The Project Gutenberg EBook of Conversations d'une petite fille avec
sa poupee, by Mme de Renneville

Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
copyright laws for your country before downloading or redistributing
this or any other Project Gutenberg eBook.

This header should be the first thing seen when viewing this Project
Gutenberg file.  Please do not remove it.  Do not change or edit the
header without written permission.

Please read the "legal small print," and other information about the
eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file.  Included is
important information about your specific rights and restrictions in
how the file may be used.  You can also find out about how to make a
donation to Project Gutenberg, and how to get involved.


**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**

**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**

*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****


Title: Conversations d'une petite fille avec sa poupee
       Suivies de l'histoire de la poupee

Author: Mme de Renneville

Release Date: February, 2006 [EBook #9891]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on October 28, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE ***




Produced by Carlo Traverso, Christine De Ryck and PG Distributed
Proofreaders. This file was produced from images generously made
available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr.




CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE AVEC SA POUPE.


[Illustration: _Conversations d'une petite Fille. Frontispiece.
Il ne faut jamais mentir, Mademoiselle: c'est fort mal! Pour votre peine,
vous allez avoir le fouet!_]


       *       *       *       *       *


CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE AVEC SA POUPE,

SUIVIES DE

L'HISTOIRE DE LA POUPE;

PAR Mme. DE RENNEVILLE,

AUTEUR du Petit Charbonnier de la Fort Noire.

OUVRAGE ORN DE ONZE GRAVURES.


       *       *       *       *       *


INTRODUCTION.


Monsieur et madame Belmont avoient une petite fille de cinq ans, appele
_Mimi_; elle toit blanche comme du lait, et douce comme un petit agneau.
Mimi ne dsobissoit jamais  sa maman. Pour ne point faire de bruit, elle
prenoit sa poupe, s'asseyoit dans un coin de la chambre, et causoit avec
elle. Mimi faisoit la maman. _Zozo_, c'est ainsi qu'elle nommoit sa poupe,
tait sa fille. La petite maman rpondoit pour Zozo, comme on peut le
croire. Si la poupe rpondoit bien, elle toit rcompense; si elle
rpondoit mal, elle toit punie.

Dans ces conversations, Mimi rptoit exactement tout ce que lui disoit sa
mre, qui s'en amusoit, et prenoit quelquefois part  ce lger badinage,
sans que Mimi en ft plus dconcerte. Mimi prenoit aussi un grand plaisir
 faire la petite matresse: Zozo toit examine le matin, aprs dner,
quand madame Belmont rentroit, en revenant de la promenade, et le soir
avant de se coucher.




PREMIRE CONVERSATION.


Mimi est habille; elle a djeun, et se prpare  faire la toilette de sa
fille, Mimi questionne ainsi sa poupe:

Zozo, avez-vous pleur quand on vous a dbarbouille?--Non,
maman.--Avez-vous lav vos mains?--Oui, maman.--Avez-vous fait votre
prire?--Oui, maman.--C'est le bon Dieu, ma fille, qui vous a donn votre
papa et votre maman; c'est lui qui tous les jours vous donne de quoi vous
nourrir et vous habiller; il faut bien l'aimer! Avez-vous souhait le
bonjour  papa et  maman?--Oui, maman.--Bien, ma fille; je suis contente
de vous. Jeannette, apportez la belle robe de crpe rose de Zozo, celle qui
est garnie de fleurs; mais comme elle est dchire!... C'est vous, Zozo,
qui avez fait cela?--Maman, je ne le ferai plus!--Mademoiselle, pour votre
pnitence, vous mangerez votre pain sec.... Il est bien temps de
pleurer!--Ma petite maman, je ne dchirerai plus ma robe; jamais,
jamais!... c'est un arbre du Luxembourg qui m'a accroche.--Comment, Zozo,
je ne voyais pas, vraiment! cette robe est toute tache!... Fi! que c'est
laid d'tre malpropre!... Mademoiselle, vous mettrez aujourd'hui votre robe
sale. Allez, je ne veux plus vous voir! (elle la conduit dans un coin.)
Tournez-vous du ct du mur, et restez l. Oh! la laide! oui, pleurez 
prsent.--Ce sont les confitures qui ont tach ma robe.--Vous raisonnez, je
crois! Si ce sont les confitures, vous n'en aurez plus. Vous pleurez,
encore plus fort! ah! mademoiselle, vous tes gourmande! je suis bien aise
de le savoir! du pain sec, c'est ce qu'il faut aux gourmands. Allons, venez
lire. Si vous dites bien votre leon, je vous pardonnerai. Voyons, dites
vos lettres.

ZOZO.

a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p, q, r, s, t, u, v, x, y, z,
etc.

MIMI.

Bien. pelez  prsent.

ZOZO.

ba, be, bi, bo, bu.

MIMI.

On ne dit pas _b_, mais _be_.

ZOZO.

ca, ce, ci, co, cu.

MIMI.

C'est trs-mal, a. On dit ka, ce, ci, ko, ku; entendez-vous, mademoiselle,
et souvenez-vous-en.

ZOZO.

da, de, di, do, du.

MIMI.

Toujours la mme faute! On ne dit pas _d_, mais _de_. Faites-y donc
attention!

ZOZO.

fa, fe, fi, fo, fu.

MIMI.

Vous tes incorrigible, Zozo. Dites _fe_ et non pas _f_.

Mais en voil assez. Comptez jusqu' vingt.

ZOZO.

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze,
treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt.

MIMI.

Combien y a-t-il de voyelles?

ZOZO.

Cinq: a, e, i, o, u.

MIMI.

Et de consonnes?

ZOZO.

Dix-neuf: b, c, d, f, g, h, j, k, l, m, n, p, q, r, s, t, v, x, z.

MIMI.

Bien, ma fille, je suis contente de toi; viens embrasser ta maman!

Si tu savois, Zozo, comme tu es gentille quand tu es sage, tu ne te ferois
jamais gronder! et puis tu mangerois toujours de bonnes choses; je te
donnerois de beaux chiffons pour rcompenses, tu serois caresse de tout
le monde! Est-ce que tu n'aimes pas les bonbons et les joujoux?--
Pardonnez-moi, maman.--Eh bien! Zozo, il faut tre bien sage, et tu en
auras.

Mimi et Zozo taient fort bien ensemble, lorsque madame Belmont appela sa
fille pour l'envoyer promener avec sa _bonne_. Mimi courut  sa maman, et
par sa prcipitation, renversa sa poupe, qui entrana avec elle la bote
aux joujoux. Jeannette n'tant pas encore prte, Mimi revint auprs de
Zozo, qu'elle trouva tendue par terre, le nez sur le parquet, et les
chiffons parpills autour d'elle. Elle releva sa poupe, et lui demanda,
en colre, qui avoit renvers ses chiffons?--Ce n'est pas moi, maman.--Vous
mentez, Zozo! personne n'est entr ici. Vous aurez voulu voir les fleurs
d'or qui sont dans ma bote. Il ne faut jamais mentir, mademoiselle; c'est
fort mal! vous allez avoir le fouet! Jeannette, apportez-moi les
verges.--Je ne le ferai plus, maman (elle pleure). Mimi, aprs l'avoir
fouette: Ah! ah! je vous apprendrai  mentir! fi! rien n'est si vilain que
cela! Mimi en toit l de sa rprimande, quand madame Belmont l'appela de
nouveau. Aprs avoir rang ses chiffons, la petite s'en alla avec
Jeannette. Elle voulut bien pardonner  Zozo, et l'emmena avec elle.

Quand elles furent au Luxembourg, Mimi raconta  sa bonne les grands sujets
de mcontentement que Zozo lui avoit donns. Jeannette, qui avoit horreur
du mensonge, lui raconta l'histoire suivante:

_Le petit Menteur._

Il y avoit une fois un laboureur, nomm Jacques, qui toit rest veuf avec
trois enfans, Charles, g de six ans, Firmin, g de cinq ans, et Jean,
g de quatre ans. Ces trois petits garons n'toient point mchans; mais
Charles toit gourmand, Firmin menteur, et Jean dsobissant; ce qui
donnoit beaucoup de chagrin  leur pre.

Jacques avoit dans son jardin un arbre qui donnoit des poires trs-grosses
et trs-belles: Je ne suis pas assez riche, dit cet homme, pour mettre
d'aussi beau fruit sur ma table; il faut que je les vende. Avec cet argent,
j'achterai une veste  Charles, des bas  Firmin, et  Jean des souliers
pour les dimanches; car j'espre bien avoir 12 fr. de mes poires!

Jacques, voulant aller travailler, recommanda  ses enfans de se bien
conduire, pendant que Marguerite, leur grand'mre, feroit le mnage; et
surtout, de ne point toucher aux poires du bel arbre; car, vois-tu, mon
fils, dit-il  Charles, si tu en mangeois, tu n'aurois pas une belle veste
neuve, ni tes frres des bas et des souliers! Charles promit de ne point
toucher aux belles poires, et son pre le quitta.

Ces trois petits garons se trouvant seuls dans le jardin, parce que la
mre Marguerite toit reste dans la maison  faire le mnage, Charles le
gourmand dit  ses frres: Voyons donc ces belles poires que notre pre
veut vendre pour m'acheter une veste, et  vous des bas et des souliers;
et tous les trois allrent auprs de l'arbre. Charles, en voyant les
poires, en eut envie: J'en mangerois bien une, dit-il; elles doivent tre
bien sucres! et toi, Firmin?--Oh! non, papa l'a dfendu!--Bah! une
seulement; il n'y parotra pas du tout! et toi, Jean?--Papa l'a
dfendu!--Que tu es bte! mange toujours; il n'en saura rien! Et voil
Charles qui grimpe sur l'arbre, et cueille trois poires, une pour Firmin,
une pour Jean, et une pour lui.

Jacques, qui se doutoit que Charles le gourmand feroit dsobir ses frres,
n'avoit pas t aux champs; il s'toit cach dans un coin du ct du bel
arbre; il entendit la conversation de ses enfans, et leur vit manger ses
poires. Voulant les prouver, il les laissa s'loigner, et fut cette fois
tout de bon  la charrue.

A l'heure du dner, le laboureur revint  sa maison: Je veux, dit-il  ses
enfans, cueillir les poires du bel arbre, pour les aller vendre demain au
march. Les trois enfans se regardrent. Charles, continua le pre, va me
chercher le panier qui est dans la salle basse. Charles ayant apport le
panier, le laboureur monta  l'chelle, et cueillit ses belles poires.
Quand il eut fini, il les compta, et dit  ses enfans: Quelqu'un a mang
de mes poires; il en manque trois. Qu'est-ce qui est venu dans le
jardin?--Personne que la mre Marguerite, rpondit Firmin.--Ce n'est pas la
mre Marguerite, dit le laboureur; elle n'avoit point d'chelle, et l'arbre
est trop haut pour qu'elle puisse cueillir les fruits. Je crois, moi, que
c'est vous tous. Aussitt les enfans se mirent  pleurer. Charles, dit
Jacques  son fils an, parle vrai; en as-tu mang?--Oui, mon papa,
rpondit Charles, en fondant en larmes!--Puisque tu as t gourmand, reprit
Jacques, tu n'auras point de veste; mais comme tu as dit la vrit, tu ne
seras point puni. Et toi, Firmin, as-tu aussi mang une poire?--Non, mon
papa.--Comment! Charles a mang tout seul trois grosses poires sans vous en
donner?--Oui, mon papa.--Qu'en dis-tu, Charles? Charles baissa les yeux et
ne rpondit pas. Et toi, Jean?--Papa, j'en ai mang une aussi; et, ce
petit pleura bien fort! Je te l'avois cependant dfendu!--Je ne serai plus
jamais dsobissant, mon papa.--A la bonne heure!... Il n'y a donc que
Firmin qui ait craint de me dplaire.... Cependant, il faut que je sache
quel est celui de vous qui a mang deux poires: combien as-tu mang de
poires, Charles?--Je n'en ai mang qu'une, mon papa.--Et toi, Jean?--Qu'une
aussi, papa.--Il m'en manque trois! qui donc a mang la troisime? ah!
c'est peut-tre la mre Marguerite!... Ne dites rien, je vais bien
l'attraper! Faisons l'preuve du coq.

Aussitt Charles fut chercher son coq favori. Jacques le prit, s'loigna un
moment, et revint tenant le coq dans ses bras. Il fit ranger sa petite
famille sur une ligne, la mre Marguerite  la tte, et il appela chacun 
son tour pour passer la main sur le dos du coq. Je verrai, dit-il, quel
est le coupable; car il ne l'aura pas plus tt touch que le coq chantera.
La mre Marguerite, Charles et Jean qui ne craignoient rien, passrent la
main sur le dos du coq; pour Firmin, il eut tant de peur de l'entendre
chanter, qu'il n'y toucha pas. Voyons vos mains, demanda Jacques? Tous
prsentrent leurs mains. C'est Firmin, dit-il, qui a mang la poire; il
s'est vendu lui-mme: vous voyez que sa main est blanche, et que celles des
autres sont noires; parce que j'avois noirci le dos du coq: Firmin se
sentant coupable n'a pas os y toucher! c'est ainsi qu'on prend les
menteurs!... Firmin, confondu, se mit  pleurer. Je n'ai pas piti de tes
larmes, lui dit son pre; ce n'est pas assez d'tre gourmand et
dsobissant, tu es encore menteur! fi! cela est affreux! Et aussitt
Jacques dit  la mre Marguerite de donner le fouet  Firmin.

[Illustration: _Le petit menteur._]

[Illustration: _la Biche blanche._]

Ce mme jour, comme le laboureur se reposoit aprs son travail, entour de
ses trois enfans, il fut abord par un monsieur bien mis, qui le pria de
lui donner un peu de cidre pour le rafrachir. Jacques alla lui en
chercher, et le lui donna de bonne grce. Je vous remercie, lui dit
l'tranger: j'avois chaud; vous m'avez rendu service, et je voudrois faire
quelque chose pour vous. A qui sont ces beaux enfans?--C'est  moi,
monsieur.--Je les trouve charmans, dit le seigneur; car c'en toit un.
Hlas! ils me rappellent mon fils! il toit de l'ge de votre an, lorsque
le bon Dieu le retira du monde. C'toit un enfant si doux! jamais il
n'avoit dsobi! il n'toit ni gourmand, ni menteur; il ne pleuroit que
lorsqu'il me voyoit malade! J'ai conserv tous ses joujoux, et j'ai fait le
serment de ne les donner qu' un enfant, qui comme lui ne seroit ni
gourmand, ni menteur, ni dsobissant. Je voudrois bien qu'un des vtres
mritt ces jolies choses; j'aime dj ces petits  cause de vous. Sans
doute vous en tes bien content? Le laboureur secoua la tte, et le
monsieur soupira! Vous me faites de la peine, dit-il  Jacques; car je
vois que vos enfans ne sont pas sages. Faisons un accommodement; si,
pendant trois mois, vos enfans ne sont ni gourmands, ni menteurs, ni
dsobissans, ils auront les joujoux de mon fils, et je leur donnerai 
chacun un habit neuf. Cet arrangement vous plat-il? Le laboureur rpondit
comme il le devoit  tant de bonts; et le seigneur ajouta: Pour donner 
vos enfans le dsir de se bien conduire, amenez-les  mon chteau, je leur
ferai voir les belles choses que je leur destine.

Le lendemain, Jacques ne manqua pas de mener ses enfans au chteau du
seigneur. Ils furent blouis de la beaut et de la richesse des
appartemens: l'or et l'argent y brilloient de toutes parts! On les fit
passer dans une pice plus belle que les autres. On y voyoit une table
couverte d'un grand voile de gaze d'or. Le seigneur leva le voile, et les
enfans virent avec surprise de beaux carrosses, des chevaux, des
cabriolets, des polichinels, des pouparts, des mnages d'argent, et mille
autres belles choses qu'ils n'avoient jamais vues de leur vie. Puis des
bonbons, des confitures sches, du sucre d'orge, et toute sorte de
friandises; car le petit monsieur n'avoit garde de manger tout ce qu'on lui
donnoit, tant on l'accabloit de bonbons, de pastilles, de diablotins, etc.
etc. Il falloit voir les yeux que faisoient Charles, Firmin, et surtout le
petit Jean! Oh! si on lui et donn seulement un bton de sucre d'orge!
mais il n'y avoit pas moyen! Tout cela vous appartiendra dans trois mois,
leur dit le matre du chteau, si vous n'tes ni gourmands, ni menteurs, ni
dsobissans. Il les fit bien rgaler et les renvoya.

De retour au hameau, les trois enfans croyoient voir encore devant leurs
yeux toutes les richesses du jeune seigneur; ils ne pouvoient penser 
autre chose. Cependant leur pre ne leur recommanda point d'tre sages; il
avoit promis de ne rien leur dire pendant l'espace de temps convenu.

Il y avoit dj deux mois et demi de passs, et les fils de Jacques
s'toient bien conduits, quand le seigneur l'engagea  venir le voir avec
ses enfans. Ceux-ci, tout joyeux, ne manqurent pas de visiter les beaux
joujoux du petit monsieur. Firmin ayant aperu, prs de lui, une bote
pleine de bonbons, se laissa tenter, et la mit dans sa poche sans que
personne le vt.

Les trois mois expirs, le laboureur fit mettre  ses enfans leurs plus
beaux habits, et se rendit au chteau. Le seigneur les attendoit. Venez,
mes petits amis, leur dit-il, recevoir le prix de votre sagesse; mais
auparavant, il faut que je sache ce qu'est devenue une bote qui manque
ici; et il leur montra une note exacte de tout ce qui toit sur la table.
Firmin rougit prodigieusement, et son pre le regarda d'un oeil
courrouc.--Ne cherchez point, monseigneur, dit-il au matre du chteau,
voici le voleur! en montrant Firmin. Celui-ci nia effrontment!... Son pre
fouilla dans sa poche, et y trouva la bote; mais elle toit vide!--Ah!
c'est trop fort, dit le seigneur, menteur et voleur!... Je vous plains, bon
Jacques, d'avoir un fils qui annonce de si mauvaises inclinations! ne
l'amenez jamais ici; je hais les gourmands; mais je crains les menteurs et
les voleurs! ensuite s'adressant  Charles et  Jean: Quant  vous, mes
petits enfans, qui avez fait des efforts pour vous corriger, je vous donne
tout ce qui est sur cette table; vous serez habills de neuf, et,
dsormais, je prendrai soin de votre fortune. Vous, Jacques, je vous fais
mon fermier: soyez toujours honnte homme.

Jacques, Charles et Jean s'en retournrent tout joyeux  leur maison.
Firmin, chass du chteau comme un mauvais sujet, n'osa plus sortir de chez
son pre; car aussitt qu'il paroissoit dans le village, les autres enfans
le montrant au doigt, disoient: Voici Firmin, le voleur du chteau! et tous
couroient sur lui en criant: Au voleur! au voleur!... Il resta long-temps
enferm, menant une vie bien triste! mais aussi il l'avoit mrit! pourquoi
toit-il menteur et voleur?

L'histoire de Jeannette avoit dur autant que la promenade. A son retour,
Mimi causa avec sa poupe; elle parla des enfans du laboureur: As-tu
entendu, Zozo, ce qu'a dit ma bonne? ce monsieur Firmin le voleur!... oh!
que c'est vilain de voler, et puis encore de mentir!... si cela t'arrive
jamais, tu ne seras plus ma petite fille! Mais  propos, pourquoi donc
restois-tu toujours derrire ma bonne? cela n'est pas bien! il falloit te
prendre par la main pour te faire avancer; et puis tu as eu de l'humeur,
aprs l'histoire, parce que tu ne voulois pas encore revenir  la maison,
et Jeannette s'est fche! Si tu recommences encore, tu seras en pnitence,
je t'en avertis.

La paix tant faite entre Mimi et Zozo, on vint chercher Mimi pour
l'habiller, parce que madame Belmont allait dner en ville, et l'emmenoit
avec elle.




SECONDE CONVERSATION.


