, vint lui donner l’impression de la dame. --Elle a dit que votre ami, faut bien que je me rappelle des mots exacts, elle a dit que votre ami a beaucoup de sensibilité. C’est bien ça qu’elle a dit. Mais elle a ajouté qu’il avait besoin de perfectionner son mécanisme. J’ai bien retenu le mot, parce que je l’ai trouvé un peu drôle et extraordinaire, pour des questions de musique. Si vous voulez mon opinion, c’est sur vous qu’elle tique. Elle aime les musiciens, mais elle n’est pas dégoûtée des beaux gars. Pour moi qui vous parle, c’était malheureusement sans avenir, rapport à ma couleur. «... Il faut que vous la fréquentiez, ajouta Amédée.» Ombraux se taisait, pour ne pas désobliger le chauffeur, qui n’aurait peut-être rien compris à ses protestations. --Vous comprenez, continua Amédée, elle, comme frick, a sa suffisance, mais son petit cœur demande quelques petites choses en estra. Oh! je ne dis pas qu’elle veut vous avoir dans la minute. Mais, en attendant les événements, ça ne lui déplaira pas de se frotter un peu à vous. Vous savez qu’elle est encore bien, cette femme-là? Qu’est-ce que vous lui donnez comme âge?... Beaucoup plus sans doute qu’elle n’en acceptera, se répondit-il en riant... Eh bien, je vais vous dire: elle est beaucoup plus jeune qu’elle n’en a l’air. Un chauffeur de garage me disait qu’elle avait ses soixante berges. Je vous le dis, moi, c’est beaucoup, beaucoup moins. Je me suis renseigné à Vienne et je sais bien dans quelle année qu’elle a débuté. Seulement, c’est une femme qui s’est beaucoup fatiguée en se tripotant la figure. Je crois même qu’elle s’est fait tirer la peau par un chirurgien. On y a fait ça plus ou moins bien. Mais tout de même on peut la regarder. C’est une belle femme. Charles Ombraux n’avait point cherché, soit timidité d’éducation, soit par une naturelle paresse d’esprit qui ne le rendait pas apte aux préméditations à longue portée, pourquoi exactement il se sentait attiré vers cette dame somptueuse. Son renom artistique, bien qu’il fût tout nouveau pour lui, le flattait. Déjà ingrat pour Maric, il ne voulait plus que la reconnaissance l’obligeât à vivre avec cette petite femme des journées et des journées de vie futile. Cette existence, qui lui suffisait jadis, lui semblait un peu vide, depuis qu’il entrevoyait des occupations plus flatteuses. Il n’aimait pas spécialement la musique, ni d’autres plaisirs de l’esprit. Mais il trouvait à ce genre de passe-temps une satisfaction très positive d’amour-propre. Il avait toujours apprécié la société des gens compétents, dont la présence lui certifiait qu’à l’audition de tel concerto, au spectacle de telle pièce de théâtre, on devait éprouver du plaisir. Il sentit bien que Maric serait jalouse de ses nouvelles fréquentations. Il savait aussi qu’elle lui exprimerait cette jalousie par des plaisanteries plus ou moins relevées. Il ne s’étonna pas d’entendre la jeune femme lui dire un jour: --Tiens, tu ne m’avais pas dit que ta grand’mère était ici? Il valait mieux ne rien répondre à cette grossièreté. Le plus grave, c’est que Maric était capable d’autres représailles. Le service considérable qu’elle avait rendu l’armait de certains droits. Elle se disait sans doute que son bienfait compensait d’avance les rosseries qu’elle pourrait faire par la suite à son ami Ombraux. Tant qu’elle sortait avec ses nouveaux amis, le péril était moins grand, non qu’elle estimât que le fait de voir ces messieurs la privait du droit d’être jalouse. Maric, comme beaucoup d’autres dames, pensait bien plus fortement aux torts que l’on avait vis-à-vis d’elle qu’à tous les griefs que l’on pouvait lui reprocher. Si elle se disait que Charlie lui appartenait, elle ne songeait pas une minute qu’elle pût appartenir à Charlie. Mais, pour l’instant, la présence de ses amis récents avait le grand avantage de l’occuper. Charlie craignait pour un avenir prochain une rencontre entre les deux femmes. Il savait que Maric, quand il s’agissait d’affirmer ses droits, n’avait jamais peur du scandale. Au contraire, elle était tellement sûre d’avoir raison qu’elle ne trouvait jamais qu’il y eût assez de galerie autour d’elle pour approuver ses revendications. Il était à craindre que, rencontrant un jour en compagnie de Charlie cette Autrichienne si distinguée, elle n’hésitât pas à lui donner sur M. Ombraux une opinion brutale, en mettant en doute publiquement et à voix très haute la pureté des ressources qui aidaient ce jeune homme à vivre et en faisant même un rappel trop explicite du pas fâcheux dont elle l’avait tiré. M. Ombraux estima donc assez prudent de mettre provisoirement quelques centaines de kilomètres entre sa compagne d’hier et sa conquête de demain. Il proposa à Mme Brünner une excursion en Bretagne, au risque de contrarier les goûts sédentaires du chauffeur noir. Mais Amédée était un bon garçon, qui ne lui en tiendrait pas rigueur. Mme Brünner, de qui les intentions, une fois éveillées, manifestaient tout de suite une impatience fougueuse, déclara que l’on partirait dès le lendemain. Intendant, mais sans le titre Cette expédition en Bretagne consisterait en une semaine de séjour à Dinard. On était sûr d’y trouver une installation confortable, qui encadrerait Elsa Brünner du luxe obligatoire. Les sentiments que la cantatrice avait pour Charlie Ombraux étaient faits surtout de tendre protection. Peut-être, comme c’était une dame bien élevée, ne voulait-elle pas pénétrer dans d’autres régions, sans qu’il prît les devants pour l’y conduire. Elle avait assez de fierté et de bonne éducation pour s’assurer d’abord que les faveurs qu’elle lui accorderait ne déplairaient pas à ce jeune homme. Ombraux, lui, était disposé à pousser les choses plus avant pour diverses raisons qu’il n’élucidait point. Peut-être la conquête effective de la célèbre et vénérable Brünner l’intéressait-elle par une sorte de désir de profanation. Peut-être de sages hérédités conservatrices lui commandaient-elles obscurément de prendre dans la maison une position solide. ... La curiosité de Charlie, à la suite de cet acte important, fut un peu déçue et ne lui rapporta qu’une satisfaction d’amour-propre. Elsa Brünner dépensait tant d’émotivité au courant de la vie: pâmoisons admiratives devant un paysage, sursauts douloureux à l’aboiement d’un chien, qu’il ne lui restait guère de vibrations pour des actes plus essentiels. Elle gardait alors un grand silence, qu’elle voulait peut-être religieux. Charlie Ombraux, de cet instant d’intimité, recueillait surtout une impression honorifique. Cet événement se passait dans une pénombre sacrée et prudente. Et, le rite accompli, Charlie adoptait une fois pour toutes un air extasié. Dans l’appartement de Mme Brünner il n’y avait pas de piano, ce qui laissait plus de liberté au jeune Catalin. Comme il avait fait la route sur le siège de devant à côté d’Amédée, il s’était établi entre lui et le chauffeur noir une brave intimité. Mme Brünner ne se couchait jamais avant trois heures du matin. Les deux amis dînaient avec elle, vers dix heures, dans sa chambre. Catalin s’en allait après le repas et Ombraux ne restait pas plus d’une demi-heure avec son amie. C’est elle qui le congédiait, car le souci de garder une attitude esthétique n’allait pas sans la fatiguer. Ombraux faisait un tour au casino. Pendant quelques soirs, il ne vit pas Catalin qui jouait une longue partie de belote avec Amédée. --Chéri, avait dit à Charlie Elsa Brünner, je veux que vous ayez tous les soucis du voyage. Vous allez me rendre le grand service d’être mon intendant. Voici un chèque de trois mille dollars. --Je ferai nos comptes, Madame. --Il n’y a pas de comptes à faire. Si nous n’étions pas si loin d’Autriche, vous seriez là-bas, votre ami et vous, mes invités. «Votre ami et vous» était une formule délicate de Mme Brünner. Peut-être Ombraux aurait-il fait quelques difficultés pour accepter cette proposition aimable, mais elle ne s’adressait pas à lui seul. Il partageait le sort de Catalin. --Et puis, vous savez, chéri, je sais que vous aimez jouer au baccara. Si ça vous amuse d’aller risquer quelques dollars, je veux m’associer avec vous. Pour cela, si vous voulez, nous ferons des comptes et, si vous perdez, vous me rembourserez la moitié. Le premier soir, Ombraux perdit quatre mille francs sur lesquels il devait donc deux mille francs à son amie. Il aurait aimé gagner pour avoir, dans sa poche, un peu d’argent bien à lui. Mais, jugeant que le sort ne lui était pas favorable, il ne s’entêta point. La partie de belote était alimentée par Charlie, à raison de cent francs par jour, car, chaque matin, Catalin lui demandait à emprunter quelques louis pour rembourser Amédée, ou bien c’était Amédée qui avait besoin d’un subside, pour s’acquitter vis-à-vis de Catalin. Il était en somme assez normal que ces deux bons garçons eussent de la distraction chaque nuit, au jeu d’abord, puis dans un bar où ils se rendaient à partir de deux heures. Il y avait là dans ce bar un piano et Catalin obtenait les succès les plus bruyants de sa vie, en jouant des airs américains ou de plaintives romances devant un auditoire échauffé, fanatique, et qui, malgré sa mélomanie, ne gardait pas un silence absolu pendant l’exécution des morceaux. Les hurlements des profanes étaient refrénés par les protestations, plus sauvages encore, des amateurs d’harmonie. Le holà Un soir, à un gala du casino, ils dînaient tous les trois, Charlie, Catalin, Elsa Brünner. M. Ombraux vit soudain entrer dans la salle Maric elle-même, très somptueuse dans une robe bleu-turquoise lamée or qu’il ne lui connaissait pas, et accompagnée d’un monsieur entre deux âges, qu’il ne lui connaissait pas non plus. Elle passa devant sa table sans le regarder. Un peu plus tard, quand elle fut assise et que leurs yeux se rencontrèrent, il lui fit un gentil sourire en se penchant bien nettement en avant. Elle répondit par une inclinaison de tête et un sourire mécanique. --Vous connaissez cette personne? demanda la Brünner. --Oui, c’est une petite camarade. --Une femme de théâtre? --De temps en temps. Cette réponse amusa démesurément Elsa Brünner. Elle connaissait bien le français, mais, pour paraître le connaître mieux encore, elle trouvait un sens infiniment spirituel à des réflexions dont celui même qui les avait proférées ne soupçonnait pas tout le piquant. --De temps en temps! Chéri, vous êtes impayable! Ombraux encaissait toujours avec un sourire entendu les éloges les plus imprévisibles, du moment qu’on les mettait à sa disposition. Ce soir-là, Charlie donnait une grande impression d’élégance, très droit et un peu raide sur sa chaise, presque aussi sobre de gestes que s’il avait été paralysé. Aux autres tables, il y avait également des gentlemen qui, au moment du cigare, semblaient frappés d’hémiplégie et capables d’un seul petit mouvement de l’avant-bras droit. Comme le repas du trio touchait à sa fin, Charlie pensa qu’il était prudent d’aller saluer Maric. Elle désigna les deux hommes l’un à l’autre. --Monsieur Charles Ombraux... Le docteur Mmmm... Ah! cette habitude de ne pas prononcer d’une voix distincte le nom d’un monsieur que l’on vous présente! Mais peut-être le patronyme de son compagnon de chambre ne lui était-il pas encore assez familier. Le docteur en question, comme son confrère Miracle, portait dans une face glabre de grands sourcils diaboliques. Il s’inclina aimablement. Il ne