La dame chez laquelle madame Belmont dnoit ce jour-l, aimoit Mimi  la
folie; elle voulut l'avoir auprs d'elle  table, et lui donna mille
friandises. Mimi avoit beaucoup mang quand on servit un plat de gteaux
qui lui plaisaient fort. Sa mre, qui ne la perdoit pas de vue, lui
dfendit par signes d'en manger. Mimi fit semblant de ne point s'en
apercevoir, et mangea des gteaux au point d'en tre incommode. Madame
Belmont se hta de rentrer chez elle, dshabilla sa fille, et lui fit
prendre du th. On se doute bien qu'elle la gronda. Mimi, se trouvant
mieux, courut prendre sa poupe. Pendant que sa mre lisoit, elle eut avec
Zozo la conversation suivante:

Venez ici, mademoiselle, que je vous dlasse. Jeannette, faites du th pour
cette petite gourmande, qui touffe pour avoir mang des gteaux, malgr la
dfense de sa maman. Fi! que cela est vilain! une grande fille de votre
ge! vous devriez tre honteuse!... vous aviez pourtant mang des macarons,
du biscuit, du raisin, des amandes, des poires! Fi! que c'est laid d'tre
gourmande, et dsobissante  sa maman! Je suis sre que vous avez mang
votre viande sans pain!--Non, maman!--Mais vous avez demand du poulet, et
cela n'est pas bien! une petite fille ne demande jamais rien; elle attend
que sa maman lui donne. Et puis, il faut que je vous gronde; vous avez bu
sans avoir vid votre bouche; vous avez rpondu  madame B..., ayant aussi
la bouche pleine, et c'est mal; on ne l'emplit pas tant, et on la vide tout
 fait pour boire et pour rpondre quand quelqu'un vous adresse la parole.

En sortant de table, vous avez fait du bruit; vous avez parl aussi haut
que les grandes personnes; vous avez disput avec les filles de madame
B..., ce qui n'est pas poli du tout; vous leur avez arrach les joujoux des
mains. Et mais, vos mains, les avez-vous laves? je suis sre que non!
Voyez comme votre robe est sale! et vous voulez que je vous mne dner en
ville! ah! mademoiselle, il faut tre plus raisonnable, et surtout retenir
ce que dit votre maman. Vous tes une tourdie, je le sais; vingt fois je
vous ai dit combien il est dplac de faire telle ou telle chose, et vous
n'en faites qu' votre tte.

Je vais  ce sujet vous raconter comment il en a cot la vie aux petits
d'une biche, pour avoir nglig de suivre les avis de leur mre. Ecoutez
bien:

_La Biche blanche_.

Il y avoit une fois une biche, qui avoit trois petits enfans; elle voulut
leur aller chercher  manger, mais avant de sortir elle leur dit: Mes
enfans, n'ouvrez point qu'on ne vous montre patte blanche, et faites-y bien
attention, afin de ne point vous laisser tromper, entendez-vous? Ses enfans
le lui promirent, et la biche alla leur chercher  manger.

Cependant, compre le loup toit derrire la porte. Aussitt que la biche
fut partie, il vint frapper en contrefaisant sa voix: Pan, pan! ouvrez, je
suis votre mre!--Montrez-nous patte blanche, lui dirent les petits.
Compre le loup fut bien attrap, car sa patte toit grise!... mais le
malin, l'ayant entortille d'un linge, revint  la porte: Pan, pan! ouvrez,
je suis la biche votre maman!--Montrez patte blanche. Aussitt le compre
glissa, sous la porte, sa patte enveloppe de chiffons, et les petits
ouvrirent tourdiment, sans s'assurer si c'toit bien la patte de biche
blanche. Qu'arriva-t-il? compre le loup les croqua tous! Voil ce que
c'est! Si ces petits eussent regard de trs-prs, ils auroient vu que
compre le loup avoit envelopp sa patte; ils n'auroient point t mangs,
et la biche les auroit retrouvs  son retour.

Si vous faisiez aussi attention  ce que je vous dis sans cesse, ma fille,
vous ne seriez pas gronde souvent comme vous l'tes. Allons, je vous
pardonne pour cette fois; venez m'embrasser. Tiens, Zozo, vois-tu ce beau
livre, ce sont _les Soires de l'Enfance_; regarde les jolies gravures. En
voici une bien belle, c'est le petit Fabien qui donne tout son argent pour
avoir des livres afin de s'instruire.

Voil une jeune personne qui, voyant sa soeur en danger de prir dans un
canal o elle toit tombe, se jette aprs elle pour la sauver. Ici, c'est
un jeune homme qui vient donner des secours  une pauvre veuve qui, aprs
avoir essuy bien des malheurs alloit tre dpouille du peu qui lui
restoit.

Madame Belmont venoit d'achever sa lecture, elle interrompit sa fille:
Viens ici, Mimi, apporte ta poupe, et assieds-toi. Tu as cont tout 
l'heure une histoire  Zozo, veux-tu que je t'en conte une  mon tour?--Oh!
oui, ma petite maman, je vous en prie!--Ecoute donc:

_Histoire de la petite Fille dsobissante_.

Il y avoit une fois une petite fille qui s'appeloit Lili; elle toit bien
gentille, mais elle dsobissoit toujours  sa maman! ce vilain dfaut lui
attiroit bien des chagrins! Si sa maman cousoit, Lili prenoit ses ciseaux,
malgr sa dfense, et se coupoit les doigts; ou bien, elle ouvroit son
tui, et renversoit ses aiguilles. Tantt c'toit la pelotte, dont elle
tiroit les pingles en s'amusant, tantt le fil qui lui servoit  jouer.
Une autre fois Lili renversoit le tabac de sa maman, en touchant  sa
bote, ou dchiroit un livre qu'il falloit payer; ses robes toient taches
d'encre, parce qu'elle vouloit crire, quoique sa maman le lui et dfendu.
Plusieurs fois Lili s'toit brle en jouant avec le feu, et cela ne l'en
avoit pas corrige.

Cette petite avoit renvers sur elle de la sauce, du bouillon, du lait, en
grimpant pour regarder dans un plat ou dans une soupire; elle s'toit
jete par terre cinq  six fois, d'o on l'avoit releve avec une grosse
bosse au front, et, cependant, Lili recommenoit toujours  toucher  tout.
On la distinguoit de ses frres et soeurs, en lui donnant le vilain nom de
_dsobissante_. Qui a fait cela, demandoit-on?--C'est la dsobissante;
qui a dit cela? c'est la dsobissante. A cinq ans, Lili toit encore la
mme. La seule diffrence qu'il y et, c'est qu'elle commenoit  sentir
que ce nom-l n'toit pas beau du tout! Quand on l'appeloit ainsi, Lili
montroit de l'humeur; elle boudoit ses petites amies. Sa maman les laissoit
faire, parce que Lili n'avoit pas chang de caractre.

Un jour la maman de Lili dit  sa _bonne_, nomme Victoire, de mener
promener sa fille. Le temps toit superbe, et les jours fort longs.
Victoire alla dans les champs avec la petite Lili. Quand elles furent
auprs d'une belle pice de bl, Lili demanda  sa _bonne_ la permission de
cueillir des bluets: Je le veux bien, rpondit Victoire; mais vous tes si
dsobissante! vous entrerez dans le bl, vous vous perdrez, et puis, que
dirai-je  votre maman?--Oh! non, ma _bonne_, je t'assure! j'irai tout au
bord, je te verrai toujours, et tu me verras aussi, je te le promets!
Songez, mademoiselle Lili, que les bls sont remplis de petites btes qui
vous feront du mal! et puis, si le garde vous voit, vous serez mise en
prison! dame! c'est votre affaire!--Oh! tu verras, ma _bonne_, je n'irai
pas plus loin que cela; et Lili montroit un espace de huit  dix pas.

Ayant obtenu ce qu'elle dsiroit tant, la petite Lili se mit  courir pour
choisir de beaux bluets, et sa _bonne_ s'assit sur l'herbe avec son tricot.
Lili vit d'abord une grande quantit de fleurs qui toutes lui plaisoient;
elle en cueillit, puis les jeta pour d'autres plus belles, et toujours en
choisissant, Lili s'loigna, et perdit sa bonne de vue. Victoire, occupe 
son tricot, ne s'aperut pas d'abord que l'enfant n'toit plus auprs
d'elle, et quand elle voulut l'appeler, Lili ne pouvoit plus l'entendre.

La petite fille se perdit si bien dans ces bls plus hauts qu'elle, qu'il
lui fut impossible de retrouver son chemin. Elle appela Victoire de toutes
ses forces; mais Victoire ne l'entendit point! alors Lili se mit  pleurer!
il toit bien temps! Si elle et t obissante, elle ne se seroit pas
expose  avoir du chagrin; mais suivons-la, nous allons lui voir bien
d'autres sujets d'alarmes.

Cependant Victoire tourna tout autour de la pice de bl pour trouver Lili;
elle l'appela de toutes ses forces, mais cette pice toit si grande, que
sa voix se perdoit dans les airs. N'ayant trouv personne qui pt lui
donner des nouvelles de Lili, la pauvre bonne, bien afflige, retourna  la
maison pour dire  sa matresse que sa petite fille toit perdue! Quand la
maman sut comment la chose s'toit passe, elle dit  la _bonne_: Je ne
m'tonne pas que Lili se soit perdue comme vous le dites, elle est si
dsobissante!... on va la mettre en prison, j'en suis sre; mais elle
n'aura que ce qu'elle mrite!...

Pendant que Victoire rendoit compte  la maman, Lili se tourmentoit pour
sortir de la pice de bl. Elle alloit  droite, elle alloit  gauche, et
ne voyoit point comment elle pourroit en sortir; elle avoit jet les belles
fleurs dont sa robe toit remplie, et pleuroit  chaudes larmes!...

En marchant au hasard, Lili rencontra un nid d'oiseaux, et le heurta avec
son pied, ce qui lui fit d'autant plus de peur que, dans le moment mme, le
pre et la mre s'envolrent, et lui touchrent le nez avec leurs ailes;
Lili fit un cri si perant, qu'elle fit lever une douzaine d'alouettes qui
couvoient leurs oeufs tout auprs. Un peu plus loin, la petite mit le pied
sur un gros crapeau, ce qui l'effraya si fort, qu'elle fut sur le point de
se trouver mal.

Indpendamment de ces frayeurs passagres, Lili toit tourmente d'une
manire cruelle: les cousins lui piquoient les bras, la figure et la
poitrine; car, pour tre plus leste, Lili avoit t son chapeau, son schall
et ses gants; les araignes grimpoient  ses jambes, et lui faisoient des
ampoules grosses comme le petit doigt. La pauvre petite toit martyrise,
et pour comble de malheur, la nuit approchoit! Mais, que devint-elle en
apercevant une grosse couleuvre qui leva sa tte en sifflant, parce que
Lili venoit de marcher sur le bout de sa queue! A cette vue, la malheureuse
enfant se croyant morte, perdit tout  fait connoissance, et tomba par
terre. La couleuvre ne lui fit cependant aucun mal; d'ailleurs, ce reptile
est sans venin.

Cet accident arriva  Lili au bord de la pice de bl, dont la petite se
croyoit encore bien loin! Le garde, qui par hasard se trouvoit l, ayant
entendu du bruit, et ne sachant ce que ce pouvoit tre, imagina qu'un
animal sorti du bois voisin s'toit cach dans cet endroit; il dirigea son
fusil de ce ct, et dj couchoit en joue la malheureuse enfant, quand
heureusement il aperut les pieds et les jupons de la petite Lili. Il jeta
son fusil  terre, et s'approcha d'elle.

L'ayant fait revenir, le garde lui demanda son nom? Je m'appelle _Lili_,
monsieur, rpondit la petite tout effraye!--Et votre papa, comment le
nomme-t-on?--M. de Rosambur. Or, ce M. de Rosambur habitoit la ville, et il
toit connu de tout le monde. Le garde fit encore plusieurs questions 
Lili, auxquelles elle rpondit de son mieux.

Pendant que Lili et le garde causoient ensemble, ils furent aperus par
Victoire, qui revenoit chercher la petite. La _bonne_ avoit sa leon faite;
elle fit un signe au garde, et se cacha de Lili. Celui-ci dit  Lili de
l'attendre un moment; il alla trouver Victoire, qui lui dicta la conduite
qu'il avoit  suivre avec la dsobissante Lili.

[Illustration: _La petite fille dsobissante._]

[Illustration: _La petite fille grossire._]

Le garde tant de retour auprs de la petite fille, lui dit: Mademoiselle,
vous allez aller coucher en prison! Vous y resterez deux jours, parce que
vous avez t trouve dans le bl, et votre papa paiera le dgt que vous y
avez fait. Si vous tes prise une seconde fois, vous aurez huit jours de
prison au pain et  l'eau, c'est la rgle. Lili voulut demander grce;
dj elle joignoit ses deux petites mains, et mettoit un genou en terre:
Evitez-vous cette peine, mademoiselle, lui dit le garde, toutes vos
prires seroient inutiles: je suis les ordres de mes suprieurs. Nous
autres, nous ne sommes pas dsobissans!... Venez, venez, lui dit-il, avec
une voix de tonnerre qui fit trembler la pauvre Lili de tous ses membres;
vous n'en mourrez pas!... Lili voulut rsister; mais le garde la prit sous
son bras, et l'emporta comme une mouche! La nuit toit alors tout  fait
noire.

Le garde marcha long-temps; ensuite il s'arrta au dtour d'une rue fort
troite, et posa la petite  terre: J'ai piti de vous, lui dit-il, car
vous tes bien jeune! Je vais vous bander les yeux, pour que vous ne voyiez
point les voleurs qui sont dans les salles o nous allons passer. Ces
gens-l ont des figures si affreuses, qu'ils vous feroient mourir de
peur!... Le garde paroissant un peu radouci, Lili se laissa bander les
yeux, en poussant de gros soupirs! Cet homme la prit encore dans ses bras,
et marcha plus d'une demi-heure; enfin, il arriva  une grille, qui
s'ouvrit avec un grand fracas. Le portier, muni d'un trousseau de clefs qui
faisoient beaucoup de bruit, les conduisit  une porte qu'il referma
derrire eux en tirant d'normes verroux; il fit de mme  une seconde,
puis  une troisime porte. Arriv  la quatrime, le garde se baissa bien
bas pour y entrer: Grce  Dieu, dit-il, nous y voil. Pauvre petite, que
je vous plains!... Vous avez t dsobissante, mais aussi vous tes punie
bien svrement!... Alors, il lui ta son bandeau. Lili pleuroit si fort,
qu'elle put  peine voir les objets qui l'environnoient. Cette chambre
n'est pas belle, lui dit le garde; mais vous y trouverez au moins les
choses ncessaires, parce que c'est la premire fois que vous tes prise
dans les bls; la seconde fois, si cela vous arrive, vous serez moins bien,
je vous en avertis. Ma femme va venir, ajouta-t-il; elle vous donnera 
souper, et vous couchera. Vous ne ferez pas bonne chre; car nous ne sommes
pas riches! Aprs avoir achev ces mots, le garde sortit, et sa femme
entra presque aussitt; mais, quelle femme! c'toit un colosse, et, laide,
laide  faire trembler! Elle avoit de la barbe comme un homme, et des yeux
rouges qui faisoient peur!... Lili n'osoit pas la regarder!... Cette femme
lui donna un peu de pain et de fromage, puis ensuite un verre d'eau rougie.
Aprs que Lili eut soup, la femme du garde la coucha sans profrer une
seule parole.

Lili pleura beaucoup sans doute, mais enfin elle s'endormit. Le lendemain,
la vilaine femme vint la lever; elle lui fit prendre un peu de lait chaud,
mais en marmotant quelque chose entre ses dents, comme si elle lui eut
donn  contre-coeur!

Lili resta seule jusqu'au dner, s'ennuyant  mourir; alors elle regretta
le petit livre qui lui servoit  apprendre  lire; car, disoit-elle, ce
livre est ennuyeux, mais il vaut encore mieux que rien!

Lili s'assit donc bien tristement sur son lit jusqu' trois heures, que la
femme du garde lui apporta de la soupe et du bouilli. Cette fois-ci, elle
lui adressa la parole: Vous amusez-vous bien, mademoiselle?--Non,
madame.--Si vous saviez lire, travailler, je vous donnerois des livres, de
l'ouvrage; mais, vous ne savez rien!--Je commence  lire couramment, et
maman me fait faire des ourlets et des surjets.--Nous allons voir a.
L-dessus, cette femme sortit. Bientt aprs elle rentra, tenant un petit
livre, et deux mouchoirs  ourler, du fil, un d, une aiguille. Tenez,
mademoiselle, voil tout ce que je puis faire pour vous; puis elle laissa
encore Lili jusqu' huit heures du soir. Quand elle revint, les deux
mouchoirs toient faits, et cousus trs-proprement. Ah! ah! dit la femme
en les regardant, il n'est tel que de tenir les petites filles un peu
ferme! C'est bien! je suis contente!... et, pour vous le prouver, vous ne
coucherez pas ici ce soir.... A l'instant, on entendit ouvrir une porte
que Lili n'avoit pas aperue; et,  sa grande surprise, elle vit entrer son
papa et sa maman!... Qui pourroit dpeindre ses transports  cette vue tant
dsire!... Lili, fondant en larmes, courut se prcipiter dans leurs
bras!--Serez-vous encore dsobissante, ma fille, lui dit sa maman?--Oh!
jamais, jamais, maman! mais vous aviez donc abandonn votre Lili!...--Non,
ma fille; je vous aimois encore malgr vos dfauts, parce que j'esprois
vous voir un jour plus raisonnable. Pour vous prouver jusqu'o va ma
tendresse pour vous, je vous dirai que nous avons donn de l'argent, pour
vous empcher d'aller en prison, et que vous avez t amene chez nous.
Lili regarda sa mre avec la plus grande surprise.--Vous avez peine  me
croire, ma bonne amie, ajouta madame de Rosambur; venez avec moi. Aussitt
cette dame ouvrit la porte par o elle toit entre, et Lili reconnut
parfaitement sa maison. On lui avoit mis un bandeau pour l'y amener, afin
qu'elle ne s'apert pas qu'elle rentroit chez sa mre. Les grosses portes
par o elle avoit pass n'toient qu'un jeu, pour lui faire croire qu'elle
toit en prison. La chambre o on l'avoit mise, tant une pice inutile,
Lili ne la connoissoit point. C'est ainsi que madame de Rosambur chercha 
corriger sa fille, tout en veillant sur elle, en mre tendre et
raisonnable.

Lili embrassa mille fois son papa et sa maman, pour les remercier de leur
extrme bont; elle promit de ne plus jamais leur dsobir, et on assure
qu'elle a tenu parole.




TROISIME CONVERSATION.


Madame Belmont mena un jour Mimi avec elle pour faire des visites. La
petite se conduisit assez bien; mais sa maman remarqua qu'elle rpondoit
toujours _oui, non_, tout court. Rentre  la maison, elle lui en fit des
rprimandes. Mimi pleura un peu, puis enfin elle scha ses larmes; et,
selon son habitude, elle prit sa poupe, pour rpter avec elle tout ce
qu'elle avoit fait de bien dans ses visites, et la gronder pour les choses
auxquelles elle avoit manqu.

Venez ici, Zozo; j'ai bien des choses  vous dire. Vous avez bien fait, et
mal fait. Savez-vous en quoi?--Non maman.--Eh bien! je vais vous
l'apprendre. Quand nous sommes entres chez madame _L._, vous avez fait la
rvrence; c'est bien. Vous avez rpondu comme une belle fille, lorsque
cette dame vous a souhait le bonjour; vous avez eu soin de vous moucher
souvent; vous avez t sage tout le temps que votre maman a t chez madame
_L._; vous avez remerci poliment quand cette dame vous a donn des bonbons.
Tout cela est bien; mais avez-vous vu les grands yeux de maman, quand vous
avez demand  boire?--J'avois bien soif! Il falloit attendre, ou le dire 
maman bien bas, bien bas; et puis, lorsque madame _L._ vous a voulu donner
des confitures, vous avez dit  maman que vous aviez faim, par gourmandise,
n'est-ce pas? Vous n'osez pas rpondre! vous vous tes tenue fort mal;
cependant maman vous a frappe deux fois sur le cou! J'ai encore une chose
 vous dire, Zozo; quand on ternue, on met toujours son mouchoir ou ses
mains devant sa figure, et vous ne l'avez pas fait; aussi maman vous a
regarde d'un air fch; vous avez bill, parce que la visite de maman
toit trop longue, et c'est fort mal; c'est impoli; maman vous l'a dit cent
fois; on ne bille pas; on ne demande pas  s'en aller, comme vous avez
fait. Vous mriteriez d'tre en pnitence pour cela; vous n'tes pas polie
du tout;... vous savez que je vous ai dj gronde pour la mme chose.
Quand on vous parle, vous rpondez _oui, non_ tout court; c'est fort mal;
on doit toujours dire: _Oui, monsieur; non, madame_.

Je vais, en vous dshabillant, vous conter une histoire qui vous fera
connotre combien il est dangereux de dsobir sans cesse  ses parens.
Ecoutez-moi bien:

_La petite Fanny._

Il y avoit une fois une petite fille, appele Fanny, qui rpondoit
toujours, _oui, non_, tout court. Cependant son papa et sa maman voyoient
chez eux de beaux messieurs et de belles dames bien polis. Le papa et la
maman de Fanny toient honteux d'avoir une petite fille si grossire!
Fanny, lui dit un jour sa maman, si vous ne dites pas bonjour, si vous ne
faites pas la rvrence, si vous ne rpondez pas poliment quand on vous
parle, j'appelerai Croque-Mitaine.

La petite Fanny ne faisant pas attention  ce que lui disoit sa maman,
cette dame appela Croque-Mitaine, qui descendit par la chemine, avec son
grand sac noir; et il emporta la petite Fanny pour lui apprendre la
politesse. Voil ce qui vous arrivera, Zozo, si vous tes toujours
grossire.

Madame Belmont avoit cout avec attention les remontrances de Mimi  sa
poupe. Elle voulut profiter des bonnes dispositions o sa fille se
trouvoit pour lui conter une histoire, qui lui servt en mme temps de
leon.--Mimi, lui dit-elle, veux-tu aussi que je conte une histoire?--Oh!
oui, maman.--Va chercher ta bourse; mets-toi  travailler, et surtout ne
m'interromps pas. Si tu as des questions  me faire, garde-les pour la fin.
Ne cause pas non plus avec Zozo; d'abord parce que ce n'est pas poli, et
puis parce que tu me ferois tromper. Te voil avertie, coute  prsent.

_La petite Fille grossire._

Monsieur Machaon, mdecin, avoit une petite fille nomme Pontie,
extrmement belle; mais elle toit grossire et ddaigneuse! Son papa et sa
maman, bons et polis avec tout le monde, cherchoient  la corriger de ces
vilains dfauts qui la faisaient har; mais ils n'y gagnaient rien. A l'ge
de six ans, la petite Pontie ne faisoit jamais la rvrence sans qu'on le
lui dt; elle regardoit  peine ceux  qui elle parloit. Quand ces
personnes toient mal vtues, c'toit bien pis! Pontie les examinoit un
moment d'un petit air ddaigneux, et s'enfuyoit  toutes jambes, sans leur
rpondre. Si,  la promenade, une petite fille venoit obligeamment la
prendre par la main pour la mener jouer avec elle, Pontie jetoit aussitt
les yeux sur sa robe, retiroit sa main bien vite quand elle voyoit l'enfant
mal habill.

M. et madame Machaon lui avoient pourtant dit cent fois, que les beaux
habits ne font pas le mrite; qu'une petite fille mal mise peut tre bon
sujet, bien douce, bien obissante, bien savante! Mais, Pontie,
naturellement grossire, se mettoit tout  fait  son aise, quand la
toilette ne lui en imposoit pas un peu.

Pontie prouva souvent des mortifications. Quand on lui avoit parl, elle
entendoit dire derrire elle: Cette jolie petite fille appartient
certainement  une femme de la halle; on le voit bien, malgr sa robe de
mrinos, garnie de poil, et son lgant chapeau; car elle est trop
malhonnte pour tre la fille d'une personne bien leve: on lui aura prt
les beaux habits qu'elle porte. En entendant cela, Pontie devenoit rouge
comme du feu, et couroit vite trouver sa maman, mais elle n'avoit garde de
lui dire le sujet de son chagrin!

Un jour, cette petite fille tant au Luxembourg, se trouva engage par
hasard dans une partie qui lui plut fort. Voici comment.

Une pension tout entire s'tant mise  jouer  Colin-Maillard, la
matresse, assise sur l'herbe, s'amusa  regarder ses lves, qui rioient
du meilleur coeur du monde. Pontie, debout,  deux pas d'elle, montroit
assez, par son air, le dsir d'tre reue parmi cette belle jeunesse, mais
elle n'osoit pas s'avancer. Tenez, venez, mon petit coeur, lui dit la
matresse; vous tes trop gentille pour rester l toute seule  vous
ennuyer. Une petite fille polie auroit remerci cette dame par une belle
rvrence; mais, point du tout. La grossire Pontie suivit une grande
demoiselle qui vint la prendre par la main, et s'loigna sans rpondre et
sans regarder seulement la dame qui avoit t si obligeante  son gard.
Cette petite fille est bien mal leve, dit la matresse  une de ses
pensionnaires; c'est dommage; car elle est gentille!

Le jeu ayant dur une demi-heure, les enfans voulurent se reposer. La
matresse de pension appela Pontie, et lui adressa ainsi la parole:--Mon
coeur, quel ge avez-vous?--Six ans.--Votre maman est-elle
ici?--Oui--Venez-vous souvent au Luxembourg?--Oui.--Demeurez-vous loin
d'ici? Non.--Vous tes sans doute bien savante?--Je lis le latin et le
franais.--Savez-vous quelque chose de mmoire?--Des vers que mon papa m'a
appris, les dieux de la Fable, et les rois de France. Je sais aussi compter
jusqu' cent.--C'est beaucoup! Apprenez-vous le dessin, la
musique?--J'apprends la musique.

Elles en toient l de leur conversation, quand madame Machaon voulant s'en
aller, s'avana pour emmener sa fille. Cette dame fit ses remercmens  la
matresse de pension, et aprs l'avoir salue poliment, elle la quitta.

Mimi, dit madame Belmont en s'arrtant, comment trouves-tu que cette petite
fille se soit conduite dans cette circonstance?--Trs-mal, ma petite maman!
mademoiselle Pontie dit _non, oui_, tout court; jamais _madame_! Cela n'est
pas bien du tout!... tu as raison, ma bonne amie. Ecoute la suite de mon
histoire.

Lorsque Pontie fut en alle, la matresse de pension se mit  parler
d'elle: Il est impossible, dit-elle  ses lves, que la petite fille qui a
jou avec vous, appartienne  la dame qu'elle appelle sa mre, et qui l'est
venue chercher. Avez-vous remarqu  quel point cette petite fille est
grossire? Cependant, celle qu'elle nomme sa mre, est polie comme une dame
du grand monde! C'est srement une pauvre enfant qu'elle aura prise par
charit!... C'est ainsi que chacun jugeoit Pontie et son aimable maman!...
Si cette petite fille et t laide et mal mise, on y auroit fait moins
d'attention; mais rien n'est si choquant qu'une personne mise lgamment
avec des manires poissardes.

Pontie recevait de temps en temps de fortes leons de la part des
trangers. On lui fit plus d'une fois de mauvais complimens, dont elle ne
se vanta pas. On la comparait avec d'autres enfans vtus communment, mais
polis, agrables, et, sans balancer, on leur donnoit la prfrence sur
elle: Ces enfans, disoit-on, font honneur  leurs parens, et vous, ma belle
demoiselle, vous ne paraissez pas faite pour vos habits.... On ne peut rien
dire de plus humiliant! Cependant Pontie ne changeoit pas!...

Cette petite toit non-seulement grossire, mais, comme je l'ai dj dit,
elle toit aussi trs-vaine! Mademoiselle s'imaginoit qu'elle valoit mieux
qu'une autre, parce que son pre et sa mre avoient un joli appartement,
une _bonne_ pour les servir, et des habits selon la saison. Pontie n'avoit
jamais vu des gens plus riches que son pre et sa mre; elle se croyoit en
droit de mpriser ceux qu'elle prenoit pour ses infrieurs.

Or, il arriva que son papa et sa maman la menrent un jour aux Tuileries.
M. et madame Machaon prirent des chaises, et la petite courut  et l
autour d'eux. Elle fut arrte par une dame qui se reposoit sur un banc
voisin. Cette dame, fort ge, ne voyoit presque plus! elle toit vtue
bien pauvrement; aussi Pontie la toisa des pieds  la tte lorsqu'elle lui
prit la main pour lui parler.--O sont vos parens, mon petit coeur?--L,
sur des chaises.--Vous ne me reconnoissez pas?--Non.--Ah! il est vrai! vous
tiez si petite la dernire fois que je vous ai vue! comme vous tes
grandie, embellie!... A ce compliment flatteur, la petite fille retira sa
main brusquement, et s'enfuit vers sa mre,  laquelle elle dit qu'une
_pauvresse_, et elle la lui montra du doigt, venoit de lui parler, et
qu'elle lui avoit pris la main! J'ai eu peur! ajouta Pontie, cette femme
m'auroit peut-tre pris mes boucles d'oreilles!--Ma fille, lui dit sa
maman, les _pauvresses_ n'entrent pas dans ce jardin. En disant cela,
madame Machaon regarda du ct que lui indiquoit sa fille, et elle vit une
dame assez mal mise; mais qui avoit l'air trs-respectable. Madame Machaon
crut se rappeler ses traits; cependant elle ne la reconnut pas d'abord.
Elle fit  sa fille une forte rprimande sur son loignement pour les
personnes mal mises, et lui apprit que souvent les haillons de la misre
couvrent des personnes du premier mrite, tandis que l'or et la soie qui
plaisent aux yeux, habillent quelquefois de fort malhonntes gens. Ensuite
elle se leva pour s'en aller, et passa exprs du ct de la dame mal vtue.
M. Machaon ne l'eut pas plutt vue, qu'il s'cria: C'est madame la duchesse
de _L.!_... et s'avanant vers elle avec respect, il la salua profondment,
lui demanda de ses nouvelles, et lui prsenta sa femme et sa fille. La
duchesse lui fit mille questions sur sa fortune et sur sa famille. Elle
embrassa Pontie, qui cette fois ne retira point sa main.

Quand l'enfant eut quitt la duchesse, sa maman lui fit remarquer combien
les apparences sont trompeuses!... Vous le voyez, ma fille, lui dit-elle,
madame la duchesse de _L._, femme du plus grand mrite, qui a eu un
quipage, des gens pour la servir, un bel htel, de beaux habits, une
grande fortune enfin, est  prsent dans la misre, par une suite de
malheurs! Faut-il donc la mpriser pour cela?--Je ne savois pas que c'toit
une duchesse, dit la petite.--Le titre n'y fait rien, reprit la maman; il
suffit que la personne soit estimable. Ah! ma chre enfant, gardez-vous de
ddaigner le pauvre; car Dieu ne vous bniroit pas!... Soyez aussi polie
avec tout le monde, car vous n'tes pas en tat de distinguer  qui vous
avez affaire. D'ailleurs, si, par hasard, vous vous adressiez  quelqu'un
qui ne le mritt pas, vous n'en passeriez pas moins pour une petite fille
aimable et bien leve.

Pontie promit  sa maman d'tre plus polie  l'avenir, et vritablement la
rencontre de la duchesse lui avoit fait une forte impression!

Quelque temps aprs, cette dame gagna un procs considrable; elle reparut
dans le monde avec un train magnifique et de beaux habits. M. Machaon
retourna chez elle comme autrefois; il y mena sa femme et sa fille que la
duchesse combla de prsens. Pontie devint polie, et tout  fait aimable; et
la duchesse de _L._ en fit sa favorite.




QUATRIME CONVERSATION.


Madame Belmont, profitant d'un beau jour, mena Mimi aux Champs-Elyses, et
sur l'avenue de Neuilly. Zozo toit aussi de la partie. Au retour, Mimi
prit sa poupe, et lui parla ainsi:

Zozo, vous allez avoir votre bonnet de nuit, parce que je suis fort
mcontente de vous. Comment, Mademoiselle, vous revenez sans chapeau, et
vous avez dchir votre robe! savez-vous bien que vous me cotez beaucoup
d'argent; je n'en ai plus pour mon mnage; vilaine petite fille que vous
tes! (Elle la tape.) Que dira votre papa quand je lui demanderai un
chapeau pour vous? il grondera!... Voyez comme vous tes sale! aussi vous
vous tes trane dans le sable fort joliment; vos mains sont-elles assez
noires! ne me touchez pas, petite malpropre!... Pourquoi, Mademoiselle,
avez-vous quitt maman aux Champs-Elyses? pourquoi, malgr sa dfense,
avez-vous jou avec des petites filles que vous ne connoissiez pas? ah!
vous tes dsobissante, vous allez avoir le fouet! (Elle la fouette.) Ah!
ah! vous l'avez bien mrit! un chapeau perdu, l'ombrette de maman casse,
une robe dchire!... les enfans sont ruineux, en vrit!... En rentrant,
comment avez-vous demand  boire? Jeannette, donnez-moi  boire, sans dire
s'il vous plat, ou je vous prie. Est-ce comme cela que je vous lve?
Cette pauvre Jeannette, qui est si bonne fille, vous lui parlez quelquefois
avec un ton fort malhonnte! je lui ai dit pourtant de ne vous rien donner
que vous ne demandiez poliment; mais vous abusez de sa bont!... Voyons un
peu la mythologie; il y a long-temps que je ne vous ai fait de questions
sur cela. Qu'est-ce que Saturne?

ZOZO.

Il est fils du ciel et frre de Titan.

MIMI.

Et Jupiter?

ZOZO.

C'est le fils de Saturne et de Cyble.

MIMI.

Quels sont les frres et soeurs de Jupiter?

ZOZO.

Crs et Junon, ses soeurs; Neptune et Pluton, ses frres.

MIMI.

Qu'est-ce que Crs?

ZOZO.

La desse des bls.

MIMI.

Qu'est-ce que Jupiter?

ZOZO.

Le dieu du ciel.

MIMI.

Quel est le dieu de la mer?

ZOZO.

Neptune.

MIMI.

Et celui des enfers?

ZOZO.

Pluton.

MIMI.

Qu'est-ce que Junon?

ZOZO.

La soeur et la femme de Jupiter.

MIMI.

C'est fort bien! en voil assez. Prenez votre ouvrage  prsent. Si vous
tes bonne fille, demain je vous achterai un chapeau. Faites cet ourlet
bien droit, et  petits points.

Pendant ce dialogue, madame Belmont s'toit dshabille. Elle prit son
ouvrage et appela sa fille, qu'elle fit asseoir auprs d'elle. Mimi, lui
dit elle, avant que tu te couches, il faut que je conte l'histoire d'une
petite fille que j'ai vue aujourd'hui, en faisant des empltes. Je veux,
aussi te faire voir cette aimable enfant; elle est charmante, car elle est
jolie et sage comme un petit ange.

_La petite Marchande._

Madame Derbelet resta veuve de bonne heure, avec une petite fille de six
ans. Cette dame loua une boutique; elle se mit  vendre du fil, du ruban,
et toutes sortes de choses analogues. Blanche, c'est ainsi qu'on nommoit sa
petite fille, lui tenoit lieu de fille de boutique. Cela t'tonne, Mimi,
dit madame Belmont en s'interrompant, et tu as raison. A six ans, c'est
bien jeune; mais Blanche n'toit pas un enfant ordinaire. Cette petite
savoit trs-bien lire; elle connoissoit toutes les tiquettes de la
boutique. Quand sa maman toit occupe, Blanche servoit ceux qui venoient
acheter du fil, des pingles, du ruban, etc., avec une grce charmante;
elle toit surtout complaisante et polie  faire plaisir. Sa vivacit, ses
grces, sa gentillesse la faisoient aimer de tout le monde: on venoit
exprs de bien loin pour voir la petite marchande; et, en peu de temps, la
boutique fut achalande, c'est--dire qu'il y vint un grand nombre de
personnes pour acheter des marchandises, et Blanche en eut tout l'honneur.
Ce n'est pas que sa maman ne s'entendt pas au commerce, au contraire, elle
toit douce, aimable, gracieuse: c'toit elle enfin qui avoit lev
Blanche; mais on s'intressoit davantage  la petite fille  cause de sa
jeunesse: d'ailleurs il est si rare de voir un enfant se livrer
volontairement  des occupations srieuses!... aussi chacun parloit de la
petite marchande; on l'levoit au ciel.

Ne crois pas, Mimi, que Blanche fit parade de ses petits talens; bien au
contraire, elle toit extrmement modeste, et elle paroissoit mme ignorer
l'admiration qu'elle inspiroit. Quand sa maman tenoit le comptoir, Blanche
prenoit sa petite chaise, et s'asseyoit sur le pas de la porte avec son
ouvrage, sans lever les yeux pour voir les passans. Elle ourloit des
mouchoirs, des serviettes, des cravates, et faisoit des petites chemises
pour les enfans, non pas pour s'apprendre  travailler, mais pour vendre,
car sa maman tenoit aussi du linge tout fait. La petite marchande toit
paye par sa maman comme une ouvrire: un ourlet, deux liards; une chemise
d'enfant, six sous; une aune de feston, quatre sous; ainsi du reste.
Blanche mettoit cet argent dans une tire-lire, et l'en retiroit deux fois
l'anne, au commencement de l't et au commencement de l'hiver, pour
s'acheter les choses dont elle avoit besoin.

Malgr ses occupations, Blanche trouvoit encore du temps pour tudier. Sa
mre la faisoit lire deux fois le jour, et un matre venoit lui apprendre 
crire et  compter. En peu de temps, et par son application, la petite
marchande en sut assez pour faire des factures, c'est--dire pour crire le
nom et le prix des marchandises que l'on vendoit.

En grandissant, Blanche devint de plus en plus la consolation de sa mre,
qui l'aimoit  la folie! Bientt la petite marchande eut occasion de faire
connotre  quel point elle toit raisonnable. Sa maman tant tombe malade
trs-srieusement, Blanche tint la boutique comme une grande personne. Elle
eut la discrtion de ne point dire que sa mre gardoit le lit, de sorte
qu'on la croyoit toujours prs d'elle. La bonne se mloit du mnage; elle
soignoit la malade, et Blanche, sans sortir du comptoir, recevoit les
acheteurs. Enfin la maman se rtablit; elle trouva la boutique aussi
florissante qu'elle l'avoit laisse. Cette bonne mre reconnut avec plaisir
qu'elle devoit  sa fille la conservation de ses pratiques.

Blanche devoit prouver des chagrins, personne n'en est exempt. Elle eut le
malheur de perdre sa mre  onze ans, et elle en fut inconsolable!... mais
elle avoit assez de raison pour modrer sa douleur, dans la crainte
d'loigner ceux qui venoient  sa boutique. Blanche reparut en grand deuil,
triste, mais toujours douce, polie, affable comme du vivant de sa mre. Une
de ses tantes vint demeurer avec elle, mais seulement pour tenir la maison.
Blanche, devenue encore plus raisonnable par la perte qu'elle avoit faite,
fut en tat de garder la boutique pour son compte. Son nom resta sur
l'enseigne, et elle s'en trouva bien, car la rputation de la petite
marchande toit faite. En peu de temps, Blanche fit sa fortune; elle la dut
 son joli caractre et  sa bonne conduite.