semblait pas toutefois que la connaissance d’Ombraux marquât pour lui un tournant de sa vie. --Vous restez ce soir au casino? demanda Maric. --Oui, je compte y revenir tout à l’heure, dit Charlie. --Si vous êtes seul, nous prendrons un verre de champagne. --Je serai seul. --A tout à l’heure, cher ami. Quand, ayant laissé sa liberté à Catalin, il eut ramené Elsa Brünner à l’hôtel et passé en la glorieuse compagnie de cette dame la demi-heure tendre, éthérée et un peu vide qu’il lui consacrait tous les soirs, Charlie revint trouver Maric au casino. A les voir assis à côté l’un de l’autre à une table, on aurait dit qu’ils parlaient de choses insignifiantes. Il écoutait froidement sa camarade qui, le regard sur la nappe et dessinant du bout de son doigt un projet invisible d’ornementation, lui disait des choses définitives. --Tu penses bien que je ne suis pas jalouse de cette dame âgée. Mais laisse-moi te dire que tu es souverainement ridicule à côté d’elle. Pour tout le monde, c’est comme une enseigne lumineuse. Tu es le gigolo qu’elle s’est offert... Ombraux n’avait rien à répondre. Maric continua: --Je trouve extraordinaire qu’un garçon comme toi, avec l’intelligence que tu as, ne comprenne pas qu’on ne s’affiche pas comme ça. Un chasseur de vestiaire qui se fait lever par une vieille lady, ça n’a rien d’étonnant. Mais toi, Monsieur Ombraux, qui veux que les gens te considèrent... Ombraux allait risquer une justification, parler du plaisir artistique qu’il goûtait avec cette grande cantatrice. Mais il sentait bien que cette idée n’entrerait pas du tout dans la tête fermée de Maric. --Tu sais l’âge qu’elle a? poursuivit Maric. Elle a soixante-six ans. Ombraux leva les épaules. --Elle a soixante-six ans, je te dis. Et je tiens le renseignement d’une personne qui n’est pas malveillante et qui l’admire beaucoup. C’est ce monsieur autrichien que tu as vu à Deauville. Il m’a dit--avec admiration, je te répète--«Elle a soixante-six ans et il y a bien des femmes de trente ans qui voudraient être comme elle.» Je lui ai répondu que c’était possible, mais qu’il y avait aussi beaucoup d’autres femmes qui n’y tiendraient pas du tout. «... Mon ami, je ne suis ni ta mère ni ta sœur, mais je crois t’avoir prouvé l’affection que j’avais pour toi. C’est dans ton intérêt que je te parle aujourd’hui. Pour ta réputation, je t’assure qu’il vaudrait mieux être arrêté par la justice que de t’afficher avec un bébé pareil. «... Je ne te demande pas ce que tu fais avec elle. Vous êtes un galant homme, Monsieur, et vous me répondriez qu’il n’y a rien entre vous. Ça n’a pas d’importance pour la question de la compromettre. Car, même si tu n’es pas son amant, personne ne croira qu’elle est encore demoiselle. «... J’ai voulu te donner mon opinion, tu en feras ce qu’il te plaira. Moi, très sincèrement, à ta place, pendant qu’il en est temps encore, je la plaquerais poliment... Mais tu lui dois peut-être de l’argent? --Non, fit sans conviction Ombraux. --Tu lui en dois certainement. Et tu trouves que c’est un peu vite pour la laisser tomber. Si tu ne lui dois pas une somme colossale, j’ai des amis qui me l’avanceront. Ces affaires-là, entre toi et moi, ça n’a pas de conséquences. On peut raconter ce qu’on voudra, la preuve n’est pas là. Mais quand n’importe qui voit un gars de ton âge avec ce numéro-là, tu comprendras, si tu veux y penser une demi-seconde, que ça ne fait de doute pour personne. Sans compter que, mon vieux, tu as beau me dire tout ce que tu voudras, je suis persuadée que tu t’embêtes royalement avec elle. De la musique, du grand art, faut pas me raconter ça à moi, je sais que ce n’est pas ton affaire. ... Or, comme je sais aussi que tu n’aimes pas t’embêter dans la vie, il viendra un jour où tu la plaqueras vilainement. Il vaut mieux faire ça maintenant, quand ça garde encore une certaine allure. Ombraux n’était pas converti par ces objurgations de Maric. Mais il se dit qu’il n’était pas adroit d’entrer en discussion avec elle et qu’il valait mieux se donner l’air d’un monsieur qui veut réfléchir, d’autant qu’au cours de leur entretien, Maric lui avait dit qu’elle quittait le pays le lendemain matin, en auto, avec son nouvel ami le docteur. Il accepta à tout hasard le rendez-vous qu’elle lui donna pour la semaine suivante à Deauville. En rentrant à l’hôtel, il repassait dans son esprit ce que lui avait dit la jeune femme. Il se disait un peu confusément que les gens lui feraient une réputation fâcheuse, mais qu’il vivait dans un milieu élégant et que s’il était blâmé par certaines personnes, il serait peut-être envié par d’autres, et même par quelques-unes de celles qui le blâmaient. Pourtant, la conversation de Maric avait laissé dans sa mémoire un germe dangereux. Maric lui avait révélé ce dont il ne se rendait pas absolument compte, à savoir qu’il s’ennuyait en compagnie de Mme Brünner. Or, Maric l’avait dit, il supportait mal de s’ennuyer dans la vie. Nouvel aiguillage Huit jours après, Charlie était encore à Dinard. Il menait une existence paisible et monotone. Elsa Brünner, cette grande voyageuse, avait l’âme très sédentaire. Ombraux se levait à onze heures et retrouvait son amie au restaurant de l’hôtel, où les rejoignait également Catalin, presque toujours couché dès l’aurore. Une bonne intimité s’était établie entre ces trois personnages qui comprenaient qu’il était inutile de s’adresser la parole et pensaient chacun de son côté à quelque chose, ou à rien. Un pèlerinage, au thé du Golf, vers cinq heures, ne faisait que changer le cadre de leurs rêveries séparées. Ils dînaient au casino. A dix heures, Catalin les quittait pour rejoindre Amédée. Charlie conduisait Elsa Brünner à l’hôtel et revenait au cercle. Il se promenait pendant des heures entre les tables et ne jouait pas. Il n’avait pas besoin d’argent. Le jeu l’eût intéressé s’il avait su pouvoir y conquérir une fortune, mais sa foi n’était plus assez vivace pour l’y engager. Un matin, il trouva dans son courrier la lettre qui va suivre. Il avait reconnu sur l’enveloppe l’écriture de Maric, une écriture pointue, haute, assez bien fabriquée, ma foi! L’orthographe n’était pas encore au même point. La ponctuation aussi était insuffisante, mais, même dans des classes sociales plus élevées, les dames méprisent d’ordinaire les virgules et la plupart des points. Enfin, le texte s’ornait brusquement, à certains endroits, de majuscules imprévues. «Mon Cher Charles, «Je pense bien qe tu n’a rien changer à ta vie à la suite de la conversation qe nous avons eu tout les deux je te connais et sait qe tu n’aime pas les exsplicasions ce n’ait pas qe tu soit faible mais tu est paresseux et pour qe tu te déside à faire les choses il faut qe tu soit Pousé par la nésésité autrement pourvu qe tu est ton bien-aître tu n’en demande pas davantage. «Ce n’est pas pour te repetter les memes choses qe je t’écrit aujourd’hui mais parce qe j’ait l’ocasion de faire ton bonheur et ta fortune cela mérite bien qelqes minuttes d’atension. «Je suis maintenant avec le docteur dont tu a fait la connaissance l’autre jour cet un homme estrement riche et qe je peut dire q’il a pour moi beaucoup d’estime et q’il me considaire je veux t’en donné la preuve cet qil ma invité avec sa jeune fille dans sa propre maison de campagne où il habite avec son enfant depuis qe sa définte femme est désédée. «Il n’eserce plus Comme médecin mais il a une usine de remède qe son père a monté contre les maladies des moutons et des chèvres il parait qil est seul à fabriqer se produit, et qil en vent des qantités à des campagniards de tous les Coins de France et autre pays. «Ce docteur m’a poser à ton sujet un grand nombre de qestions me demandant se qe s’était qe ta famille si s’étais des personne honorable et si tu est un garçon sérieus tu pense bien qe je n’est pas di du mal de toi bref et pour me Ressumée j’ai dans l’idée qil te la donerais en mariage. «Dans la conversation il m’a dis qe s’il liquidais son affaire il lui resterais plus de trente million et peut etre davantage. Alors voisi se qe j’ai convenu et j’espère qe tu ne va pas me dementir se docteur me charge de tinvité chez lu dans sa propriété considairable qil a près d’Alenson. «Il faudrait pour bien faire qe tu vienne dans les deux jour tu n’aura pas, a Laissé tombé ta chanteuse pour le moment dit lui seulement qe tu vas retrouver des camarades tu prendrait le train demain et l’on te cherchera en voiture à la gare d’Alenson à trois heure je serais dans la voiture et l’on nous conduiras au chateau ou tu resterat le temps qe tu voudrat. «Envoi-moi une dépeche poste restante a Alenson. «Je te fais mes amitiés. «Maric. «Inutile d’amené Catalin cet un maladroit qi ne te profiteras pas.» En recevant cette lettre, Charlie commença par sourire. Il lui semblait peu vraisemblable qu’il pût épouser une riche héritière par l’intermédiaire de Maric et il ne pensait pas que la recommandation de cette jeune femme fût d’une autorité assez décisive pour lui ouvrir les portes d’une famille d’archimillionnaires. A la réflexion, il se dit qu’il avait connu d’autres choses surprenantes dans sa vie et qu’il ne risquait rien d’aller voir de quoi il s’agissait. La raison déterminante fut surtout le désir de s’éloigner pendant quelque temps de l’entourage d’Elsa Brünner où il s’apercevait qu’il ne s’amusait pas, depuis que Maric le lui avait fait remarquer. Exposé plus détaillé Quand son train entra en gare d’Alençon, il aperçut sur le quai Maric qui, satisfaite qu’il l’eût écoutée, l’accueillit par un bon petit sourire de copine. Elle jeta un regard approbateur sur la grosse valise qu’il avait à la main et qui semblait présager un assez long séjour. --Ne t’attends pas à quelque chose de très luxueux, lui dit-elle. Ce sont des gens simples. Ils pourraient se loger beaucoup mieux, mais ils n’y pensent pas. Ils n’ont pas l’habitude. Plus tard, si tout va comme nous le désirons, ce sera ton affaire de leur apprendre la vie. Cet avertissement n’était pas inutile pour préparer Charlie en douceur à la vue de la voiture, qui n’était pas d’un modèle récent. Évidemment, ça n’avait rien à faire avec la trente-deux chevaux de Mme Elsa Brünner. Le chauffeur portait une casquette neuve. Mais il était chaussé d’espadrilles et n’avait pas quitté son tablier de jardinier. --Dans quoi m’as-tu attiré là? dit Ombraux à Maric, quand ils furent installés dans la limousine. --Ne parle pas trop tôt. Et même, quand tu verras la maison, je te dispense de tes appréciations. Il y a une chose dont tu ne te rendras pas compte et qui est là tout de même, c’est les trois cents hectares qu’il y a autour. --Il y a aussi la jeune fille, dont il faudra bien que je me rende compte. Qu’est-ce que tu vas me montrer!... --... Eh bien! elle n’est pas mal du tout. --Je connais ça. Ce n’est pas une beauté, vas-tu me dire, mais elle est très sympathique. Je sais la formule. --C’est une jeune fille très agréable, instruite. Bonne musicienne aussi. Il est vrai que tu sors d’en prendre. --Si cette demoiselle est tant soit peu potable, je ne peux pas m’imaginer que son papa ait eu l’idée de me la donner en justes noces. Il y a quelque chose là-dessous que je ne comprends pas. Comment est-ce que tu as connu ce type? --A Deauville, à l’hôtel. Tu sais qu’il y a des petits bureaux qui se font face au salon de lecture. J’écrivais une lettre. Il en écrivait une en face de moi. Par-dessus la