Mimi fut bien satisfaite de l'histoire que madame Belmont venoit de lui
raconter; la soire s'toit passe trop vite  son gr, et l'heure 
laquelle elle avoit habitude de se coucher tant sonne, sa maman la fit
mettre au lit. Le lendemain, madame Belmont tant indispose, garda sa
chambre; Mimi, qui aimoit tendrement sa mre, ne voulut pas la laisser
seule pour aller se promener. Il falloit bien passer son temps  quelque
chose: Mimi s'entoura de chiffons, gronda sa poupe, prit et laissa vingt
fois ses joujoux dans l'espace de deux heures. Ne sachant plus que faire,
elle s'empara du chat, et lui mit une des cornettes de Zozo. Minet toit si
drle avec cette coiffure, que sa petite matresse rit aux larmes en le
regardant. Comme le jeu plaisoit  Mimi, elle voulut finir la toilette de
minet, et l'habilla en dame. La petite parvint avec peine  lui mettre un
collier et un fichu; mais lorsqu'elle en vint  la robe, Minet voulut
s'enfuir!... Cependant Mimi avoit rsolu d'en venir  son honneur. Elle
prit une des pattes du chat et la fourra dans une manche avec beaucoup de
peine; mais quand ce vint  l'autre, Minet miaula, jura  faire trembler,
parce que Mimi lui faisoit du mal. La petite lui donna de bons soufflets!
elle toit contrarie de ne pas le trouver assez complaisant pour se prter
 ses fantaisies.... Voyant qu'il lui toit impossible de lui faire mettre
la robe de Zozo, elle la lui attacha sous le col. Minet, impatient d'tre
tourment ainsi, profita d'un moment o il toit libre pour se sauver sous
le lit; mais la petite, l'ayant attrap par la queue, le tira de toutes ses
forces. Le chat, dj en colre, se retourna avec vivacit, et lui
gratigna la figure, les bras et les mains, puis il s'chappa malgr elle.
Mimi se mit  pleurer, autant d'humeur que du mal que Minet lui avoit fait.

[Illustration: _Le Chat coiff._]

[Illustration: _Le mchant petit garon._]

Madame Belmont, qui connoissoit sa fille, se douta de l'aventure en voyant
courir Minet en robe tranante, et coiff si joliment!--Pourquoi
pleures-tu, Mimi, lui demanda-t-elle?--C'est que Minet m'a
gratigne!...--Cela m'tonne; il est si doux! tu lui as donc fait du
mal?--Non, maman.--Tu mens, Mimi! Je l'ai seulement tir par la queue; mais
c'est que je voulois le retenir!... Au mme instant, Minet parut affubl du
bonnet et de la robe de Zozo. Madame Belmont ne put s'empcher de sourire.
Elle appella le chat, le dbarrassa de ses chiffons, et, se trouvant mieux,
elle se mit sur son sant, fit venir Mimi auprs d'elle, et lui raconta
l'histoire suivante:

_Histoire de Marinette._

Il y avoit une petite fille, nomme Marinette, qui, toute jeune, annonoit
un mauvais coeur en faisant du mal aux animaux. Sa maman lui disoit: Ma
bonne amie, les pauvres btes que tu te plais  tourmenter, ont comme toi
de la chair, du sang et des os. Dans le nombre, il y en a d'infiniment
petites; mais ce n'est pas une raison pour qu'elles souffrent moins. Un
petit chien  qui on casseroit une patte, prouveroit les mmes douleurs
que le plus gros de son espce. Une mouche dont on arrache les ailes se
plaint  sa manire; on ne l'entend pas, parce que sa petite voix ne peut
frapper l'oreille.

Que diroit-on d'un homme qui, pour s'amuser, crveroit un oeil  un ne,
couperoit la tte d'un cheval, casseroit les quatre pattes d'un chien, et
feroit mille autres cruauts de cette espce par simple passe-temps? on le
fuiroit comme un monstre redoutable  l'espce humaine, parce qu'on ne
pourroit croire qu'il ft capable d'en agir ainsi avec les animaux, si son
coeur n'toit pas dur et impitoyable. Cela s'applique  toi, Marinette,
continuoit la maman; que penseront ceux qui te voient sans cesse prendre
des mouches pour les enfiler, leur casser les pattes, arracher leurs ailes,
et leur couper la tte? Est-ce la facilit que tu as  dtacher ces parties
de leur corps qui te fait croire que ces petits animaux ne souffrent point?
Si tu penses ainsi, ma chre, tu t'abuses; vois les prcautions que l'on
prend avec un petit enfant, pour ne pas lui briser les os. Si on le
laissoit tomber, avant qu'il ait pris des forces, il se casseroit bras et
jambes, et souffriroit des douleurs incroyables. Tout tre vivant, ma chre
amie, est susceptible de la mme sensibilit, et c'est tre barbare de se
faire un jeu d'ter la vie mme  un insecte.

Ces excellentes leons faisoient peu d'effet sur Marinette, qui s'amusoit
d'un chat, d'un chien, d'un oiseau, comme elle et fait d'un morceau de
carton.

Un jour, madame de Lime, sa maman, cda  sa prire, en prenant un joli
chat,  poil long, blanc comme la neige. On cherchoit  intresser
Marinette  ces petits tres, par la vue journalire de leurs gentillesses.

D'abord l'enfant caressa beaucoup le Minet, qu'elle nomma _Bibi_; mais
bientt, devenant exigeante, elle lui fit faire l'exercice, et mille autres
choses que _Bibi_ n'aimoit pas du tout. Alors mademoiselle Marinette le
tapoit de la bonne manire, et, si madame de Lime n'toit pas l pour le
protger, _Bibi_ avoit les pattes tortilles, les poils arrachs, et force
soufflets: Marinette en colre ne le mnageoit pas.

Madame de Lime eut un chien. Elle se flatta que les aimables qualits de ce
fidle animal gagneroient le coeur de sa fille. Ce beau caniche fut nomm
_Pouf_. Il devint bientt l'ami de la maison, et s'attacha surtout  la
petite, quoiqu'elle le maltraitt souvent.

Or, il arriva qu'un jour M. et madame de Lime, tant  la promenade dans un
jardin public o il y avoit beaucoup de monde, se trouvrent spars de
leur fille. Qu'on juge de l'inquitude de ces bons parens!... Ils
s'aperurent aussi que _Pouf_ n'toit plus avec eux. Ils cherchrent
partout Marinette; n'en ayant pas eu de nouvelles, ils revinrent chez eux 
la nuit, bien affligs. Marinette toit arrive avant eux  la maison:
_Pouf_ qu'elle tenoit en laisse, l'y avoit conduite aussitt qu'il avoit eu
perdu ses matres.

Si la petite fut bien embrasse, le chien intelligent et fidle eut aussi
sa part des caresses. Marinette seule ne lui sut aucun gr du service qu'il
lui avoit rendu.

Le bon chien sembloit redoubler d'attachement pour l'enfant; mais il avoit
beau faire, Marinette ne s'en apercevoit pas. Jamais la petite ne le
flattoit; jamais on ne lui voyoit donner une seule bouche de pain  ce bon
animal. _Pouf_ venoit auprs d'elle, en remuant la queue; il lui donnoit la
patte, lui lchoit les mains; la mchante enfant rpondoit  ces signes
d'affection par un coup de pied, ou en le frappant de ce qu'elle tenoit
alors, ce qui quelquefois faisoit faire des cris lamentables au pauvre
chien. Cependant les durets de cette petite fille ne rebutrent point le
fidle _Pouf_, qui sembloit dire: Tu es la fille de mon matre que j'aime;
je dois t'aimer aussi.

Marinette grandit sans devenir plus sensible pour les animaux. Tous les
jours, malgr la surveillance de sa maman, il y en avoit quelques-uns de
sacrifis  ses cruels plaisirs. Une fois entre autres (la seule pense
m'en rvolte!) une marchande, qui ne la connoissoit pas, lui donna un petit
moineau. Marinette lui attacha un ruban  la patte, et le fit voler comme
un hanneton. Le malheureux oiseau tomba par terre tout tourdi; le chat
sauta dessus et le mangea!... Marinette fut plus surprise qu'afflige de
cette aventure; mais sa maman tant survenue, et ayant appris ce qui venoit
de se passer, fouetta sa petite fille d'importance!... Marinette l'avoit
bien mrit!... Qu'en penses-tu, Mimi?--Oh! c'toit une mchante que cette
demoiselle! qu'elle ne vienne pas prendre notre petit serin; je l'en
empcherai bien!

Ds ce moment, il fut dfendu  la mchante Marinette de prendre des
mouches ou autres insectes, de jouer avec des hannetons, et surtout de
toucher aux oiseaux, aux chats et aux chiens, sous peine d'tre punie
svrement.

Marinette avoit six ans, et son coeur ne s'toit pas encore attendri une
seule fois sur le sort des petits malheureux qui toient tombs entre ses
mains, lorsqu'un vnement qui arriva  cette poque la changea tout 
coup, et la rendit aussi sensible qu'elle avoit t dure jusqu'alors.

J'ai dit que _Pouf_, toujours bon, toujours fidle, lui tmoignoit la plus
vive affection, malgr les mauvais traitemens qu'elle lui faisoit souffrir.
On et dit mme qu'il avoit pour elle une prfrence marque; soit que
l'enfance intresse jusqu'aux animaux mmes, soit qu'levs ensemble, ce
chien et pris pour elle un attachement plus tendre que pour M. et madame
de Lime.

Quelques affaires tant survenues  M. de Lime, la petite famille fut
oblige de faire un voyage,  60 lieues de sa demeure habituelle. Il toit
impossible d'emmener le fidle _Pouf_. On le recommanda aux domestiques, et
malgr les signes d'une douleur bien sincre, le chien resta  la maison.

Priv de ses chers matres, _Pouf_ ne voulut prendre aucune nourriture. Il
se lamentoit le jour et la nuit, et se tenoit couch constamment sur une
robe du matin de Marinette, qu'on avoit laisse par mgarde sur un
fauteuil.

Pendant huit jours, _Pouf_ ne but que de l'eau; il toit dvor par une
fivre ardente, qui causa sa mort. La famille tant revenue, ce bon chien
rassembla toutes ses forces, pour tmoigner  ses chers matres combien il
toit content de les revoir; ensuite il fut se coucher aux pieds de
Marinette, lui fit mille caresses, et, tournant ses yeux sur elle comme
pour lui dire un dernier adieu, il expira.

Marinette pleura amrement son cher _Pouf_!... Cette mort singulire avoit
fait une forte impression sur son esprit. Depuis ce temps, elle fut
toujours bonne pour les pauvres btes qui se trouvrent dans sa dpandance,
et elle se reprocha souvent la conduite qu'elle avoit tenue avec eux dans
ses jeunes annes.

Maman, dit Mimi  madame Belmont, lorsqu'elle eut fini, est-ce que les
chiens sont aussi bons que vous le dites dans cette histoire?--Mille fois
davantage, ma bonne amie. On a vu souvent un chien sauver la vie  son
matre, ou mourir pour lui prouver sa fidlit, soit du chagrin de l'avoir
perdu, soit pour ne pas abandonner le dpt confi  sa garde.

--Maman, les chats ne sont pas si attachs que les chiens?--Ma fille, ils
le sont aussi  leur manire; mais leur attachement est moins dsintress,
moins touchant que celui du chien. Un chat est un animal utile; il a
beaucoup d'instinct, et il est parfois trs-aimable. Sans m'arrter 
chercher ceux d'entre les animaux qui mritent particulirement ntre
affection, je rpterai qu'en gnral, il faut les traiter tous avec
douceur, leur donner le ncessaire, puisqu'ils sont dans notre dpendance,
et ne jamais leur faire de mal,  moins d'y tre forc par la
ncessit.--Mais ceux que nous mangeons, il faut bien les tuer? Hlas! oui,
il le faut! mais ce seroit une barbarie de les faire souffrir avant de leur
donner la mort: celui qui les bat impitoyablement est bien coupable. Cela
me rappelle une petite histoire que je vais te raconter.--Oh! tant mieux,
maman, tant mieux!...

_Le mchant petit Garon._

Paul toit un jeune homme querelleur et mchant; aussi il n'toit aim de
personne  cause de ses mauvaises qualits. Son plus grand plaisir toit de
faire du mal  tous les animaux qu'il rencontroit: s'il voyoit un chien
dans la rue, il lui jetoit une pierre, ou lui donnoit un coup de bton; il
se faisoit un jeu de faire sauter les chats par les fentres; quelquefois
mme il leur coupoit les oreilles et la queue; c'toient pour lui des
gentillesses.

Un jour il attela un chien  un chariot qu'il avoit charg de pierres: Tu
es maintenant mon cheval, lui disoit-il; et il le frappoit rudement, parce
que ce petit animal ne pouvoit pas traner ce chariot, dont la charge
excdoit ses forces.

Sur ces entrefaites, Nicolas, pre de Paul, arriva par hasard. Tmoin de la
cruaut de son fils, il le saisit par le bras, et l'attachant  une grande
voiture, il lui ordonna de la traner. Paul, incapable de remuer seulement
cette lourde masse, assura son pre que cela lui toit impossible. Nicolas,
sans l'couter, prit un fouet, et lui en donna sans misricorde. Le petit
garon jetoit les hauts cris!--Ce traitement t'amuse-t-il? lui demanda son
pre. Paul ne rpondit que par ses pleurs.--Eh bien! ajouta Nicolas,
penses-tu que ce chien que tu fais souffrir, soit moins sensible que toi 
la douleur, et que les coups de fouet lui soient plus supportables qu'
toi? Tu ne dois faire du mal  aucun tre vivant, si tu ne veux,  ton
tour, tre maltrait toi-mme: souviens-toi de cela!

Paul oublia bientt cette leon. Quelques semaines aprs, une hirondelle
lui tomba entre les mains; il lui arracha toutes les plumes les unes aprs
les autres. Son pre dcouvrit encore ce nouveau trait de cruaut. O Dieu!
dit-il en soupirant; que je suis malheureux d'tre le pre d'un enfant qui
sera peut-tre un jour la honte et l'opprobre de ma maison!... Transport
de colre, il se rendit auprs de Paul, et lui dit: Mchant enfant! ne
t'avois-je pas averti que toutes les fois que tu ferois du mal aux animaux,
ou que tu serois cruel envers un tre vivant, quel qu'il ft, je le serois
de mme envers toi? Tu as arrach sans piti les plumes de ce petit oiseau,
et ses cris plaintifs n'ont pas mu ton coeur de roche!... Je veux te
donner une ide des douleurs excessives que tu as causes  cette innocente
crature.... En mme temps, Nicolas saisit le mchant Paul par les cheveux,
et lui en arracha une touffe. Paul poussoit des cris lamentables; mais
personne ne le plaignoit, parce qu'on connoissoit son mauvais coeur.

Un jour, que Paul avoit fait une nouvelle mchancet, un homme de mrite,
qui en fut tmoin, la lui reprocha avec amertume; il lui prdit un avenir
funeste: il est impossible, lui dit-il, que vous ne trouviez point quelque
jour le chtiment des souffrances que vous faites endurer  ces animaux,
que Dieu n'a donns  l'homme que pour tre sa joie et sa satisfaction. Si
jamais vous prouvez de grandes douleurs, souvenez-vous de ce que je vous
dis aujourd'hui.

Paul se moqua des remontrances et des prdictions de l'honnte homme qui
lui parloit. Il continua d'tre cruel envers les animaux, et finit enfin,
comme cela devoit tre, par tre barbare avec ses semblables. Il fut mme
sur le point de tuer un de ses amis qui lui reprochoit ses dfauts.

Etant devenu grand, Paul se fit soldat; mais qu'arriva-t-il? dans la
premire bataille o il se trouva, un boulet de canon lui emporta les deux
jambes. On l'enleva comme mort. Les douleurs inexprimables qu'il ressentit
ensuite, lui arrachrent des cris affreux!... Lorsqu'on mit le premier
appareil sur ses blessures, l'aumnier du rgiment, ecclsiastique pieux et
zl, cherchoit  lui inspirer du courage et de la patience; mais les
douleurs insupportables que Paul souffroit, lui rendoient ces consolations
tout  fait inutiles. Quand il fut plus calme, il se souvint des cruauts
qu'il avoit exerces dans sa jeunesse envers les animaux; il se rappela
aussi la prdiction qui lui avoit t faite par l'ami de son pre: Ah!
s'crioit-il, qu'ai-je fait! je sens  prsent la grandeur de ma faute!
Dieu est juste; il me punit comme je l'ai mrit....

Paul, tout estropi, vcut encore dix ans, allant de ville en ville pour
recueillir quelques aumnes. Cette vie misrable n'toit encore rien en
comparaison des reproches qu'il s'adressoit  lui-mme; car de tous les
maux, le plus insupportable est la certitude d'avoir mrit les peines que
l'on souffre.

Lorsque madame Belmont eut fini cette histoire, elle renvoya Mimi  ses
joujoux. La petite fille, selon son habitude, causa bien bas, bien bas avec
sa poupe. Il y a long-temps, Zozo, lui dit-elle, que je ne vous ai
interroge. Voyons un peu si vous tes bien savante. Combien y a-t-il de
jours dans l'anne?

ZOZO.

Trois cent soixante-cinq.

MIMI.

Dans le mois?

ZOZO.

Trente, ou trente-un.

MIMI.

Dans la semaine?

ZOZO.

Sept.

MIMI.

Nommez-les.

ZOZO.

Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche.

MIMI.

Combien y a-t-il de mois dans l'anne?

ZOZO.

Douze.

MIMI.

Nommez-les.

ZOZO.

Janvier, fvrier, mars, avril, mai, juin, juillet, aot, septembre,
octobre, novembre, dcembre.

MIMI.

C'est bien; je suis contente de vous. Tenez, voici une pice neuve pour
votre rcompense. Venez, que je vous embrasse.

Mimi et Zozo rptoient toujours  peu prs les mmes choses: c'toient des
leons de lecture ou de politesse: Mimi toit l'cho de sa mre.

Un jour que la petite avoit rempli ses devoirs mieux encore que de coutume,
sa maman la fit venir auprs d'elle pour lui conter une _histoire_, chose
qu'elle aimoit par-dessus tout.

Viens ici, ma bonne amie, lui dit madame Belmont, j'ai une histoire  te
raconter. Mimi prit son petit tricot; elle fut s'asseoir auprs de sa maman
comme une fille raisonnable, et madame Belmont commena ainsi.

_Le revenant._

Il y avoit une fois une petite fille, nomme Lolotte, qui avoit peur de son
ombre. Elle n'auroit pas t seule, sans lumire, la nuit, dans un lieu
obscur, pour un trsor!...

Lolotte toit ge de dix ans. Elle couchoit dans une chambre, dont la
porte donnoit dans le cabinet de sa bonne. Lolotte se portoit bien; on
pouvoit sans crainte la laisser seule lorsqu'elle toit couche. Depuis un
an que cette petite avoit quitt la chambre de sa mre, il ne lui toit
rien arriv de fcheux.

Une nuit, cependant, Lolotte fut rveille en sursaut par un vacarme
effroyable!... Il lui sembla que quelqu'un brisoit  plaisir le djeuner de
porcelaine de sa maman. La pauvre Lolotte fourra sa tte dans son lit, et
se couvrit de sa couverture: elle toit plus morte que vive, et n'osoit pas
mme respirer....

Ce bruit ayant cess, un autre aussi extraordinaire lui succda. Lolotte
entendit distinctement tomber une chaise et un guridon, et sauter en
clats la carafe et le gobelet qui toient dessus. Cette fois la petite
crut que la maison tout entire toit tombe sur elle.... Tremblante de
tous ses membres, elle eut cependant le courage de regarder autour d'elle;
mais elle vit un monstre, gros comme un lphant, qui faisoit des grimaces
effroyables; elle crut mme qu'il s'approchoit de son lit, sans doute pour
l'trangler....

La crainte de la mort donna  Lolotte la force de sauter en bas du lit pour
se cacher dans la ruelle: sa tte toit tout  fait perdue. Lorsqu'elle eut
mis machinalement les deux pieds  terre, elle se sentit arrte par sa
chemise.... Pour le coup, Lolotte crut tre au pouvoir de _l'esprit_; elle
fit un cri perant, et tomba sans connoissance....