séparation, je sentais qu’il me regardait tout le temps. Je lui ai demandé à prendre une enveloppe, parce qu’il n’y en avait plus dans mon petit casier. Il était sens dessus dessous, il a flanqué son porte-plume par terre en se levant, il a renversé sa chaise. J’ai compris qu’il était mordu. Je me suis informée au bureau. Je lui ai parlé de n’importe quoi, parce que lui n’est pas trop bavard, tu t’en apercevras. J’ai bien vu qu’il n’osait pas m’inviter à dîner, alors c’est moi qui l’ai invité. Et, au moment de l’addition, j’ai payé. C’est-à-dire que j’ai mis au crayon sur l’addition le numéro de ma chambre. --Et Linette a dîné avec vous? --Non, Linette en ce moment s’occupe de son côté. Elle a croisé dans un couloir un vieux général à qui elle a donné dans l’œil. Il fallait qu’elle vise bien, car il n’en a plus qu’un. Moi, avec mon docteur--Monsieur Maulon--j’ai obtenu un résultat surprenant. A dîner, il m’a raconté son existence. C’est un succès: il n’avait pas ouvert la bouche depuis dix ans. Comme il avait amené son tacot à Deauville, je lui ai proposé une petite excursion à Dinard. C’est là que je t’ai rencontré. Entre temps il m’avait payé une robe. Il m’a acheté un bijou. Tu vois, cette petite bague? --Mais tu l’avais déjà? --Je ne l’avais pas au doigt le soir où nous avons dîné ensemble, le docteur et moi, pour la première fois. Le lendemain, je l’ai portée chez un bijoutier que je connais et je me la suis fait acheter par M. Maulon. Comme je ne voulais pas laisser les billets au baccara, je les ai envoyés à Paris dans une banque. J’ai maintenant un compte dans une banque. --Tu vas pouvoir signer des chèques. --J’ai un carnet, mais je ne signerai pas de chèques; ça me ferait gros cœur de donner un bout de papier à une personne qui, avec ça, s’en irait prendre de mon pognon. --Et comment a-t-il eu l’idée de t’emmener dans sa famille? --Ah! c’est que, depuis que je t’ai vu, il s’est passé du changement dans ma vie. Je t’en préviens pour que tu ne te coupes pas. Je suis maintemant une femme divorcée et j’ai été trois ans comme actrice au théâtre. --Dans quel théâtre? --Je n’ai pas dit le nom. Je n’ai pas besoin qu’il vérifie. --Et il t’aime beaucoup? --Je suppose. Il ne dit rien, mon vieux: alors, avec lui, on ne peut pas savoir. Mais, si tu veux mon idée, je suis persuadée qu’il en tient, parce que vraiment il a été pour moi d’une gentillesse! Je ne demande pas aux hommes d’être bavards, tu sais. Moi, je peux très bien parler pour deux. Cependant la voiture arrivait à un tournant de route et pénétrait dans une allée assez majestueuse. --Mais c’est bien, ça! dit Ombraux. --Ne t’excite pas trop. C’est ce qu’il y a de mieux. Quand tu feras reconstruire la maison, tu garderas cette entrée-là. --Mais comment est-ce venu dans la conversation qu’il t’ait parlé d’un mariage pour sa fille? --Eh bien, c’est parce qu’il m’avait posé des questions à ton sujet le jour où il t’a vu à Dinard. Quand tu m’as quittée au casino, je l’ai retrouvé en rentrant à l’hôtel. Il était allé se coucher parce qu’il avait la migraine. Je lui ai dit que j’avais causé un instant avec toi. A ce moment-là, je ne pensais pas à cette histoire de mariage. Je lui disais du bien de toi parce que, tu sais, on ne perd jamais rien à faire mousser un peu ses relations. J’ai dit que je voudrais bien te marier, parce que tu avais de grandes qualités et qu’une fois un peu tranquille pour ton existence, je pensais que tu ferais des choses très bien. La vérité, mon vieux, c’est que je le pense. Sur ce, c’est lui qui s’est mis à me parler. Il ne cause pas, mais il a comme ça de temps en temps des accès. C’était son second accès de parole. La voiture s’était arrêtée avant le bout de l’allée. --Il faut descendre ici, dit Maric, parce que, tu vois, on est en train d’arranger le chemin pour placer un fil de téléphone et une conduite d’eau. Si ça ne te fait rien, nous avons cent pas à marcher. --Je suis encore capable de ça, dit Ombraux. Ils mirent pied à terre et Maric continua: --Il a donc eu à ce moment-là un accès de parole, comme je te disais, et il m’a dit qu’il voulait marier sa fille. Il ne tenait pas à ce que le jeune homme ait de l’argent, puisque sa fille est assez riche pour deux. Il voulait seulement d’un garçon gentil et travailleur. --Travailleur? dit Ombraux. Tu as tout de suite pensé à moi. --Oh! mon vieux, tu travaillerais aussi bien qu’un autre le jour où tu t’y mettrais. Peut-être qu’une fois démarré, tu ne t’arrêterais plus. Ils arrivèrent auprès d’une large maison grise, qui comportait deux étages au-dessus du rez-de-chaussée et qui était flanquée de deux tours. Ce n’était pas beau, mais c’était tout de même assez imposant. Le docteur Miracle se tenait sur le seuil de sa porte. La promise --Enfin, est-ce que tu peux me dire comment il s’appelle exactement? --Il s’appelle Maulon. Sa fille s’appelle Rita. Tu vas voir comme ça lui va bien. --Si tu te mets maintenant à la chiner toi-même... --N’en parlons plus. Tu me raconteras ton impression. Le docteur Maulon avait fait quelques pas vers eux. Il s’inclina et donna à son visage le maximum d’amabilité possible. Mais les muscles qui commandaient son sourire ne fonctionnaient pas parfaitement, ni avec ensemble. Il en résultait sur ses traits une sorte de crispation asymétrique. Enfin, l’intention y était. Il serra la main d’Ombraux en inclinant la tête par trois fois, ce qui voulait dire sans doute: soyez le bienvenu. Dans la salle à manger dallée et très vaste où ils pénétrèrent, il y avait des verres de bière, remplis depuis un moment. Charlie Ombraux, pour son goût, préférait une bière franchement tirée. Mais il avait soif, et but. Si Charlie Ombraux avait été plus familiarisé avec les souvenirs de l’Écriture, il aurait évoqué le jeune fiancé d’il y a quatre mille ans, en train de gravir une colline et qui voit soudain descendre au-devant de lui la douce Fiancée à qui il doit unir sa vie et que les poètes anciens comparent à divers végétaux, soit un arbre du pays ou une grande fleur s’élançant librement dans le ciel. Si les poètes anciens avaient assisté à l’apparition de mademoiselle Maulon, il leur eût fallu beaucoup d’exaltation pour donner l’essor à leurs comparaisons favorites. Rita ne se distinguait par aucune difformité. C’était une personne plutôt grande, sans grâce. On la louait dans la famille de n’avoir jamais eu recours à la poudre de riz et aux ingrédients divers qui donnent de l’éclat au visage. Il n’était pas prouvé qu’elle eût eu raison de renoncer à ces artifices. Ses gros sourcils noirs semblaient indiquer qu’elle était la fille irrécusable du docteur Maulon,--ou d’un autre monsieur pourvu de gros sourcils. Une morne famille Le repas fut sans gaîté. M. Maulon et sa fille Rita étaient sans doute les deux personnes les plus silencieuses du monde civilisé. Ce record leur eût été disputé sérieusement par une vieille cousine, si, en buvant, elle n’avait fait, à chaque gorgée d’eau rougie, une sorte de bruit étouffé qui venait de son nez ou de sa gorge. Le sixième convive était un familier de la maison, un homme entre deux âges, petit, maigre et myope, dont les remarques étaient sans doute des plaisanteries, car il riait beaucoup en les proférant. Maric faisait des efforts considérables pour animer le repas. Charlie Ombraux pensait que ce n’était vraiment pas la peine de l’avoir dégoûté des environs de Mme Brünner pour l’attirer dans un endroit aussi cafardeux. Après le dîner, on se rendit au salon, où se trouvaient de nombreux sièges en tapisserie, ouvrages de deux générations successives, évocateurs de dix mille soirées d’ennui. Rita et la cousine revêche avaient pris place au piano pour un morceau à quatre mains. Charlie avait décliné l’offre d’une partie de billard que le docteur et le plaisantin allèrent entamer dans la pièce à côté, protégée contre la musique par une porte à tambour. Maric et Charlie s’installèrent sur deux sièges en tapisserie, le plus loin possible des exécutants. --Tu en as de bonnes, dit Charlie. --Je t’avais prévenu, dit Maric. Comment la trouves-tu? --Paie-toi ma figure. --Moi je ne la trouve pas si mal que ça, dit Maric. --Épouse-la. --En tout cas, l’affaire est emmanchée, dit Maric. Je lui ai parlé tout à l’heure et je lui ai dit que tu l’aimais profondément. Charlie fut sur le point d’éclater de rire. Mais il comprit que le morceau de musique sévère, que jouaient avec conscience les deux personnes du piano, ne justifiait aucune manifestation de gaîté. --Je lui ai dit que tu l’avais aperçue à Cabourg. --Je n’ai pas été à Cabourg cet été. --Mais elle y a été, elle, ça suffit. C’est bien simple: veux-tu faire un mariage très riche, ou veux-tu continuer ta vie de soucis et à t’embêter auprès de ta chanteuse? «... Une fois que tu seras dans cette maison, tu feras de ces personnes-là tout ce que tu voudras. Le docteur est un peu sinistre, mais il ne contrarie pas les gens. Et il t’a particulièrement à la bonne. Cependant, tout a une fin, même les morceaux à quatre mains. La partie de billard se termina également. Sans doute le docteur pensait-il qu’il n’était pas poli de la continuer plus longtemps, eu égard à ses invités. Les six personnages se retrouvèrent dans le salon. Un tel ennui pesait sur tout ce cercle que le petit monsieur lui-même, qui était pourtant entraîné comme habitué de la maison, ne put tenir le coup et prit congé. Le docteur, en désespoir de cause, renouvela à Charlie Ombraux son invitation, pour une partie de billard. Charlie, encore plus désespéré, accepta. Maric resta au salon avec la jeune fille. Ombraux n’était pas un as, mais il avait vu à l’œuvre des maîtres du billard. Et il était capable de pousser la boule avec élégance et un certain style. Il avait en somme l’air d’un champion, au carambolage près. Faute d’être un joueur excellent, il était beau joueur et félicitait le docteur quand celui-ci réussissait un coup, même si le hasard, visiblement, y avait mis du sien. Il pensait que cette partie de billard était un prétexte pour engager une conversation, mais le mutisme de M. Maulon était décidément inguérissable. D’autre part, Charlie ne se souciait pas de prendre les devants. Confession Le docteur mit un temps interminable à parfaire les quinze points qui lui donnèrent le gain de la partie. Charlie, qui en avait inscrit douze à sa marque, avait fortement menacé son adversaire, sans le faire exprès, d’ailleurs. Quand ils rentrèrent au salon, Maric et la jeune fille n’y étaient plus. Le docteur silencieusement fit monter deux étages à Charlie et le conduisit à sa chambre. C’était une grande pièce mal éclairée par une grosse lampe de cuivre, qu’on pouvait difficilement déplacer, car elle était suintante de pétrole. Une fois son hôte parti, Charlie s’assit sur un fauteuil de reps qui attendait depuis longtemps le rembourrage et à qui des pieds inégaux donnaient l’allure, sans moelleux, d’un rocking en diagonale. Ombraux pensait que Maric était une folle de lui avoir fait quitter Dinard, pour venir dans ce domaine abominable à la conquête d’une fortune bien chèrement payée. Soudain, il entendit qu’on frappait doucement à la porte. C’était peut-être Maric qui venait le retrouver. Bonne idée au fond pour passer le temps... Il ouvrit et se trouva en présence de Rita Maulon, la douce fiancée de l’Écriture. La jeune fille paraissait douloureusement agitée, ce qui n’ajoutait rien à ses