Cependant la _bonne_ s'toit rveille au bruit. Elle entra avec de la
lumire, vit Lolotte vanouie, accroche par sa chemise  un clou de sa
couchette, et toute la chambre sens dessus dessous. A cette vue, la _bonne_
resta interdite.... Elle releva l'enfant, qui avoit la pleur de la mort
sur sa figure, et elle appela le papa et la maman de la petite. On fit
revenir Lolotte, et on lui demanda l'explication du dgt qui s'toit fait.
Lolotte assura qu'elle avoit vu un _revenant!_ qu'il l'avoit voulu prendre
dans son lit, et qu'elle en toit bien sre....

Les gens raisonnables, qui savent trs-bien qu'il n'y a point de
_revenans_, cherchent  s'instruire de la cause d'un bruit quelconque
qu'ils ne connoissent pas. Il n'en est pas ainsi des enfans, qui se
plaisent  croire des choses impossibles, parce que le merveilleux flatte
leur imagination. La maman de Lolotte ne se paya pas d'une rponse aussi
peu vraisemblable.

Lorsque la petite eut repris ses sens, il s'tablit entre elle et sa mre
le dialogue suivant: Raconte-nous donc, Lolotte, ce qui t'es
arriv.--Maman, je ne le sais pas moi-mme.--As-tu vu quelqu'un?--Non, ce
n'toit pas une personne.--Mais, pourquoi as-tu cri, pourquoi t'es-tu
trouve mal?--Ah! j'ai eu si grand'peur!... un spectre m'a prcipite du
lit!...--Tu ne sais ce que tu dis, Lolotte.--Maman, un _esprit_, j'en suis
sre, est venu dans ma chambre; il a bris vos porcelaines, renvers la
chaise, le guridon, et fracass le verre et la carafe. Je sais
qu'effectivement il est arriv cette nuit quelque chose d'extraordinaire;
mais tu ne me persuaderas pas, ma fille, qu'il y ait des _revenans_; conte
ces enfantillages aux petites demoiselles de ta pension, et non pas  ta
mre. Je vois ce que c'est, tu as fait un rve qui t'a troubl l'esprit:
conviens-en.--Oh! je ne dormois point, maman, je vous assure; j'tois 
peine couche, lorsque j'ai entendu casser tout  la fois les tasses et les
soucoupes de votre cabaret. La frayeur que j'ai eue m'a fait enfoncer la
tte dans mon lit. Au second bruit, bien plus fort que le premier, j'ai
regard  travers les rideaux, et j'ai vu un animal norme pour la
grosseur, qui jetoit du feu par la bouche et par les narines; ses yeux
toient comme deux lumires qui clairoient toute la chambre. J'osois 
peine respirer; tout  coup ces deux lumires ont disparu; j'ai entendu
alors remuer les volets de la fentre, et quelque chose de pesant s'est
lanc contre le mur, et est retomb lourdement. C'toit bien un
_revenant_; car j'ai entendu le bruit des chanes qu'il tranoit....--Mais
pourquoi n'as-tu pas appel?--Je n'en avois pas la force; ma langue me
refusoit ses services. Pendant quelques momens tout a t tranquille; mais
bientt,  la lueur de la lune, j'aperus un spectre effrayant qui se
tenoit prs des rideaux de ma fentre; il me paroissoit tantt grand,
tantt petit. Je me cachois le visage de mes mains pour ne pas le voir; je
fis mme quelques efforts pour me lever, afin de me cacher dans mes
couvertures; mais je perdis tout  fait la tte quand je vis l'_esprit_
venir  moi. Il m'a saisie par le milieu du corps, et m'a prcipite en bas
de mon lit.... O mon Dieu! je frissonne encore quand j'y pense!... Jamais,
jamais, je ne coucherai dans cette chambre, o il revient des
_esprits_!...

On ne contraignit point Lolotte  coucher dans sa chambre la nuit suivante;
car on vouloit savoir auparavant qui avoit tout culbut dans cette pice.

La premire chose qui toit venue  l'ide du papa et de la maman, c'est
que la petite s'toit leve en rvant, et s'toit effraye elle-mme en
renversant le guridon, sur lequel toient le gobelet et la carafe. Cette
pense, assez vraisemblable une fois adopte, tout le reste s'expliquoit
aisment; car on avoit trouv Lolotte accroche par sa chemise en voulant
descendre de son lit. Ce n'toit donc rien, ou presque rien.

Le papa qui vouloit prouver  sa petite fille, que rien n'arrive dans le
monde sans une cause simple et naturelle, dcida que Lolotte coucheroit
auprs de sa mre, et que lui prendroit le lit de sa fille la nuit
suivante. Cette mesure toit d'autant plus sage, que par-l on s'assuroit
si la petite ne prenoit pas l'habitude de se lever en dormant; ce qui
auroit pu arriver. D'un autre ct, le papa lui prouvoit, en couchant dans
cette chambre, qu'il n'y avoit rien  craindre; car personne ne s'expose
volontairement  un danger certain.

Le soir tant venu, Lolotte coucha auprs de sa mre, comme il avoit t
rsolu, et elle dormit fort bien. Quant  son pre, il ne tarda pas  tre
rveill par un bruit qui l'tonna, et le fit mettre sur son sant: il
entendit casser un carreau!... Comme il toit dans le premier sommeil, il
s'imagina que c'toit un voleur qui vouloit ouvrir sa fentre pour entrer
dans l'appartement. Le clair de lune lui permettoit de voir la croise et
mme toute la chambre. Ce monsieur eut beau tenir ses yeux fixs sur la
fentre, rien ne lui annona qu'un homme chercht  s'introduire dans sa
demeure, et, par rflexion, il rit en lui-mme d'avoir pu seulement arrter
sa pense  une chose aussi impossible, puisque son appartement toit au
troisime tage. A la vrit, il y avoit un toit de communication qui se
trouvoit tout proche, mais un homme n'auroit pu s'y tenir, ni y arriver.

Le pre de Lolotte faisoit toutes ces rflexions, lorsqu'un nouveau bruit
se fit entendre. Ayant tourn les yeux de ce ct, tous ses doutes furent
claircis: il vit le voleur! car c'en toit un, ou plutt l'_lphant_, le
_spectre_ de la veille. Un couvercle tant tomb, le pre de Lolotte
aperut un chat qui, s'tant effray, cherchoit  s'enfuir, tenant  sa
gueule un morceau de viande qu'il avoit pris.

Comme il importoit au papa de dsabuser sa fille, il sauta lgrement du
lit, et boucha la fentre. On rveilla la petite; elle vit le chat, qui
avoit encore son vol  la gueule. On lui apprit de plus que la veille, la
bonne avoit trouv la fentre ouverte, circonstance qui s'toit chappe de
sa mmoire.

Ds lors Lolotte fut gurie pour toujours de la peur des _revenans_. Dans
la suite, lorsqu'elle entendoit du bruit, elle alloit voir, et touchoit la
chose qui l'inquitoit; elle s'assuroit par-l qu'elle auroit eu tort de
s'en effrayer. C'est ainsi que Lolotte, de poltronne qu'elle toit, devint
hardie et courageuse la nuit sans lumire.

Oh! dit Mimi, quand sa maman eut achev son histoire, je serois bien comme
Lolotte; je n'ai pas peur!--Je te prends au mot, Mimi; va me chercher mon
mouchoir que j'ai laiss sur ma bergre, auprs de mon lit. Mimi y alla sur
le champ, en riant de toutes ses forces. Elle ouvrit la porte de la
chambre, et s'avanant hardiment, mais beaucoup trop vite, elle attrapa un
tabouret qui se trouvoit sur son chemin, et tomba dessus, en jetant un cri!
Madame Belmont courut  elle avec une lumire, et la trouva tout en larmes!
T'es-tu blesse, ma fille? lui demanda cette tendre mre!--Non,
maman.--Pourquoi pleures-tu donc?--C'est que j'ai eu peur!--Eh! de
quoi?--Je n'en sais rien.--Tu as dj oubli comment Lolotte s'est gurie
de ses vaines frayeurs. Si d'abord tu eusses march avec prcaution, et
qu'en heurtant le tabouret avec ton pied, tu y eusses port la main, tu
aurois vu qu'il n'avoit rien de redoutable. Allons, je vois que tu es
encore trop enfant pour faire ton profit de la leon que je t'ai donne:
remettons-en l'effet  un autre temps.

Pique d'tre appele _enfant_, Mimi chercha mille prtextes dans la soire
pour aller sans lumire, dans le salon, dans la salle  manger, et dans les
cabinets. Madame Belmont n'eut pas l'air de s'en apercevoir; elle
recommanda seulement aux domestiques de ne rien laisser sur le chemin de la
petite qui pt lui faire du mal. Mimi toit si fire de sa victoire, qu'il
fallut se fcher pour l'empcher de courir de ct et d'autre dans les
tnbres, au risque de se casser la tte.

Toute joyeuse de s'tre conduite ainsi, la petite pria sa maman de lui
conter une histoire.--Il n'est pas encore huit heures, ma chre petite
maman, lui dit-elle; je ne me couche pas plus tt; contez-moi une histoire,
je vous prie. Madame Belmont devoit une rcompense  sa fille pour avoir
vaincu sa timidit--J'y consens, lui dit cette dame. Ecoute:

_Histoire de Maximilien_.

Celui qui veut tre heureux et contribuer au bonheur des autres, doit faire
tous ses efforts pour pratiquer cette belle maxime: _Fais aux autres ce que
tu voudrois qu'on ft pour toi-mme_.

Je vais te raconter une histoire que j'ai lue quelque part, ma chre Mimi,
qui te prouvera que Dieu rcompense toujours les hommes pieux et
bienfaisans, qui aiment leur prochain comme eux-mmes.

On voit en Alsace un ancien chteau fort, appel _Sternberg_. Il toit
habit autrefois par un riche comte, qui avoit un fils unique, objet de sa
plus tendre affection.

Maximilien, c'toit le nom de cet enfant chri, toit vif, aimable, actif,
laborieux; il mettoit son bonheur  se livrer  l'tude,  faire du bien
aux pauvres, et  contenter son pre et sa mre; sa pit filiale le
faisoit surtout admirer; car il ne sembloit vivre que pour aimer ceux qui
lui avoient donn le jour.

Maximilien qui, comme nous l'avons dj dit, ne cherchoit qu' s'instruire,
aimoit surtout les livres de voyages. Lorsque le comte lui parloit des pays
trangers, des moeurs et des usages des peuples qui sont rpandus sur la
surface du globe, on voyoit la joie la plus vive se peindre sur le visage
de cet enfant, qui tmoignoit  son pre le dsir de voyager lorsqu'il
seroit grand.

Le comte ayant des affaires qui l'appeloient  Paris, rsolu d'emmener son
fils, ce qui rendit cet enfant bien joyeux. Heureux au del de toute
expression, il attendoit avec impatience le jour du dpart. Ce moment si
dsir arriva enfin.

Ds que le petit Maximilien eut perdu de vue le chteau de _Sternberg_, et
qu'il fut arriv  la premire ville, il lui fut impossible de contenir sa
joie: sa riante imagination lui peignoit des plus riches couleurs, les
beaux pays qu'il alloit parcourir.

Lorsqu'ils furent loigns d'une journe de _Sternberg_, ils prirent un
chemin de traverse, qui les conduisit dans un bois fort pais, dans lequel
ils s'garrent; le jour toit sur son dclin.

Arrivs au milieu de cette sombre fort, ils furent entours par des
brigands, qui, d'un coup de pistolet, renversrent d'abord le cocher; les
chevaux s'arrtrent.

Dans l'instant, six voleurs arms jusqu'aux dents se saisirent de la
voiture, et massacrrent le vieux comte qui, en brave militaire, leur
vendit chrement sa vie; car il en blessa deux grivement. Ils jetrent
hors de la voiture le pauvre Maximilien qui toit lgrement bless, et,
pour ne laisser aucune trace de leur crime, ils mirent les deux cadavres
dans le carrosse; l'un d'eux monta sur le sige pour servir de cocher, et
bientt ils disparurent.

L'infortun Maximilien, pntr de douleur, se tranoit  et l, et
conjurait  haute voix le Seigneur de vouloir bien le dlivrer du danger o
il toit.

Un pauvre charbonnier, qui demeuroit dans cette fort, entendit la voix
plaintive de cet enfant. Cet homme avoit pour maxime de se conduire envers
les autres, comme il dsiroit qu'on se conduist envers lui; ainsi il ne
dlibra pas long-temps sur le parti qu'il avoit  prendre. Il courut du
ct d'o partoient les gmissemens, et trouva notre malheureux enfant,
bless et pouvant  peine se soutenir. L'honnte charbonnier mit de son
mieux le premier appareil sur les blessures de Maximilien; il le chargea
ensuite sur ses paules, et le porta  sa chaumire qui toit  une
demi-lieue, et situe dans le plus pais du bois.

Franois, c'toit le nom du charbonnier, avoit six enfans, qu'il ne
nourrissoit qu'en se livrant chaque jour  un travail pnible; mais il
avoit appris de bonne heure  se contenter de peu, et  remercier Dieu des
moindres faveurs qu'il en recevoit.

Ses enfans, levs dans ses principes, toient toujours joyeux. Nourris
d'un pain noir et d'un peu de lait, ils s'estimoient plus heureux que des
rois. Jamais l'envie, l'ambition, et les autres vices qui font le malheur
de l'espce humaine, n'toient entrs dans leurs coeurs.

Arriv  sa cabane, Franois dposa sur un banc le petit Maximilien, et dit
 ses enfans: Je vous amne un frre, mes bons amis. Cet enfant est bien
malheureux! des voleurs viennent d'assassiner son pre, et lui-mme seroit
probablement mort cette nuit, si le hasard n'et guid mes pas dans
l'endroit o il toit. Joignez-vous  moi pour remercier Dieu du bonheur
que j'ai eu de l'arracher au sort qui l'attendoit. Mon intention est de
rendre cet enfant  ses parens si je puis les dcouvrir, sinon de le garder
et de l'lever avec vous. Dites-moi, mes amis, l'aimerez-vous comme un
frre? Tous s'empressrent de rpondre: Oui, nous l'aimerons de tout notre
coeur! en mme temps il lui prodigurent les caresses les plus touchantes,
et lui dirent: Petit frre, ne vous chagrinez pas, nous vous aimerons bien.
Notre pre vous aime dj autant que nous; il ne faut pas pleurer!
Maximilien s'effora de retenir ses larmes pour ne pas affliger le bon
Franois, et les bons frres que la fortune venoit de lui donner; mais dans
son coeur, il ne put se consoler de la mort affreuse de son respectable
pre!

Pendant que les enfans du charbonnier consoloient le petit comte, Anne,
leur mre, et femme de Franois, arriva portant sur ses paules une charge
de bois sec. Franois la prit par la main, et lui raconta la triste
aventure du jeune enfant: Tu vois, femme, ajouta-t-il, qu'il n'y avoit pas
moyen d'abandonner ce petit dans un endroit si dangereux! il sera le
septime; mais Dieu nous bnira  cause de lui! Anne avoit un bon coeur;
elle dit  son mari qu' sa place elle en auroit fait tout autant, et
caressa le petit comte d'un air franc et ouvert, qui inspira de la
confiance  cet enfant. Ainsi accueilli, Maximilien se livra peu  peu 
ses nouveaux amis, et sa vive douleur fit place insensiblement 
l'affection et  la reconnoissance pour la respectable famille qui l'avoit
reu dans son sein.

Cependant le bon Franois ne manqua pas de questionner Maximilien sur sa
famille, et de tcher de savoir de lui le nom de ses parens, dans
l'intention de le rendre  sa mre; mais ce jeune enfant, qui n'avoit
jamais entendu appeler son pre que monsieur le comte, ne put dire le nom
de sa famille, ni l'endroit qu'elle habitoit; il fallut donc renoncer  cet
espoir, et attendre tout du temps.

Maximilien se trouvoit heureux chez le charbonnier. Dans le chteau de son
pre il n'avoit point t accoutum  la dlicatesse; c'est pourquoi il
s'habitua bien vite  la vie dure de ces pauvres gens. Ce bon petit comte
partageoit, autant que ses forces pouvoient le lui permettre, les travaux
de son pre nourricier, et ceux de ses frres adoptifs; aussi il toit
chri de tous! Anne bnissoit l'heure et le jour o il toit entr dans la
maison! Maximilien, quoique fort jeune, toit bien plus savant que ses
frres! aussi les soirs, quand la journe toit finie, il leur racontoit
quelques histoires qu'il avoit retenues du temps qu'il lisoit avec son
pre: c'toient toujours de bons et honntes enfans, bien pauvres, qui, par
leur application au travail, toient ensuite devenus riches. Le charbonnier
admiroit le bon sens de cet enfant, et il toit enchant de son esprit.

Maximilien se distinguoit jusque dans ses jeux; il formoit ses frres en
les amusant. Quelquefois il leur apprenoit des chansons instructives  la
porte des enfans; enfin, s'tant procur quelques livres, il acheva
d'apprendre  lire et  crire, et servit de matre  ses frres.

Notre jeune comte devint bientt l'enfant chri de cette pauvre famille,
qui se faisoit un plaisir de partager avec lui un pain grossier, gagn par
un travail opinitre et peu lucratif.

Maximilien oublia son premier tat, mais il n'oublia ni son pre, ni sa
mre. Lorsque dans la solitude, il se reprsentoit le comte massacr par
des brigands, des larmes brlantes inondoient ses joues; il levoit les
yeux et les mains vers le ciel, et prioit avec ferveur pour l'me de ce
pre chri! Lorsque Franois le trouvoit occup de ce pieux devoir, il
prioit avec lui, et le consoloit de son mieux, en relevant son courage
abattu, et en lui inspirant une grande confiance en Dieu....

Cependant la mre de Maximilien, n'ayant point reu de nouvelles de son
mari ni de son fils, toit inconsolable; elle se persuada qu'un voyage
pourroit dissiper en partie ses chagrins, et peut-tre lui faire retrouver
ceux dont elle regrettoit tant la perte; elle se mit donc en chemin. Le
hasard voulut qu'elle entrt dans la mme fort o son mari avoit t
assassin.

La chaleur toit excessive ce jour-l. La comtesse descendit de voiture
pour se reposer un moment. Le premier objet qui se prsenta  elle fut un
jeune et joli enfant qui dormoit  l'ombre. Elle l'examina avec
attendrissement, et se rappelant son fils, son visage se couvrit de larmes!

Cet enfant toit le plus jeune des fils du charbonnier, qui, prs de l,
s'occupoit  faire des fagots. Henri, c'toit le nom de l'enfant, se
rveilla, et parut tonn de voir une belle dame  ct de lui. La comtesse
le prit dans ses bras, lui fit mille caresses, et lui donna une pice d'or.

Le charbonnier tant venu sur ces entrefaites, la comtesse s'adressa  lui:
Je suis riche, lui dit-elle, je n'ai point d'enfant; donnez-moi celui-ci,
je le ferai lever avec soin, et j'assurerai son bonheur, en un mot, je le
regarderai comme mon fils.

Ce que vous me proposez, Madame, rpondit Franois, mrite toute ma
reconnoissance; mais, grce  Dieu, mes enfans ont en moi un pre qui bien
qu'en travaillant peut leur donner du pain. Tant que je vivrai, je ne m'en
sparerai point, et je tcherai d'en faire de bons et laborieux
cultivateurs. Souffrez donc, Madame, que je garde mon Henri. Mais, pour
rpondre  votre dsir, je puis vous faire voir un aimable jeune homme, qui
n'est point mon fils, et que j'aime comme s'il m'appartenoit. Cet enfant a
perdu son pre; il a t lev dans l'abondance, et mrite un sort plus
brillant que celui que je peux lui offrir: prenez-le avec vous; le Seigneur
rcompensera votre gnrosit par d'abondantes bndictions. O est cet
enfant? demanda la comtesse; montrez-le moi. Franois rpondit  cette dame
qu'il alloit parotre dans le moment; aussitt la femme du charbonnier
amena Maximilien. La comtesse ne l'eut pas plutt vu, que le reconnoissant
pour son fils, elle fut sur le point de tomber en foiblesse. De son ct,
Maximilien vola dans les bras de sa mre, et passant ses deux bras autour
de son col, il la serra tendrement, et mouilla son visage de ses larmes.

[Illustration: _Histoire de Maximilien._]

[Illustration: _Cleste et ses Frres._]

La comtesse et son fils restrent long-temps embrasss; la joie, le
saisissement, de tristes souvenirs causs par l'assurance de la perte du
comte, les empchoient de s'exprimer autrement que par des caresses et des
larmes. Le bon charbonnier et sa femme, prsens  ce spectacle, toient
mus jusqu'au fond de l'me.

Enfin, lorsqu'elle put parler, la comtesse dit: Je vous rends grce, mon
Dieu, de m'avoir fait retrouver mon enfant! je mourrai contente,  prsent
que je l'ai vu! faites, Seigneur, qu'il croisse en vertu et en sagesse:
rendez-le heureux et honnte homme!

Aprs cette courte et fervente prire, la comtesse s'adressa au charbonnier
et  sa femme; elle les remercia des soins qu'ils avoient donns  son
fils, et leur fit promettre de se rendre avec leur famille au chteau de
_Sternberg_, pour y passer leurs jours.

Franois donna sa chaumire  un pauvre fendeur de Bois, qui jusqu'alors
l'avoit ha, et lui avoit fait tout le mal dont il avoit t capable. Le
charbonnier suivoit cette belle maxime: _Ne vous vengez jamais qu' force
de bienfaits_. Un honnte homme n'a pas de plus grande satisfaction que de
faire du bien  son ennemi.

Franois se rendit avec sa famille, au chteau de _Sternberg_, non pour y
vivre dans la mollesse, mais pour se rendre utile  la reconnoissante dame,
qui le traitoit avec tant de bont. La comtesse fit lever les enfans du
bonhomme avec tout le soin possible, sans cependant les sortir de leur
tat. Elle en fit des laboureurs instruits et aiss, selon le voeu de leur
pre, qui n'auroit jamais consenti  les voir changer de condition; car il
avoit su rsister par sagesse aux propositions brillantes du jeune
Maximilien, qui vouloit faire un partage gal de sa fortune entre ses
frres, et leur donner dans le monde un tat honorable.

Le jeune comte n'oublia jamais les bienfaits du charbonnier; il l'aima
toute sa vie avec tendresse, et remplit  son gard tous les devoirs d'un
bon fils envers son pre.

On apprit dans la suite que les voleurs qui avoient assassin le vieux
comte avoient pri sur un chafaud. C'toient la plupart des enfans de
bonne famille, qui, dans leur premire jeunesse, avoient t paresseux,
dsobissans, menteurs; ils n'avoient jamais eu de respect pour leurs
parens, ni de crainte de dplaire  Dieu. Ils commencrent  voler pour
satisfaire leur gourmandise, ensuite pour jouer avec leurs camarades;
enfin, tant devenus odieux  leurs pres et mres qui les voyoient se
perdre tous les jours, ils s'chapprent de la maison paternelle, et
s'associrent  des brigands.

Quand madame Belmont eut fini l'histoire de Maximilien, elle dit  Mimi
qu'il toit temps de s'aller coucher; Mimi en eut du chagrin. Va, ma
bonne, lui dit cette dame, je te promets pour demain une histoire beaucoup
plus longue: c'est celle de Zozo.--Celle de Zozo, maman! Zozo a une
histoire! ha! c'est bien drle!--Oui, l'histoire de Zozo.... Avant de venir
ici, ta poupe a appartenu  plusieurs petites demoiselles. Je te conterai
les raisons que l'on a eues pour la donner, et comment elle est sortie de
leurs mains. Tu pourras profiter de leur exemple.

Ah! je vois, c'est plutt l'histoire des petites demoiselles que celle de
Zozo.--Tu as trop d'esprit pour en juger autrement;  demain donc: j'espre
que tu ne t'ennuieras pas.

Le lendemain, Mimi ne manqua pas de prier sa maman de remplir sa
promesse.--L'histoire de Zozo, ma petite maman, je vous en prie!--Je le
veux bien, Mimi; mais il faut lire auparavant; ensuite nous prendrons
chacune notre ouvrage, et je te raconterai les aventures de Zozo.

Mimi lut parfaitement bien. Elle apporta sa petite chaise et son ouvrage;
et s'tant mise  travailler, madame Belmont commena ainsi:




HISTOIRE DE LA POUPE.


Ta poupe, ma chre Mimi, a t faite  Lyon. Elle a t commande exprs;
elle a cot beaucoup d'argent. Zozo avait une garde-robe complte, un lit
comme une grande demoiselle, une commode pour serrer ses affaires: c'toit
pour une petite fille un prsent considrable; car indpendamment de toutes
ces choses, Zozo avoit des boucles d'oreilles de perles fines, un collier
pareil, une robe superbe, et le reste de sa toilette de mme; parce que la
grande dame qui l'avoit fait faire dsiroit que toute cette parure servt 
la petite demoiselle  laquelle elle la destinoit; c'est pourquoi Zozo est
aussi grande que toi.

Tout le temps que cette lgante poupe fut chez la marchande, on venoit la
voir des quatre coins de la ville; car jamais personne ne s'toit avis de
mettre tant d'argent pour un simple joujou; mais la dame qui vouloit faire
ce prsent avoit l'intention de rcompenser le mrite d'une petite fille
qui fut un modle de pit filiale. C'est de cette enfant dont tu vas
entendre l'histoire.

_Eugnie, premire matresse de Zozo._

Il y avoit dans les prisons de cette ville, un Monsieur d'un grand mrite,
perscut injustement. Sa famille l'alloit voir; mais, dans la crainte de
parotre suspecte, elle n'osoit pas se rendre  la prison aussi souvent
qu'elle l'auroit voulu. Une petite fille de cinq ans prit sur elle de
donner  son malheureux pre les consolations qui toient en son pouvoir,
jusqu'au moment qui devoit dcider de son sort.

Elle alloit chaque jour, matin et soir, visiter son pre. Leste,
caressante, pleine de saillies, et de la plus jolie figure du monde, cette
charmante petite ne manquoit jamais  ce devoir. C'est vainement que les
guichetiers lui rsistoient; elle parvenoit  les flchir par ses instantes
prires. Quand elle toit refuse net, elle attendoit patiemment un moment
favorable, et parvenoit  entrer en se glissant sous les bras de ceux qui
se prsentoient. Alors courant  toutes jambes, tout essouffle, elle
alloit trouver son pre qu'elle caressoit, qu'elle embrassoit mille fois,
avec lequel elle rioit et pleuroit tour  tour.

Cette aimable enfant sembloit avoir conu toute la profondeur de
l'infortune qui accabloit son pre, et la ncessit de le soustraire  ses
chagrins; elle lui racontoit tout ce qu'elle avoit pu recueillir de plus
intressant, et les petites anecdotes de sa famille, qui pouvoient
l'arracher  sa douleur. Cette aimable petite toit devenue un objet
d'attente et de distraction pour tous les prisonniers. En sortant, elle se
chargeoit de faire leurs petites commissions, et les laissoit dans
l'admiration d'une tendresse filiale, qui, pour tre prcoce, n'en
runissoit pas moins tous les caractres qui rendent cette vertu aussi
intressante qu'honorable.

Madame la princesse de ***, qui s'intressoit au prisonnier, eut assez de
pouvoir pour lui faire rendre justice. Elle accabla la chre petite des
plus tendres caresses, et lui envoya la belle et riche poupe qu'elle avoit
fait faire  son intention, afin de rcompenser son attachement pour son
pre; mais l'aimable enfant l'eut  peine reue, que de nouvelles
perscutions forcrent son pre et sa mre d'abandonner leur pays. La
petite fille laissa sa belle poupe  une de ses parentes, dont je vais te
parler  prsent. Mais comment trouves-tu la premire matresse de
Zozo?--Oh! maman, une petite fille bien gentille! Je voudrais bien lui
ressembler! elle aimoit bien son papa! Moi, j'aime bien aussi le mien; mais
je n'aurois pas autant d'esprit qu'elle!--Tu en aurois de mme, Mimi, si tu
nous aimois tendrement, et que nous fussions en danger.--Oh! maman, si je
vous aime! en pouvez-vous douter?--Non, ma bonne amie, je n'en doute pas:
ma petite fille, que je chris, pour laquelle je sacrifie tout, ne peut pas
tre une ingrate! Voyons en quelles mains Zozo est tombe.

_Coralie, deuxime matresse de Zozo._

Coralie avoit sept ans; elle toit fille d'un riche seigneur; elle unissoit
les dons de l'esprit et du coeur,  une figure charmante. Un coeur
excellent, une grande sensibilit, une grande douceur de caractre, la
faisoient particulirement remarquer. Extrmement caressante, on ne pouvoit
se dfendre de l'aimer; mais son plus bel loge, c'est d'avoir port si
loin son amour pour sa mre, qu'il l'a conduite au tombeau.

Le pre de Coralie, mchant et d'une trs-mauvaise conduite, enferma sa
femme dans une tour de son chteau. Aprs avoir fait murer les fentres de
son appartement, il ordonna qu'on le tendt de noir et qu'on y suspendt
une lampe. La malheureuse dame, abandonne sans consolation, dans cette
espce de tombeau, n'avoit pour nourriture que du pain, qu'elle arrosoit de
ses larmes. Pour comble de malheur, son mchant mari lui ta sa fille, son
unique socit, et le seul tre qui l'attacht encore  la vie!

Coralie, qui aimoit sa mre avec passion, osa dire  son pre: Tu n'es
plus mon papa!... Puisque tu tourmentes maman, et que tu me l'tes, je ne
veux plus tre ta fille!...

Surpris et irrit de la dclaration franche et nave de sa fille, ce pre
violent la maltraita sans piti, et peu s'en fallut qu'il ne la tut; mais
la petite souffrit avec courage ses mauvais traitemens, et lui dit sans
s'effrayer: Si tu me spares de ma chre maman, j'aime mieux mourir tout 
l'heure!

Tant de fermet de la part d'une enfant de sept ans, tonna M. de **. Il
cessa de maltraiter sa fille, et chercha  la gagner par la douceur; mais
Coralie ne cda ni aux caresses, ni aux menaces; elle demandoit sa mre
avec l'accent du dsespoir, et ses larmes ne cessoient point de couler;
elle fut deux jours sans vouloir prendre aucune nourriture.

Cet poux barbare aimoit sa fille; il craignit de la perdre, et la rendit 
sa mre. La vue de cette enfant chrie ranima l'infortune dame; elle
pressa Coralie sur son coeur, et mla ses larmes  celles de sa chre
fille!... Le pre de Coralie l'avoit blesse  la tte en plusieurs
endroits; les baisers de sa mre suffirent pour gurir ses blessures; mais
son coeur se soulevoit au seul nom de celui qui les faisoit tant souffrir!
C'toit en vain que sa mre lui disoit qu'une fille ne peut pas, qu'elle ne
doit pas har son pre, quels que soient ses torts; la vue de sa mre dans
les larmes et dans la douleur l'affectoit trop fortement pour que la raison
se fit entendre chez elle.

Les mchans ne sont jamais heureux, M. de ** tourmentoit sa femme
injustement; mais il toit lui-mme fort  plaindre, parce qu'il savoit
qu'elle le hassoit. L'loignement de sa fille pour lui faisoit aussi son
supplice. Pour lui parotre moins odieux, il lui envoya sa belle poupe et
tous ses joujoux; mais Coralie, occupe de sa mre, ne les regarda pas.
Comme cette infortune, elle ne vivoit que de pain et d'eau; elle avoit 
peine de quoi se vtir, et pour se reposer que les genoux et les bras
fltris de sa malheureuse mre!

Sitt que Coralie fut sre de rester avec sa mre, elle oublia les horreurs
de sa prison; elle ne pensa plus qu'elle toit prive des choses les plus
ncessaires  la vie. Jour et nuit auprs de celle qu'elle chrissoit, elle
vit renatre sa gaiet naturelle, s'appliqua  ce qui pouvoit plaire  son
unique amie, et la consola de son mieux. Coralie sautoit  chaque instant
au col de sa mre, et la serrant avec de vives treintes dans ses bras,
elle s'crioit avec l'accent de la joie et du ravissement: Maman! ... nous
voici donc ensemble! je suis donc avec toi!

Oh! qu'il est consolant pour une bonne mre d'avoir une enfant qui rponde
 sa tendresse! Prs de sa chre Coralie, madame de ** sentoit moins les
horreurs de sa nouvelle situation; et les naves caresses de sa fille
rpandoient au fond de son coeur un baume vivifiant qui la rappeloit  la
vie. Rsolue de prolonger sa pnible existence pour sauver celle de sa
fille bien aime, elle imagina ce qu'elle put pour la distraire.

Le dsoeuvrement et l'ennui sont des maux insupportables. Madame de ** y
remdia, en occupant sa fille tantt  lire, et tantt  coudre.

Lorsque Coralie vint s'enfermer avec sa mre, elle n'avoit encore presque
rien appris; mais son amie chrie devint son institutrice, et ces leons
donnes et reues par l'amiti profitrent  l'enfant au del de toute
esprance.

Ma bonne amie, dit un jour madame de **  sa fille,  prsent tu sais
assez bien lire, mais je dsirerois que tu apprisses  crire; ds que tu
le sauras, tu criras une lettre bien touchante  ton papa: peut-tre le
flchirons-nous ainsi, et il nous fera sortir de ce tombeau.

Il n'en falloit pas davantage pour engager Coralie  crire. L'espoir
d'abrger les souffrances de sa mre lui donna une activit surprenante:
cette enfant sensible s'appliqua de tout son coeur; elle passoit mme
plusieurs heures de la nuit  former des caractres; et, du moment o elle
put tracer des mots, elle crivit sous la dicte de sa mre une lettre 
son papa, simple, soumise, et infiniment touchante. Cette lettre, envoye
sur-le-champ, resta sans rponse; il en fut de mme de plusieurs autres.

Cette tentative, sur laquelle madame de ** fondoit son espoir, ayant t
infructueuse, elle se laissa abattre; une noire mlancolie s'empara de son
me, et sa douleur passa rapidement dans le coeur de sa fille infortune.

Il y avoit prs de deux ans que Coralie toit enferme avec sa mre,
lorsqu'elle crivit  son papa.

Jusqu' cette poque, cette chre enfant avoit conserv sa gaiet et sa
force: le bonheur d'tre sa mre, et la lgret ordinaire  cet ge
avoient soutenu sa sant, malgr le dfaut d'air et la mauvaise nourriture;
mais quand la pauvre petite eut aperu l'tat de langueur de sa mre; quand
elle la vit sans cesse dans les larmes, et n'ayant plus un moment de repos,
une tristesse profonde s'empara d'elle  son tour: son apptit disparut;
elle maigrit  vue d'oeil; elle n'eut plus de sommeil, plus d'intrt pour
rien, si ce n'est pour cette tendre amie  qui elle devoit le jour, et dont
elle partageoit le sort si courageusement.

Une nuit, Coralie, plus accable qu' l'ordinaire, eut un songe qui
enflamma son sang; elle crut voir entrer des bourreaux dans la tour, qui
venoient ter la vie  sa mre. Elle se rveilla en sursaut, et s'cria: Ne
faites pas mourir maman!... Des larmes amres inondoient ses joues, et une
fivre brlante s'toit empare d'elle.

Quand elle fut bien rveille, cette sensible enfant porta ses mains sur le
corps et sur la figure de sa mre; ne la sentant pas remuer, elle jeta des
cris perans, et s'cria avec l'accent du dsespoir: Maman! ma chre
maman! est-ce que tu es morte?

Sa mre la prit dans ses bras, et la couvrit de baisers. Sois tranquille,
chre enfant, lui dit-elle, et calme-toi; je me porte bien.

Hlas! dit l'enfant, ils toient l; je les ai vus; ils vouloient te faire
mourir! Oh, maman! le vilain rve; et elle le lui raconta. Madame de ** mit
tout en oeuvre pour rassurer sa chre enfant; elle lui fit sentir qu'un
rve n'toit point fait pour alarmer; mais la tendre Coralie craignoit pour
sa mre, et son coeur toit oppress; elle poussoit des soupirs, et serroit
fortement sa mre contre sa poitrine, comme pour la garantir du danger qui
la menaoit.--Ecoute, maman, que je te dise.--Parle, chre enfant.--Je
voudrois mourir, moi.--Eh! pourquoi? tu voudrois donc me quitter?--Maman,
c'est que je ne puis te voir souffrir comme cela: bien vrai, nous serions
plus heureuses d'tre mortes toutes deux.--Tu as bien raison, dit madame de
** fondant en larmes!...--Maman, donne-moi ta main, ... je sens que mon
coeur s'en va ... baise-moi encore, et ... mourons ensemble.... A ces
paroles, la pauvre petite rendit en effet le dernier soupir, sur le sein de
sa mre vanouie....

Madame de ** chercha  rchauffer le corps glac de sa chre enfant; elle
l'appela mille fois avec le cri du dsespoir. Mais, hlas! sa jeune
compagne toit perdue pour elle!...

Aprs l'avoir baigne de ses larmes, et couverte de ses derniers baisers,
cette malheureuse mre dchira un pan de sa robe, et elle ensevelit le
corps de sa chre enfant. Ainsi finit  l'ge de neuf ans, la plus
intressante petite fille que le ciel et jamais forme.

Pendant tout ce rcit, Mimi n'avoit pu travailler, et ses larmes avoient
coul plus d'une fois. La mort de Coralie lui fit pousser des sanglots, et
sa mre fut presque fche de lui avoir racont cette histoire, un peu
forte pour son ge; cependant comment rsister au dsir d'apprendre  sa
fille qu'il existe des enfans qui ont pour leurs pres et mres une
tendresse passionne?... Mimi, ayant essuy ses yeux, demanda  sa maman,
si la mre de Coralie vivoit encore?--Non, ma fille: cette tendre mre
mourut de douleur d'avoir perdu son enfant chrie.... Crois, ma petite, que
la tendresse d'une mre surpasse encore celle de ses enfans, quelque grande
qu'elle soit!... Mais laissons l un sujet si triste, et passons  la
troisime matresse de Zozo. M. de ** ne voulant rien voir de ce qui avoit
appartenu  sa fille, qu'il regrettait sincrement, envoya sa garde-robe et
ses joujoux,  une de ses nices, qui ne demeuroit point dans la mme
ville.

_Maria, troisime matresse de Zozo._

La jeune cousine de Coralie se nommoit _Maria_. Son pre et sa mre qui
connoissoient le prix de l'ducation, lui donnrent de bonne heure les
meilleurs matres. Elle apprit  lire sans dgot et sans ennui, avec des
caractres de l'alphabet, tracs sparment sur autant de petits morceaux
de carton qu'il y a de lettres. Par ce moyen facile et ingnieux, Maria, 
trois ans, lisoit trs-bien, et savoit orthographier tous les mots qui sont
d'un usage commun. A quatre ans, cette charmante petite savoit passablement
la langue franaise, la mythologie, la gographie et les principaux traits
de l'histoire gnrale. Sa modestie, sa douceur galoient ses heureuses
dispositions; elle parloit peu, et attendoit toujours qu'on l'interroget,
sans faire parade de son savoir, quoi qu'elle et la mmoire orne de
quantit de morceaux choisis en vers et en prose.

Malgr son got pour l'tude, elle avoit la gaiet qui convenoit  son ge;
ses rparties toient vives, spirituelles, mais la qualit qui la faisoit
le plus chrir, c'toit son extrme sensibilit, fort au-dessus de son ge.
Cette qualit du coeur qu'elle possdoit dans un degr, minent, faisoit
dire  sa mre, que sa fille seroit bien malheureuse!...

Ce fut l'loge soutenu que M. de ** entendit faire de cette aimable enfant,
qui la lui fit choisir pour lui envoyer la belle poupe de sa fille.