charmes. Elle fit signe à Charlie de s’asseoir sur le fauteuil en gardant pour elle une simple chaise. Mais Charlie qui avait déjà tâté de ce siège mal équilibré eut beau jeu à faire l’homme poli et à lui céder la place la plus honorifique et la moins confortable. Quand ils se furent assis... --Je viens de causer avec votre amie, Mlle Mariquita. Je lui ai fait un aveu que je tiens à vous répéter à vous. Elle m’a supplié de ne pas vous le dire, mais vraiment je ne supporterais pas de vous le cacher. «... Je sais pourquoi vous êtes ici. Je sais, c’est Mlle Mariquita qui me l’a dit, je sais les intentions de mon père. Mlle Mariquita m’a révélé les sentiments que vous vouliez bien avoir pour moi. Ici elle s’arrêta et se mit à pleurer silencieusement, ce qui donna à Charlie plus d’ennui que de pitié. Il ne se demandait pas ce qu’elle avait à lui dire. Il attendit patiemment cette confession. --Il y a deux ans, il est venu un jeune homme chez le notaire du pays. C’était un garçon de Paris qui devait s’installer dans le village et prendre la succession du notaire. Nous avons fait sa connaissance. Il venait à la maison très souvent. Je m’occupe de botanique. Il m’a dit qu’il aimait beaucoup les fleurs. Il venait me chercher et nous nous promenions dans la campagne. Il m’a dit qu’il m’aimait... Rita Maulon racontait cela sans nuance aucune, non pas comme une personne insensible, mais comme si elle avait eu hâte de se débarrasser d’un pénible exposé. Charlie prenait le parti de baisser les yeux, car il ne savait quelle expression leur donner... --Il est arrivé que j’ai eu un enfant. Il n’a pas vécu. On a pris des renseignements sur le jeune homme. Sa position n’était pas du tout celle qu’il avait dite. Mon père a prétendu qu’il ne m’aimait pas et qu’il m’avait fait la cour pour m’épouser... Je ne le crois pas... Il a quitté le pays et je n’ai plus entendu parler de lui. Voilà tout ce que je voulais vous dire. Elle s’était levée. Charlie se leva lui aussi. Mais elle s’était dirigée tout de suite vers la sortie sans laisser au jeune homme le temps de l’accompagner. Il aimait autant cela d’ailleurs, et fut plutôt content quand la porte se referma, car il ne savait exactement ce qu’il aurait pu dire. Il pensa qu’il pouvait toujours se coucher. Il n’avait pas été attendri par la confession de Rita. Non qu’il eût précisément le cœur sec, mais, pour s’intéresser à la souffrance de son prochain, il fallait que le cas fût spécial et que la personne sur qui il s’apitoyait réunît certaines conditions de grâce et de charme, qui ne se réalisaient pas dans la circonstance présente. Le lendemain matin, il retrouva Maric au petit déjeuner. Il ignorait dans quelle chambre elle avait passé la nuit; il pensa que c’était dans la partie du bâtiment où habitait le docteur Maulon. Rita Maulon n’était pas descendue à table. Le domestique qui servait déclara que sa jeune maîtresse était souffrante, ce qui ennuya légèrement Charlie. Il n’était pas d’une sensibilité excessive, mais il n’avait rien d’un être barbare. Peut-être aurait-il dû, la veille, retenir la jeune fille, pour lui dire il ne savait quoi... une parole gentille... Mais elle était partie trop précipitamment. Maric et Charlie s’éloignèrent dans le parc. --Eh bien, ta combine? dit Charlie, elle est bien complète comme ça, hein? Oui, je suis au courant de tout. Cette demoiselle est venue me voir, après t’avoir vue, et j’ai su que tu lui avais demandé de ne me parler de rien. C’est charmant. Tu t’es associée avec ces gens-là pour me rouler dans la farine. --Je te trouve merveilleux, dit Maric. Il ne s’agit pas d’épouser une jeune fille que tu aimes. --Oh! non, fit Ombraux. --Il faut voir ce qui est. Tu l’épouses pour d’autres raisons. Eh bien, son histoire, qu’est-ce que ça peut te faire? Ça n’est connu de personne, ou tout au moins de gens qui n’en parleront pas. C’est certainement moins grave que de t’afficher à Dinard avec ta vieille princesse. Charlie ne savait que répondre. Il était sensible à un langage de sagesse et de bon sens. Il lui semblait maintenant que c’était le devoir de sa vie d’assurer sa fortune en épousant Mlle Maulon. Et ce devoir lui paraissait d’autant plus impérieux qu’il était désagréable. Complément d’information Tout en causant, ils étaient sortis du parc et s’étaient avancés vers une petite auberge. La route était découverte. Il y tombait un soleil dur. Ils entrèrent tout naturellement sous une petite tonnelle. Ils y seraient mieux pour envisager les événements. Un aubergiste corpulent se présenta au bout de quelques minutes, moins attiré sans doute par la perspective de vendre une bouteille de cidre que par le désir de faire la conversation avec deux personnes à leur aise. Il leur dit tout de suite, pour se poser, qu’il avait habité Paris pendant quinze ans. --Vous êtes des invités du docteur, messieurs dames?... Ombraux inclina la tête. --Il a une belle propriété, dit l’aubergiste. --Trois cents hectares... fit Ombraux avec un vague point d’interrogation. Mais l’aubergiste le regardait avec stupeur. --Trois cents hectares! Vous allez un peu fort. Qui est-ce qui a parlé de cette contenance-là? Je sais que la propriété a seize hectares et demi, ce qui n’est déjà pas si mal. --Mais il y en a encore dans le pays? demanda Maric. --Rien du tout, c’est toute la surface du domaine. Il est ce qu’il était à la mort du papa. C’était déjà gentil pour un monsieur qui n’avait rien du tout avant d’avoir réuni tout ça. --Ils ont fait une fortune colossale avec leur produit, dit Maric. --Colossale, vous dites? Ah! non! pas précisément! Le docteur s’en est très bien tiré. Du vivant du papa et quelque temps après sa mort encore, il a fait de bonnes années. Mais maintenant, vous savez, leur produit, on le fabrique beaucoup mieux en Suisse. Pendant longtemps ça ne s’est pas su, mais depuis que ça se sait, ils vendent beaucoup moins, d’autant que le produit suisse, même avec les gros droits, est moins cher que ce qui se fabrique par ici. Voilà cinq ou six ans qu’ils doivent être au-dessous de leurs frais et qu’ils mangent en grande partie tout ce qu’ils avaient mis de côté. Il ne vous dira pas ça, naturellement, parce que je crois que, lui, il a une petite idée de derrière la tête de vendre son produit à des Américains. C’est ce qu’il aurait dû faire il y a dix ans. Maintenant, tout Américains qu’ils sont et tout cousus de dollars, les gens de là-bas ne lâcheront leur monnaie qu’après avoir récolté des renseignements complets. J’ai tout lieu de croire qu’ils seront rapidement mis au fait. Il était venu deux ou trois de ces messieurs d’Amérique la semaine dernière... Il en est encore venu il y a trois jours. Mais ça m’étonnerait beaucoup que l’affaire se goupille selon les idées de M. Maulon. Une jeune fille boulotte, à qui il avait commandé du cidre, apporta une bouteille et remplit deux verres que Maric et Ombraux s’astreignirent à boire. La bouteille payée, ils se levèrent et regagnèrent à pas lents la maison. Comme ils entraient dans le parc... --Ça y est, nous sommes faits, dit Charlie. Ton médecin a voulu nous avoir. Il t’a menée en bateau. --Il ne faut peut-être pas croire tout ce que dit cet aubergiste, dit Maric. --Pourquoi veux-tu qu’il nous charrie?... Eh bien, elles sont belles, tes combinaisons! Tu me présentes une demoiselle qui n’est pas belle, qui a fauté et qui, par-dessus le marché, est la fille d’un faisan... Maric était toute frémissante... --Eh bien, je connais quelqu’un qui va prendre quelque chose. Je vais lui causer du pays, à ce docteur... Cette fois, ce fut Ombraux qui fit entendre la voix de la saine raison. --Qu’est-ce que tu y gagneras? Il a failli nous avoir. Maintenant, si tu veux le repincer au tournant, le meilleur pour toi c’est de la boucler pour le moment. Tu vas lui dire que la chose est en bon train, que la jeune fille me plaît, comme si nous n’étions au courant de rien, et que nous les croyons sur parole. Puis, tu raconteras que tu es obligée de t’en aller pendant quelque temps avec moi pour régler des affaires, et tu tâcheras de le tomber de ce que tu pourras. Commence par demander quinze ou vingt mille et tâche de lui soulever au moins une dizaine de billets. Il ne te refusera pas, parce qu’il ne veut pas nous mécontenter. --Tu as raison, fit Maric, ça sera sa meilleure punition. A onze heures, Maric, ayant réussi ses négociations, avait entre les mains un chèque de dix mille. Ombraux jugea qu’il fallait faire la dépense d’un voyage à Paris et aller le toucher à la banque, car il n’ignorait pas qu’il y a sur la terre des gens peu scrupuleux qui donnent des bouts de papier de ce genre, où le montant de la somme inscrite dépasse plus ou moins le dépôt fait à l’agence. Maric avait bien promis au docteur qu’elle-même et Charlie reviendraient dans le courant de la semaine suivante. Dans le train, ils examinèrent la situation. --Ce qui m’embête, disait Maric, c’est que j’ai considéré le docteur comme une affaire sérieuse. Alors, j’ai laissé tomber mes Autrichiens. --Et qu’est-ce que tu as fait de Linette? --Oh! je crois qu’elle est tranquille. Après deux jours passés avec le général, elle a fait connaissance d’un petit Anglais qui était venu là-bas pour le golf. Je crois qu’il est au pèze. Mais tu sais, Linette, elle, ne sait pas toujours s’arranger. Figure-toi qu’elle est mordue pour ton petit pianiste et que j’ai eu toutes les peines du monde à ne pas l’emmener à Dinard. Parce que, comment l’appelles-tu?... --Le petit pianiste? Catalin. --Ce n’est pas une affaire, hein! --Non, c’est sans avenir. --Pour moi, je me demande maintenant où je vais. --Moi, je le sais. Tu viens avec moi à Dinard. Je me rappelle ce que tu m’as dit au sujet de Mme Brünner. Mais n’empêche que ça, ça représente quelque chose. --Ça me dégoûte bien, dit Maric. --Tu ne te figures pas que ça m’emballe? dit Ombraux. Maric gardait le silence. --Tu as peut-être raison, dit-elle, au bout d’un instant. J’irai avec toi à Dinard. Regroupement Le voyage de Charlie avait duré moins qu’il n’avait pensé. Aussi son retour prématuré à Dinard passa aux yeux d’Elsa Brünner pour une marque d’empressement des plus amicales. En arrivant, il avait pris dans son hôtel une chambre pour Maric. Pour faciliter les choses, il avait décidé qu’il présenterait la jeune femme à Elsa Brünner. Elle savait déjà qu’il la connaissait, puisqu’il était allé lui dire bonjour en sa présence, le soir où Maric, accompagnée du docteur indésirable, s’était trouvée avec la Brünner et Charlie dans le même restaurant du casino. Rien n’était changé, somme toute. Catalin et le chauffeur continuaient leur belote quotidienne, suivie toujours de la séance musicale dans le petit bar. Le soir même de la rentrée à Dinard, un repas cordial réunit Mme Brünner, Maric et les deux amis, dans ce même restaurant du casino. Maric était au fond très flattée d’approcher la cantatrice. Ce soir-là, il y avait un concert pour lequel Charlie Ombraux avait retenu des places. Ils se rendirent au théâtre en écourtant la fin de leur dîner. Charlie avait cru d’abord que Maric ne les accompagnerait pas, car elle n’était pas spécialement mélomane. A sa grande surprise, la jeune femme accepta avec empressement cette nouvelle invitation. Elle écouta les virtuoses avec une application qui ressemblait à de la passion. Charlie, gagné par cet exemple, se figura qu’il prenait lui aussi un grand plaisir à ce passe-temps spirituel. Seul le musicien professionnel Catalin avait l’attitude d’un monsieur qui pense à autre chose, peut-être à la partie de belote que cette séance artistique allait retarder ce soir-là. Après le concert et comme ils se trouvaient dans le hall, Maric jeta un regard vers l’entrée des salles de jeux. Au cours du dîner elle avait parlé de l’intérêt qu’elle prenait au noble jeu de baccara. Elsa Brünner l’avait écoutée avec curiosité, car bien qu’elle eût fréquenté beaucoup de casinos au cours de sa longue existence, elle était toujours restée en marge de la société des joueurs. Une fantaisie la prit ce soir-là d’accompagner au jeu Charlie et Maric. Catalin s’était excusé, en alléguant vaguement une migraine. Ce garçon n’aimait pas changer ses habitudes. Ce fut un spectacle touchant de voir la cantatrice assise à une table de baccara chemin de fer, sous la tutelle de Maric qui lui apprenait les règles du jeu. Elsa Brünner avait toujours dépensé sans compter. Mais, au baccara, elle montrait une âme de vieille paysanne avare. Par trois ou quatre louis, elle finit par gagner quatre cents francs, qu’elle serra jalousement dans son sac. Elle déclara qu’elle allait rester sur ce gain, qui lui procurait une joie extraordinaire. Maric pensa que la cantatrice était mordue et qu’elle reviendrait tous les soirs à la table verte. Mais c’était un faux pronostic. Car si le jeu avait amusé Elsa Brünner, il l’avait effrayée bien davantage. Pendant deux jours, Mme Brünner, Charlie et Maric ne se quittèrent pas, c’est-à-dire qu’ils ne se séparaient que le soir après le dîner. Mme Brünner regagnait sa chambre, et les deux jeunes gens les leurs (ou la leur?). Le baccara à ce moment de la saison, commençait à languir. La présence de Mme Brünner, célébrée par quelques Austro-Allemands qui se trouvaient là, commençait à faire sensation. Au restaurant de l’hôtel et à celui du casino, la table de la chanteuse était l’objet d’une curiosité discrète, furtive, mais constante. Et Maric se sentait flattée de faire partie d’un glorieux entourage. Pourtant, cette joie d’amour-propre, si positive qu’elle fût, ne pouvait être éternelle. Une lettre de Linette, partie pour Biarritz avec son petit joueur de golf, donna à Maric une envie subite d’aller la rejoindre là-bas. Cependant, il n’était pas question pour elle de s’en aller sans Charlie, ni pour Charlie de se séparer d’Elsa. Mais Mme Brünner ne demandait pas mieux que de se déplacer, pourvu qu’on lui épargnât l’effort douloureux d’un parti à prendre. Le départ fut décidé pour le surlendemain. Charlie, qui aimait beaucoup l’auto, entrevoyait avec satisfaction cette longue balade de Dinard à Biarritz dans un véhicule rapide et confortable. Pourtant, divers événements devaient retarder leur départ et contrecarrer des projets si bien établis. Dislocation Comme ils déjeunaient le lendemain tous les quatre au restaurant de l’hôtel, on apporta une dépêche à Elsa Brünner. Ce n’était pas une de ces personnes que l’arrivée d’un télégramme pouvait troubler. Au temps de sa gloire et le lendemain de ses triomphes de chanteuse, toutes les tables de sa maison étaient jonchées de dépêches. Ces temps avaient beau être révolus, elle ne considérait pas que la situation était changée et se demandait pourquoi les télégraphistes ne défilaient pas du soir au matin dans l’endroit béni que son illustre personne avait touché. La dépêche en question annonçait l’arrivée à Dinard d’un vieil adorateur, un baron viennois, dont la fortune s’évaluait en centaines de millions. Ce personnage rabougri, maigre et grimaçant, arriva entouré de couvertures, comme un chimpanzé menacé de phtisie. Il amenait avec lui deux domestiques et un jeune docteur. Elsa Brünner ne pensait pas que le baron dînerait à l’hôtel. Il devait être très fatigué par son voyage et passerait la nuit dans sa chambre. Quand il entra dans le hall, la cantatrice se trouvait là avec Maric. Elle la lui présenta comme une jeune artiste et Maric, en somme, tint très bien son rôle. Tout en parlant à Mme Brünner, le nouveau venu dévisageait la jeune femme. Il répondait à la cantatrice des mots vagues, l’approuvait de hochements de tête complaisants qui montraient clairement qu’il n’écoutait rien de ce qu’elle lui disait. Elsa Brünner tenait sans doute à Charlie Ombraux. Mais elle n’approfondissait pas du tout la question de savoir quels liens unissaient le jeune homme à Maric. Entre elle-même et Charlie, les relations intimes étaient extrêmement rares. Elles ne s’étaient produites que trois ou quatre fois et ne se renouvelleraient plus désormais. Elsa était une personne assez calmée et assez orgueilleuse pour ne tenir aux hommages du jeune homme que si lui-même mettait quelque ardeur à les lui apporter. Or, Charlie Ombraux, la première curiosité passée et après deux ou trois devoirs rituels de politesse, semblait oublier complètement que cette personne âgée avait consenti à se donner à lui. Il n’était pas homme à se contraindre et à se livrer à des passe-temps qui ne le charmaient point. Le même manque d’énergie qui l’empêchait de travailler pour vivre s’opposait également à ce qu’il fît un effort pour accomplir des actes sans doute favorables à ses intérêts, mais qui lui étaient désormais un peu pénibles. Ce jeune homme, d’une façon générale, n’aimait pas l’effort. Elsa Brünner semblait donc comprendre parfaitement qu’il bornât ses devoirs de chevalier servant à lui tenir de temps en temps compagnie. Soit qu’elle admît qu’il existait en faveur de Maric un droit de priorité, soit qu’elle préférât ne pas connaître exactement les rapports des jeunes gens, elle n’éprouvait à leur égard aucune jalousie. Mais ce qu’elle ne put tolérer, c’est que ce vieux monsieur, qui était sa propriété, bien qu’il ne fût plus question depuis de longues années d’intimité physique entre elle et lui, que cette ruine humaine semblât revenir à la vie au contact de Maric et de sa jeunesse. Ce monsieur était de ses relations. Elle avait cet exclusivisme farouche des femmes qui ne permettent pas qu’on leur enlève leurs relations. Ce n’est pas une question de jalousie sentimentale, c’est par une sorte de respect de la propriété. Il y a bien des gens qui ne tolèrent pas que, lorsqu’ils ont présenté deux personnes l’une à l’autre, ces deux personnes puissent se voir en dehors d’eux. A partir de ce moment, Elsa Brünner sembla détester Maric. Et son ressentiment rejaillit même sur Charlie Ombraux. L’alarme fut donnée par le chauffeur noir. --Qu’est-ce qui s’est passé? demanda-t-il à Catalin. J’ai été ce matin aux ordres chez la patronne, elle m’a questionné s’il n’y avait rien à faire à la voiture. J’ai répondu: non, sans réfléchir et sans me demander pourquoi elle me posait cette interrogation. Elle m’a dit alors qu’elle avait l’intention de rentrer à Vienne, peut-être demain. --On irait à Vienne avec? dit le passif Catalin, prêt à tous les trimballages. --J’en ai pas l’idée, dit le chauffeur. Elle ne m’a pas dit positivement qu’elle partirait seule, mais elle avait un petit air froid, sec, qui me faisait l’effet qu’elle pouvait être fâchée avec du monde. Il ne s’est rien passé entre elle et ton ami? --Rien que je sache, dit Catalin. Ils se tutoyaient pour la commodité de la conversation, depuis qu’ils jouaient à la belote et qu’ils allaient au bar ensemble. Catalin, qui était un homme rangé et casanier, s’était habitué à cette existence délivrée de soucis, à la partie de cartes rituelle et à son succès nocturne de pianiste au milieu d’une clientèle un peu distraite, mais démonstrative. Après la belote... --Je te rejoindrai au bar, il faut que je passe au casino, je vais en toucher deux mots à Charlie. Il trouva Maric et Charlie attablés au casino, devant deux coupes de champagne. Les deux amis paraissaient d’excellente humeur. Ils ne soupçonnaient rien de ce qui les menaçait. --Qu’est-ce qui se passe? dit Catalin. --Qu’est-ce qui se passe? fit Charlie avec étonnement. C’est à toi qu’il faut le demander. --Mme Brünner a l’intention de retourner à Vienne. Charlie et Maric se regardèrent. --D’où as-tu ce tuyau-là? fit Maric. D’Amédée? --Tu l’as dit, fit Catalin. La chanteuse veut rentrer dans son pays. --En nous laissant tomber? dit Charlie. --Il y a des chances, fit Catalin. En tout cas, c’est bien ce que pense Amédée. C’était un coup imprévu. Mais, ni pour Charlie ni pour Maric, la vie n’avait été continuellement en palier, ni en ligne droite. Ils étaient habitués aux côtes ardues et aux virages brusques. Ce qui ennuyait un peu Charlie, c’est qu’il y avait de petites affaires d’argent à régler. Le chèque de trois mille dollars que lui avait remis Elsa Brünner était plus qu’épuisé maintenant. Car le jeune homme avait dû payer de fortes notes qui n’avaient pas toutes trait à des dépenses personnelles de la chanteuse. Il restait à l’hôtel une note assez lourde qui aurait dû être payée depuis longtemps déjà. Il faudrait faire un nouvel appel de fonds un peu gênant, car il s’accompagnerait nécessairement d’une justification des dépenses faites. Or, la générosité de Mme Brünner n’était pas continue; tout dépendait des termes d’amitié dans lesquels elle se trouvait, au moment du règlement des comptes, avec la personne dont elle avait fait son mandataire. Elle paierait, c’est entendu, ce qui manquerait. Mais le demi-scrupuleux Charlie n’oserait pas gonfler la douloureuse et lui demander quelque chose pour lui. Tout portait à croire que cette petite bande joyeuse, à brève échéance, se trouverait à nouveau sur le sable. Charlie aurait voulu en parler tout de suite à Elsa. Comme tous les hommes paresseux, il courait au plus vite aux explications gênantes, afin de n’en plus porter le souci. Il ne verrait Elsa Brünner que le lendemain matin. Il était d’autant plus énervé qu’il ne pouvait mettre Maric au courant de la situation. C’eût été s’attirer des reproches et il les supportait mal. Son existence se passait dans la dissipation, mais il n’en voulait pas convenir vis-à-vis de ses amis. C’est à peine s’il se l’avouait, par crainte de trouver en lui-même un censeur. Le plus vexant, dans ce divorce, était qu’il n’y avait pas à son origine de raison sérieuse, tout au plus quelques regards insistants du vieil Autrichien, qui avait paru s’intéresser à Maric. Elle, évidemment, avait fait un peu de charme, car il faut bien répondre à l’intérêt que manifestent les gens. Vers midi, le lendemain, Charlie se présenta chez la cantatrice. Comme à son habitude, il lui baisa la main. Puis, d’un ton qu’il voulait aussi léger que possible: --Il paraît, Madame, que vous allez nous quitter? --Puisque vous êtes au courant, je n’ai plus besoin de vous annoncer la nouvelle. Elle n’employait plus le mot: chéri, qu’auparavant elle intercalait dans tous les bouts de phrases. Après un silence... --Oui, j’ai affaire chez moi, là-bas. Je dois rentrer un peu plus vite que je n’aurais voulu. Ils n’échangèrent pas d’autres propos et se rendirent à table. Ils déjeunèrent comme d’habitude tous les quatre. Car le vieux monsieur autrichien ne pouvait prendre part à leur repas de midi. Ce n’était qu’à partir de quatre heures qu’il sortait de sa cage fermée, pour être offert aux regards du public. A table, mais au dessert seulement, Mme Brünner parla de ses projets de départ et de l’urgence des affaires qui la rappelaient à Vienne. Il eût été poli de manifester des regrets