Le prsent de M. ** fut accueilli comme il le mritoit. La poupe plut
beaucoup  l'enfant, mais elle n'y toucha pas; car  peine l'eut-elle
reue, qu'elle fut attaque d'une maladie longue et douloureuse.

Maria souffroit des douleurs aigus; mais elle dvoroit ses larmes, pour ne
pas affliger les femmes qui la servoient; et cette aimable petite crature
consoloit encore sa mre: Ne pleurez pas, ma chre maman, lui disoit-elle,
j'irai prier pour vous. Dans le ciel, ma petite maman, je ne souffrirai
plus. Heureusement cette charmante petite fille revint  la vie, pour
faire le bonheur de sa tendre mre, par sa douceur et sa sagesse. Afin de
hter son rtablissement, on la mena  la campagne. C'toit au commencement
de l't. La petite n'emporta aucun joujou; sa mre vouloit qu'elle ft
sans cesse dans les champs, pour respirer un air pur qui fortifit son
temprament.

Maria, qui passa plusieurs annes  la campagne, toit trop ge,
lorsqu'elle revint  la ville pour jouer  la poupe; sa maman la donna 
une riche marchande de sa connoissance, dont la fille, appele Fortune,
n'avoit que cinq ans.

_Fortune, quatrime matresse de Zozo._

Jusque-l, Zozo s'toit toujours trouve avec des enfans extrmement
raisonnables; elle n'avoit point t dshabille; son trousseau, renferm
dans sa petite commode, toit toujours dans le meilleur tat; son lit bien
blanc et bien propre. Mais Fortune devoit lui faire subir plus d'une
mtamorphose.

Enchante d'abord en voyant la belle poupe, la petite la tourna en tous
sens; ensuite elle lui ta son chapeau, sa robe, puis elle la coucha; puis
elle examina ce qui toit dans la commode, dveloppa tout, coupa, hacha;
tout cela fut l'affaire d'un quart d'heure. A voir comme Fortune y alloit,
il est  croire qu'au bout de huit jours, Zozo auroit t brise si elle
ft reste entre ses mains. Mais il faut que je te fasse connotre cette
petite fille.

Fortune toit volontaire, gourmande, babillarde, menteuse, importune,
haute et colre  l'excs. Elle trpignoit des pieds quand on lui refusoit
quelque chose, battoit sa _bonne_, et rpondoit  sa mre avec
impertinence. Malheureusement la maman de Fortune la gtoit; elle excusoit
les vilains dfauts de sa fille, et les traitoit d'enfantillage. Sa
foiblesse fut cause que la petite devint de plus en plus mchante,
opinitre, et fit enfin un mauvais sujet.

Cette mre, sans jugement, s'attacha  faire briller sa fille; elle lui
donna de trs-bons matres pour la musique et pour la danse, avant de lui
faire apprendre  lire. A six ans, Fortune dansoit de manire  tonner;
elle touchoit agrablement du piano, mais elle connoissoit  peine ses
lettres.

Encourage par les loges qu'elle recevoit sans cesse, l'enfant devint
trs-habile musicienne. Elle parut  la cour, et s'y fit admirer. Mais ses
succs mmes lui firent du tort: cette petite se crut un prodige. Enivre
des louanges qu'on lui prodiguoit, son orgueil la rendit insupportable!...
Aussi ignorante sur les choses vraiment utiles, que savante  former des
pas, et  excuter un morceau de musique, Fortune n'avoit aucune ide des
premires connoissances qui font la base de l'ducation; elle ne savoit pas
non plus travailler.

Sa mre, qui aimait  la faire paratre dans le grand monde, ngligea son
commerce, et dpensa beaucoup d'argent pour se mettre, elle et sa fille,
avec la dernire lgance. Insensiblement, elle dissipa sa fortune et se
ruina entirement.

Quand Fortune n'eut plus le moyen de parotre pour faire talage de ses
talens, on l'oublia tout  fait. Elle fut force de rester auprs de sa
mre, qui, oblige de travailler pour vivre, regretta amrement de n'avoir
pas donn  sa fille, au lieu de danse et de musique, un talent qui pt la
faire subsister.

Incapable d'aider sa mre en travaillant, Fortune lui donnoit encore
beaucoup de chagrin par ses mauvaises qualits. Son orgueil se rvoltoit de
ce qu'elle toit oblige de se livrer aux dtails du mnage, car tu penses
bien qu'on avoit renvoy les domestiques. Cette belle demoiselle s'ennuyoit
de ne plus aller au bal, dans les assembles, de n'tre plus fte comme
dans le temps qu'elle toit riche; elle montroit beaucoup d'humeur,
rpondoit mal  sa mre, et lui reprochoit durement le malheur qui les
accabloit.

La douleur d'avoir une fille si dnature, et le chagrin de ne pas avoir
form son coeur, au lieu de lui donner des talens agrables, conduisirent
cette mre au tombeau. Fortune, qui ne savoit rien faire, tomba dans une
misre affreuse, et, pour comble de maux, personne ne la plaignit. Voil ce
qui arrive, lorsqu'on nglige d'acqurir dans l'enfance des talens utiles,
et d'orner son me de vertus.

Quant  Zozo, d'abord Fortune en fut dans l'enthousiasme, comme je te l'ai
dit; mais bientt elle la laissa pour les concerts dont elle faisoit
l'ornement, et o sa vanit toit satisfaite. Lorsque sa mre vendit ses
meubles et ses marchandises pour payer ses dettes, une dame fort riche
acheta la belle poupe pour sa fille. Elle chargea une marchande de modes
de l'habiller de neuf, et Zozo, plus belle que jamais, passa dans les mains
de sa nouvelle matresse. Lorsque madame Belmont eut fini, Mimi fit une
petite grimace, qui tmoignait qu'elle trouvait cette histoire moins jolie
que les autres.--Je crois, lui dit sa maman, que ma petite musicienne n'a
pas le bonheur de te plaire?--Non, maman; je n'aime pas du tout cette
Fortune, si vaine, et qui cependant ne sait ni lire, ni travailler; j'en
sais plus qu'elle, moi, puisque je lis dans tous les livres et mme dans
l'criture, et sans tre orgueilleuse encore!... Si vous n'aviez pas
d'argent, je pourrois faire comme Blanche, la petite marchande; j'ourlerois
des mouchoirs, et je gagnerois quelque chose.--Oui, dit madame Belmont, tu
ferois deux ourlets par jour, tout au plus, ce qui feroit un sou: nous
irions loin avec _cet argent_!... Profite, ma chre enfant, du triste sort
de la petite dont je viens de te conter l'histoire; applique-toi, emploie
ton temps, et remercie le bon Dieu de t'avoir donn un pre et une mre qui
te donnent une ducation solide, et qui travaillent  corriger tes dfauts.
Ecoute  prsent l'histoire de Cleste, cinquime matresse de Zozo.

_Histoire de Cleste._

Cleste toit fille d'un grand seigneur, qui voulut lui-mme veiller  son
ducation.

Cleste avoit une figure charmante, mais c'toit le moindre de ses
avantages; excellent naturel, docilit, amour de l'tude, gnrosit,
sensibilit exquise, discrtion, pit filiale, patience hroque dans la
douleur, lvation d'me: cette tonnante petite fille runissoit tout;
elle avoit toutes les perfections.

Le pre et la mre de Cleste passoient une grande partie de l'anne  la
campagne, parce que la sant chancelante de madame d'Avriller l'exigeoit;
c'est pourquoi son mari, homme trs-instruit, se faisoit un plaisir de
seconder le prcepteur de ses enfans, en leur donnant lui-mme
d'excellentes leons.

Cleste avoit deux frres, beaucoup plus jeunes qu'elle, et dont elle
s'occupoit comme la mre la plus tendre. Assise tranquillement avec sa
poupe, elle les surveilloit, ou se mloit  leurs jeux avec une
complaisance charmante.

Doue des plus heureuses dispositions, Cleste ne pouvoit manquer d'tre
parfaitement instruite, ayant son pre pour instituteur. Elle apprit la
musique et le dessin pour lui servir de dlassement, mais sans avoir le
projet de perfectionner ces talens, parce que, malgr sa jeunesse, toutes
les heures de la journe taient prises, et qu'elle avoit peu de temps 
leur donner.

Cleste avoit le bonheur d'avoir une excellente gouvernante, sage,
laborieuse, adroite, qui lui apprit  faire plusieurs ouvrages de son sexe.
Bientt cette jeune personne broda mille jolies choses pour ses parens et
pour elle-mme; et quoiqu'elle et une femme de chambre, elle se coiffoit
et s'habilloit seule, en disant qu'on avoit reu de la nature des mains
pour s'habiller comme des pieds pour marcher. Bien loin d'tre  charge aux
domestiques, Cleste donnoit tous ses soins  ses jeunes frres, et leur
servoit de gouvernante; elle manqua mme d'tre la victime de son
dvouement pour eux.

Cleste avoit coutume d'aller tous les jours avec ses frres et sa
gouvernante, dans une campagne voisine de leur chteau. Les enfans jouoient
sur l'herbe, cueilloient des fleurs, dont Cleste formoit des guirlandes,
et la gouvernante tenant un livre, l'oublioit le plus souvent pour admirer
l'innocent badinage de ces aimables enfans.

Pendant une absence que fit M. d'Avriller, Cleste proposa  sa gouvernante
d'aller se promener dans un grand bois,  une demi-lieue du chteau, pour y
goter avec ses frres. Le jour pris pour cette partie de plaisir, le temps
tant superbe, la petite socit se mit en marche avec la gaiet de coeurs
satisfaits, qui volent  de nouvelles jouissances.

Rendue au lieu dsir, la petite famille s'assit en rond sous un chne
touffu, et fit un repas champtre qui lui parut dlicieux.

Pendant que ces aimables enfans se livroient sans contrainte  toute la
folie de leur ge, le ciel s'obscurcit et le tonnerre se fit entendre;
aussitt les jeux cessrent, et tous s'empressrent de chercher un abri.

A peine furent-ils hors de la fort, qu'il s'leva une tempte effroyable:
un vent imptueux dracina les arbres; l'air toit obscurci de feuilles et
de poussire; les enfans ne voyoient pas devant eux. Pousse en sens
contraire par la force du vent, la petite famille s'armoit de courage, mais
il l'abandonna tout  fait quand elle entendit au loin voler en clats les
cabanes des paysans, et qu'elle vit la foudre tomber  ses pieds.

Les enfans pouvants sentirent leurs genoux se drober sous eux; la
frayeur les saisit tellement, qu'il leur fut impossible d'avancer.
Cependant il falloit se hter; la pluie, qui ne tomboit pas encore,
menaoit de les percer jusqu'aux os. La gouvernante prit l'an des garons
dans ses bras, et Cleste le cadet; ainsi charges, elles s'empressrent de
regagner le chteau.

Mais bientt une pluie semblable  un dluge inonda les champs, et en fit
une espce de lac. Cleste et sa gouvernante, ayant leurs vtemens tremps,
marchoient dans l'eau, sans savoir o porter leurs pas; car les chemins,
les plaines, les prairies ressembloient  une vaste mer, dont on ne voyoit
pas l'issue.

Pour comble de malheur, avant d'arriver au chteau, il falloit passer un
ravin, qui alors se trouvoit grossi considrablement par la pluie d'orage.
Cleste et sa gouvernante sentirent la ncessit de le passer avant qu'il
augmentt: elles y entrrent avec courage, luttant contre les flots, et
oubliant le danger qu'elles couroient pour ne s'occuper que des enfans qui,
extrmement effrays, se dbattoient et jetoient les hauts cris.

Prs d'tre engloutie vingt fois dans ce gouffre, Cleste ne perdit point
la tte; elle sortit du ravin, extnue de fatigue et toute trempe, et
regagna la maison avec ses frres; mais dans quel tat, grand Dieu!... Ds
qu'elle se fut repose, elle eut une fivre brlante, avec des accs de
transports. Elle s'crioit alors: Ne soyez pas en peine, mon papa, maman!
j'ai sauv mes petits frres ... ne soyez pas en peine, je me porte bien
aussi. Mais cette chre enfant toit attaque d'une fluxion de poitrine
qui fit craindre pour ses jours.

Quelle douleur pour son pre et sa mre! cette fille chrie, qui devoit
tre l'ornement et la consolation de leur vieillesse, alloit peut-tre leur
tre ravie au moment o ils connoissoient tout son mrite! Malgr ces
penses dchirantes, M. et madame d'Avriller eurent le courage de modrer
leur affliction, pour que Cleste ne se doutt pas du danger o elle toit.

A force de soins, la chre enfant se rtablit; elle fut plus que jamais la
gouvernante de ses frres, sur lesquels elle croyoit avoir acquis des
droits, depuis l'aventure de la fort. Cleste leur apprit  lire: jusqu'
l'ge de huit ans, ils n'eurent point d'autre instituteur. Il falloit voir
la patience de cette jeune personne, sa douceur, sa complaisance pour ses
lves; c'toit un coup-d'oeil ravissant!

Ces deux petits avoient un bon coeur; ils s'attachrent  Cleste, et leur
docilit la paya amplement des peines qu'elle se donnoit pour leur
ducation. Il auroit fallu qu'ils fussent bien ingrats pour ne pas aimer
une si bonne soeur qui, toujours prte  les excuser lorsqu'ils toient
pris en faute, leur vitoit le long du jour toutes sortes de petits
chagrins par sa prvoyante tendresse!

Une bonne conduite trouve tt ou tard sa rcompense. Cleste eut, dans ses
deux frres, des amis solides, qui ne l'abandonnrent jamais. Heureuse par
les auteurs de ses jours qui la chrissoient, et par l'affection sincre de
ceux qui lui devoient tout, cette jeune personne n'eut rien  dsirer.
Outre cela, elle jouit de l'estime des honntes gens, chose prcieuse pour
ceux qui ont un peu d'me.

C'est dj fini, maman? dit Mimi  madame Belmont.--Oui, ma fille. Comment
trouves-tu Cleste?--Ah! c'est une demoiselle bien aimable; je voudrois
qu'elle ft de mon ge, j'en ferois ma petite amie.--Mais tu n'aurois pas
ta belle poupe.--J'en aurois une autre.--Pas aussi belle; car je regrette
beaucoup l'argent employ  ces sortes de choses.--Eh bien! maman, je
m'amuserois de mme avec une poupe ordinaire, et j'aurois une amie qui
m'apprendroit  tre bonne comme elle; vous seriez toujours contente de
moi.--Viens m'embrasser, ma chre enfant! ta rponse me prouve que mes
peines ne sont pas perdues, et que ton coeur est excellent: tu es une
aimable petite fille!

Lorsque Cleste tomba malade, il y avoit long-temps qu'elle ne jouoit plus
 la poupe. Ses frres prenoient une grande partie de sa journe, le reste
toit pour l'tude. Si cette bonne soeur avoit un moment de loisir, elle le
donnoit encore  ses chers lves, en se mlant  leurs jeux, et en se
mettant  leur porte pour leur plaire davantage.

Cleste donna sa poupe  la fille du receveur de la ville o elle
demeurait, comme une preuve de son amiti pour elle, et une rcompense des
belles actions que l'on citoit d'elle chaque jour.

_Lucile, sixime matresse de Zozo._

Le pre de Lucile n'avoit point de fortune, mais il toit honnte homme, et
lui donna une bonne ducation. Il avoit remarqu que sa fille avoit un
caractre trs-dcid, avec un coeur sensible, et il employa la douceur,
les caresses et le sentiment pour obtenir d'elle ce qu'il dsiroit; il eut
la satisfaction de s'en voir respect et chri.

La mre de Lucile aimoit sa fille sans doute, mais cet amour n'toit ni
raisonnable, ni clair; elle la grondoit svrement pour des bagatelles,
et lui passoit des fautes graves. Souvent cette mre capricieuse
l'accabloit de caresses sans raison, sans motif, et la repoussoit quand la
petite venoit pour l'embrasser. Cette bizarrerie aigrissoit l'esprit de
l'enfant et chagrinoit son pre, qui se voyoit contrari dans la marche
qu'il vouloit suivre pour l'ducation, de sa fille.

Cet homme bon, mais foible, renferma son chagrin en lui-mme. Les peines
qu'il prouvoit, jointes  des malheurs imprvus, abrgrent ses jours: il
mourut  la fleur de son ge, et sa femme le suivit de prs. Elle laissa
Lucile, ge de dix ans, avec un petit garon de dix-huit mois.

Pour tout hritage, Lucile eut quelques vieux meubles, et une petite
chaumire situe sur la lisire d'un bois. Lucile se retira dans cet asile
sauvage avec son petit frre. Les malheureux n'ont, hlas! ni parens, ni
amis; elle se vit absolument dlaisse, et fut bientt en proie  la plus
affreuse indigence. Quelques laboureurs la demandrent cependant pour
garder leurs troupeaux; mais elle les refusa, rsolue de tout souffrir
plutt que d'abandonner son petit frre qui demandoit ses soins.

Cependant il falloit avoir du pain, et donner  manger  ce pauvre petit
qui ne parloit pas encore. Lucile vendit ses meubles; avec cet argent, elle
acheta du lin et du coton; elle fit des bas et les vendit. L'habitude du
travail lui fut d'un grand secours dans sa misre: elle filoit, cousoit et
tricotoit tour  tour. Comme elle toit aussi vigilante qu'habile, elle
pourvut ainsi  ses besoins, et conserva sa libert.

La vertu commande l'estime des hommes. Une jeune fille de dix ans, vivant
seule dans une pauvre cabane, se suffisant  elle-mme, et soignant son
frre en bas ge, comme si elle et t sa mre, toit un spectacle rare et
attendrissant; aussi on accouroit des cantons voisins pour la voir, et l'on
s'empressoit de lui apporter de l'ouvrage. Les mres surtout se faisoient
un plaisir et un devoir d'y conduire leurs enfans.

En peu de temps, Lucile recueillit le fruit de ses peines; l'aisance rgna
dans sa petite chaumire; elle se vit mme en tat de prendre une bonne
vieille pour faire le mnage et soigner son frre, tandis qu'elle alloit
porter son ouvrage dans les hameaux voisins.

Lucile couloit des jours heureux dans la paix et dans l'innocence; rien
n'et manqu  son bonheur, si elle avoit eu son pre et sa mre. Cette
jeune personne toit d'une force et d'une taille bien au-dessus de son ge,
et sa beaut galoit les qualits de son coeur.

Une dame de la ville voisine, ayant entendu parler de Lucile, dsira la
voir; aprs s'tre assure que tout le bien qu'elle en avoit entendu dire
toit vritable, elle lui fit proposer de venir demeurer dans sa maison,
promettant que si Lucile continuoit  se conduire comme auparavant, elle
auroit soin de sa fortune. Effectivement, au bout de trois ans, cette dame,
qui n'avoit point d'enfans, et qui toit fort riche, adopta notre
orpheline, qui par-l se vit rcompense de sa bonne conduite, et par suite
en tat d'assurer une fortune honnte  son frre dont elle n'avoit pas
cess de prendre soin.

Lucile avoit dispos de sa poupe,  la mort de sa mre; madame de
Vertingen l'avoit achete pour Angelina, sa petite fille.

_Angelina, septime matresse de Zozo._

Ds les premires annes d'Angelina, on jugea qu'elle auroit beaucoup
d'esprit; sa maman en toit enchante, elle voulut l'lever elle-mme.

La tendresse excessive de madame de Vertingen nuisoit beaucoup  sa fille:
en allant au-devant de ses moindres dsirs, en cdant aveuglment  toutes
ses volonts, elle la rendoit exigeante, capricieuse, colre, et lui
prparoit des peines pour l'avenir.

Un ami de M. de Vertingen essaya de donner quelques avis  cette mre trop
foible: Madame, lui dit-il un jour, permettez-moi de vous parler avec
franchise; vous n'avez pas encore lev d'enfant; je crains fort que vous
ne perdiez la vtre, faute de connotre la manire de la gouverner: vous
devez l'lever pour les autres, et l'on seroit tent de croire que vous ne
l'levez que pour vous-mme. Madame de Vertingen reut fort bien ce
reproche amical; elle promit d'en profiter, mais elle l'oublia bientt, et
continua  gter sa fille.