de cette séparation. Mais ni Maric, ni Charlie, ni naturellement Catalin, n’eurent la force de sortir les mots qu’il aurait fallu. Maric avait un rendez-vous chez le coiffeur. Catalin, selon son habitude, monterait à l’hôtel pour dormir, car une grasse matinée quotidienne n’arrivait pas à compenser l’insomnie de ses nuits de bar. Charlie resta seul à table avec Mme Brünner. --Vous me direz si vous avez encore assez d’argent et s’il ne vous en faut pas davantage. Sur les trois mille dollars qu’il avait touchés peu de temps auparavant, il lui restait une douzaine de mille francs, avec lesquels il fallait payer un retard à l’hôtel et diverses dépenses de garage. Le tout se montait à vingt-cinq mille environ. Mais un orgueil indomptable était rentré une fois de plus dans l’âme de Charlie Ombraux. --Je vous remercie, j’ai ce qu’il faut. --C’est ce que je pensais, dit Mme Brünner. Il ne voulait pas lui laisser croire qu’il lui resterait du boni. Il ajouta: --J’aurai exactement ce qu’il faut. Il ne savait pas encore comment il s’arrangerait. L’hôtel et aussi le garage accepteraient sans doute des chèques. Il demanderait négligemment aux divers caissiers de n’envoyer ces chèques à l’encaissement que quelques jours plus tard, à son retour à Paris. --J’ai besoin de savoir, dirait-il, ce que j’ai en banque. Quand un monsieur a une surface apparente et qu’il a fait de bonnes dépenses dans une maison, on accueille cette déclaration avec un sourire aimable. Le scepticisme demeure à l’intérieur des âmes. On ne veut pas désobliger le client. On espère d’ailleurs qu’il ne ment pas... Le matin du départ de Mme Brünner, elle trouva dans sa voiture trente louis de fleurs envoyées par M. Ombraux. Maric, Charlie et Catalin étaient là pour prendre congé d’elle. Ils s’en allèrent de leur côté avant que la voiture eût démarré. On attendait le chargement du vieux monsieur autrichien que Mme Brünner emmenait avec elle pour plus de précaution. Cette opération minutieuse devait durer un certain temps. Avant l’arrivée de Mme Brünner à la voiture, Amédée avait déjà exprimé ses regrets personnels. --C’est malheureux. On était bien pour vivre ensemble. On ne fait pas ce qu’on veut dans la vie. Vers l’avenir obscur L’hôtel, le garage, et la fleuriste réglés, tous les trois avec le moins possible d’espèces, Charlie Ombraux se trouvait avec six billets. Il était résolu à gagner Biarritz en chemin de fer. Le chef de famille paraissait soucieux. Que fut-ce, un quart d’heure plus tard, quand il fallut régler au concierge deux mille francs de dettes personnelles, montant des emprunts de Catalin! Il y eut entre les deux amis une explication sourde et terrible. Elle eût amené certainement un divorce si une membrane invisible ne les eût liés pour la vie. Ils décidèrent de passer par Paris. C’était ce qu’il y avait de plus simple. Ils prendraient deux trains de jour pour éviter les frais de wagons-lits. Charlie Ombraux savait que Maric, à Paris, avait de l’argent en banque. Il s’agissait bien de trente mille francs. Mais c’était la dernière personne du monde à qui il fallait s’adresser pour venir en aide à la communauté. Ombraux se dit tout de même que peut-être elle aurait un bon mouvement et que, sachant les ennuis du groupe, il lui viendrait l’idée de leur donner à tous un coup de main. A la vérité, c’était chez lui une espérance bien faible, mais en allant quelques heures à Paris, on donnait à Maric l’occasion de faire le beau geste. Arrivés dans la grande ville, ils passèrent la soirée au cinéma. Ombraux et Catalin s’étaient rendus à leur domicile en tremblant, car ils ne savaient jamais quelle surprise les y attendait. Maric avait sans doute des parents à embrasser, mais elle se trouvait dans une période où l’esprit de famille ne la dominait pas. Ils passèrent la nuit à prix réduits dans un hôtel proche de la gare. Puis ils prirent le train pour Biarritz le lendemain matin. La partie de belote à trois, qui avait duré de Dinard à Paris, se continua pendant le reste du voyage, coupée par les repas au wagon-restaurant. Il y a beaucoup d’hôtels à Biarritz, ce qui permettait d’éviter les palaces où l’on a laissé des souvenirs. Ils trouvèrent un petit hôtel excellent, très près du centre de la ville. Ils avaient l’habitude des voyages, qui ne les fatiguaient pas trop. A minuit, Ombraux en smoking, et Maric, très élégante, faisaient leur entrée au casino. Ils savaient y rencontrer Linette et son jeune Anglais, qu’ils trouveraient aux environs du bar. Cette prévision était juste et le rassemblement fut marqué par des embrassades et des cris de joie. Quelques coupes de champagne aidant, ils se rendirent compte qu’ils étaient très heureux d’être libérés de Mme Brünner, des attitudes réservées et contraintes, et aussi de la mélomanie. Il y avait des moments dans la vie où le mystère de l’aventure leur donnait une espèce d’allégresse, qui ressemblait vraiment à du bonheur. Cette confiance heureuse pouvait les inciter à jouer. Mais ces jeunes gens avaient déjà assez d’expérience pour savoir que les promesses engageantes du Destin ne se réalisent pas toujours, et qu’il suffit de quelques mauvais coups de baccara pour gâter irrémédiablement un bon état d’âme. Ils ne jouèrent donc pas ce soir-là et se bornèrent à souper. Maric, qui bavardait tout bas avec Linette, l’interrogeait sur la prospérité des opérations des jours précédents autour des tables vertes. A ce moment le jeune Anglais avait le dos tourné et Linette, par une moue expressive, indiqua que le sort avait été plutôt dur. Elle compléta ce renseignement. Dickie avait écrit à sa famille et la réponse n’arrivait pas. Ils étaient logés dans un hôtel confortable, et leurs notes de semaine, repoussées le plus loin possible au fond d’un tiroir, attendaient un règlement ultérieur. Rencontre peut-être intéressante Cependant le bar se dépeuplait à vue d’œil. Il était temps d’aller se coucher. --Tiens! le petit Ombraux! Qu’est-ce que tu fais dans nos murs?... Cette apostrophe était proférée par un grand garçon imberbe, assis à une table en compagnie d’une dame très blonde, très ondulée et qui se maintenait encore vaillamment dans la seconde jeunesse. Ombraux se détacha du groupe. Le monsieur imberbe, sans se lever, fit les présentations: --Monsieur Ombraux, madame Suffisant. --Je suis arrivé ce soir, dit Ombraux après s’être incliné. --Et tu es ici pour quelques jours? --Peut-être une huitaine, dit Ombraux. --Viens déjeuner demain matin au casino. Si tu as des amis, tu peux les amener. Maric, Linette et le jeune Anglais avaient continué doucement leur marche vers la sortie. Ombraux les rejoignit. --Qu’est-ce que c’est que ce type-là? demanda Maric. --Tu ne le connais pas? Tu ne connais que lui. C’est Lordas. --Ah! oui, Lordas! Il est dans le journalisme? --Oui. Dans deux ou trois journaux de Paris. C’est un monsieur important. --Et la dame? --Et la dame? Eh bien! je les vois ensemble depuis deux ou trois saisons. Mais ce n’est pas son épouse à lui, c’est la bonne amie d’un très vieux monsieur qui a une des plus belles villas de la côte. Comment s’appelle-t-il donc?... Attends!... Beurin! «J’ai été mis en relations avec Lordas par l’étude où j’étais clerc. Il a eu des procès dont le patron s’est occupé. J’allais le voir pour lui montrer les pièces de procédure et il m’a invité à déjeuner plusieurs fois. Il est très gentil quand ça lui dit. Et il aime bien inviter les gens à déjeuner. Lordas Ombraux connaissait mal Lordas, que peu de gens d’ailleurs connaissaient bien. Il eût fallu faire une enquête très difficile, auprès de personnes diverses, dont bien peu le jugeaient en pleine indépendance d’esprit, car il était à la fois très aimé et très haï. Il faut bien constater que beaucoup de gens le considéraient comme un maître chanteur. Et un certain nombre de faits assez patents venaient à l’appui de cette sévère appréciation. Lordas avait quarante ans. Ses parents étaient de petits bourgeois du quartier Popincourt. De son père, qui avait été intéressé dans une fonderie de cuivre, les fiches commerciales disaient qu’il «payait son terme régulièrement, que rien de fâcheux n’était entendu dans son compte, et qu’on pouvait entrer en relations pour un crédit modéré.» Lordas avait fait ses études dans un lycée de Paris. Il avait passé son bachot, un peu aidé par la chance, car, s’il était assez brillant sur certaines matières du programme, il y en avait d’autres auxquelles toute sa vie il devait résolument rester étranger. Les gens bien équilibrés auraient pu le traiter d’incomplet. Mais il arrive que ces prétendus incomplets parviennent à de hautes situations, précisément à cause de leurs lacunes. L’ignorance permet de magnifiques audaces qui parfois, vous amènent au succès. Un savant voit sur la route qu’il doit suivre des quantités d’obstacles qui lui barrent le passage. Lordas allait de l’avant, car il avait au moins l’avantage de n’être pas effrayé par des objections qu’il n’apercevait point, et qui d’ailleurs pouvaient être vaines. En 1914, il était parti à la guerre comme simple soldat et assez vite avait été nommé officier. Il était rarement courageux et la plupart du temps assez craintif. Mais il était soutenu par un tel orgueil qu’il se montrait capable d’accomplir à l’occasion un bel acte de vaillance. Il pouvait être très lâche et aussi très intrépide, selon ses dispositions de corps ou d’esprit. Très soucieux de l’opinion des gens, il sut toujours cacher dans des coins d’ombre ses moments de pusillanimité. En revanche, il utilisa au mieux de sa réputation ses éclairs de courage. Cette vanité lui servit encore à combattre sa paresse, car il était très paresseux. Le désir de briller le sauva de ce péril. Un autre stimulant de son activité sommeillante fut son continuel besoin d’argent. Il n’avait jamais eu devant lui beaucoup de disponibilités. Aussitôt qu’il entrait un peu de blé dans son aire, il ne se sentait plus le goût de labourer. Il était d’ailleurs fort généreux dans les périodes où son portefeuille était garni. Quand il déjeunait ou dînait avec des amis, personne autre que lui n’avait le droit de payer l’addition. Dans les semaines prospères, où l’argent lui coulait facilement des doigts, il s’offrait la satisfaction d’étaler de beaux principes. Il lui semblait alors qu’il avait toujours ignoré la dissipation. Et, bien que constamment endetté, il déclarait avec une sincérité éperdue qu’il n’aimait pas devoir de l’argent à autrui. Soudain, cependant, il se demandait avec effroi si les gens le considéraient comme peu solvable. Il souffrait de se voir refuser une confiance absolue. Surtout, il ne voulait pas se dire à lui-même qu’il ne la méritait pas. Car il s’aimait beaucoup. Et il était franchement affectueux pour les personnes qui lui témoignaient de l’affection. C’est ce qui lui faisait croire qu’il était bon. D’ailleurs, il était loin d’être dépourvu de bonté, car le goût de la joie d’autrui ne lui était pas désagréable. Vraiment, à certains moments, il était sûr d’avoir une grande âme. Il sentait en lui une générosité fougueuse, un vrai donquichottisme et surtout un indomptable désir de redresser les torts. Il avait commis un assez grand nombre de ces actes, que l’on flétrit du nom de chantage. Mais, à l’origine de ces entreprises délictueuses, il y avait toujours chez lui une certaine indignation morale, qui le poussait à tracasser ceux qui agissaient mal. C’est entendu. Sa vertu ne sévissait jamais contre lui-même... Mais il avait tellement horreur de se donner tort! Il cessait d’être un juge aussitôt qu’il tournait ses regards au dedans de lui. Il lui aurait été trop pénible de se condamner. Sa faculté d’oubli était admirable. Il y avait même des moments où il oubliait complètement qu’il était un homme vertueux. Ce manque de mémoire était souverain. Ces actes délictueux dont nous parlions, il les effaçait à l’instant même de son casier judiciaire intime. Il s’accordait constamment le bénéfice de la loi de sursis. Mais il faut reconnaître que lorsqu’il ne s’agissait pas de lui-même, sa clairvoyance était remarquable. D’ailleurs, s’il avait eu à porter ses regards sur sa propre conduite, il n’eût pas été embarrassé pour la justifier, car il avait l’esprit ingénieux. Il eût estimé que son rôle était tout à fait honorable au point de vue d’une morale supérieure... Il se fût considéré comme un vrai redresseur de torts, qui punit les malfaiteurs en leur inspirant la crainte du scandale et en leur infligeant des amendes afflictives calculées selon leurs ressources. Ces amendes, il était ensuite naturel qu’il les encaissât lui-même, comme rémunération de sa saine besogne. Quand l’argent d’un malfaiteur arrivait dans sa caisse, il cessait immédiatement de se dire que ces fonds avaient été extorqués à des innocents par les misérables à qui il faisait rendre gorge. Abandonnant le point de vue de la morale supérieure, il revenait à celui de la société moyenne. A son avis, l’argent n’avait du mauvais relent que lorsqu’il restait dans les mains d’êtres véreux, mais se désodorisait merveilleusement aussitôt qu’il arrivait dans sa caisse à lui. Du reste, il n’y séjournait jamais longtemps. Ce serait une grave erreur de prendre Lordas pour un homme sans conscience. Pour faire ses affaires, dans une société civilisée, il faut avoir une conscience intermittente. L’homme qui en manque totalement n’aurait aucune chance de réussir. La route lui serait barrée par le prochain malveillant, tout prêt à s’armer des principes d’honnêteté pour faire obstacle aux hommes trop hardis. Aussi les hommes déshonnêtes ne doivent pas être étrangers aux sentiments d’honnêteté. Les scrupules leur sont nécessaires. Ils s’en servent comme d’antennes, avec quoi ils se dirigent à travers la société. On ne fait pas le mal dans le vide en dehors de la société. Pour faire le mal, il faut être deux. Il est bon d’avoir avec son adversaire des points de communs afin de mieux le connaître et de pouvoir manœuvrer avec plus d’aisance. Grâce à ces excellents organes tactiles, qu’on appelle les scrupules, on acquiert une précieuse qualité, la mesure. Elle est nécessaire aux maîtres escrocs comme à tous les autres artistes. Monsieur Beurin M. Beurin, qui avait acquis une fortune considérable dans diverses affaires industrielles et financières, avait subventionné Lordas pour la création d’un journal, destiné à défendre les affaires en question, au cas où elles eussent donné prise à la calomnie. Reçu chez M. Beurin, Lordas fit la rencontre de Mme Suffisant, qui était la maîtresse du patron. C’était la femme séparée d’un ancien comptable de M. Beurin. Cet employé était un homme sérieux à qui une vie prolongée de mari complaisant eût été odieuse. Il préféra accepter, une fois pour toutes, un dédommagement important, et s’en aller dans des pays exotiques, tellement lointains qu’on avait fini par ne plus savoir s’il était mort ou vivant. Lordas devint l’amant de Mme Suffisant. Ce qui fortifia naturellement les liens qui l’attachaient lui-même à M. Beurin. La rencontre de M. Beurin fut pour Lordas un chemin de Damas. Il cessa, à partir de ce moment, sa profession de maître chanteur et laissa les mauvais marchands, ses clients habituels, se livrer en paix à leur trafic. Il venait précisément de fonder un journal hebdomadaire des plages à la mode, qu’il avait appelé _La Brise de Mer_, en raison de son but purificateur. _La Brise de Mer_ renonça, dès cet instant, à toute purification et se borna à insérer des annonces innocentes de bijoutiers, de couturiers, d’articles de sports et d’excursions en auto-car. Il n’était pas question de lier légalement les deux destinées de M. Beurin et de Mme Suffisant. Celle-ci ne pouvait divorcer, car elle ne savait plus exactement où était son mari. D’autre part, l’octogénaire Beurin était encore uni par la loi à une femme nonagénaire qui, oubliée complètement par le service céleste compétent, continuait une vie éternelle dans une maison de santé pour maladies mentales. M. Beurin était petit, chargé d’une grosse tête et marchait encore tout seul, mais très lentement. Il portait un vaste front de vieux savant, mais, en réalité, personne n’aurait pu affirmer qu’il sût lire et écrire. On ne lui avait jamais vu à la main un livre ou un journal, et il ne se servait de la plume que pour apposer, sur des papiers d’affaires, des caractères tremblés et indistincts. Mais, s’il ne savait pas lire--ce qui était bien probable--il parlait très correctement. Il avait fait son éducation par l’oreille. Il avait acquis une remarquable connaissance des hommes et savait très bien quels étaient ceux dont il fallait retenir le langage. Ce vieux maquignon d’âmes n’avait pas son pareil pour évaluer la valeur de son prochain, à divers points de vue: activité, initiative, éducation, et même probité. A quarante ans passés, il répétait volontiers qu’il n’avait aucune instruction, mais, à la longue, il comprit qu’il était devenu relativement solide et ne parla plus de son état de culture incomplète qu’en présence des rares personnes qu’il sentait capables de le constater. Nouvelle conquête --Vois-tu, disait Linette à Maric, comme ils s’en allaient tous à pied du Casino, vois-tu, Dickie a un père colossalement riche. Cent mille livres sterling de revenus. Tu sais ce que ça fait?... --Je pourrais calculer, dit Maric, mais ça serait long. --J’ai calculé, dit Linette. Et surtout je me suis informée. Ça fait douze millions cinq cent mille francs pour une année, tu entends. Et Dickie, plus tard, en aura près de la moitié à lui. En attendant, sais-tu ce que l’on possède à nous deux depuis huit jours? Deux francs. J’ai un jeton de quarante sous dans mon sac et lui n’a rien. Nous ne pouvons pas prendre de consommations au casino si on ne nous invite pas. Au bar de l’hôtel, ça va bien, on met ça sur la note. Tant qu’on ne bouge pas du palace, on ne vous réclame rien. Pour les pourboires, c’est des gens qu’on connaît. On leur sourit et on leur dit: je vous donnerai. Cette semaine, deux soirs de suite, il a plu. Pour revenir au casino, nous avons pris une voiture, parce que nous savions que nous pouvions la faire payer par le concierge de l’hôtel, mais pour aller au casino, depuis l’hôtel, on vient à pied. On attend qu’il pleuve un peu moins. Maric, émue, sortit un billet de cinq cents francs de sa poche et le tendit à Linette, qui embrassa son amie avec effusion; puis elle courut après Dickie, qui marchait en avant avec Ombraux. --Regarde, dit-elle triomphalement, voilà ce que mon amie vient de nous donner! Elle tendit le billet au jeune Anglais qui s’inclina plusieurs fois en souriant, ne sachant pas s’il devait dire «thank you» ou «merci». Il se décida pour «Grateful... grateful...» Le lendemain, au déjeuner, Lordas, Mme Suffisant et M. Beurin recevaient Maric et Charlie. La jeune femme fit tout de suite une bonne impression sur le vieux monsieur. Un octogénaire ne se gêne plus pour manifester ses sentiments. Celui-ci ne cessa, pendant tout le repas, de regarder la jeune Maric, et, quand elle parlait, de hocher légèrement la tête, sans faire attention d’ailleurs à ce qu’elle pouvait dire. Après le déjeuner, il l’invita à venir prendre le thé chez lui. Un peu avant cinq heures, la six-cylindres de M. Beurin vint chercher Maric à l’hôtel. En descendant, elle trouva, dans le hall, Catalin. Catalin, la veille au soir, ne s’était pas rendu avec eux au casino. Lui, était un peu fatigué du voyage et, d’autre part, sa saison de Dinard l’avait un peu déshabitué du baccara. Ce n’était pas uniquement en raison de l’indigence actuelle de sa trésorerie qu’il restait éloigné des tables vertes. Le matin même, comme il se promenait dans Biarritz, la rencontre d’un copain lui avait procuré une situation sociale, pour une quinzaine au moins. Ce copain, pianiste également, qui allait à Paris pour affaires de famille, lui proposait un remplacement dans un petit hôtel de la ville où l’on dansait toutes les nuits. Pour ces quinze jours, Catalin était engagé au pair, c’est-à-dire qu’il avait à un étage élevé une petite chambre dont le plafond s’inclinait légèrement (mais ce n’était pas une mansarde, car elle était éclairée par une fenêtre véritable). Il déjeunait et dînait avec le gérant et la caissière, à des heures spéciales, avant ou après la clientèle. C’était un petit dérangement dans les habitudes du jeune musicien, mais, somme toute, le nombre des repas était normal, la chère était abondante, avec des extras de langoustes entamées ou de poulets de grain incomplets, quand on avait servi des commandes spéciales à des clients de faible appétit. Moyennant une légère rétribution aux gens de la cuisine, on vous apportait dans votre lit le petit déjeuner du matin. Le pianiste ne demandait rien aux danseurs, mais, assez près du piano, sur un petit guéridon, se trouvait une assiette anonyme où un billet de dix francs, déposé par l’intéressé, attendait patiemment des camarades. Catalin n’avait pas rencontré Linette, avec qui il avait entretenu à Deauville des relations passagères. Il est certain d’ailleurs qu’il eût observé dans son attitude une discrétion parfaite. C’était un jeune homme qui savait s’effacer et que la vie avait habitué à la précarité des sentiments, autant qu’à l’instabilité des situations sociales. En arrivant à la somptueuse villa de M. Beurin, Maric ne savait pas exactement en quoi consistait, dans l’esprit du vieillard, une invitation à prendre le thé. Elle s’aperçut que cette expression devait être prise dans son sens littéral. M. Beurin était assis dans un petit salon japonais. Il indiqua à la jeune femme un fauteuil en face de lui. Il la regarda prendre du thé et des gâteaux. L’entretien qui dura une demi-heure, était assez futile. Le vieillard posait à Maric des questions sur l’emploi de son été, non par curiosité, mais pour l’entendre parler. Il prenait probablement du plaisir au bruit de ses paroles, et aussi à ses gestes, bien qu’aucun sourire n’égayât son visage. Dès lors, ce fut une habitude. Tous les jours, Maric vint prendre le thé en tête à tête avec M. Beurin. Quelquefois, M. Beurin prenait la parole, pour s’exprimer avec une certaine malveillance sur le compte de sa maîtresse, qu’il appelait «la vieille Suffisant». Il prétendait qu’elle n’était pas loin de la soixantaine et qu’elle se rajeunissait d’une bonne dizaine d’années. M. Beurin avait une tendance à vieillir les gens. A ses yeux, désormais, le défaut capital était de ne plus être jeune. Il détestait la vieillesse. Même sur des visages encore frais, il distinguait les rides précoces, et les notait implacablement. Il aimait dans Maric une vraie jeunesse, la pureté de son cou, son teint solide, la netteté de ses traits. Elle eut un moment l’idée qu’il la désirait. Elle avait remarqué un regard furtif de