Angelina croissoit cependant  vue d'oeil: son teint toit vermeil comme la
rose, l'esprit ptilloit dans ses yeux, sa figure pleine de grce et
d'expression plaisoit  tout le monde, et son heureux caractre ne
demandoit qu'une main habile pour le plier  son avantage; mais madame de
Vertingen rioit de ses fautes, et lui cdoit en toute occasion. Quand un
domestique diffroit  satisfaire ses caprices, il toit grond, et l'on
finissoit par le renvoyer.

Aussi Angelina faisoit mille sottises par jour: la moindre contrarit la
mettoit dans une colre affreuse; ses traits se dcomposoient, et sa foible
mre, craignant pour ses jours, se htoit de lui accorder tout ce qu'elle
vouloit. Sre ainsi de se faire obir, Angelina se mutinoit pour rien, et
devenoit insupportable.

Cette petite fille si gte montoit sur les fauteuils, se rouloit  terre,
alloit partout sans guide, gtoit les meubles, dchiroit ses vtemens,
brisoit tous ses joujoux, et jamais on ne la grondoit.

[Illustration: _Angelina._]

[Illustration: _Louisa._]

Un jour elle prit un couteau pour aller dans le jardin couper une branche
d'arbre, le pied lui glissa, et elle se blessa grivement  la cuisse. La
gouvernante que sa mre avoit mise auprs d'elle n'toit point coute;
lorsqu'elle lui faisoit des reprsentations, l'enfant mutin rpondoit: Il
faut bien que je m'amuse; maman veut que je fasse de l'exercice.

Il arriva plusieurs aventures fcheuses  l'indocile Angelina. Un jour elle
voulut attraper un petit poisson rouge; s'tant penche sur le bord du
bassin, elle tomba dans l'eau. Le jardinier de la maison, qui heureusement
se trouvoit de ce ct, la retint par ses jupons, et lui sauva la vie, mais
elle fut srieusement malade.

Il falloit plus d'un exemple pour corriger un enfant qui n'agissoit qu' sa
tte. Il prit fantaisie  Angelina de faire griller des escargots. Elle
prit furtivement un rchaud de braise, et l'ayant allum dans un coin, en
soufflant avec sa bouche un charbon tomba sur sa robe; en moins d'une
minute elle eut les jambes, les cuisses, les bras, et mme le visage,
entirement brls: elle fut plus d'un mois  gurir, et souffrit des
douleurs inexprimables; encore fut-elle tout  fait dfigure. Angelina
toit dj grande qu'elle ne savoit encore rien: sa mre craignoit de la
fatiguer. Aussi quand elle voulut lui donner des matres, la petite,
incapable d'application, s'ennuya  mourir; elle ne prit got  rien; et au
bout de plusieurs annes, aprs avoir fait dpenser beaucoup d'argent  son
pre et  sa mre, Angelina n'eut qu'une lgre teinture des arts qu'on
avoit cherch  lui faire apprendre.

Madame de Vertingen avoit commenc d'abord par lui donner un matre de
musique et un matre de danse. Angelina, qui toit vive et gaie, dansoit
avec plaisir; mais son matre de musique toit souvent renvoy, sous
prtexte d'un mal de tte, d'une colique, ou de quelqu'autre indisposition.
Si sa mre exigeoit qu'elle prt sa leon, Angelina prenoit de l'humeur;
elle se mettoit au piano de mauvaise grce, billoit, faisoit des fautes
sans nombre, et finissoit par lasser la patience du matre le plus
complaisant.

Comme Angelina ne savoit point s'occuper, et qu'il faut passer le temps 
quelque chose, elle se levoit tard, changeoit dix fois de robe dans une
matine, avoit cent caprices, mangeoit toutes sortes de friandises,
tourmentoit le chat, agaoit le chien, commandoit avec hauteur  sa femme
de chambre, et faisoit gronder les domestiques dont elle drangeoit le
service pour ses fantaisies.

Sa mre, moins fche de la voir dure, capricieuse, ignorante, coquette et
impertinente, que de reconnotre son peu de disposition pour les arts
d'agrment, lui faisoit quelquefois des reproches: Que voulez vous
devenir, ma fille? lui disoit-elle. Vous ne saurez ni musique, ni danse, ni
dessin; vous passerez dans le monde pour une demoiselle sans ducation, et
personne ne vous regardera. Elle et mieux fait de lui dire: Comment
crirez-vous une lettre ne sachant pas l'orthographe? Quelle sera votre
conversation avec les personnes instruites n'ayant aucune connoissance de
la gographie, de l'histoire, et des sciences en gnral? Qui voudra vous
servir, si vous tes exigeante et capricieuse? Qui voudra vivre avec vous,
si vous ne voulez point vous occuper des autres, et que vous rapportiez
tout  vous-mme? Mais madame de Vertingen n'avoit pas l'esprit assez
solide pour faire ces rflexions.

Les choses toient en cet tat, lorsqu'un vnement malheureux fora le
pre et la mre d'Angelina  quitter la France. Ils abandonnrent leur bien
pour sauver leur vie. Ayant rassembl  la hte leur argent et leurs
bijoux, ils allrent en Allemagne attendre un temps plus heureux.

Quand on est hors de son pays, on dpense beaucoup. Leurs fonds furent
bientt puiss; ils prouvrent les horreurs de l'indigence, d'autant plus
que ni la mre ni la fille ne pouvoient s'aider du travail de leurs mains.

M. de Vertingen tant mort, leur situation devint vritablement
dplorable.... C'est alors que la mre d'Angelina ouvrit les yeux pour voir
les torts qu'elle avoit  se reprocher sur l'ducation de sa fille!...
Cette jeune personne, extrmement laide, depuis l'accident qui lui toit
arriv par sa faute dans son enfance, ne savoit pas seulement enfiler une
aiguille!... Qu'alloit-elle devenir!... Ces tristes rflexions, jointes 
la misre, mirent en peu de temps cette mre infortune au tombeau!...
Angelina, sans aucune ressource, fut oblige, pour ne pas mourir de faim,
de se mettre en service chez un vigneron du pays o elle toit.

Tu vois, ma bonne amie, dit en finissant madame Belmont  sa fille, combien
il est ncessaire d'apprendre de bonne heure  lire,  crire, et 
travailler. La fortune peut se perdre, mais une bonne et sage ducation est
un trsor qui ne manque jamais. Tu n'aimes srement point Angelina; elle
n'est pas aimable non plus; mais ses fautes seront pour toi une leon
utile; tu viteras, je l'espre, de te conduire comme elle.--Je le crois
bien, dit Mimi; maman ne ressemble pas  madame de Vertingen. Madame
Belmont embrassa sa fille, et aprs quelques autres rflexions, elle reprit
son rcit.

Le sort de Zozo, continua cette dame, n'avoit pas t trop heureux avec la
volontaire et capricieuse Angelina. Lorsque M. et madame de Vertingen
quittrent la France, la belle poupe tait dans un tat pitoyable! Elle
resta entre les mains de la gouvernante d'Angelina, qui, tant entre au
service d'une dame, lui en fit prsent.

Zozo fut encore une fois rpare; on l'habilla richement, et la dame qui en
toit devenue propritaire en fit cadeau  la fille d'une de ses amies.
C'est cette petite fille qui va faire le sujet de notre entretien.

_Louisa, huitime matresse de Zozo._

Madame de P... reut Zozo avec plaisir. Elle pria son amie de n'en point
parler  Louisa, sa fille,  qui la poupe toit destine. Je veux,
dit-elle, que ce beau prsent corrige ma fille d'un grand dfaut, et lui
serve en mme temps de rcompense.

Madame de P... ayant ainsi prvenu son amie, plaa Zozo dans une grande
corbeille de jonc, couverte de taffetas couleur de rose, nou avec de la
faveur. Elle mit cette corbeille dans sa chambre  coucher, sur une
commode, et la ferma aux deux bouts, avec une bande de papier cachet.

Lorsque Louisa vit cette grande corbeille, elle fit mille questions, sur ce
qu'elle contenoit. Tous les domestiques, qui avoient le mot, s'accordoient
 lui rpondre qu'ils n'en savoient rien. Louisa toit fort embarrasse;
car elle n'osoit point faire de questions  sa mre, parce qu'elle lui
avoit dit plusieurs fois que rien n'toit plus impoli.

La pauvre enfant toit  la torture, d'autant plus que la curiosit toit
son dfaut dominant. Madame de P... lui dit un jour: Ecoute, Louisa, tu
ouvriras toi-mme la corbeille mystrieuse dans trois mois, si, d'ici  ce
temps, tu te corriges de ton excessive curiosit. Pendant trois mois, je
tiendrai une note exacte des fautes qu'elle te fera commettre;  cette
poque je te montrerai mon livre, et tu seras juge d'aprs cette
lecture.--Trois mois, maman, c'est bien long!---Ma fille, il n'en faut pas
moins pour t'habituer  veiller sur toi-mme; d'ailleurs l'arrt est
prononc: dans trois mois,  pareil jour, tu ouvriras la corbeille, ou bien
elle disparotra pour toujours de devant tes yeux.--Sans que je sache ce
qui est dedans?--Sans que tu saches ce qui est dedans. Tu le sauras dans la
suite, mais ce sera pour te donner des regrets de ne pas avoir su vaincre
ton funeste penchant.

Trois mois d'preuves toient en effet bien longs pour une petite fille
aussi curieuse que Louisa, qui n'avoit jamais su se contraindre. Dans tous
les temps on l'avoit vue donner des preuves de la plus mauvaise ducation,
en cherchant  satisfaire sa curiosit. C'toit un tiroir qu'elle ouvroit,
pour regarder ce qu'il y avoit dedans, mme chez les trangers; un sac
qu'elle vidoit, un paquet qu'elle dveloppoit. Un panier couvert, quel
qu'il ft, lui donnoit le dsir de savoir ce qu'il contenoit. Aucune bote,
aucun coffre n'chappoit  ses recherches. Jusqu'alors les reprsentations,
les remontrances de madame P... n'avoient pu la corriger de ce dfaut, qui
devenoit chaque jour plus choquant par les inconsquences qu'il lui faisoit
commettre. Quelquefois mme il avoit des suites fcheuses; car Louisa ne
bornoit pas sa curiosit  voir, elle vouloit aussi entendre, et dcouvroit
les secrets qu'on auroit voulu lui cacher. Elle coutoit aux portes pour
savoir les affaires des personnes avec qui elle vivoit; on s'en dfioit
comme d'un voleur! Louisa se glissoit aussi partout pour satisfaire sa
passion favorite. Quand on la prenoit sur le fait, elle en toit quitte
pour prier instamment qu'on ne le dt point  madame de P..., puis elle
recommenoit au mme instant.

Louisa toit non-seulement curieuse, mais elle toit bavarde. Cependant
madame de P..., qui hassoit la mdisance, lui fermoit la bouche
lorsqu'elle vouloit lui conter ce qu'avoit fait un tel ou ce qu'une telle
avoit dit; mais la petite se ddommageoit de cette contrainte en causant
avec les domestiques,  qui elle rptoit,  sa manire, tout ce qu'elle
avoit entendu: de l provenoient des haines, des querelles interminables;
la paix toit bannie de cette maison. Quand on venoit aux claircissemens,
on citoit toujours Louisa comme le principal auteur de tout ce tapage.

Madame de P... avoit exig de ses gens qu'ils renvoyassent honteusement sa
fille, chaque fois qu'ils la trouveraient soit dans l'antichambre, soit
dans quelque autre pice de la maison o elle ne devoit pas tre. De son
ct, madame de P... ne ngligeoit rien pour lui faire sentir le ridicule
de sa conduite; elle lui dfendoit expressment de causer avec les
domestiques, et la punissoit quand il toit prouv que ses rapports avoient
fait de la peine  quelqu'un.

Cette surveillance gnoit extrmement Louisa, et lui vitoit bien des
sottises; mais elle ne changeoit point son caractre, parce que cette
petite ne faisoit aucun effort pour se corriger.

Madame de P... en fit la rflexion. C'est ce qui la porta  profiter de
l'occasion qui se prsentoit, pour essayer de dtruire le vilain dfaut de
sa fille; et certes elle ne pouvoit s'y prendre trop tt: ce penchant des
mes vulgaires a caus plus de maux qu'on ne pense!...

Les trois mois d'preuves commencrent donc. Louisa se promit bien de ne
commettre aucune faute qui l'empcht de voir ce qu'il y avoit dans la
corbeille. Malgr le dsir qu'avoit cette enfant de ne rien faire qui la
privt de la satisfaction qu'elle attendoit, elle s'oublioit cependant
quelquefois; mais sa gouvernante qui l'aimoit, l'avertissoit toujours au
moment mme, en lui rappelant _la corbeille_. Si, par exemple, Louisa
touchoit  quelque chose qui ne lui appartenoit pas, et cherchoit  voir
dans un ridicule, ou ailleurs, ce qu'il y avoit, sa gouvernante lui disoit:
Mademoiselle, souvenez-vous de la corbeille! Et Louisa retiroit sa main
aussi vite que si elle se ft brle; de manire que cette petite dut  sa
bonne gouvernante de n'avoir pas succomb vingt fois  la tentation; car
l'habitude est une seconde nature.

Pendant deux mois, Louisa se comporta si bien, que madame de P... n'crivit
rien qui mritt une censure svre. Enchante d'avoir russi dans son
projet, et s'apercevant par cet essai que sa fille n'toit pas
incorrigible, cette dame se proposa de la rcompenser de ses efforts, en
abrgeant le temps de son preuve; car c'toit une vritable pnitence pour
une enfant de ce caractre.

Prenant donc Louisa par la main, sa mre la mena dans sa chambre: Voil
deux mois de passs, ma fille, lui dit cette dame, depuis que cette
corbeille que tu vois est ici. Tu as tenu nos conventions autant que ton
ge pouvoit te le permettre; cela me fait esprer que, par la suite, tu
viteras les fautes o tu es tombe jusqu'ici. Je consens donc  abrger en
ta faveur le temps que j'avois fix; tu peux ouvrir la corbeille, mais 
une condition, c'est que, si tu es encore curieuse, rapporteuse et
mdisante, comme auparavant, je reprendrai ce qui est dedans, pour le
donner  une autre petite fille plus sage que toi.

Louisa promit  sa maman tout ce qu'elle voulut; elle sauta  son col, et
la remercia mille fois de son extrme bont. Elle courut  la corbeille,
dont elle fit bientt voler les cachets; mais que devint-elle  la vue de
la belle poupe!... elle recula de surprise!... elle ne se possdoit pas de
joie!...--Ah, maman! qu'elle est belle! s'cria-t-elle dans son
ravissement; comme elle est bien mise! et puis, grande! mais, c'est que
nous sommes de la mme taille!... Louisa toit la plus heureuse personne du
monde!--Tu vois, ma bonne amie, lui dit sa maman, que tu es rcompense de
tes efforts au del de tes esprances: travaille toujours  te
perfectionner, et je te promets des surprises plus flatteuses encore: une
mre est si heureuse quand sa fille se porte au bien!

Louisa devint extrmement raisonnable; elle donna toutes sortes de
satisfaction  sa maman. Le temps tant venu de lui donner des matres,
cette jeune personne renona d'elle-mme  sa poupe pour s'appliquer
davantage. Madame de P... que je voyois alors me donna Zozo pour toi, ma
fille; mais tu tois si petite, que tu ne pouvois jouer encore avec des
poupes. Je la serrai donc jusqu' ce que tu eusses assez de raison pour
t'en amuser sans la gter.

Tu sais  prsent, ma chre amie, l'histoire de Zozo. Quelque jour on
joindra la tienne  celle des jeunes demoiselles  qui ta poupe a
appartenu; vois dans quelle classe tu dsires tre range; si c'est parmi
ses bonnes ou ses mauvaises matresses! Ta conduite  venir en dcidera:
elle fera aussi le bonheur ou le malheur de ta mre.


FIN.





End of the Project Gutenberg EBook of Conversations d'une petite fille avec
sa poupee, by Mme de Renneville

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONVERSATIONS D'UNE PETITE FILLE ***

This file should be named 8cptf10.txt or 8cptf10.zip
Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8cptf11.txt
VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8cptf10a.txt

Produced by Carlo Traverso, Christine De Ryck and PG Distributed
Proofreaders. This file was produced from images generously made
available by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
unless a copyright notice is included.  Thus, we usually do not
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

We are now trying to release all our eBooks one year in advance
of the official release dates, leaving time for better editing.
Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
even years after the official publication date.

Please note neither this listing nor its contents are final til
midnight of the last day of the month of any such announcement.
The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
Midnight, Central Time, of the last day of the stated month.  A
preliminary version may often be posted for suggestion, comment
and editing by those who wish to do so.

Most people start at our Web sites at:
http://gutenberg.net or
http://promo.net/pg

These Web sites include award-winning information about Project
Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).


Those of you who want to download any eBook before announcement
can get to them as follows, and just download by date.  This is
also a good way to get them instantly upon announcement, as the
indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.

http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03

Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90

Just search by the first five letters of the filename you want,
as it appears in our Newsletters.


Information about Project Gutenberg (one page)

We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
you may distribute copies of this eBook if you want to.

*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
sending a request within 30 days of receiving it to the person
you got it from. If you received this eBook on a physical
medium (such as a disk), you must return it with your request.

ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
through the Project Gutenberg Association (the "Project").
Among other things, this means that no one owns a United States copyright
on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
distribute it in the United States without permission and
without paying copyright royalties. Special rules, set forth
below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.

Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
any commercial products without permission.

To create these eBooks, the Project expends considerable
efforts to identify, transcribe and proofread public domain
works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
medium they may be on may contain "Defects". Among other
things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged
disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
codes that damage or cannot be read by your equipment.

LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
all liability to you for damages, costs and expenses, including
legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.

If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
you paid for it by sending an explanatory note within that
time to the person you received it from. If you received it
on a physical medium, you must return it with your note, and
such person may choose to alternatively give you a replacement
copy. If you received it electronically, such person may
choose to alternatively give you a second opportunity to
receive it electronically.

THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
PARTICULAR PURPOSE.

Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
the exclusion or limitation of consequential damages, so the
above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
may have other legal rights.

INDEMNITY
You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
and its trustees and agents, and any volunteers associated
with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
texts harmless, from all liability, cost and expense, including
legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
following that you do or cause:  [1] distribution of this eBook,
[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
or [3] any Defect.

DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
You may distribute copies of this eBook electronically, or by
disk, book or any other medium if you either delete this
"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
or:

[1]  Only give exact copies of it.  Among other things, this
     requires that you do not remove, alter or modify the
     eBook or this "small print!" statement.  You may however,
     if you wish, distribute this eBook in machine readable
     binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
     including any form resulting from conversion by word
     processing or hypertext software, but only so long as
     *EITHER*:

     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
          does *not* contain characters other than those
          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
          eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
          or other equivalent proprietary form).

[2]  Honor the eBook refund and replacement provisions of this
     "Small Print!" statement.

[3]  Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
     gross profits you derive calculated using the method you
     already use to calculate your applicable taxes.  If you
     don't derive profits, no royalty is due.  Royalties are
     payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
     the 60 days following each date you prepare (or were
     legally required to prepare) your annual (or equivalent
     periodic) tax return.  Please contact us beforehand to
     let us know your plans and to work out the details.

WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
public domain and licensed works that can be freely distributed
in machine readable form.

The Project gratefully accepts contributions of money, time,
public domain materials, or royalty free copyright licenses.
Money should be paid to the:
"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

If you are interested in contributing scanning equipment or
software or other items, please contact Michael Hart at:
hart@pobox.com

[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
when distributed free of all fees.  Copyright (C) 2001, 2002 by
Michael S. Hart.  Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
they hardware or software or any other related product without
express permission.]

*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