M. Beurin, un jour qu’elle tournait les yeux d’un tout autre côté et qu’elle était assise en face de lui avec sa robe courte. Quand elle lui disait: au revoir, elle s’approchait de lui et lui posait un baiser sur le front. Un jour, elle prolongea ce baiser, mais il l’écarta doucement. Elle n’y comprit rien, mais se le tint pour dit. Elle ne comprenait pas qu’il avait horreur d’un contact entre cette peau vivante et sa vieille peau à lui, sèche et morte. Il arrivait à oublier son grand âge, mais il en reprenait la conscience et l’horreur, dès qu’il le confrontait avec de la vie jeune. Lordas veille au grain M. Beurin n’était pas venu sur la Côte d’Azur pour faire des affaires, mais cette sorte de momie, qui soulevait à peine les mains et péniblement les paupières, avait besoin d’une activité d’esprit continuelle. C’est pour cette raison que toute la bande--Lordas, Mme Suffisant, le couple Ombraux et le vieillard lui-même--se rendit un après-midi en auto sur la route de Bayonne à Pau. A quelques kilomètres avant d’arriver au chef-lieu, une compagnie avait installé, dans une vieille propriété bien de style, une sorte d’hôtel-sanatorium pour gens riches. Faute d’une publicité suffisante et de capitaux, l’hôtel, à peine entre-bâillé, était retombé dans le silence, et tous les volets de l’habitation s’étaient clos irrémédiablement sur cette vaste maison désertée par l’espoir. On pouvait reprendre l’affaire dans des conditions très avantageuses, si l’on n’avait pas trop l’air d’y tenir. Pour Lordas et pour Mme Suffisant, qui avaient agité la question, l’acquisition de ces domaines présentait un avantage, en dehors de ceux qu’ils exposeraient à M. Beurin. Il s’agissait de remonter l’hôtel en question. Il était vraiment très bien placé, à une altitude déjà élevée. En raison de la proximité de Pau, il pouvait attirer une assez nombreuse clientèle hivernante. Mais voici à quoi avaient spécialement songé Lordas et son amie, Herminie Suffisant. L’officielle Mme Beurin, en dépit de toutes les apparences, ne serait pas éternelle. La nouvelle de sa mort pouvait arriver d’un instant à l’autre. Et alors, qui pourrait empêcher le vieillard de s’unir officiellement à la jeune Maric?... L’hypothèse était évidemment peu probable, mais il fallait tout de même y penser. Pierre Lordas alla donc trouver M. Beurin et lui fit part d’un projet possible. On donnerait la gérance du nouvel établissement à Maric, mais après que la jeune femme aurait régularisé sa situation avec Charlie Ombraux... Car il fallait, de toute nécessité, à la tête de cet hôtel, fréquenté par des Anglais, un couple légitime. Lordas, quand il eut terminé son exposé, garda le silence, que M. Beurin ne rompit pas. Les paupières du patron s’abaissèrent un peu davantage. Il était probable qu’il apercevait lumineusement l’idée de derrière la tête de M. Lordas. Car ce vieil illettré lisait très bien dans les âmes. Pourtant, rien n’indiqua dans ses paroles qu’il eût deviné ce que l’on évitait de lui dire. --Tu as peut-être raison, fit-il au bout d’un instant. Cette petite femme serait très gentille comme gérante de cet établissement et son ami aura le physique nécessaire. Tu m’entends, Pierre. Et tu ne te trompes pas sur mes paroles. Ombraux, ce n’est rien, absolument rien. Mais il est bien bâti, élégant. Il ne sait pas ce que c’est que d’avoir de l’ambition. Il est trop paresseux pour ça. C’est tout à fait l’employé qu’il me faut. Ne me raconte pas qu’il est travailleur. Je sais que non. Mais je n’ai pas besoin de ça. Il représente bien. Je ne tiens pas à ce qu’il ait de l’initiative. Au contraire. Je lui demande surtout de ne pas essayer de me prouver qu’il est un génie, parce qu’à partir de ce moment-là, je ne serais plus tranquille. M. Beurin, qui ne craignait pas de donner à Lordas son opinion sur Ombraux et de révéler à Maric ce qu’il pensait de Mme Suffisant, gardait pour lui-même ses idées sur son ami Pierre. Il savait que ce n’était pas un mauvais garçon si on lui donnait de l’argent. Lordas, à l’inverse d’Ombraux, avait assez de tempérament pour être ambitieux. Mais il n’était pas joueur, heureusement. Un homme qui joue, on ne sait jamais où ça s’arrête et, si riche que l’on soit, on ne peut être certain d’être toujours en mesure de l’entretenir. Un garçon qui, comme Lordas, rêvait d’une situation importante dans le monde du journalisme ou même de la politique, M. Beurin savait que ça coûtait cher, mais que, tout de même, on en voyait le bout. L’approbation de M. Beurin une fois acquise, il s’agissait de parler de la chose à Ombraux. C’était une simple formalité. Lordas s’en chargea dans le quart d’heure qui suivit. --Écoute, mon petit Charlie, nous pensons beaucoup, M. Beurin et moi, à remonter le domaine de Bonvouloir. C’est bien situé. Avec un chef de premier ordre ou une vieille cuisinière éprouvée, des chambres mieux que confortables, un chauffage et une tuyauterie soigneusement remis à neuf, nous sommes certains qu’on travaillerait considérablement pendant les deux saisons de Biarritz, rien qu’avec les déjeuners et les dîners de la colonie d’ici. On aurait aussi d’autres résidents de la côte. Il viendrait du monde de Toulouse et d’Espagne. Et, grâce à la saison hivernale de Pau, on resterait ouvert toute l’année. «... Voilà donc l’idée que j’ai eue pour Maric et pour toi. On vous mettrait à la tête de l’hôtellerie, comme directeur et directrice. Seulement, je me suis dit une chose, et c’est aussi l’avis du patron. Si vous continuez à être simplement ensemble comme vous êtes, la situation sera un peu gênante pour la clientèle que nous aurons là-bas. Il nous semble utile que tu l’épouses. Ombraux le regarda... --Oui, je t’entends, fit Lordas, Maric, sans médire d’elle, a un peu roulé, mais je crois que tu t’en balances. Elle a subi les nécessités de la vie. Elle a eu assez d’histoires pour n’avoir plus beaucoup de curiosité. C’est une garantie que tu l’auras bien à toi. Après un instant de silence: --Alors, tu en as parlé à M. Beurin? dit Ombraux. --Autrement, je ne t’en aurais pas touché un mot. Je vois à quoi tu penses. Qu’est-ce que M. Beurin demande? C’est qu’elle continue à prendre le thé avec lui. Prendre le thé, c’est prendre le thé, et c’est tout. Je ne t’apprends rien, je suppose que Maric t’a mis au courant. Je sais par Herminie les idées que le vieux possède encore. Ça se borne à avoir autour de lui du monde qui ne lui déplaise pas. Or, ton amie lui plaît. Elle complète une gentille famille qu’il s’est formée et qui lui a fait connaître des satisfactions de pur agrément que jamais sa vieille rombière de femme ne lui a procurées. Si j’étais toi, j’irais tout de suite en dire un mot à Maric. --Tu crois? --Elle est dans le parc. Ombraux n’avait jamais eu aucune gêne pour dire quoi que ce fût à Maric. Mais, ce jour-là, il se sentait un peu remué. Il trouva la jeune femme dans une allée, étendue sur une chaise longue. Un mouchoir sur la figure, elle prenait un bain de soleil. --C’est Charlie? demanda-t-elle à travers la batiste. --Écoute, dit Ombraux, qui attira à lui un siège et s’assit auprès d’elle. On t’a parlé de Bonvouloir? Elle retira son mouchoir et se mit sur son séant. --Oui, Mme Suffisant m’en a touché un mot. Elle m’a dit que M. Beurin avait l’intention de nous mettre là. Ça ne serait pas mal. --C’est tout ce que t’a dit Mme Suffisant? --Oui, dit Maric très sincèrement. --Je voudrais te parler d’autre chose encore... Voilà... C’est Pierre qui m’en a donné l’idée... Il appelait Lordas de son petit nom. C’était plus gentil, étant donné le caractère intime, familial, de la proposition qu’il allait énoncer. --Oui, Pierre m’a dit que ce serait mieux si je t’épousais. Maric le fixa, avec des yeux très grands. --Alors, si tu veux bien? dit Ombraux. Elle eut une crise de larmes. Il lui saisit la main. Puis il s’assit sur la chaise longue, à côté de la jeune femme, qu’il prit tendrement dans ses bras. --Tu sais que je t’aime bien, ma petite Maric... Elle avait posé la tête sur l’épaule de Charlie. Ils avaient dormi ensemble une cinquantaine de fois, mais c’était le premier jour où ils pensaient à prononcer le mot aimer. D’ailleurs, à partir de cet instant, ils s’aimèrent considérablement. Ombraux allait être son mari. C’était une magnifique transformation de Charlie. Maric entrait dignement à son bras dans une vie régulière. Comment ne pas chérir un homme pareil? ÉPILOGUE Le mariage de Charlie Ombraux et de Maric Solanon eut lieu dans une commune des Basses-Pyrénées et fut célébré dans une gentille petite église. On vit apparaître à cette occasion des personnages dont il n’avait jamais été question, une sœur de Charlie, le mari de cette dame, agent d’assurances dans une ville de l’Ouest, et leurs deux enfants, visiblement dans l’âge ingrat. La mère de Maric était une petite femme qui avait dû être assez jolie. Elle arrivait sans son mari, qui gardait leur demeure dans un très bel immeuble des Champs-Élysées, dont l’adresse très chic impressionna les gens, quand on la lut sur les pièces officielles. Tout portait à croire que le logement occupé par les parents de la jeune femme se trouvait au rez-de-chaussée, donnant sur l’allée d’entrée et que le chef de famille pouvait difficilement s’absenter de Paris, parce que les autres habitants de la maison n’avaient pas de clef pour la porte cochère. Le cortège défila dans l’ordre suivant: Maric était au bras de M. Beurin, dont la démarche au ralenti s’adaptait bien à la solennité du lieu. Charlie Ombraux venait ensuite, conduisant Mme Solanon. Pierre Lordas servait de chevalier à la sœur de Charlie Ombraux. Le mari de cette dame avait offert son bras à Mme Suffisant. Dickie suivait avec Linette. L’harmonium était tenu par un artiste de Paris, pour le moment en villégiature à Biarritz, et dont la spécialité ne se limitait pas aux tangos et aux shimmies et s’élevait, dans certaines occasions, jusqu’à la musique religieuse. Ce jeune homme, d’ailleurs, devait être attaché à titre fixe à l’établissement de Bonvouloir. D’autre part, parmi les clients qui étrenneraient l’hôtel, on pouvait compter sur le jeune Anglais et sa compagne, à qui Charlie Ombraux et Maric fournirent discrètement le moyen de rompre les attaches qui les rivaient au Palace de Biarritz. Maric et Charlie étaient suffisamment renseignés sur les capacités de paiement d’un vieux gentleman d’Outre-Manche, dont la mauvaise volonté--ou la vie--ne serait pas éternelle. FIN TABLE DES MATIÈRES Les hirondelles se nichent 7 Présentation de deux jeunes hommes en liberté 15 Petits revers et piètres succès 23 Entrée en scène de deux amies 36 Connaissances utiles 48 Autre rencontre 52 Bombances 65 On s’épanche 68 Sagesse 78 Aux courses 82 Accident 88 Une œuvre pie 104 Retour à l’air libre 111 Nouvelle intervention du destin 116 Une relation flatteuse 124 Intendant, mais sans le titre 132 Le holà 138 Nouvel aiguillage 148 Exposé plus détaillé 155 La promise 164 Une morne famille 167 Confession 172 Complément d’information 180 Regroupement 188 Dislocation 194 Vers l’avenir obscur 209 Rencontre peut-être intéressante 214 Lordas 217 Monsieur Beurin 227 Nouvelle conquête 231 Lordas veille au grain 240 Épilogue 251 ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 15 JUILLET 1929 PAR L’IMPRIMERIE LOUIS BELLENAND ET FILS, A FONTENAY- AUX-ROSES (SEINE) *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79343 ***